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GOMBAULD

Gombauld est de Saint-Just, auprès de Brouag-e, d'honnête naissance, mais cadet d'un quatrième mariage, et par conséquent avec peu ou point de bien. Le père vivoit de ses rentes, et il en vivoit si bien qu'il les mang-eoit. Il ne faisoit que chasser et faire bonne chère, et enfin il s'acheva de ruiner en procès. D'ailleurs ce garçon fut maltraité par ses cohéritiers, et faute d'avoir de quoi poursuivre, il n'en eut jamais aucune raison.

Son père, quoique de la religion, eut la faiblesse, se voyant chargé d'enfants, de consentir que celui-ci fût instruit dans la religion catholique, à Bordeaux, afin de le faire d'église. Il m'a dit, car il est huguenot à brûler, que naturellement il avoit de l'aversion pour la religion catholique, et que dès seize ans il cessa de lui-même d'aller à la messe et revint à nous, sans pourtant faire d'abjuration ni de connoissance, car il ne prétendoit pas nous avoir quittés, et choisissoit plutôt une religion qu'il n'en changeoit.

Il vint à Paris qu'il ctoit encore fort jeune ; il fit d'abord connoissance avec le marquis d'Uxelles le rousseau. Cet homme avoit assez d'habitudes, et ne pouvoit bien faire les lettres dont il avoit besoin ; et dans les desseins de mariage ou de galanterie qu'il pouvoit avoir, il se servoit de Gombauld pour cela, et lui eutretenoit un cheval et un laquais.

Gombauld fit assez de vers pour Henri IV, qu'il n'a

COMBAULD

jamais montrés. Il dit que le Roi lui donnoit pension. La Reine-mère étant rég-ente, elle le resrarda fort, à ce qu'il dit, au sacre du feu Roi, où il étoit allé avec son rousseau. Mademoiselle Catherine, femme de chambre de la Reine, eut ordi^e de savoir de M. d'LFxelles qui il étoit. Catherine prit un autre rousseau pour M. d'Uxelles, et alla dire à la Reine : « Il dit qu'il ne le connoit point. — Gela se peut, « répondit la Reine, vous avez pris un rousseau pour l'au- « tre. » Enfin elle en parla elle-même à M. d'UxcUes, et voulut voir des ouvrages de notre homme.

A quelque temps de là, Uxelles avertit Gombauld qu'on alloit faire l'état de la maison du Roi, et que c'étoit la Reine elle-même qui le faisoit. Si cela est, dit Gombauld, « je ne m'en veux point inquiéter^ il en arrivera ce qu'il « plaira à Dieu. » Il y fut mis pour douze cents écus. Uxelles le lui vint dire, et ajouta ces mots : «.Vous aviez raison de ne pas vous tourmenter, la Reine a assez de soin devons; « je voudrois être aussi bien avec elle. » La Reine le cherchoit partout des yeux. La pi'incesse de Gonti lui dit qu'il étoit vrai que la Reine avoit de l'afTeclion pour lui.

Un jour il entra dans sa chambre, elle étoit couchée sur son lit, la jupe relevée ; on lui pouvoit voir les cuisses; car le lit n'étoit que de lacis, a Ah! dit-elle, où allez-vous? w Persuadé d'être bien dans l'esprit de la Reine, il ne se hasarda jamais de faire quelque dém.onstration d'être son adorateur.

Il nie d'en avoir jamais été amoureux; mais bien d'une autre personne de g-rande qualité qu'il appelle aussi Phillis dans ses poésies; l'une est la grande et l'autre la petite. Il accuse mademoiselle Catherine du peu d'avancement qu'il a eu; car il est persuadé que la Reine en tenoit, et que Catherine lui avoit avoué que la Reine ne l'avoit jamais vu sans émotion, parce qu'il ressembloit à un homme qu'elle avoit aimé à Florence. Catherine étoit une brutale; cependant elle gouvernoit les amours de la Reine.

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Il fit VEndijmion durant qu'il étoit le mieux. Ce livre fit un furieux bruit. On disoit que la Lune c'étoit lu Reinemère, avec un croissant sur la tête. On disoit que cette Iris, qui apparoît à Endymion au bout d'un bois, c'étoit mademoiselle Catherine. La Reine témoig-na de le vouloir entendre lire, car il avoit beaucoup de réputation, et effectivement c'est un beau songe. Pour lui, il y entend cent mystères que les autres ne comprennent pas, car il dit que c'est une image de la vie de la cour, et que qui le lira avec cet esprit y trouvera beaucoup plus de satisfaction. Il en avoit tant fait de lectures avant que de le faire imprimer que M. de Gandale, quand ce livre fut mis en lumière, dit que la deuxième édition ne valoit pas la première ; car il lit bien et Tait bien valoir ce qu'il lit (i ).

