‹ HistoriettesChapitre 87 sur 111 · MADEMOISELLE THOMAS · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE THOMAS

Mademoiselle Thomas éloit femme d'un commis de Nouveau; c'étoit une assez jolie personne et fort coquette. Il y avoit furieusement de galants, soit garçons, soit gens mariés, autour d'elle : c'étoit une continuelle frérie là-dedans. Les soties femmes du quartier avoient leur part du poupelin, et n'en bougeoient. Cette femme avoit un frère qui, pour avoir donné un coup de poignard à son homme, avoit été fort en peine; mais son père, nommé du Bois, secrétaire du Roi, et valet de chambre de la Reine, l'en avoit tiré et après l'avoit enferme à Saint-Lazare. Mademoiselle Thomas avoit, au bout de quelque temps, obtenu du père qu'il sortiroit,et l'avoitpris chezelle.Il couchoitdans saproprechambre, soit faute de logement,oupourceque vous verrez ensuite. Ce garçon et cette femme se promenoient à l'Arsenal trois et quatre heures de suite ensemble; il étoit chagrin, et elle, après avoir bien bien ri, tout à coup disoit : « Ah! «mon Dieu! voilà ma mélancolie qui me reprend. » Ils couchoient ensemble^ et apparemment quelque confesseur avoit mis à cette femme la conscience en combustion. Ce garçon devient tout sauvage, et un soir, après avoir parlé quelque temps au coin du feu à sa sœur, il lui donne deux coups de baïonnette, l'un dans la gorge, l'autre dans Té-

panle, et défaisant son pourpoint, il s'en donne après dans le cœur, et se jette sur un lit. La femme crie, mais foiblement. La servante accourt : on les trouve tous deux expirants. Le commissaire du quartier, qui éloit aussi un des g-alants de la dame, se trouva là par hasard, fit un procèsverbal, comme il falloit, pour étouffer l'affaire. Ils furent enterrés à Saint-Paul; mais le curé ne voulut jamais mettre le g-arçon qu'avec les morts-nés. La veille, cette femme disoit à tout le monde : « Je n'ai plus g-uère à vivre ; donnez-moi « un De profundis quand je serai morte. » Et ce jour-là même elle avoit été deux heures à confesse.

On trouva dans la poche de ce garçon une lettre de quatre côtés, adressante à sa sœur, où il disoit qu'il avoit été en Italie pour se défaire de sa passion, mais en vain. Il nommoit par leurs noms tous les g-alants de sa sœur, avouoit qu'il ne pou voit souffrir qu'on la cajolât; et qu'encore qu'il eût eu toutes les privautés imaginables avec elle, et qu'il ne pût douter qu'elle ne l'aimât mieux qu'eux, il ne pouvoit pourtant supporter qu'elle se laissât galantiser^ et qu'il étoit persuadé que c'étoit plutôt par coquetterie qu'autrement qu'elle vouloit qu'il ne vécût plus avec elle, comme par le passé ; et après avoir dit qu'il vouloit finir cette inquiétude, il concluoit : « Il faut, ma chère sœur, que nous « mourions tous deux à la fois. »

ou l'histoire des PRINCirAUX COMÉDIENS FRANÇOIS

Ag-nana été le premier qui ait eu de la réputation à Paris- En ce temps-là, les comédiens louoient des habits à la friperie ; ils étoient vêtus infâmement, et ne savoient ce qu'ils

faisoient. Depuis, vint Valerau, qui étoit un grand homme de bonne mine ; il étoit chef de la troupe ; il ne savoit que donner à chacun de ses acteurs, et il recevoit Targ-ent luimême à la porte. Il avoit avec lui un nommé Vautray, que Mondory a vu encore, et dont il faisoit grand cas. Il y avoit deux troupes alors à Paris ; c'étoient presque tous filous, et leurs femmes vivoient dans la plus g-rande licence du monde ; c'étoient des femmes communes, et même aux comédiens de l'autre troupe dont elles n'étoient pas.

Le premier qui commença à vivre un peu plus rég-lément ce fut Gaultier-Garg-uille : il étoit de Gaen, et s'appeloit Fleschelles. Scapin, célèbre acteur italien, disoil qu'on ne pouvoit trouver un meilleur comédien. Gaultier étudioit son métier assez souvent, et il est arrivé quelquefois que comme un homme de qualité qui l'affectionnoit l'envoyoit prier à dîner, il répondoit qu'il étudioit.

