MESDAMES DE ROHAN
Madame de Rohan, mère du premier duc deRohan qui a tant fait parler de lui, étoit de la maison deLusignan, d'une branche qui portoit le nom de Parthenay.C'étoit une femme de vertu, mais un peu visionnaire. Toutes les fois que M. de Nevers, M. de Brèves et elle se trouvoient ensemble, ils co/iquêloient ioni l'empire du Turc (i). Elle ne vouloit point que son fils fût duc, et disoit le cri d'armes de Rohan:
Roi, je ne puis.
Duc, je ne daigne, Rohan je suis.
Elle avoit de l'esprit et a écrit une pièce contre Henri IV, de qui elle n'étoit pas satisfaite, je ne sais pourquoi, où elle le déchire en termes équivoques, 6^omme ce prince n'a rien d'humain, etc. Elle a été de plusieurs cabales contre lui.
Elle avoit une fantaisie la plus plaisante du monde : il fallûit que le dîner fût toujours prêt sur table à midi ; puis, quand on le lui avoit dit, elle commençoit à écrire, si elle avoit à écrire, ou à parler d'affaires; bref, à faire quelque chose jusqu'à trois heures sonnées : alors, on réchauffoit tout ce qu'on avoit servi, et on dînoit. Ses gens, faits à cela, alloient en ville après qu'on avoit servi sur table. C'étoit une grande rêveuse. Un jour elle alla pour voir M. Deslandes, doyen du parlement ; madame des Loges étoit avec elle, eten attendant qu'il revînt du palais, elle se mit à travailler, et à
fi) Ce M. de Brèves, à ce qu'on dit, appela le pape Le grand Tare des chrétiens. Il cria : Allah/ en mourant, et sans Gédoin, le Turc, qui croyoit en Notre Seigneur comme lui, il ne se fût jamais confesse; mais Gédoin lui dit qu'il le falloit faire par politique, (T.)
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rêver en travaillant; elle s'ima£;-ine qu'elle éloit chez elle, et quand on lui vint dire que M. Deslandes arrivoit : « Hé 1 « vraiment, dit-elle, il vient bien à propos. Hé ! Monsieur, « que je suis aise de vous voir! Hé! quelle heure est-il? Il « faut, puisque vous voilà, que nous dînions ensemble. — « Madame, vous me faites trop d'honneur, » dit le bonhomme, qui aussitôt envoje à la rôtisserie. Enfin on sert, elle reiçarde sur la table. « Mais, mon ami, vous ferez « méchante chère aujourd'hui. » Madame des Log-es eut peur qu'elle ne continuât sur ce ton- lu; elle la tire. « Hél « où pensez-vous être? )> lui dit-elle. Madame de Rohan revint, et lui dit en riant : « Vous êtes une méchante femme « de ne m'en avoir pas avertie de meilleure heure. » Elle dit, pour s'en aller, qu'elle étoit conviée à dîner en ville.
Sou fils étoit sans doute un grand personnage. Il n'avoit point de lettres, cependant il a bien fait voir qu'il savoit quelque chose ; on a deux ou trois ouvrag-es de lui : le Parfait Capitaineries Intérêts des princes, ei ses Mémoires. On a dit que cen'éloit pas un fort vaillant homme, quoiqu'il ait toute sa vie fait la g'uerre^et qu'il soit mort à une bataille. On en fait un conte : on disoit que de frayeur il sella une fois un bœuf au lieu d'un cheval, et on l'appela quelque temps /e ^ce«/ se//^ ; cependant il payoit de sa personne quand il le falloit.
Dans son Voyage d'Italie, il y a une terrible pointe : il parle d'un homme de fortune qui étoit à la courd'Ang-leterre; on l'accusoit de venir d'un boucher, (c On ne peut pas dire, dit-il, qu'il ne vienne de u grands saigneurs ». En parlant de la Villa Ciceronis, quiestau royaume de Naples, il met : « La métairie de Gicéron, où il composa le plus « beau de ses ouvrages, et entre autres les Pandettes. » Quelque sot d'Italien lui avoit dit cela, et il l'a pris pour argent comptant. Voilà ce que c'est que de ne montrer pas ses otivrages à quelque honnête homme !
