SÉVIGNY ET SA FEMME
Et en disant cela, elle lui montra l'endroit où ils étoient assis tous deux.
Un Gascon, nommé Lacger, dont nous avons parlé dans l'historiette de la comtesse de La Suze, s'avisa de faire une fable qui fut crue par tout Paris: il alla débiter que l'abbé de Romilly, par jalousie, en un bal, avoit dit les plus élranges choses du monde à madame de Gondran, et avoit déchiré ses lettres en sa présence. A tout cela il n'y avoit rien de vrai ; l'abbé seulement lui avoit dit chez elle qu'elle l'avoit mieux traité autrefois qu'elle ne faisoit. Sévigny, pour venger la belle, vouloit donner des coups de bâton à liBcger dans une assemblée où il devoit être ; mais on en fut averti. Ce Lacger est un grand coquin ; il fait l'homme à bonnes fortunes : il avoit une fois un portrait de la des .Urlis, il le monlroit assez volontiers, et disoit que c'étoit d'une dame de qualité. Il y eut une femme qui trouva moyen de mettre dans la boîte la reine de carreau au lieu du portrait, et en pleine table le comte de Roussy, chez qui ils étoient à la campagne, lui ayantdemandé à voir ce portrait, on y trouva la reine de carreau.
Le carnaval, Sévigny emprunta les pendants d'oreille de mademoiselle de Ghevreuse pour mademoiselle deLaVergne et puis les porta à madame de Gondran. Deux jours après on demanda à mademoiselle de Ghevreuse d'où venoit qu'elle avoit prêté ses pendants h madame de Gondran: la chose s'éclaircit, et mademoiselle de La Vergne fut obligée d'aller remercier mademoiselle de Ghevreuse.
Le chevalier d'Albret, frère de Miossens, aujourd'hui le maréchal d'Albret, alloit aussi chez la belle, et lui en contoit; mais il n'avoit garde d'être si bien traité que Sévigny. Sévigny en fit des railleries^ dont le chevalier lui envoya faire éclaircissement par Saucour. Ils se battirent, et le chevalier le tua, aussi franc que Miossens avoir tué Villandry. Saint-Maigrindisoit : « Ma foi ! ce chevalier d'Albret « est un fort joli garçon, bien fait, bien spirituel, et qui tue
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« fort bien le monde. » La pauvre amante disoit: «M. de « Gondran et moi perdons notre meilleur ami. •» Madame de Sévigny lui renvoya toutes ses lettres : on dit qu'elles par- if loient aussi bon François que celles de La Roche Giffard. Pour faire le conte bon, on dit que madame de Sévig-ny, n'ayant ni portrait, ni cheveux de son mari, car il étoit enterré quand elle arriva de Bretagne, envoya incontinent en demander à madame de Gondran.
On conte une chose étrang'e de ce combat. Sévig'ny reçut une lettre de sa femme quatre joursavant qu'il se battît, par laquelle elle lui faisoit des reproches de ce qu'elle avoit appris par d'autres qu'il s'étoit battu contre un tel qu'elle lui nommoit, et qu'il y avoit reçu un coup d'épée. Madame de La Loupe, mère de madame d'Olonne et de la maréchale de La Ferté, dit que, quelques mois avant la mort de son premier mari, un frère qu'elle avoit lui apparut : apparemment c'ctoit un song-e; elle dit que non, elle, et qu'elle ne dormoit point, et qu'il lui dit : « J'ai été tué, je suis en pur- (( gatoire ; mais il n'est pas fait comme vous pensez ; on «souffre diversement; j'ai pour punition d'errer certain ((. temps dans la forêt des loups ici proche; votre mari me « viendra trouver dans cette année. » Elle, qui aimoit tendrement ce frère, s'est promenée ving-t fois bien avant dans cette forêt toute seule, pour voir si ce frère ne lui apparoîtroit point.