Belleville, dit Turlupin, vint un peu après Gaultier-Gar- ^uille, et ils ont loug-temps joué ensemble avec la Fleur, dit Gros-Guillaume, qui étoit le /armé, Gaultier le vieillard, et Turlupin le fourbe. Turlupin, renchéiissant sui la modestie de Gaultier-Garguille, meubla une chambre proprement ; car tous les autres étoient épars çà et là, et n'avoient ni feu ni lieu. Il ne voulut point que sa femme jouât (elle a joué depuis sa mort, étant remariée avec d'Orgemont, dont nous parlerons ensuite), et il lui fit visiter le voisinage ; enfin il vivoiten bourgeois.

La comédie pourtant n'a été en honneur que depuis que le cardinal de Richelieu en a pris soin, et, avant cela, les honnêtes femmes n'3' alloient point. Il trouva Bellerose sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne avec sa femme, bonne actrice, la Beaupré et la Valiotte, personne aussi bien faite qu'on en pût trouver ; elle a eu bien des galants, et, lorsqu'elle ne valoit plus rien, l'abbé d'Armentières, qui devint après l'aîné, par la mort de son frère, la tira du théâtre, et en fit le fou à un point si étrange qu'après sa

mort il eut long^-temps le crâne de cette femme dans sa chambre.

Mondory commença à paroître en ce femps-là. Il étoit fils d'un jug-e ou d'un procureur fiscal de Thiers, en Auvergne, où l'on faisoit autrefois toutes les cartes à jouer ; pour lui, il se disoit fils de juge. Son père l'envoya à Paris chez un procureur. On dit que ce procureur, qui aimoit assez la comédie, lui conseilla d'y aller les fêtes et les dimanches, et qu'il y dépenseroit et s'y débaucheroit moins que partout ailleurs. II y prit tant de plaisir qu'il se fit comédien luimême ; et, quoiqu'il n'eût que seize ans, on lui donnoit des principaux personnages, et insensiblement il fut le chef d'une troupe composée de Le Noir et de sa femme, qui avoient été au prince d'Orange. Cette Le Noir étoit une aussi jolie petite personne qu'on pût trouver. Le Noir mourut, et sa femme s'en tira. Le comte de Belin, qui avoit Mairet à son commandement, faisoit faire des pièces, à condition qu'elle eût le principal personnage; car il en étoit amoureux, et la troupe s'en trouvoit bien. La Villiers y étoit aussi. On dit que Mondory s'en éprit, mais qu'elle le haïssoit ; et que la haine qui fut entre eux fut cause qu'à l'envi l'un de l'autre ils se firent deux si excellentes personnes en leur métier. Le comte de Belin, pour mettre cette troupe en réputation, pria madame de Rambouillet de souffrir qu'ils jouassent chez elle la Virginie de Mairet. Le cardinal de La Valette y étoit, qui fut si satisfait de Mondory, qu'il lui donna pension. Il en donnoit comme cela aux hommes extraordinaires qui lui plaisoient.

Mondory eut toujours de la reconnoissance pour madame de Rambouillet; car ce fut de ce jour-là qu'il commença à entrer en quelque crédit. Sa femme n'a jamais pensé à monter sur le théâtre, et lui n'a jamais joué à la farce ; c'est le premier qui s'est avisé de cela : Bellerose y jouoit. Il ne laissa voir sa femme à personne, et il disoit aux gens : « C'est une innocente qui ne bouge des églises. » Il liroit