Il eut dessein une fois d'acheter du Turc l'île de Chypre,
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et d'y mener une colonie. Il alloit pour faire un parti, à ce qu'on dit, avec le duc de Weimar, quand il fut blessé à la bataille de Reinfeld que donna ce duc, et après il mourut de sa blessure. G'étoit un petit homme de mauvaise mine. II épousamademoiselle de Sully qu'elleétoitencore enfant; elle fut mariée avec une robe blanche, et on la prit au col pour la faire passer plus aisément. Du Moulin, alors ministre à Charenton, ne puts'empêcher, caril a toujours été plaisant, de demander, comme on fait au baptême : « Présentez-vous '« cet enfant pour être baptisé? » On leur fit faire lit à part ; mais elle ne s'en put tenir longtemps ; et quand on vint dire à M. de Rohan que sa femme étoit accouchée, il en fut surpris, car à son compte cela ne devoit pas arriver si tôt. On m'a dit que ce fut Arnauld du Fort, depuis mestre de camp des carabins, qui en eut le pucelage. Le maréchal de Saint-Luc est appai^emment celui qui l'a mis à mal, si quelque suivant n'a passé devant lui ; car, pour des valets, elle a toujoursdit en riant qu'elle n'étoitpoint valétudinalre{\). M. de Saint-Luc en étoit en possession quand M. de Caudale vint à la cour. La grandeur du père faisoit qu'on le regardoit comme une illustre conquête. Elle lui fit toutes les avances imaginables; il n'étoit pas bien fait de sa personne; mais il avoit beaucoup d'esprit et étoit fort agréable ; ce n'étoit ni un brave, ni un grand capitaine.
Madame de Rohan étoit fort jolie, et avoit quelque chose de fort mignon, d'ailleurs née à l'amour plus que personne du monde, et qui disoit les choses fort plaisamment. Lorsque M. de Caudale fut marié, elle le brouilla avec sa femme et fut cause qu'il se démaria. Sa femme lui offrit le coiigrès, il \iQ voulut pas l'accepter; ensuite madame de Rohan, pour fortifier le parti des huguenots, lui fit changer de religion. Il y avoit souvent noise entre eux, et quand il fut revenu à à l'Eglise romaine, il dit à madame Pilou : « Qu'il n'y avoit
(i) On enlendoit par là les femmes qui se doiinoienl à des valets. (T.)
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« point de mauvais offices que madame de Rohanne lui eût «. rendus. Elle m'a mis mal, disoit-il, avec le Roi, avec « mon père et avec Dieu, et m'a fait mille infidélités; cepeni( dant je ne m'en saurois g-uérir. » Il laissa tout son bien à mademoiselle de Rohan, aujourd'hui madame de Rohan, qui ne le voulut point accepter. Guitaut, depuis capitaine des g-ardes de la Reine-mère, veng-ea M. de Saint-Luc, à qui il avoit été, car il coucha avec elle, et puis la battit bien serré dans un démêlé qu'ils eurent ensemble. Madame Pilou lui débaucha feu d'Aumout, cadet du maréchal d'aujourd'hui, et le maria ; elle lui débaucha aussi Miossens; mais madame de Rohan n'en a rien su, et elle le maria comme l'autre. Un jour elle égratig-na Miossens ; car, ayant appris qu'il avoit été au bal au Louvre, au sortir de chez elle, quoiqu'elle le lui eût défendu, elle l'alla battre et égratigner dans son lit. De dépit, il entendit à la proposition que madame Pilou lui fît.
Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, comme des ambassadeurs d'Angleterre lui eussent demandé : « Qui « est cette dame-là ? (G'étoit madame de Rohan.) — C'est le {( docteur, leur répondit-il, qui a converti M. de Caudale. » Théophile fit une épigramme sur cela, qui est dans le Cabinet satyrique. L'épigramme qui dit : Siglsmonde est la plus gourmande, etc.
est faite aussi pour elle; elle n'est pas imprimée.
M. de Candale avoit amené deux ou trois capelets de Venise à Paris; lui et Ruvig-ny en trouvèrent une fois un couché avec une g".... dans la Place-Royale. Ruvig-ny lui dit : « Je te donne un écu d'or si tu la veux baiser demain, « en plein midi, dans la place. » Il le promit, et comme il étoit après, M. de Candale, Ruvigny et quelques autres firent exprès un g-rand bruit : toutes les dames mirent la tête à la fenêtre et virent ce beau spectacle.
