DES BARREAUX
Des Barreaux se nomme Vallée et est fils d'un M. des Barreaux, qui étoit intendant des finances du temps de Henri IV. En sa jeunesse, c'étoit un fort beau g'arçon; il avoit l'esprit vif, savoit assez de choses, et réussissoit à tout ce à quoi il se vouloit appliquer ; mais ayant perdu trop tôt son père, il se mit à fréquenter Théophile et d'autres débauchés, qui lui gâtèrent l'esprit, et lui firent faire mJlle
saletés. C'est à lui que Théophile écrit dans ses lettres latines, où il y a à la suscription : Theophilus Vallœo suo. On ne manqua pas de dire en ce temps-là que Théophile en étoit amoureux, et le reste.
Quelque temps après la mort de ce poète, eu une débauche où étoit le feu comte du Lude, des Barreaux se mit à criailler, car c'a toujours été son défaut; le comte lui dit en riant : « Ouais, pour la veuve àe, Théophile, il |me semble (( que vous faites un peu bien du bruit. »
On l'avoit fait conseiller, mais ce métier ne lui plaisoit g-uére, et il mit au feu Tunique procès qui lui fut distribué; car, comme il vit qu'il y avoit tant de griffonnag-es à déchiffrer, il prit tous les sacs et les brûla tous l'un après l'autre. Les parties étant venues pour savoir s'il les expédieroit bientôt : « Cela est fait, leur dit-il ; ne pouvant lire votre pro- « ces, je l'ai brûlé. — Ah ! nous sommes ruinées^ dirent- « elles. — Ne vous affligez pas tant ; il ne s'agissoit que de (c cent écus, les voilà, et je crois en être quitte à bon mar- « ché. » Depuis, il n'en voulut plus ouïr parler, et disoit plaisamment que le Roi alloit plus souvent que lui au Palais. Il ne garda pas sa charge long-temps, car il fit tant de dettes qu'il la fallut vendre.
Ce fut lui qui mit Marion {de l'Orme) à mal. Il fut huit jours caché chez elle dans un méchant cabinet où l'on mettoit du bois : là, elle lui apportoit à manger, et la nuit il alloit coucher avec elle. Depuis, comme elle a eu plus de hardiesse, elle l'alloit trouver eu une maison au faubourg Saint-Victor, qu'il avoit fait fort bien meubler, où il y avoit un grand jardin. Il appeloit ce lieu Y Ile de Chypre. Elle devint grosse trois ou quatre fois ; mais elle se faisoit avorter. Une fois, elle s'en avisa trop tard, et quoiqu'elle eût pris assez de drogues pour tuer un Suisse, s'il eût été dans son corps, elle fit pourtant un petit garçon qui se portoit le mieux du monde, et qui crioit le plus fort.
Des Barreaux a toujours été impie ou libertin, car bien
DES PARREAUX Ï'J'J
souvent ce n'est que pour faire le bon compag-non. Il le fit bien voir dans une grande maladie qu'il eut, car il fit fort le sot et baisa bien des reliques. Quelques mois après, ayant ouï un sermon de l'abbé de Bonzez, il lui fit dire par madame Saintot qu'il vouloit faire assaut de religion contre lui. « Je le veux bien, répondit l'abbé, à la première maladie « qu'il aura. >i
Il étoit insolent et ivrog-ne. A Venise, il alla lever la couverture d'une gondole, qui est un crime en ce pays de liberté; aussi fut-il bien battu. Il dit qu'il étoit conseiller de France, et ce fut en cette rencontre-là, à ce qu'on dit, que pour la première fois on dit en Italie : 0 povera Frari' cia, mal consigliata!
Son ivrognerie lui a fait courir mille périls et recevoir mille affronts. Un jour qu'il avoit bu, il vit un prêtre qui, portant corpus Domini, avoit une calotte ; il s'approcha de lui, jeta sa calotte dans la boue, et lui dit « qu'il étoit « bien insolent de se couvrir en présence de son Créateur». Le peuple s'émut, et sans quelques personnes de considération qui le firent sauver, on l'eût lapidé.
En une débauche, il dit quelque chose à Villequier, aujourd'hui le maréchal d'Aumont, qui lui rompit une bouteille sur la tête, et il lui donna mille coups de pied. Des Barreaux le jour même pria Bardouville, son ami, gentilhomme de Normandie, homme d'esprit, mais libertin, de faire un appel à Villequier. Bardouville (i), qui connoissoit le pèlerin, lui promit tout ce qu'il voulut, et le fit coucher. Le lendemain, il le va trouver ; le galant homme dormoit le plus tranquillement du monde, et depuis ne s'en est pas souvenu.
(1G42) Il pouvoit avoir trente-cinq ans quand il fît partie avec un nommé Picot, et autres qui leur ressembloient,
(i) Saint-Ihar dit, à la naissance du fils de Bardouville, qu'il lui fal loit mettre des entraves quand on le bapliseroit, qu'autrement il regimberoit contre l'eau bénite. (T.^
d'aller écumer toutes les délices de la France ; c'est-à-dire de se rendre en chaque lieu dans la saison de ce qu'il produit de meilleur. Balzac, qu'ils virent en passant, appela des Barreaux le nouveau Bacchus. Ils passèrent àMontauban, et dans le temple de ceux de la religion ils se mirent, un jour de prêche, à chanter des chansons à boire au lieu de psaumes. Ils ne pouvoient pas être ivres, car c'étoit à huit heures du matin. Sans un M. Daliez, galant homme de ce pays-là, 'ou les alloit jeter par les fenêtres. Il a continué ces sortes de voyages assez loui^temps.
A un bal, à Paris, quelques années après, il fut battu plus que partout ailleurs. Aux pieds d'une dame, il disoit tout haut tout ce qui lui venoit dans l'esprit : il dit d'une fort grande tille que c'étoit la reine Esther, et qu'il l'avoit vue mille fois en des pièces de tapisserie. Dans cette belle humeur, il alla ôter la perruque à un valet de chambre qui servoit de la limonade. Ce valet, qui faisoit le beau, se sentit si outrag-é de cet affront qu'un quart d'heure après, ayant ouvert une porte, couverte de la tapisserie, qui étoit justement derrière des Barreaux, il lui donna cinq ou six g-rands coups de bâton, dont un le blessa à la tête, et puis se sauva, sans que personne le pût attraper, car il tira la porte sur lui. Le coup fut dang-ereux, et il pensa être trépané.
L'été suivant, il fut en grand danger d'être assommé par des paysans en Touraine. Il étoit allé voir un de ses amis à la campag-ne, chez lequel il vint coucher deux Gordeliers. Il dit au maître du logis qu'il vouloit faire l'athée, pour rire de ces bons pères ; il n'eut pas grand'peine à cela, et dit tant de choses que les religieux dirent qu'ils ne logeroieut point sous môme toit que ce diable-là, et s'en allèrent chercher gîte chez le curé. Les villageois en eurent le vent, et cette nuit-là, par malheur pour des Barreaux, les vignes ayant été gelées, ils crurent que c'étoit ce méchant homme qui en étoit la cause, et se mirent à l'assiéger dans