Madame de Sévigny, ayant rencontré Saucour deux ans après dans un bal, pensa s'évanouir; une autre fois, elle sévanouit à demi pour avoir vu le chevalier d'Albret. Le printemps suivant, comme elle s'étoit allée promener àSaint- Cloud, elle aperçut Lacger dans une allée proche de la source. «Ah! dit-elle à deux officiers aux g-ardes qui « étoient avec elle, voilà l'homme du monde que je hais le « plus. — Madame, lui dirent-ils, voulez-vous qu'on le « pende, qu'onle noie, qu'on lextermine? — Non, dit-elle, « il suffit qu'on le jette dans la fontaine. «En ces entrefaites
la compagnie avec laquelle Lacger étoit venu parut ; elle y reconnut des gens et n'osa faire affront à ce garçon devant eux. « Arrêtez, dit-elle, voilà de mes parents avec lui. » C'eût été un beau tour à elle.
NLNON DE LENCLOS
Ninon est fille de Lencîos, un suivant de M. d'Elbeuf, qui jouoit fort bien du luth (i). Elle étoit encore bien petite quand son père fut obligé de sortir de France pour avoir tué Gliabans, de façon que cela pouvoit passer pour un assassinat, car Taulre avoit encore le pied dans la portière quand Lsnclos le perça d'un coup d'épée.
Durant son absence, cette fille devint (jrandetle. Elle n'eut jamais beaucoup de beauté, mais elle avoit dès lors beaucoup d'agréments; et, comme elle avoit l'esprit vif, jouoit bien du luth et dansoit admirablement, surtout la sarabande, les dames du voisinage (c'étoit au Marais) l'avoient souvent avec elles.
Saiul-Etienne fut le premier qui lui en conta ; il avoit de grandes libertés là-dedans. La mère croyoit qu'il épouseroit Ninon; mais enfin ce commerce finit, non, à ce qu'on dit, sans la mettre à mal. Le chevalier de Raray eu fut amoureux ensuite. On dit qu'une fois qu'où ne vouloit point qu'elle lui parlât, l'ayant vu passer dans la rue, elle descend vite à la porte, et lui parle. Un gueux les incommodoit fort ; elle n'avoit rien pour lui donner : « Tiens, dit- « elle en lui tendant son mouchoir, où il y avoit de la den- (( telle, laisse-nous en paix. »
(i) Leiiclos étoit un gentilhomme de Touraine, qui avoit épousé une demoiselle de liaconis, d'une famille noble de l'Orléanais. Anne, leur lillc, plus ordinairement appelée Ninon, née à. Paris en 1616, y mourut eu Î70G. (M.)
Cependant Coulon poussoit sa fortune, car il lui ea vouloit aussi. Je pense qu'il traita avec la mère au Mcsnil- Cornuel. Madame Coulon découvrit tout le mystère; alors toutes les honnêtes femmes, ou sol-disantes, abandonnèrent Ninon et cessèrent de la voir. Coulon leva le masque et l'entretint tout ouvertement ; il lui donnoit cinq cents livres par mois, qu'il a, dit-on, continué de lui donner jusqu'en i65o, huit ou neuf ans durant, quoiqu'il fût bien arrivé des désordres entre eux. Aubijoux, quelque temps après, fut associé à Coulon, et contribua aussi de son côté.