Dès que Gombauld crut que la Reine lui vouloit faire cet honneur, il alla trouver madame de Rambouillet, qui a toujours été de ses amies, et la pria de lui vouloir dire son avis sur la manière dont il s'y devoit prendre : « Madame, « lui dit-il, prenez que vous soyez la Reine, et j'entrerai « avec mon livre. » En disant cela, il va dans Tantichambre; madame de Rambouillet se mordoit les lèvres de peur de rire. Il rentre un peu après avec des grimaces les plus plaisantes du monde, et à tout bout de champ il lui demandoit : « Cela sera-t-il bien ainsi? — Oui, Monsieur, fort bien. » Il s'approche et commence à lire. « Madame, trouvez-vous (( ce ton-là comme il faut? N'est-il point trop haut? Est-il assez respectueux?» Et lui demandoit comme cela sur toutes choses. Elle dit qu'elle n'a jamais mieux passé son temps en sa vie; mais que. pour avoir un plaisir parfait, il eût fallu que quelqu'un les eût vus, et qu'elle l'eût su. Cependant je ne sais pas par quelle aventure tout ce soin fut

(i) 11 lut deux jours de suite V Endymion à une compaçnie où il y avoil une femme qui, après que cela fut fait, lui dit : « Alais, Monsieur, « je ne vois point là celle madame Yon de qui on m'avoit parlé. > (T.)

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inutile, car il dit qu'il n'a jamais lu Endymion à la Reinemère.

Je ne sais si madame de La Moussaye,sœur du feu comte de La Suze, et mère de La Moussave, le petit-maître, étoit celte petite Phillis ; mais on croit qu'il a eu de grandes privautés avec elle, car il a toujours affecté d'en vouloir à des dames de qualité, et me faisoit excuse une fois de ce que, dans ses poésies, il y avoit des vers pour une paysanne. « Mais, disoit-il, c'étoit la fille d'un riche fermier de Xain- « tonge, et elle avoit plus de dix mille écus en mariag-e. »

Cette pension de douze cents écus, dont il a été parlé cidessus, ne lui fut pas toujours continuée; dès le temps de la Reine-mère même, on lui en retrancha quelque chose, nonobstant la ressemblance avec cet amant florentin. Api'ès l'éloig-nement de la Reine, il lui dédia VAmaranthe, et la lui envoya. « Ah! dit-elle, je savois bien que celui-là ne « m'oublieroit pas. »

II croit toujours qu'il a mille ennemis qu'il n'a point. Il m'a dit que, de rage de ce que V Endymion réussissoit, un homme l'avoitjeté dans le feu. Son caractère est l'obscurité, et cependant il croit être l'homme du monde le plus clair. Il fut si têtu qu'il ne voulut jamais ôter du commencement de ses poésies un sonnet que l'on n'entend pas, et qui n'a pas servi au débit de son livre ; il l'enteudoit lui. « Et puis, « disoit-il, je l'ai fait pour être à la tête. » II y avoit je ne sais quoi, comme une espèce d'avant-propos, qu'il vouloit que M. d'Enghien prît pour une lettre dédicatoire, quoiqu'il ne le nommât point, et que cela ne lui fût point adressé.

Ses vers, pour l'ordinaire, ne vont point au cœur; ils ne sont point naturels; puis il y a grand nombre de sonnets, et pour bien rimer il tire souvent les choses par les cheveux. Ses vers de ballets et ses épigrammes valent mieux; mais ce qu'il a fait de meilleur en vers et en prose, ce sont ses ouvrages chrétiens. Il n'y a ni sel ni sauge à ses

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lettres imprimées, qu'il croit ôlrc autant de chefs-d'œuvre.

C'est le plus cérémonieux et le plus mystérieux des hommes. Il a découvert, dit-il, le secret de faire des sonnets facilement, et s'il l'eût su plus tôt, il en eût autant fait que Pétrarque. Il n'a garde de le dire ce secret, car je crois qu'il n'en a point ; quand il lui est arrivé de faire un sonnet en commençant par la fin, il dit que c'est ainsi qu'il faut faire; quand, au contraire, il n'a fait lafin qu'après tout le reste, il soutient qu'il ne faut jamais commencer par la conclusion. Il sait aussi un secret pour jeter son homme à bas à la lutte; il en sait un autre pour lui faire sauter le poijçnard des mains; mais il ne le vous dira pas.

II a cru que M. Arnaud, le maréchal de camp, lui a toujours voulu un peu de mal depuis qu'aux champs il lui donna une botte en faisant des armes. 11 s'est battu, dit-il, quatre fois en duel ; il disoit même qu'il s'étoit battu deux fois en une heure, et, parlant de cela avec plaisir, il s'en vantoit. S'étant trouvé à la campagne, en lieu où l'on couroit la bague, il gag-na le prix sans l'avoir jamais courue. Il a bien dansé, à ce qu'il dit; pour moi, je ne lui trouve rien de naturel; et madame de Rambouillet dit que quoiqu'il chante de sa vieille cour, les gens n'étoient point faits comme lui, et qu'il a toujours été unique en son espèce ; j'entends aux habits près.

