‹ HistoriettesChapitre 88 sur 111 · MADAME DE LANGEY · texte numérisé non relu

MADAME DE LANGEY

Le marquis de Courtaumer, qui fut tué à l'expédition du colonel Gassion, depuis maréchal de France, contre les Pieds-nuds, à Avranches, ne laissa qu'une fille, qui fut mariée fort jeune au fils unique d'un M. de Maimbrav, homme de qualité du pays du Maine. Ce g^arçon s'appeloit Laugey, du nom d'une terre. Il y avoit de grands procès dans la maison de celte héritière, à cause qu'elle avoit un oncle, cadet de feu de son père, à qui la mère avoit fait tout l'avantag-e qu'elle avoit pu. Lang-ey et l'oncle eurent donc bien des choses à démêler. Au bout de trois ans, comme ils étoient à Pvouen, sur le point de s'accommoder, il arriva du désordre entre le mari et la femme. Il l'accusoit d'être pour son oncle ; cela venoit de ce qu'il ne vouloit point qu'elle eût de tropde communication avec ses parents, pour les raisons qu'on verra ensuite. Gela fit du bruit. Elle en écrivit à madame Le Cocq, veuve d'un conseiller huguenot, sœur aînée de feue sa mère, et à M. Magdelaine, son grand-père maternel, ahn qu'ils fissent tous leurs efforts pour la délivrer de la misère où elle étoit. Déjà le bonhomme et la tante s'étoient aperçus de la mauvaise humeur du cavalier.

Durant deux miséra'oles campagnes qu'il fit, il n'avoit jamais voulu permettre à sa femme d'aller chez madame la marquise de La Gaze, sa mère ; au contraire, il l'avoit donnée en garde à madame de Maimbray. On avoit reconnu qu'il avoit mille bizarreries, et, en une occasion, la jeune

MADAME DE LANOEV

femme avoit lâché quelques paroles qui donnoieut lieu de soupçonner qu'il étoit impuissant. Avec cela, il étoit horriblement jaloux ; car ces sortes de gens-là savent Lien que leurs femmes ne sauroient trouver pires qu'eux. Il la vouloit jeter dans la dévotion; il lui lisoit et lui faisoit lire sans cesse la Sainte-Ecriture.

En un voyagfe queLangey fit ensuite à la campagne chez le bonhomme Magdelaine, ancien conseiller huguenot, on fit avouer à sa femme qu'il n'avoit point consommé, et on prit ses mesures pour la faire venir à Paris sans lui.

Pour cela, sous prétexte qu'il n'étoit pas trop bien avec le bonhomme, et que pourtant ses affaires requéroient qu'il vînt à Paris, madame Le Cocq lui proposa d'y envoyer sa femme; il y consentit. Elle parut bien dissimulée en cette rencontre; car après avoir bien faitdes façons pour le quitter,comme elle étoitdéjà en carrosse, elle remonte, va encore l'embrasser, et lui dire qu'elle ne pouvoit se résoudre à le laisser, etc. Depuis, jusqu'au jour où il reçut l'exploit, elle lui écrivit les lettres les plus tendres du monde, et ici sa tante la mena au Cours etaux noces. Peut-être eùt-on mieux fait de ne point faire tout cela. L'exploit le surprit, comme vous pouvez le penser ; il vient à Paris, demande à la voir; on le lui refuse. Il y envoie M. du Mans (Lauardin), son parent, qui dit tout ce qu'il y avoità dire là-dessus, et offrit le congrès en particulier^ mais en vain ; le ministre Gasches offre la môme chose, on passe outre.

M. Magdelaine, qui n'est habile homme que par routine, ne daigne pas s'informer comment il falloit agir ; il se fie à ce que sa petite-fille lui dit que Langey n'est point son mari, et il oublie d'exposer dans la requête qu'en quatre ans que cet homme a été avec elle, il n'a eu que trop de temps pour la mettre en état, soit avecles doigts, ou autrement, de ne passer plus pour fille. Après, elle offre de se laisser visiter, et on fit pour elle un fachim si sale que depuis on a trouvé à propos de le désavouer.

TALLEMVNT DES UEAL'X

Après bien des procédures, on en vient à la visite chez le lieutenant civil, à cause que les parties étoient de la relig^ion. Madame Le Gocq, pour s'excuser, dit qu'elle avoit vu le procès-verbal delà visite de mademoiselle de Soubise, aussi hug^uenote, et qu'il y avoit douze experts, au lieu qu'à l'ordinaire il n'y en a que quatre, tout au plus. « Mais n'en « nommer que deux de chaque côté, disoit-elle, ce petit « nombre se peut corrompre aisément; il en faut quatre, « puis la cour en nomme d'office. » 11 y en eut donc douze entre lesquels il y avoit deux matrones.

Langey est bien fait et de bonne mine. Madame de Franquetot-Carquebut, en le voyant au Cours, dit : « Hélas! à qui se fiera-t-on désormais? » Gela donnoit de mauvaises impressions contre la demoiselle. Je ne sais combien de hareng-ères et autres femmes étoient à la porte du lieutenant civil, et dirent en voyant Langey : « Hélas! plût à Dieu que « j'eusse un mari fait comme cela! » Pour ellC;, elles lui chantèrent pouilles. La visite lui fut fort désavantageuse, car on ne la trouva point entière. Renevilliers-Galand, alors conseiller au Châtelet, disoit : « On ne pourra pas dire que « Langey, durant ces quatre ans, n'a pas fait œuvre de ses « dix doigts. ;) D'avoir été tâtée, regardée de tous les côtés par tant de gens et si long-temps, car cela dura deux heures, donna une si grande indignation à tout le sexe que depuis ce temps-là jusqu'au congrès, toutes les femmes furent pour Langey; d'ailleurs, il ne disoit rien contre elle. Il se mit en ce temps-là beaucoup plus dans le monde qu'il n'avoit jamais fait, et on disoit que cette affaire lui avoit fait venir de l'esprit. S'il en eût eu, il lui étoit bien aisé de garder sa femme toute sa vie; il n'avoit qu'à avouer, voyant la visite si désavantageuse pour elle, qu'il s'étoit effilé par les excès qu'il avoit faits en la servant. Au lieu de cela, il demanda le congrès. Tout le monde pourtant s'étonnoit de son audace, car il n'y avoit qui que ce fût qui pût dire : (( Je l'ai vu en état. » On doutoit fort de sa vigueur. Le seul

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