‹ HistoriettesChapitre 70 sur 111 · MADAME PILOU · texte numérisé non relu

MADAME PILOU

« tends bien que vous me viendrez voir. » Elle y va ; mais elle ne fut point satisfaite de lui : il fit assez le fier. Depuis cela, dès qu'il entroit en un lieu elle en sortoit. Enfin à je ne sais quelles accordailles, chez M. Fieubel, au fort de sa faveur, il vit qu'elle s'étoit allée mettre à l'autre bout de la chambre; il alla à elle fort humblement, et lui dit qu'il vouloit être son serviteur. « Monsieur, répondit-elle, «je ne suis qu'une petite bourgeoise^ vous êtes ung-randsei- « g-neur ; vous ne m'avez pas bien traitée, vous ne m'y « attraperez plus; je n'ai que fairede vous ni de personne.» U lui fit mille soumissions, et fit tout ce dont elle le pria depuis cela.

Elle dit qu'on ne doit point tant s'affliger pour ce qui arrive à nos- parents. «Une fois, disoit-elle, qu'on attrape « le cousin germain, c'est bien fait de se déprendre, i'awois « je ne sais quel parent qui fut un peu pendu à Meluu ; sa « sœurdisoitqu'il avoit été ma! jugé. — A-t-il été confessé? « lui dis-je. A-t-il été enterré en terre sainte ? — Oui. — Je « le tiens pour bien pendu, ma mie. »

Le curé de Saint-Paul s'avisa une fois de faire un prône, contre la danse; elle l'alla trouver et lui dit :« Mon bon « ami, vous ne savez pas ce que vous dites. Vous n'avez ja- « mais été au bal; cela est plus innocent que vous ne pensez, « Je suis bien plus scandalisée, moi, de voir des prêtres « qui plaident toute leur vie les uns contre les autres. »

« Quand je passe par les rues, disoit-elle une fois, je vois « des laquais qui disent : Bon Dieu ! la laide femme ! — « Je me retourne. Vois-tu, mon enfant, je suis aussi belle « que j'étois à quinze ans, quoique j'en aieplus de soixante- « douze. Il n'y a que moi en France qui se puisse vanter de 0. cela. » Elle disoit qu'il n'y avoit personne au monde qui se fût si bien accommodé qu'elle de deux fort vilaines choses, de la laideur et de la vieillesse. « Cela me donne, (( disoit-elle, un million de commodités : je fais et dis tout « ce qu'il me plaît. »

Pourvu que ce ne soit pas par une exlravag^ance, elle approuve fort les mariag-cs par amour; « car, dit-elle, vou- « lez-vous qu'on se marie par haine? »

Son fils ayant ouï dire qu'on l'avoit mise dans un roman, croyoit que c'étoit une élraug^e chose, et s'en vint lui dire : Il « Jésus ! madame Pilou ! on vous a mise dans un roman. — If « Va, va, lui dit-elle, la comtesse de Maure y est bien. « Cela l'arrêta tout court, car c'est aussi une dévote. Ce roman, c'est la Clélie de mademoiselle de Scudéry^où elle s'appelle I Arricidie, et y est fort avantageusement, comme une phi- ' losophe et une personne de g'rande vertu. Elle l'en alla remercier, et lui dit : « Mademoiselle, d'un haillon vous en <( avez fait de la toile d'or. » L'autre lui voulut dire : « Ma- « dame, mon frère a trouvé que votre caractère, etc. — « Voire, votre frère, je ne connois point votre frère ; c'est à « vous que j'en ai l'obligation. Acela,en vérité, j'ai reconnu « que j'avois bien des amis; car il n'y a pas jusqu'à la « Reine qui ne s'en soit réjouie avec moi. Voilà le fruit qu'on « retire de ne faire mal à personne. Une fois, ajouta-t-ellc, « je me trouvai embarrassée au Palais-Royal, à la mort du « cardinal de Richelieu, avec bien des femmes, entre des « carrosses. Un homme me prend, et me porte jusque dans « la salle où l'on voyoit son effipi'ie. Je regarde cet homme. « Il me dit : Vous avez autrefois pris la peine de solliciter « pour moi, je vous servirai en tout ce que je pourrai. »

C'est la plus grande accommodeuse de querelles qui ait jamais été : il y a bien des familles qui lui sont obligées de leur repos. On la choisit toujours pour dire aux gens ce qu'il leur faut dire. Madame d'Aumont, veuve de M. d'Aumont, dont nous avons parlé, dit : « Quand madame Pilou (' n'y sera plus, qui est-ce qui fera justice aux gens?»

La pauvre madame Pilou fut surprise à Saint-Paul d'un si grand débordement de bile qu'elle en tomba de son haut ; revenue, elle se confessa sur l'heure ; elle n'en fut malade que dix ou douze jours. Toute la cour l'alla voir ; la Reine

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