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LA MARQUISE DE RAMBOUILLET I

lieu eût au cardinal de La Valette la plus grande obligation qu'on puisse avoir, il vouloit pourtant savoir toutes ses pensées aussi bien que d'un autre ; et un jour, comme M. de Rambouillet étoit en Espagne, il envoya le Père Joseph chez madame de Rambouillet; celui-ci, sans faire semblant de rien, la mit sur le discours de cette ambassade, et après lui dit que monsieur son mari étant employé aune négociation importante, M. le cardinal de Richelieu pouvoit prendre son temps pour faire quelque chose de considérable pour lui, mais qu'il falloit qu'il y contribuât de son côté, et qu'elle donnât à Son Eminence une petite satisfaction qu'il désiroit d'elle ; qu'un premier ministre ne pouvoit prendre trop de précautions ; en un mot, que M. le cardinal souhaitoit de savoir par son moyen les intrigues de madame la Princesse et de M. le cardinal de La Valette. « Mon père, lui dit-elle, je ne crois point que madame la « Princesse et M. le cardinal de La Valette aient aucunes (f. intrigues ; mais, quand ils en auroient, je ne serois pas « trop propre à faire le métier d'espion. » Il s'adressoit mal ; il n'y a pas au monde de personne moins intéressée. Elle dit qu'elle ne conçoitpasdeplusgrand plaisir au monde que d'envoyer de l'argent aux gens, sans qu'ils puissent savoir d'où il vient. Elle passe bien plus avant que ceux qui disent que donner est un plaisir de roi, car elle dit que c'est un plaisir de Dieu. En me contant cette petite, histoire du Père Joseph, elle me disoit, car il n'y a pas au monde un esprit plus droit, qu'elle souffriroit encore moins qu'on eût des gens d'église pour galants que d'autres. — « C'est une des choses, ajoutoit-elle, pourquoi je « suis bien aise de n'être point demeurée à Rome; car quoi- « que je fusse bien assurée de ne point faire de mal, je n'é- « tois pas pourtant assurée qu'on n'en dît point de moi, et « apparemment, si on en eût dit, la médisance m'auroit « mise avec quelque cardinal. »

Jamais il n'y a eu une meilleure amie. M. d'Andilly, qui

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faisoit le professeur en amitié, lui dit un jour qu'il la vouloit instruire amplement en cette belle science; il lui faisoit des leçons prolixes; elle, pour trancher tout d'un coup, lui dit : « Bien loin de ne pas faire toutes choses au monde « pour mes amis, si je savois qu'il y eût un fort honnête « homme aux Indes, sans le connoître autrement, je tâche- « rois de faire pour lui tout ce qui seroit à son avantage. « — Quoi ! s'écria d'Andilly, vous en savez jusque-là ! Je (( n'ai plus rien à vous montrer. »

Madame de Rambouillet est encore présentement dhumeur à se divertir de tout. Un de ses plus grands plaisirs étoit de surprendre les gens. Une fois elle fit une galanterie à M. de Lisieux à laquelle il ne s'attendoit pas. Il l'alla voir à Rambouillet. Il y a au pied du château une fort grande prairie, au milieu de laquelle, par une bizarrerie de la nature, se trouve comme un cercle de grosses roches, entre lesquelles s'élèvent de grands arbres qui font un ombrage très agréable. C'est le lieu où Rabelais se divertissoit, à ce qu'on dit dans le pays ; car le cardinal du Bellay, à qui il étoit, et messieurs de Rambouillet, comme des proches parents, alloient fort souvent passer le temps à cette maison ; et encore aujourd'hui on appelle une certaine roche creuse et enfumée la Marmite de Rabelais. La marquise proposa donc à M. de Lisieux d'aller se promener dans la prairie. Quand il fut assez près de ces roches pour entrevoir à travers les feuilles des arbres, il aperçut en divers endroits je ne sais quoi de brillant. Etant plus proche, il lui sembla qu'il discernoit des femmes, et qu'elles étoient vêtues en nymphes. La marquise, au commencement, ne faisoit pas semblant de rien voir de ce qu'il voyoit. Enfin, étant parvenus jusqu'aux roches, ils trouvèrent mademoiselle de Rambouillet et toutes les demoiselles de la maison, vêtues effectivement en nymphes, qui, assises sur ces roches, faisoient le plus agréable spectacle du monde. Le bonhomme en fut si charmé que, depuis, il ne voyoit jamais

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la marquise sans lui parler des roches de Rambouillet.

