‹ HistoriettesChapitre 69 sur 111 · MADAME PILOU 2O · texte numérisé non relu

MADAME PILOU 2O

« aient couru. Je me suis trouvée eng'ag'ée avec des femmes « qui ont bien fait parler d'elles :j'ai fait ce que j'ai pu « pour les remettre dans le bon chemin ; c'est ce qui est « cause qu'on a cru que j'étois de la manigance. Je vous « laisse à penser si, avec la beauté que Dieu m'a voit don- « née, et de la naissance dont je suis, j'eusse été bien reçue « à rompre avec elles à cause de cela. Leurs g-ens crojoient « que j'étois de l'intrig-ue; ils ont semé cela partout : mais « Dieu a permis que j'aie vécu quatre-vingts ans, afin qu'on « me fît justice. Ceux qui font ce conte-là n'oseroieut le « faire en ma présence.- Je sais toutes les iniquités de toutes « les familles de la ville et de la cour. Je connois les ladres « et les fous. Tel fait l'homme de bonne maison que je sais ft bien d'où, il vient ; à d'autres, je leur montrerois que leur « père étoit un cocu et un banqueroutier; je les défie tous « tant qu'ils sont. »

Elle dit que naturellement elle sent le sot, et que dès qu'il y en a quelqu'un en une compagnie, elle l'éventé tout aussitôt.

Elle disoit que les amants entre deux vins sont les plus plaisants de tous ; elle appelle ainsi ceux qui sont quasi fous. « Ils me font rire, dit-elle, car ils croient que personne « ne voit ce qu'ils font. »

Une fois qu'elle entendoit une femme de la ville qui, en parlant de je ne sais combien de dames de grande condition, disoit : iSous autres^ etc. « Cela me fait souvenir, dit-elle, « du conte qu'on fait d'un bateau d'oranges qui alla à fond « dans la rivière. Les oranges alloient sur l'eau. Il y avoit « (révérence de parler) un étron sec parmi elles; cet étron « disoit : Nous autres oranges nous allons sur l'eau. »

Depuis son veuvage elle dit que deux ou trois hommes l'ont voulu époaser, mais, « soit dit à mon honneur, ils « ont été tous trois mis aux Petites-Maisons. »

Elle m'a avoué, car j'en avois ouï parler par la ville, qu'il étoit vrai que comme un soir un conseiller d'état,

TALLEMANT DES HEALX

homme de quelque àc^e, la ramenoit chez elle, elle étoit à la portière, et lui au fond, il la prit par la tête, elle qui avoit plus de soixante-dix ans, et la baisa tout son soûl, en lui disant sérieusement qu'il l'aimoit plus que sa vie. Elle en fut si surprise qu'elle ne songeoit seulement à se dépêtrer de ses mains ; et elle arriva à sa porte, car il n'y avoit pas loin, avant que d'avoir eu le loisir de lui rien dire. Elle ne l'a jamais voulu nommer. Un jour, comme elle étoit chez la Reine, madame de Guémené dit à Sa Majesté : « Madame, «faites conter à madame Pilou l'aventure du conseiller d'état. « — Ne voilà-t-il pas, dit la bonne femme^ vous regorgez « d'amants, vous autres, et dès que j'en ai un pauvre misé- « rable, vous en enragez. » A propos d'amants : elle dit qu'elle a fait bâtir un hôpital pour mettre ceux à qui les femmes arracherontles 3'eux pour leur avoir parlé d'amour ; mais il n'y a que des araignées dans ce pauvre hôpital. Au diable l'aveugle qu'on y a encore mené.

L'abbé de Lenoncourt, le marquis présentement, se mit un jour à la railler fort sottement. « Monsieur, lui dit-elle, « avez-vous été condamné par arrêt du parlement à faire le « plaisant? Car, àmoinsque de cela, vous vous en passeriez « fort bien. »

Une fois, madame de Ghaulnes, la mère, lui dit quelque chose qui ne lui plut pas. « Si vous ne me traitez comme « vous devez, lui dit-elle, je ne mettrai jamais le pied céans. « Je n'ai que faire de vous ni de personne; Robert Pilou et « moi avons plus de bien qu'il ne nous en faut. A cause « que vous êtes duchesse, et que je ne suis que fille et femme « de procureur, vous pensez me maltraiter 1 Adieu, Madame, « j'ai ma maison dans la rue Saint-Antoine qui ne doit « rien à personne. » Le lendemain, madame de Ghaulnes lui écrivit une belle grande lettre, et lui demanda pardon.

Quand >L de Ghavigny alla demeurer à l'hôtel de Saint- Paul, il trouva madame Pilou quelque part, et lui dit : « Madame, à cette heure que je. suis votre voisin, je pré-

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