DU MOUSTIER
Du Moustier étoit un peintre en crayon de diverses couleurs; ses portraits n'étoient qu'à demi et plus petits que le naturel. Il savoit de l'italien et de l'espagnol, aimoit fort à lire, et il avoit assez de livres. C'étoit un petit homme qui avoit presque toujours une calotte à oreilles, naturellement enclin aux femmes, sale en propos, mais bon homme et qui avoit de la vertu. 11 était logé aux galeries du Louvre comme un célèbre artisan ; mais sa manière de vivre et de parler y attiroit plus les gens que ses'ouvrages. Son cabinet étoit pourtant assez curieux : il y avoit sur l'escalier une grande paire de cornes, et aux bas : « Regardez les vôtres » ; et aux bas de ses livres : « Le diable emporte les emprun- « teurs délivres. »
(i) Un gentilhomme, nommé Chàlillon, disoit que, son père ayant fait apporter une omelette à dîner pour se rajouter, ce bon homme s'amuse à causer, et hii la mangea presque toute. « Mon père me dit « que j'clois im sot ; moi, rempli de prudence, je ne lui voulus pas donn ncr un soufflet, mais je lui dis : — Tu as menti, vieux b... » (T.)
DU MOCSTIER 1^3
Ilyavoitune tablette où il avoit écrit : Tablette des sots: le père Arnoul, confesseur du Roi, qui étoit un glorieux jésuite, lui demanda qui étoient ces sots. « Cherchez, cherchez, lui dit-il, vous vous y trouverez. » Un autre jésuite s'y trouva efFectivemeut, et lui ayant demandé pourquoi, sans se nommer, du Moustier lui répondit en g-rondant, car il n'aimoit point les jésuites : « Parce qu'il a dit que « Henri IV avoit été nourri de biscuit d'acier. » A propos délivres, il contoit lui-même une chosequ'il avoit faite à un libraire du Pont-Neuf, qui étoit une franche escroquerie; mais il y a bien des g'ens qui croient que voler des livres ce n'est pas voler, pourvu qu'on ne les vende point après. Il épia le moment que ce libraire n'étoit point à sa boutique, et lui prit un livre qu'il cherchoit il y avoit long-temps. Je crois que la plupart de ceux qu'il avoit lui avoient été donnés.
Il avoit un petit cabinet séparé plein de postures de l'Arétin, qu'il appeloit tablatures, hastam arricjendi causa... Outre cela, il savoit toutes les sales épigrammes françoises. J'ai vu un de ses cousins germains à Rome, du même métier, qui savoit aussi mille vers comme cela.
Il n'aimoitpas plus les médecins que les jésuites et il les appeloit les magnifiques bourreaux de la nature.
Le premier président de Verdun désira de le voir; un de ses amis l'y voulut mener. « Je ne suis ni aveugle ni enfant, « j'y irai bien tout seul, » répondit-il. Il y va ; le premier président donnoitaudience à beaucoup de gens ; enfin il dit : « J'ai mal à la tète ; qu'on se retire. » On fit donc sortir tout le monde; il n'y eut que du Moustier qui dit qu'il vouloit parler à M. le premier président qui avoit souhaité de le voir; il vient et avoit fait dire que c'étoit du Moustier. Le premier président lui dit : « Vous, mon- « sieur du Moustier ! Vous êtes un homme de bonne « raine pour être M. du Moustier! » Lui reg-arde si personne pe le pouvoit entendre, et, s'approchant de M. de Verdun,
1^4 TALLKMANT DES RÉAUX
illuldit : « J'ai meilleure miae pour du Moustier que vous <' pour premier président (i). — Ah ! celte fois-là, dit le « président, je connois que c'est vous. » Ils causèrent deux heures ensemble le plus familièrement du monde.
Quand il peignoit les gens, il leur laissoit faire tout ce qu'ils vouloient; quelquefois seulement il leur disoit : « Tournez-vous. » Il les faisoit plus beaux qu'ils n'étoient, et disoit pour raison : « Ils sont si sots qu'ils croient être « comme je les fais, et m'en payent mieux. »
Vaillant, peintre flamand, natif de Lille, qui peint en crayon comme lui, à celles qui ne le payoient pas, il faisoit comme des barreaux sur leurs portraits, et disoit qu'il les tenoit eu prison jusqu'à ce qu'elles eussent payé.
Il se remaria à sa servante, qui étoit fort jolie. La Reine lui demanda pourquoi il avoit épousé une servante. « Ma- « dame, je n'oserois vous le dire. — Dites,ciites. — C'est, dit- (c il, parce qu'elle avoit un beau chose. » En effet, ill'avoit trouvé si beau qu'il en avoit fait plusieurs portraits.
La plus belle aventure qui lui soit arrivée, c'est que le cardinal Barberin, étant venu légat en France, durant le pontificat de son oncle, eut la curiosité de voir le cabinet de du Moustier et du Moustier même. InnocentX, alors mousignor Pamphilio, étoit en ce temps-là dataire et le premier delà suite du légat; il l'accompagna chez du Moustier, et voyant surlalabler///s/o/>e du concile de Trente, delà, belle impression de Londres, dit en lui-même : « Vraiment c'est « bien à un homme comme cela d'avoir un livre si rare I » Il le prend et le met sous sa soutane, croyant qu'on ne l'avoit point vu ; mais le petit homme, qui avoit l'œil au guet, vit bien ce qu'avoit fait le dataire, et, tout furieux, dit au légat a qu'il lui étoit extrêmement obligé de l'hon- « ueur que Son Einiuence lui faisoit, mais que c'étoit une « honte qu'elle eût des larrons dans sa compagnie » ; et sur
(i) Verdun^avoil \-à]gucalc décote. (T.)
DES BARREAUX lyB
l'heure, prenant Pamphile par les épaules, il le jeta dehors en l'appelant boiirgueniestre de Sodome, et lui ôta son livre.
Depuis, quand Pamphile fut créé pape, on dit à duMoustier que le pape l'excommunieroit et qu'il deviendroit noir comme charbon. « Il me fera grand plaisir, répondit-il, car « je ne suis que trop blanc. » Malherbe, comme vous avez vu, dit quasi la même chose à M. de Belleg-arde, et le maréchal de Roquelaure avant eux eut la même pensée. Henri IV lui dit un jour : a. Mais d'où vient qu'à cette heure que « je suis roi de France paisible, et que j'ai toutes choses à « souhait, je n'ai point d'appétit, et qu'en Béarn, où je « n'avois pas du pain à mettre sous les dents, j'avois une « faim enrag-ée? — C'est, lui dit le maréchal, que vous « étiez excommunié; il n'y a rien qui donne tant d'appétit. « — Mais si le pape savoit cela, reprit le Roi, il vous excom- « munieroit. — Il me feroit grand honneur, répondit l'au- « tre; car je commence à être bien blanc, et je deviendrois « noir comme en ma jeunesse. »
A la mort de du Moustier, le chancelier, par Tinstig'ation des jésuites, fit acheter tous les livres qu'il avoit contre eux, et les fit brûler.