VOITURE
Voiture étoit fils d'un "marchand de vin, suivant la cour. Ilfaisoit son possible pour cacher sa naissance à ceux qui n'en étoient pas instruits. Un jour, se trouvant dans une grosse compagnie, où il faisoit le récit d'une aventure plaisante, madame des Loges, contrelaquelle il avoit parlé sans la connoître, cherchant à le piquer, lui dit : « Monsieur, (( vous nous avez déjà dit cela d'autres fois ; tirez-nous da « nouveau. » Son père ctoit un grand joueur de piquet. On dit encore aujourd'hui qu'on a le carré de Voilure, quand on a soixante-dix de point, marqués par quatre jetons en carré, parce que ce bonhomme croyoit gagner quand il avoit ce carré. Voiture fut bien un autre joueur que son père.
Voiture étoit petit, mais bien fait , il s'habilloit bien. Il avoit lamine naïve, pour ne pas dire niaise, et vous eussiez dit qu'il se moquoit des gens en leur parlant. Je ne l'ai pas trouvé trop civil, et il m'a semblé prendre son avantage en toute chose. G'ctoit le plus coquet des humains. Ses passions dominantes étoient l'amour et le jeu, mais le jeu plus que l'amour. Il jouoit avec tant d'ardeur qu'il falloit qu'il changeât de chemise toutes les fois qu'il sortoit du jeu. Quand il n'étoit pas avecsesgens, il ne parloit presque pas. D'Ablancourt ayant demandé à madame Saintot, du temps qu'elle n'extravaguoit pas, ce qu'elle trouvoitde si charmant à cet homme qui ne disoit rien : « Ah ! répondit-elle, qu'il « est agréable parmi les femmes, quand il veut! » Même avec ceux à qui il vouloit plaire, il avoit de grandes inéga-
lités, et souvent il lui prenoit des rêveries comme ailleurs. Quand il étoit chasTÏn, il ne laissoit pas d'aller voir le monde, mais il était fort mal divertissant, et même on pouvoit dire qu'il étoit à charge. Il étoit quelquefois si familier qu'on l'a vu quitter ses galoches en présence de madame la Princesse pour se chauffer les pieds. Cétoit déjà assez de familiarité que d'avoir des galoches ; mais, ma foi, c'est le vrai moven de se faire estimer des grands seigneurs que de les traiter ainsi : il leur parloit assez librement (i). Madame de Rambouillet dit qu'il n'étoit point intéressé, et que ses négligences lui avoient fait pt-rdre une infinité d'amis; que, pour elle, elle s'en étoit admirablement bien divertie; que, quand elle l'avoit trouvé en humeur de causer, elle l'avoit laissé causer : qu'aussi, quand il avoit été en humeur de rêver, elle avoit fait tout ce qu'elle avoit eu à faire, comme s'il n'y eût point été.
11 avoit soin de divertir la société de l'hùtel deRambouillet. Il avoit toujours vu des choses que les autres n'avoient point vues .aussi, dès qu'il yarrivoit,toutle monde s'assembloit pour l'écouter. Il affectoit de composer sur-le-champ. Cela lui est peut-être arrivé bien des fois, mais bien des fois aussi il a apporté les choses toutes faites de chez lui. Néanmoins c'étoit un fort bel esprit, et on lui a l'obligation davoir montré aux autres à dire les choses gnlamment. C'est le pèrede l'ingénieuse badinerie; mais il n'y faut chercher que cela, car son sérieux ne vaut pas grand'chose, et ses lettres, hors les endroits qui sontsi naturels, sont pour l'ordinaire mal écrites. On a eu grand tort de n'en pas ôterau moins lesgrosses ordures. Il sembloit qu'il craignît cela ; car il disoit à madame de Rambouillet, six mois avant que de mourir: u Vous verrez qu'il y aura quelque jour d'assez « sottes gens pour aller chercher çà et là ce que j'ai fait, et
(i) Oo dit qu'un prince, je crois que c'étoit M. le Prince, duc d'Enghien, a dit : « Si Voilure ctoit de notre condition, il n'y auroil pas moyen de le souffrir. )>(T.)
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« après le faire imprimer ; cela me fait venir quelque envie « de le corriger ». Il faut avouer aussi qu'il est le premier qui a amené le libertinag-e dans la poésie ; avant lui personne n'avoit fait des stances inég'ales, soit de vers, soit de mesure.
