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MADEMOISELLE DES JARDINS

l'abbé d'aubignag et pierre corneille

Mademoiselle des Jardins (i) est fille d'une femme qui a été à feue madame de Montbazon, et d'un homme d'Alençon qui, je pense, est officier : c'est une personne qui, toute

(i) Madame de Villedieu.

MADEMOISELLE DES JARDINS SQl

petite, a eu beaucoup de feu; elle parloit sans cesse. Voiture, qui logeoit en même logis que la mère, prédit que cette petite fille auroit beaucoup d'esprit, mais qu'elle seroit folle. La petite vérole n'a pas contribué à la faire belle ; hors la taille, elle n'a rien d'agréable, et à tout prendre elle est laide; d'ailleurs, à sa mine, vous ne jug-eriez jamais qu'elle fût bien sag'e.

Il j a trois ans ou environ qu'elle est à Paris, car elle a fait un long' séjour à la province ; mais, quoiqu'elle y soit sous sa bonne foi, elle ne laisse pas de voir toute sorte de gens, et de les recevoir dans une chambre g-arnie.

Madame de Chevreuse et mademoiselle de Montbazon s'en divertissent. Elle a une facilité étrange à produire; les choses ne lui coûtent rien, et quelquefois elle rencontre heureusement. Tous les gens emportés y ont donné tète baissée^ et d'abord ils l'ont mise au-dessus de mademoiselle de Scudéry et de tout le reste àes femelles.

Une des premières choses qu'on ait vues d'elle, au moins des choses imprimées, c'a été un Récit de la farce des Précieuses, qu'elle dit avoir fait sur le rapport d'un autre. Il en courut des copies, cela fut imprimé avec bien des fautes, et elle fut obligée de le donner au libraire, afin qu'on le vît au moins correct. C'est pour madame de Morangis, à ce qu'elle a dit; j'use de ce terme, parce que le sonnet de jouissance qui est ensuite fut fait aussi, à ce qu'elle a dit, à la prière de madame de Morangis.

Cela ne convenoit guère à une dévote ; aussi s'en fàchat-elle terriblement. Depuis, la demoiselle s'est avisée de dire que ç'avoit été par gageure, et que des gens le lui avoient escroqué. Pour moi, quand je vois tous les autres vers qu'elle a faits, et qui sont même imprimés avec ce gaillard sonnet (i) dans un recueil du Palais, je ne sais que penser

( 1 ) Tallemant a conservé ce sonnet dans ses portefeuilles. Il commence par ce vers :

Aujourd'hui ilans tes bras j'ai demeuré pâmée, etc.

de tout cela; d'ailleurs elle fait tant de contorsions quand elle récite ses vers, ce qu'elle fait devant cent personnes toutes les fois qu'on l'en prie, d'un Ion si languissant et avec des jeux si mourants, que s'il y a encore quelque chose à lui apprendre en cette matière-là, ma foi ! il n'y en a g-uère. Je n'ai jamais rien vu de moins modeste; elle m'a fait baisser les yeux plus de cent fois.

Conviée à un bal, elle emprunta un collet ; il lui étoit trop court : « Voilà bien de quoi s'embarrasser, dit-elle, ne u sais-je pas allong'er des vers? j'allongerai bien ce collet. ) Elle y mit du ruban noir tout autour. Cela étoit épouvantable. Ma sœur de Ruvigny dit : « Voilà un ajustement bien c< poétique! »

Pour faire voir sa cervelle, il ne faut que ce madrig-al. J'en dirai auparavant le sujet. L'abbé Parfait, conseiller au Parlement, étoit allé chez elle pour la première fois ; elle avoit été saignée. Justement, comme il entroit, elle eut une foiblesse, et pensa tomber; il la soutint. Le lendemain, elle lui envoya ce madrigal au Palais, dans sa chambre, afin que plus de monde le vît :

Quoi ! Tircis, bien loin de m'abatlre.

Vous m'empêchez de succomber !

Quoi! vous me relevez lorsque je veux tomber, El vous prêtez des bras pour vous combattre! Après cette belle action, On verra votre nom au Temple de Mémoire, Et l'on vous nommera le héros de ma gloire, Mais aussi le bourreau de voire passion.