Le premier dont elle devint amoureuse fut feu M. de Ghâtillon, qui fut tué à Charcnton; il n'éloit alors qu'Andelot. Elle lui écrivit, et lui donna rendez-vous. 11 y va; mais comme c'étoit un inconstant, il la quitta bientôt. Elle, qui, comme vous verrez par la suite, étoit plutôt d'humeur à quitter qu'à être quittée, ne trouva point ce traitement supportable, et s'en plaignit à La Moussaye, qui fit leur paix et lui ramena le fugitif. On a dit, mais j'en doute, que, pour s'en venger, elle avoil bien voulu prendre du mal, et qu'elle l'avoit si bien poivré qu'il ne put être remis de longtemps. Il avoit le sang fort subtil et gagnoit aisément du mal. Cela lui sauva peut-être la vie; car, s'il n'eût point été incommodé, devant servir sous le maréchal de Gramont, il eût été à la bataille d'tlonnecourt, et sans doute eût payé de sa personne. Ensuite elle eut des amourettes en assez bon nombre. On la servoit par quartiers. Quand elle en étoit lasse, elle leur disoit : c( En voilà assez, cherchez for- « tune ailleurs. »
Cependant la subvention de Coulon marchoit toujours. Sévigny, Rambouillet ont été de ses amants par quartier. Elle a eu un fils de Méré, et un de Miossens. Un jour, au Cours, elle vit que le maréchal de Gramont obligea un homme bien fait, qui passoit à cheval, à se venir mettre dans son carrosse; c'étoit rsavailles, qui n'étoit pas encore marié: il lui plut; elle lui envoie dire qu'elle seroit bien aise
de lui parler à la sortie ; bref elle l'emmena chez elle. Ils soupèrent; après elle le conduit dans une chambre bien propre, lui dit qu'il se couche, et qu'il aura bientôt compag-nie. Lui, qui étoit peut-être las, s'endort. Quand elle le vit ainsi, elle alla coucher dans une autre chambre, et emporta les habits de ce dormeur. Le lendemain elle s'en habille, et, i'épée au côté, entre dans la chambre d'assez bonne heure en jurant. Navailles se réveille; il voit un homme qui veut tuer : « Ah ! ^lonsieur, lui dit-il, je suis « homme d'honneur; je vous satisferai; point de superche- « rie, au nom de Dieu ! » Alors elle s'éclate de rire
Comme Gharleval la pressoit de lui accorder ce que vous savez, elle lui dit : « Attends mon caprice. » C'a été son premier martyr ; jamais il n'en a pu avoir rien, non plus que Brancas. Mais ce qui m'a le plus surpris, c'a été feu Moreau, fils du lieutenant civil : il étoit fort aimable. Elle l'a toujours bien voulu pour ami; mais il est mort sans en avoir reçu aucune faveur. On a disting'ué ses amants en trois classes : les payeurs, dont elle ne se soucioit guère, et qu'elle n'a soufferts que jusqu'à ce qu'elle ait eu de quoi s'en passer; les martyrs, et les favoris.
Elle disoit qu'elle aimoit bien les blonds, mais qu'ils n'étoient pas si amoureux que les bruns. En iG48, elle fit un voyage à Lyon : les uns disoient que c'étoit pour se faire traiter secrètement de quelque incommodité, les autres par fantaisie. Elle disoit que ce fut pour Villars Orondaie, depuis ambassadeur en Espag-ne, et qu'elle fit le voyag'e en poste comme un courrier, et point en chaise, comme on a fait depuis. Elle étoit déguisée en homme. Elle disoit que c'étoit à dessein de se retirer; en effet, elle se mit dans un couvent. Là, le cardinal de Lyon devint un peu amoureux de sa belle humeur, et fit quelques folies pour elle.
Un frère dePerrachon en fut transpercé de part en part et, sans lui demander, la pria de trouver bon qu'il la vît quelquefois, et qu'il lui donnât une maison qui pouvoit
bien valoir huit mille écus ; mais comme après il en prétendit des choses qu'elle ne lui vouloit pas accorder, un beau matin, car elle n'est pas intéressée, elle lui rendit sa donation.
De retour, elle se met dans la tête de ne s'abandonner absolument qu'à ceux qui lui donneroient dans la vue; elle alloit au devant, le leur disoit, ou le leur écrivoit. Elle eut Sévi2:ny, tout marié qu'il étoit, trois mois ou environ, sans qu'il lui en ait rien coûté qu'une bague de peu de valeur. Quand elle en fut lasse, elle le lui dit, et mit Rambouillet en sa place, pour trois autres mois. Elle lui écrivit en badinant : « Je crois que je t'aimerai trois mois; c'est l'iufini « pour moi. » Charleval,y avant trouvé ce jouvenceau, s'approcha de l'oreille de la belle et lui dit : a Ma chère, voilà « qui a bien la mine d'être un de vos caprices. » Depuis on appelle ses passants, ses caprices, et elle disoit, par exemple : u Jeu suis à mon vingtième caprice, » pour dire àmon vingtième galant. Duraut sa passion, personue ne la voyoit que celui-là ; il alloit bien d autres gens chez elle, maisce n'étoit que pour la conversation et quelquefois pour souper, car elle avoit un ordinaire assez raisonnable. Sa maison étoit passablement meublée, et elle avoit toujours une chaise fort propre.