Corneille estaussi celui qui a gâté le théâtre par ses dernières pièces, car il a introduit la déclamation.
Voiture avoit une plaisante erreur : il croyoit qu'ayant réussi en galanterie il feroit de même en toute autre chose, et qu'à un homme de bon sens, quand il étoit nécessaire, toutes les connoissances veuoient sans être étudiées. Aussi il n'étudioit quasi jamais. Il étoit fort divertissant, quand il n'ctoit pas tout-à-fait amoureux etqu'il ne faisoit que dire des galanteries; mais quand il étoit bien épris, c'étoit un stupide. Il étoit si sujet à en conter, que j'ai ouï dire à mademoiselle de Chalais que, comme elle étoit auprès de mademoiselle de Kerveno, et qui la venoit voir, il en vouloit conter à mademoiselle de Kerveno, qui n'avoit que douze ans. Elle l'en empêcha, mais elle l'en laissa dire tout son soûl à la cadette, qui n'en avoit que sept. Après elle lui dit : « Il y a encore une fille là-bas, dites-lui un mot en pas- « sant. »
Ayant trouvé deux meneurs d'ours, dans la rue Saint- Thomas, avec leurs bêtes emmuselées, il les fait entrer tout doucement dans une chambre, où madame de Rambouillet lisoit, le dos tourné aux paravents. Ces animaux grimpent sur ces paravents ; elle entend du bruit, se tourne, et voit deux museaux d'ours sur sa tête. N"étoit-ce pas pour guérir de la fièvre, si elle l'eût eue? Il fit bien pis au comte de Guiche par le conseil de madame de Rambouillet; car, sous ombre que le comte lui avoit dit un jour que le bruit couroit qu'il étoit marié, et lui demanda s'il étoit vrai, il alla une fois le réveiller à deux heures après minuit, disant que c'étoit pour une affaire pressée : « Eh bien ! qu'y a-t-il? dit « le comte en se frottant les yeux. — Monsieur, répond très
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« sérieusement Voiture, vous me fîtes l'honneur de me « demander, il j a quelque temps, si j'étois marié, je vous « viens dire que je le suis. — Ah ! peste ! s'écria le comte, « quelle méchanceté de m'empêcher ainsi de dormir! — « Monsieur, reprit Voiture, je ne pouvois pas, à moins que « d'être un ingrat, être plus long'-temps marié sans vous le « venir dire, après la bonté que vous aviez eue de vous « informer de mes petites affaires. »
Madame de Rambouillet l'attrapa bien lui-même. Il avoit fait un sonnet dont il étoit assez content ; il le donna à madame de Rambouillet, qui le fit imprimer avec toutes les précautions de chiffre et d'autre chose, et puis le fit coudre adroitement dans un recueil de vers imprimés il y avoit assez long-temps. Voiture trouve ce livre, que l'on avoit laissé exprés ouvert à cet endroit-là ; il lut plusieurs fois ce sonnet; il dit le sien tout bas, pour voir s'il n'y avoit point quelque différence; enfin cela le brouilla tellement qu'il crut avoir lu ce sonnet autrefois, et qu'au lieu de le produire il n'avoit fait que s'en ressouvenir; on le désabusa enfin, quand on en eut assez ri.
Dès que Voiture fut tombé malade, madame Saintot, la fidèle madame Saintot, y courut. Il ne la voulut point voir, à ce qu'on dit. Elle y alla pourtant tous les jours. Elle dit qu'elle le vit et qu'elle fit avec lui le compte de quelque arg-ent qu'il avoit à elle. On l'alla consoler, et elle disoit : « Voilà le dernier coup que la fortune avoit à tirer contre « moi. »
Il y alla une autre femme avec laquelle il avoit vécu fort scandaleusement. G'étoit la fille de Renaudot, le gazetier, qu'il avoit mise mal avec son mari. Il avoit fait une promenade avec elle, il n'y avoit que fort peu de jours. Elle n'étoit point belle, mais il la vouloit faire passer pour un esprit admirable. Pour celle-là on assure qu'il ne la voulut point voir. Mademoiselle Paulet disoit qu'il étoit mort comme le grand-seig-neur entre les bras de ses sultanes.