Il n'y a pas une plus grande menteuse au monde, ni une plus grande étourdie : elle a fait, dit-elle, un roman, même elle ena traitéavec jene sais quel libraire. On lui demande: « Où est le plan de votre roman ? — Je ne sais s'il y en a, « répondit-elle, mais, s'il y en a un, il faut qu'il soit dans « ma tête. »

MADEMOISELLE DES JARDINS 2Ç)i

Ce roman commence parThistoire de madame de Rohan, deRuvigny et de Chabot. Madame de Rohan, sachant cela, pi'iaLang'ey, qui connoît la demoiselle, de lui faire voir ce livre avant qu'on l'imprimât. Elle lut son histoire etpriade chang-er quelque chose. La fille, au lieu de lui faire voir le manuscrit corrig-c, le donne au libraire, en disant qu'elle avoit fait ce qu'on avoit souhaité. Lang^ey alla ensuite chez elle, et il fit tant qu'elle envoya sa sœur dire à l'imprimeur qu'on sursît jusqu'à nouvel ordre. Cette sœur en arrivant trouve un huissier, mené par un laquais de Langey, qui vient saisir les exemplaires. Cela fâcha fort la faiseuse de romans, et elle veut ymettre toute l'histoire du cong'rès(i). Cependant elle fut à M. le chancelier, qui dit : « Je veux « voir l'histoire : qu'on m'apporte les exemplaires. » Il l'a lue, et n'y trouvant rien d'offensant pour madame de Rohan, il donna la main levée. J'ai lu l'ouvrag-e ; il nV a pasg-rand'chose, et madame de Rohan est bien au-dessous en toute chose de celle sous le nom de laquelle on a mis quelques endroits de son histoire. Ce livreestmeilleur qu'on n'avoit lieu de l'espérer d'une telle cervelle ; il n'y a encore qu'un volume.

Mais voici une belle histoire de la demoiselle : L'hiver de 1660, à un bal où elle étoit, il y avoit un garçon appelé La Villedieu : il porte l'épée. Ce g-arçon sortit du bal, et puis revint en disant qu'on n'avoit jamais voulu lui ouvrir la porte chez lui, et qu'il ne sa voit où aller coucher. Notre rimeuse lui offrit son lit, et, tout en riant, il va avec elle et demeure à coucher. La mère, je pense, ou le père étoit ici ; elle alla coucher avec sa sœur. Ce garçon tombe malade cette nuit-là, et si malade, qu'il fut six semaines avant que de pouvoir être transporté. Elle eut tant de soin de lui durant son grand mal que, ne croyant pas en réchapper, il pensa être obligé à lui dire qu'il l'épouseroit, s'il en revenoit. Il

(i) Voir page 278.

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en revint, il coucha avec elle trois mois durant assez publiquement : en voici une preuve : un jour, entre une et deux, l'été dernier, qu'il faisoit assez chaud, elle et lui ctoient encore au lit, et sans chemise : une demoiselle de qui je le tiens y alla pour la voir. LaVilledieu nevouloit point qu'on la laissât entrer ; elle le voulut, et tout ce que La Villedieu put faire, ce fut de reprendre une chemise. II prit celle de la demoiselle au lieu delà sienne, et comme il la mettoit, cette femme entre^ qui remarque quelque chose au-devant, marque infaillible que ce n'étoit point la chemise du cavalier, et elle prit celle de son amant.

Or, LaVilledieu s'en est Jassé; elle dit que c'est son mari; lui dit que non ; elle ne s'en tourmente que médiocrement, et dit : « Pourquoi le contraindre? S'il ne le veut pas être, « qu'il ne le soit pas ! »

Cette fille fit imprimer tout ce qu'elle avoit fait, où il y a un carrousel de M. le Dauphin qui est joli. Cette fantaisie lui vintà cause d'un petit carrousel que fit le Roi en 1662. Après, elle fit une pièce de théâtre qu'on appela Manlius, où Manlius Torquatus ne fait point couper la tête à son fils. Quoi qu'en dise l'abbé d'Aubig-nac, son précepteur, je ne crois pas que cela se puisse soutenir. Cette pièce réussit médiocrement. Une autre, appelée Nitétis^ réussit encore moins. Or Corneille dit quelque chose contre Manlius, qui choqua cet abbé, qui prit feu sur-le-champ, car il est tout de soufre. Il critique aussitôt les ouvrag-es de Corneille ; on imprime de part et d'autre ; pour sa critique, patience, car il en sait plus que personne ; mais le diable le poussa de mettre au jour son roman allég'orique de la philosophie des Stoïciens. Il est intitulé : Macarise, reine des îles Fortunées.

Patru lui conseilla de mettre son allégorie à la fin du livre, ou tout au plus succinctement à la marg-e. L'abbé ne le voulut pas croire, et persuadé qu'un libraire deviendroit trop rirhe s'il imprimoit un si précieux ouvrag^e, il le fit

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