ay'l TALLEMANT DES RE.VUX

part et demie. Il étoit de certaines conversations spirituelles chez Gir}' et chez du Rjer, et faisoit des vers passablement : il ne manquoit point d'esprit, et savoit fort bien son monde. Je me souviens qu'on fit une certaine pièce qu'on appeloit l'Esprit Fori, où l'on avançoit, en contant les visions de l'E'^prit Fort, qu'il disoit que Mondory faisoit mieu.x que Bellerose; et Bellcrose, car c'étoit à l'hôtel de Bourgogne et en parlant à lui qu'on disoit cela, faisoit la plus sotte mine du monde à' cet endroit-là, au lieu de ne faire pas semblant de l'entendre. Cependant le monde fut bientôt de l'avis de V Esprit Fort ; mais le feu Roi, peutêtre pour faire dépit au cardinal de Richelieu, qui atfcctionnoit Mondorv, tira Le Noir et sa femme de la troupe du Marais (c'est où jouoit Mondory), et les mit à l'hôtel de Bourg-og-ne. Mondory prit Baron, et dans peu sa troupe valoit encore mieu.x que l'autre; car lui seul valoit mieux que tout le reste : il n'étoit ni i^rand, ni bien fait; cependant il se mettoit bien, il vouloit sortir de tout à son honneur., et pour faire voir jusqu'où alloit son art, il pria des gens de bon sens, et qui s'y connoissoicnt, de voir quatre fois de suite la Marianne. Ils y remarquèrent toujours quelque chose de nouveau; aussi, pour dire le vrai, c'étoit son chef-d'œuvre, et il étoit plus propre à faire un héros qu'un amoureux. Ce personnage d'Hérode lui coûta bon, car, comme il avoit l'imagination forte, dans le moment il croyoit quasi être ce qu'il représentoit, et il lui tomba en jouant ce rôle une apoplexie sur la langue qui l'a empêché déjouer depuis. Le cardinal de Richelieu l'y obligea une fois; mais il ne put achever. Si ce cardinal eût voulu, au moins Mondory en eût-il pu instruire d'autres; mais, pour cela, il eût fallu lui donner de l'autorité, car il n'y avoit si petit acteur qui ne crût en savoir autant que lui. Ce fut lui qui fit venir Bellemore, dit le Capilan Matamore, bon acteur. Il quitta le théâtre parce que Desmarets lui donna, à la chaude, un coup de canne derrière le théâtre de l'hôtel

de Richelieu. Il se fit ensuite commissaire de l'artillerie, et y fut tué. 11 n'osa se veng-er de Desmarets, à cause du cardinal, qui ne le lui eût pas pardonné.

Le cardinal, api'ès que Mondory eut cessé de monter sur le théâtre, faisoit jouer les deux troupes ensemble chez lui, et il avoit dessein de n'en faire qu'une. Baron et la Villiers, avec son mari, et Jodelet même allèrent à l'Hôtel de Bourg-ogne. D'Org-emont et Floridor, avec la Beaupré, soutinrent la troupe du Marais, à laquelle Corneille, par politique, car c'est un g-rand avare, donnoit ses pièces ; car il vouloit qu'il y eût deux troupes.

D'Orgemont, à mon goût, valoit mieux que Bellerose, car Bellerose étoit un comédien fardé, qui reg'ardoit où il jelteroit son chapeau, de peur de gâter ses plumes : ce n'est pas qu'il ne fit bien certains récits et certaines choses tendres, mais il n'entendoit point ce qu'il disoit. Le Baron de môme n'avoit pas le sens commun ; mais si son personnag-e étoit celui d'un brutal, il le faisoit admirablement bien. 11 est mort d'une étrang-e façon. Il se piqua au pied, en marchant trop brutalement sur son épce, comme il faisoit le personnage de don Diègue, au Ciel, et la g-angrène s'y mit. Floridor était amoureux de la femme de Baron, et une fois qu'il sembla au mari qu'elle avoit parlé trop passionnément à Floridor, au sortir de la scène, il lui donna deux bons soufflets. Elle est encore fort jolie ; ce n'est pas une merveilleuse actrice, mais elle est fort bien, et elle réussit admirablement pour la beauté; cependant elle a eu seize enfants.

D'Org-eraont mourut bientôt après. Floridor, qui y est aujourd'hui, lui succéda. Il jouoit encore au Marais (1G49) avec la Beaupré, vieille et laide, quand il arriva une assez plaisante chose. Sur le théâtre, elle et une jeune comédienne se dirent leurs vérités. « Eh bien ! dit la Beaupré,

je vois bien, Mademoiselle, que vous voulez me voir l'épce « à la main. » Et en disant cela, c'ctoit à la farce", elle va

quérir deux épées déjà époinlées. La fille en prit une, croyant badiner. La Beaupré, en colère, la blessa au cou, et l'eût tuée, si on n'y eût couru. Depuis, M. de Beaufort donnant certaine comédie où cette fille étoit nécessaire, il l'alla prier de venir. Elle y alla embésruinée, quoiqu'elle eût juré de ne jouer jamais avec la Beaupré. Plusieurs personnes lui parlèrent d'accommodement; elle dit qu'elle n'en vouloit rien faire, et elle s'en alla dès qu'elle eut fini, car son rôle ne duroit pas jusqu'à la fin de la pièce. Celte Beaupré quitta le théâtre il y a six ans, et présentement elle joue en Hollande.