Vassé succéda à Piambouillet. Elle reçut de celui-là, parce qu'il étoit fort riche : il ne laissa pas de payer encore quandson temps fut fait; mais, comme Coulon et Aubijoux, il ne lui touchoit que quand la fantaisie en prenoit à Ninon.
Fourreau, gros gars, fils de madame Larcher, qui n'a qu'un talent, c'est de se connoître admirablement bien en viande, étoit comme son banquier; elle tiroit sur lui des lettres de change : M. Fourreau paiera, etc. On croit qu'il n'eu a quasi rien eu. Elle disoit qu'elle lui avoit vu un Javarl, tant elle le traitoit de cheval.
Charleval, un ISf. d'Elbène et Miossens ont fort conlri-
NIHON DE LENCLOS 24 1
bué à la rendre libertine. Elle dit qu'il n'y a point de mal à faire ce qu'elle fait, fait profession de ne rien croire, se vante d'avoir été fort ferme en une maladie où elle se vit à l'extrémité, et de n'avoir que par sa bienséance reçu tous se^ sacrements. Ils lui ont fait prendre un certain air de dire et de trancher les choses en philosophe; elle ne lit que Montaigne et décide de tout à sa fantaisie. Dans ses lettres, il y a du feu, mais tout y est bien déréglé. Elle se fait porter respect par tous ceux qui vont chez elle, et ne soulfriroit pas que le plus huppé de la cour s'y moquât de qui que ce soit qui y fût.
Coulon et elle se brouillèrent (i65o), parce qu'elle quitta le Marais pour le faubourg' Saint-Germain, où logeoit Aubijoux. Feu le petit Moreau, fils de la lieutenante civile, en étoit alors furieusement amoureux; il étoit devant elle comme devant la Reine : il payoit, mais on ne sait s'il couchoit avec elle. J'ai ouï dire à des voisins que son laquais lisoit toujours le billet de son maître en l'entrant chez la demoiselle, et la réponse de la demoiselle après en sortant. Elle disoit un jour à Rambouillet : « Dites-moi, un tel estce il beau ? car j'ai grand besoin de ragoût. » Elle faisoitcela assez en honnête personne, car elle n'eu prenoit jamais trop et ne se hasardoit que rarement ù devenir grosse.
Le carême de i65i, des gens de la cour mangeoient gras chez elle assez souvent; par malheur, on jeta un os par la fenêtresur un prêtre de Saint-Sulpice qui passoit. Ce prêtre allafaireun étrange vacarme au curé, et, par zèle, ajouta, comme une vétille, qu'on avoit tué deux hommes là-dedans, outre qu'on y mangeoit de la viande tout publiquement. Le curé s'en plaignit au bailli, qui était un fripon, Ninon, avertie de cela, envoya M. de Caudale et M. de Mortemart parler au bailli, qui leur fit civilité.
L'été suivant elle se trouva au sermon auprès d'une madame Paget, femme d'un maître des requêtes. Cette femme prit grand plaisir ù causer avec elle, et demanda à du
2ZJ2 TAI.LEMANT DES REAUX
Pin, trésorier des menus plaisirs, qui elle éloit : « C'est « madame (VArff encourt, de Bretaj^ne, qui vient plaider « ici. » Il çfogueuardoit sur ce mot d'Arg-encourt ; l'autre le crut et dit à Ninon : u Madame, vous avez donc un procès? « Je vous y servirai ; j'aurois la plus g^rande joie du monde « de solliciter pour une si aimable personne. » Ninon se mordoit les lèvres, de peur de rire. Bois-Robert en ce temps-là la salua. « D'où connoissez-vous cet homme? « dit madame Paget. — Madame,je suis sa voisine; je loge '( au faubourg-. — Ab! je ne lui pardonnerai jamais de nous « avoir quittés pour une Ninon, pour une vilaine. — Ahj « madame, dit Ninon un peu déferrée, il ne faut pas croire « tout ce qu'on dit, c'est peut-être une honnête fille. On en « peut peut-être autant dire de vous et de moi ; la médi- « sance n'épargne personne. » Au sortir, Bois-Robert aborde madame Pagst (i"*, et lui dit : « Vous avez bien « causé avec Ninon. » Voilà la dame en colère contre du Pin et contre Ninon aussi : cependant elle l'avoit trouvée si agréable que du Pin hasarda de mener Ninon dans le jardin de Thévenin, l'oculiste, à la porte de Ricbelicu, où le voisinage alioit se promener. Madame Paget, qui est femme du neveu de madame Thévenin, s' j trouva, et elle causa encore avec Ninon.