Il se piquoit de bien danser et de bien faire des armes ; et souvent il lui est avvi\c de pan(alonner, et de se mettre en gai-de devant ses plus familiers. Une fois même il se battit dans sa rue : c'étoit contre un homme qui l'avoit querellé sur un logement qu'ils prétendoient tous deux; il lui dit : « Passez à telle heure devant ma porte, je sortirai avec une « épée. » Il fît lâcher le pied à l'autre , et il disoit en racontant cela que ses voisins disoient: ;< Quoi! cet homme qui « choisit les pavés, qui marche si proprement! » Il poussoit l'autre dans les boues et ne se soucioit pas de se crolter. Ils fuirent séparés.

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Il dit qu'il auroit inventé la musique de lui-même, si elle n'avoit été inventée. En effet, il a appris à jouer de la mandore et en jouoit admirablement bien, à ce qu'on m'a dit; mais comme cet instrument n'est plus g'uère en usage, il l'a laissé là ; auparavant môme il falloit bien des cérémonies pour le faire jouer.

Madame de Rambouillet l'appeloit le beau Ténébreux. J'ai dit qu'il étoit cérémonieux. Madame de Rambouillet se repentit bien de l'avoir mené en une promenade, à Lisy, à Monceaux et ailleurs ; car il falloit livrer bataille toutes les fois qu'on se meltoit à table ou qu'on montoit en carrosse. En effet, il est très incommode sur ce cbapitre-là, et croit avoir dit une belle chose quand il a répondu à ceux qui lui disent qu'il est trop cérémonieux : « Ce n'est pas que je le « sois trop, mais c'est qu'on l'est trop peu à présent. »

A table, il seroit plutôt tout un jour à frotter sa cuiller que de toucher le premier au potage. Je sais toutes ses façons, car je l'ai mené et le mène encore quand je puis à Charenton. Il ne vouloit point se mettre dans le fond, parce, disoit-il, que les gueux le prendroient pour le maître du carrosse. Il a une chose bonne dans sa cérémonie, c'est qu'il ne se fait jamais attendre ; mais il est si peu comme les autres g^ens, et il vous embarrasse tellement par la peur de vous embarrasser, qu'il faut avoir de la charité de reste pour s'en charger.

Il est propre jusqu'à marcher proprement; il veut choisir les pavés et aller seul. Madame de Rambouillet dit qu'il n'y a rien de plus plaisant que de voir son embarras quand quelque dame le salue par la ville. Il veut la recounoîti'e ; il veut faire la révérence de bonne g'râce,et en môme temps il veut prendre garde à ses pieds ; tout cela ensemble lui fait faire une posture assez plaisante. Il s'est mis dans la tête certaines choses qui ne servent qu'à le tourmenter, comme par exemple il dit qu'il connoît les mœurs et la qualité des personnes à voir leurs portraits, parce, dit-il, que

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dans leurs portraits leurs traits se voient bien mieux qu'à voir la personne, qui peut souvent chang'er de posture. Il dit plusieurs exemples de ces jug-ements.

Novissimè (iG58), après la maladie du Roi, il fit un sonnet quil ne voulut jamais donner, quoiqu'il fût beau, à quelque chose près, disant qu'il ne vouloit pas que la première chose que le Roi verroit de lui ne fût pas achevée, comme si le Roi s'y connoissolt, ou ceux qui l'approchent.

Pellisson, qui le fait subsister par le moyen du surintendant Fouquet, à qui il est, ne put obtenir ce sonnet; on eut beau l'en presser. Cependant il en a fait imprimer cent qui valent moius. Je ne l'ai jamais vu si poète, pour ne rien dire de pis, qu'en cette rencontre. Il pesta contre tout le monde, et contre Pellisson môme, ou peu s'en fallut. J'y découvris de l'envie: « On paie si mal, disolt-il, des vers « immortels! un sonnet immortel que je fis pour M. Ser- « vien, que m'a-t-il valu? » Et, pour toute raison, quand je le pressois de donner de temps en temps quelque chose qui ne fût pas imprimé à Pellisson, pour entretenir le surintendant en belle humeur pour lui, il me répondoit que ce même esprit qui lui faisoit faire ces sonnets immortels l'empêchoit de faire ce que je lui conseillois. Il veut qu'on le reprenne, puis il en enrajçe, et dit qu'il y a des g"ens qui élèvent témérairement des nuages de difjicultés.

Une Italienne, nommée Foscarini, qui sert madame de Rambouillet, voyant un jour les g-rimacesde cet homme, dit ; quand il fut parti: « Signora, è niatto quel huo/no? — > « Comment matto ! c'est un des plus sages hommes du \ « monde. — Pensava die fosse matto, répondit-elle. »

J'ai déjà dit que c'étoit un huguenot à brûler. Il a écrit plusieurs petites pièces de controverse, et croit, s'il osoit les imprimer, que cela persuaderoit tout le monde. Un jour il dit, à propos d'ouvrages chrétiens, à un de mes beaux-frères qu'il avoit fait une fois des prières assez belles pour croire qu'elles lui avoient été inspirées, et qu'en effet il n'avoit

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