Si elle eût été en état de faire de grandes dépenses, elle eût bien fait de plus chères galanteries- Je lui ai entendu dire que le plus grand plaisir qu'elle eût pu avoir eût été de faire bâtir une belle maison au bout du Parc de Rambouillet, si secrètement que personne de ses amis n'en sût rien (et avec un peu de soin la chose n'étoit pas impossible parce que le lieu est assez écarté, et que ce parc est un des plus grands de France, et môme éloigné d'une portée de mousquet du château, qui n'est qu'un bâtiment à l'antique) ; et qu'elle eût voulu ensuite mener à Rambouillet ses meilleurs amis, et le lendemain, en se promenant dans le parc, leur proposer d'aller voir une belle maison, qu'un de ses voisins avoit fait faire depuis quelque temps; et api^ès bien des détours, je les aurois menés, disoit-elle, dans ma nouvelle maison, que je leur aurois fait voir, sans qu'il parût un seul de mes gens, mais seulement des personnes qu'ils n'eussent jamais vues ;'et enfin je les aurois priés de demeurer quelques jours en ce beau lieu, dont le maître étoit assez mon ami pour le trouver bon. Je vous laisseà penser, ajoutoit-elle, quel aurait été leur étonnement lorsqu'ils auroient su que toutes secret n'auroitétéque pour les surprendre ag-réablement.

Elle attrapa plaisamment le comte de Guiche, aujourd'hui le maréchal de Gramont.Il étoit encore fort jeune quand il commença à aller à l'hôtel de Rambouillet. Un soir, comme il prenoit cong-é de madame la marquise, M. de Chaudebonne, le plus intime des amis de madame de Rambouillet, qui étoit fort familier avec lui, lui dit : « Comte, ne t'en « va point, soupe céans. — Jésus! vous moquez-vous? s'é- « cria la marquise; le voulez-vous faire mourir de faim? — « Elle se moque elle-même, reprit Chaudebonne, demeure, «je t'en prie. )■> Enfin il demeura. Mademoiselle Paulet, car tout cela étoit concerte, arriva en ce moment avec mademoiselle de Rambouillet; on sert, et la table n'étoit cou-

verte que de choses que le comte n'aimoit pas. En causant on lui avoit fait dire, à diverses fois, toutes ses aversions. Il y avoit entre autres choses un grand potage au lait et un gros coq d'Inde. Mademoiselle Paulet y joua admirablement son personnag-e. « Monsieur le comte, disoit-elle, il n'y eut « jamais un si bon potag-e au lait ; vous en plaît-il sur votre « assiette? — Mon Dieu ! le bon coq d'Inde! il est aussi ten- « dre qu'une gelinotte. — Vous ne mangez point du blanc « que je vous ai servi ; il vous faut donner du rissolé, de « ces petits endroits de dessus le dos. » Elle se luoit de lui en donner, et lui de la remercier. Il étoit déferré; il nesavoit que penser d'un si pauvre souper. Il émioit du pain entre ses doigts. Enfin, après que tout le monde s'en fut bien diverti, madame de Rambouillet dit au maître-d'hùtel : « Apportez « donc quelque autre chose, M. le comte ne trouve rien là à « son goût. r> Alors on servit un souper magnifique, mais ce ne fut pas sans rire.

On lui fit encore une malice'à Rambouillet. Un soir qu'il avoit mangé force champignons, on gagna son valet de chambre qui donna tous les pourpoints des habits que son maître avoit apportés. On les étrécit promptement. Le matin, Chaudebonne le va voir comme il s'habilloit; mais quand il voulut mettre son pourpoint, il le trouva trop étroit de quatre grands doigts. « Ce pourpoint là est bien étroit, dit- « il à son valet de chambre; donnez-moi celui de l'habit « que je mis hier. » Il nele trouve pas plus large que l'autre. « Essayons-les tous, » dit-il. Mais tous lui étaient également étroits. « Qu'est ceci? ajouta-t-il, suis-je enflé? seroit-ce « d'avoir trop mangé de champignons ? — Gela pourroit « bien être, dit Chaudebonne, vous en mangeâtes hier au « soir à crever. >i Tous ceux qui le virent lui en dirent autant, et voyez ceque c'est que l'imagination. Ilavoit, comme vous pouvez penser, le teint tout aussi bon que la veille ; cependant il y découvroit, ce lui sumbloit, je ne sais quoi de livide. La messe sonne, c'étoit un dimanche : il fut con-

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