Un jour qu'où faisoit la guerre à Bois-Robert, en présence de Ninon, qu'il àimoit les beaux garçons: « Ah! « vraiment, dit-il, il n'y a pas d'apparence de dire cela en « présence de mademoiselle. — Moquez-vous de cela, dit- « elle, je ne suis pas si femme que vous penseriez bien. »
Villarceaux est le dernier galant qu'elle ait eu. Pour le voir pi us facilement et n'être point à Paris (c'étoit en i652), elle alla dans le Vexin chez un gentilhomme de qualité, nommé Varicarville, qui est riche et fait bonne chère aux gens; mais c'est un original, et surtout en raangeaille,
^1) Celle niadainc l'a;^ol csl Ljalautc. (T.)
car il ne tàte de rien qui ait eu vie, non point par aversion commeun g-entilhommede Beauce, nommé d'Auteuil, qu'on n'a jamais pu tromper là-dessus, l'estomac lui soulève incontinent, mais par vision. Ce Varicarville ne croit pas g'rand'chose, non plus qu'elle. Un jour ils s'enfermèrent tous deux pour raisonner; on leur demanda ce qu'ils faisoient là. « Nous tâchions, dit-elle, de réduire en articles « notre créance, nous en avons fait quelque chose; une « autre fois nous travaillerons tout de bon. »
Un jour, Villarceaux, dans sa g-rande passion, vit par sa fenêtre, car il log'eoit exprès vis-à-vis, qu'elle avoit une boug-ie allumée; il lui envoya demander si elle se faisoit saig'ner; elle répondit que non : il conclut donc qu'elle écrivoit à quelque rival. La jalousie le prend, il veut aller lui parler; et, dans ce transport, croyant prendre son chapeau, il se met une aig-uière d'arg-entdans la tête, et de telle force qu'on eut bien de la peine à l'arracher. Elle ne le satisfît pas; il tombe malade dangereusement : elle en fut si touchée qu'elle se coupa tous ses cheveux, qui étoient très beaux, et les lui envoya, pour lui faire voir qu'elle ne vouloit point sortir ni recevoir personne chez elle. Ce sacrifice fit cesser son mal; la fièvre le quitta aussitôt: elle l'apprend, va chez lui; se couche dans son lit, et ils demeurèrent couchés ensemble huit jours entiers.
Elle a eu deux enfants de Villarceaux. On disoit : « Elle «vieillit, elle devient constante. » Elle pouvoit avoir trente ans. Deux ans après, un grand garçon fort bien fait, nommé des Mousseaux, au retour de Suède, où la reine, sur sa bonne mine, l'avoit fait capitaine de ses gardes, fit coniîoissance avec Ninon à la comédie, et l'alla voir; elle étoit au lit. « Qui êtes-vous, lui dit-elle, vous qui avez la hardiesse « de me venir voir sans introducteur? — Je n'ai point de « nom, répondit-il. — D'où êtes-vous? — 'Je suis Picard « (elle hait les Picards). — Où avez-vous été nourri? — En « Candie. — Jésus ! quel homme ! Mais ne seriez-vous point
« un filou? Pierrot, prenez j?;-arde qu'il ne me vole. Je ne " sais qui vous êtes, il me faudroit un répondant. — Je « vous donnerai Bois-Robert. — Ce n'est pas ce qu'il me « faut, ni à vous aussi. — Je vous donnerai donc Koque- « laure. — Il est trop g-ascon (notez qu'il ne les connoissoit « que de vue). — Mais quand j'aurois un répondant, qu'en « seroit-il? — • Nous verrions ; vous passeriez quelque temps « ici, car je suis chans^eante; Pierrot vous serviroit. — a Mais je n'ai rien, dit-il, il me faut entretenir. — Comoien « voulez-vous? — Une pislole par jour. — Allez, dit-elle, « je vous donne quarante sous, w Enfin il se coupa et nomma Rambouillet qu'il connoît. « Ah! dit-elle, je « prends celui-là pour répondant. » Ils se séparèrent làdessus. Depuis, ce garçon s'est donné à M. de Noailles.