Floridor, las d'être au Marais avec de méchants comédiens, acheta la place de Bellerose avec ses habits, moyennant ving-t mille livres ; cela ne s'étoit jamais vu. Le chef ayant part et demie dans la pension que le Roi donne aux comédiens de l'Hùtel de Bourg-og-ne, c'est ce qui faisoit donner cet argent. Ce Floridor est fils d'un ministre ; il s'appelle Josias. Autrefois, quand il paroissoit, du temps de Mondory,les laquais crioient sans cesse : « Josias, Josias. » Ils le faisoient enrager. C'est un médiocre comédien, quoi que le monde en veuille dire ; il est toujours pâle ; cela vient d'un coup dépée qu'il a eu autrefois dans le poumon ; ainsi point de changement de visage. Montfleury, s'il n'étoit point si gros, et qu'il n'affectât point trop de montrer sa science, seroit un tout autre homme que lui. Jodelet, pour wn fariné naïf, est un bon acteur ; il n'y a plus de farce qu'au Marais, et c'est à cause de lui qu'il yen a. Il dit une plaisante chose au Timocrate du jeune Corneille (i 650), dont la scène est à Arg-os ; on lui avoit dit qu'il y avoit dans cette ville-là une fontaine où Junon, tous les ans, revenoit prendre une nouvelle virg-inité. Il vint conter cela après que la pièce fut achevée, et dit : « S'il y avoit une fontaine « comme cela au Marais, il faudroit que le bassin en fût « bien g-rand. » 11 fait bien un personnage de valet, et Villiers dit Philippin, mari de la Villiers, no le fait pas mal

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aussi, mais n'est pas si bien. Jodelet parle du nez, pour avoir été mal pansé de la v..., et cela lui donne de la grâce. Gros-Guillaume autrefois ne disoit quasi rien ; mais il disoit les choses si naïvement, et avoit une fig'ure si plaisante qu'on ne pouvoit s'empêcher de rire en la vo^'ant ; peut-être s'il fût venu du temps de Trivelin, de Scaramouche et de Briguelle, qu'il n'auroit pas tant fait rire les gens.

Il faut finir par la Béjard. Je ne l'ai jamais vue jouer ; mais on dit que c'est la meilleure actrice de toutes. Elle est dans une troupe de campag-ne ; elle a joué à Paris, mais c'a été dans une troisième troupe, qui n'y fut que quelque temps. Son chef-d'œuvre, c'étoit le personnage d'Epicharis, à qui Néron venoit de faire donner la question.

Un garçon, nommé Molière, quitta les bancs de la Sorbonnepour la suivre; il en fut long-temps amoureux, donnoit des avis à la troupe, et enfin s'en mit et l'épousa. Il fait des pièces où il y a de l'esprit ; ce n'est pas un merveilleux acteur^ si ce n'est pour le ridicule. Il n'y a que .sa troupe qui joue ses pièces; elles sont comiques, 11 y a dans une autre troupe un nommé Filandre qui a aussi de la réputation; mais il ne me semble pas naturel. La Bellerose est la meilleure comédienne de Paris ; mais elle est si grosse que c'est une tour. La Beauchâteau est aussi bonne comédienne ; elle ne manque jamais, et fait bien certaines choses.

Le théâtre du Marais n'a pas un seul bon acteur, ni une seule bonne actrice.

Il y a à cette heure une incommodité épouvantable à la comédie, c'est que les deux côtés du théâtre sont tout pleins de jeunes gens assis sur des chaises de paille ; cela vient de ce qu'ils ne veulent pas aile*" au parterre, quoiqu'il y ait souvent des soldats à la porte, et que les pages ni les laquais ne portent plus d'épées. Les loges sont fort chères, et il y faut songer de bonne heure. Pour un écu, ou pour

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un demi-louis, on est sur le théâtre; mais cela gâte tout, et il ne faut quelquefois qu'un insolent pour tout troubler. Les pièces ne sont plus guère bonnes.

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