Pour revenir à madame de Rohan, un soir qu'elle retour-
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noit du bal, elle rencontra des voleurs; aussitôt elle mit la main à ses perles. Un de ces galants hommes, pour lui faire lâcher prise, la voulut prendre par l'endroit que d'ordinaire les femmes défendent le plus soig-neusement ; mais il avoit affaire à une maîtresse mouche : « Pour cela, lui ditce elle, vous ne l'emporterez pas, mais vous emporteriez mes « perles. » Durant cette contestation, il vint du monde, et elle ne fut point volée.
Un jour la duchesse d'Hallwin, fille de la marquise de Menelaye, sœur du Père de Gondy, se rencontra avec elle à la porte du cabinet de la Reine, et comme elle la pressoit fort pour entrer la première, madame de Rohan se retira bien loin en disant : « A Dieu ne plaise que, n'ayant ni « verg-e, ni bâton, j'aille me frottera une personne armée. » Car cette femme toute contrefaite avoit un corps de fer; et puis elle avoit été femme de M. de Candale, et s'étoit démariée d'avec lui. On dit qu'un jour d'Hallwin, depuis M. le maréchal de Schomberg, demanda à M. de Candale pourquoi il s'étoit démarié : « C'est, dit-il, que madame couchoit « avec tei et tel de mes gens. » M. d'Hallwin s'en voulut fâcher: « Tout beau, lui dit-il, tout cela est sur mon compte, « vous n'y avez rien à voir, »
Il y avoit chez M. de Bellegarde la peinture d'un... pétrifié, et un sonnet au-dessous qu'Yvrande avoit fait; il est dans le Cabinet satijriqne. Madame de Rohan mit la main devant ses yeux pour ne pas voir la peinture ; mais par-dessous elle lisoit les vers en disant : « Fi ! fi ! »
Quelque benêt, la consolant de la mort de M. de Soubise dont elle ne se tourmentoit guère, lui dit une stance de Théophile, où il y a :
Et dans les noirs flots de roubli.
Où la Parque l'a fait descendre, Ne fùt-il mort que d'aujourd'hui, Il est aussi mort qu'Alexandre.
Elle acheva la stance en l'interrompant
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Et me touche aussi peu que lui.
Ilja:
Et vous touche, etc..
Madame de Rohan a eu toujours la vision de se faire battre par ses galants; on dit qu'elle aimoit cela, et on tombe d'accord que M. de Candale et Miossens (i) l'ont battue plus d'une fois. Voici ce que j'ai ouï conter de plus plaisant de M. de Caudale et d'elle. Deux autres seigneurs et deux autres dames, dont je n'ai pu savoir le nom, avoient fait société avec eux, et une fois la semaine ils faisoient tour à tour comme des noces d'une de ces dames avec son galant. Un jour qu'ils étoient allés à Gentillv, M. de Candale et madame de Rohan se séparèrent des autres et entrèrent dans une espèce de grotte. Quelques grands écoliers qui étoient allés se promener dans la môme maison les aperçurent en une posture assez déshonnête : ils la voulurent traiter de gourgandine et M. de Candale, n'ayant point le cordon bleu, ne pouvoit leur persuader qu'il fût ce qu'il disoit. On n'a jamais su au vrai ce qui en étoit arrivé; et, pour faire le conte bon, on disoit qu'elle avoir passé par les piques ; mais qu'elle n'en avoit point voulu faire de bruit. Cette femme, en un pays où l'adultère eût été permis, eût été une femme fort raisonnable; car on dit, comme elle s'en vante, qu'ellene s'est jamais donnée qu'à d'honnêtes gens ; qu'elle n'en a jaihaiseu qu'un à la fois, et qu'elle a quitté toutes ses amourettes et tous ses plaisirs quand les affaires de son mari l'ont requis. Elle a cabale pour lui et Ta suivi en Languedoc et à Venise, sans aucune peine.
(i) Miosseus lui coûte deux cent mille c'cus. Miossens prit un suisse; il étoit alors bien predin : madame Filou lui dit : « Quelle insolence! « un suisse pour garder trois escabelles! — Cela a bon air. lui répon- « dit-il : quoiqu'il ne garde rien, il semble qu'il garde quelque chose : « on le croira. » (T.)