L'amourette de Villarceaux donna bien du chag^rin à sa femme. Bois-Robert dit qu'un jour qu'il étoit allé à Villarceaux, car Villarceaux est son hôte à Paris, le précepteur de ses enfants voulut faire voir à Bois-Robert comme ils étoient bien instruits : il demanda à l'un d'eux : « Quis « fait primas monarcha? — Nembrod. — Quem virant « habiiit Semiramis? — Ninum. » Madame de Villarceaux se mit en colère contre le pédag'Og'ue. « Vraiment, « lui dit-elle, vous vous passeriez bien de leur apprendre « des ordures» ; et que c'étoit la mépriser que de prononcer ce nom-là chez elle. Villarceaux (iG56) prit jalousie du maréchal d'Albret, qui, n'ayant pu rien faire chez Guerchy, qui log-eoit vis-à-vis de Ninon, passa le ruisseau, et en conta à Ninon pour la deuxième fois. Il se vantoit hautement qu'il en étoit défait pour toujours. On verra dans les Mémoires de la Rég-ence la persécution que les dévots firent à la pauvre Ninon, et le reste de ses aventures. En 1O71, elle s'éprit d'un ccarçon de ma connoissance. Un jour, commeils étoient ensemble en carrosse, elle remarqua que ce jeune homme remarquoit toutes les femelles qui passoient. « Hé! vous « lorgnez bien, » lui dit-elle; et en disant ceci, elle lui
donne un grand soufflet : c'est qu'elle n'est plus jeune, et qu'elle se défie de ses forces.
Ce fut la maréchale de Gramont, prude maligne, et de qui le maréchal, son mari, disoit qu'elle donneroit quinze et bisque à Belzebuth, qui fut cause que la Reine-mère la fit mettre aux Madelonnettes. Madame de Vendôme fit l'exécution. On l'accusoit de jeter la jeunesse de la cour dans le libertinage.
On alla dire après que tous les galants de la cour vouloient incendier la maison des Madelonnettes, et on y envoya le guet faire la patrouille autour toute la nuit. Une autre fois, on assura que des cavaliers fort dorés avoient pris, d'une maison voisine, la hauteur des murs du couvent. On en fit tant de bruit qu'il fallut l'ôter de là; mais ce fut à condition de passer quelque tempsdans un couvent à Lagny. Tant de gens l'y allèrent voir qu'elle retint tout l'hôtel de VEpée /?oz/a/f?. Bois-Robert y fut pour voir sa divine, c'est ainsi qu'il l'appeloit. Il avoit un petit laquais, et, quand il fut parti, une servante dit à quelqu'un quioccupoit la même chambre : « Monsieur, ne fera-t-on qu'un lit pour vous et « pour votre laquais, comme à M. l'abbé de Bois-Robert?» Ninon lui en fît la guerre et lui dit : « Monsieur, je ne vou- « drois point des laquais. — Vous ne vous y entendez pas, « lui dit-il, la livrée c'est le ragoût. »
Un abbé qui se faisoit appeler l'abbé de Pons, grand hypocrite, qui faisoit l'homme de qualité, et étoit fils d'un chapelier de province, la servoit assez bien; c'étoit un drôle qui de rien s'étoit fait six à sept mille livres de rentes; c'est l'original de Tartufe, car un jour il lui déclara sa passion ; il étoit devenu amoureux d'elle. En traitant son affaire, il lui dit qu'il ne falloit pas qu'elle s'en étonnât, que les plus grands saints avoient été susceptibles de passions; que saint Paul étoit affectueux, et que le bienheureux François de Sales n'avoit pu s'en exempter.
Gela me fait souvenir de la comtesse de La Suze, qui
2/|G TALLEMANT DES IXÉAL'X
dans les derniers jours de sa vie devint amoureuse de Jésus- Clirist. Elle se le tigfura comme un grand garçon, beau, de fort bonne mine. Ninon lui disant : « Je crois qu'il est « blond. — Point, ma chère, vous vous trompez; je sais, « d'original, qu'il étoit brun. »