Historiettes morales
chsrs et beaux enfanlsl ô doux oubli du monde! Charme des jours présents, baume des jours passés! Quand je baiss à la fois vos têtes brune et blonde , Quand je vous tiens tous deux sur mon sein enlacés ,
Si vous me souries . toute douleur s' efface ; J'entrevois dans vos yeux comme un rsflet du ciel ; Le siècle et ses clameurs alors n'ont plus de place Dans mon cœur, tout entier à l'amour maternel.
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DÉDICACR A MES F.NFAJNTS,
Je ne pense qu'à vous , je renais , et j'oublie Que pur moi de la vie arnve le déclm.
A mes jours écoulés votre avenir se lie.
Et je retmuve en îous comme un second destin.
Qu'il m'est doux d'épier avec sollicitude Le germe à peine éclos de vos jeunes penchants I Chaque jour, pour mon cœur, quelle ineffable étude Que vos instincts heureux et vos désirs touchants i
Quel charme de guider votre âme vierçe encore Dans tes nobles sentiers que vous suivrez un jour, Aux luttes à venir de former votre aurore Par des récits naifs et graves tour à touri
Les exemples du bien intéressent l'enfance , Suivez-les Pratiquez la morale du Christ : Plutôt qu'Être offenseurs , sachez subir l'offense. Soyeî bons : un grand cœur vaut mieux qu'un grand esprit
t,7cob,Goo<^lc
DÉDICACt: A MliS ENFANTS.
Au malin de la vie. enfants, la gloire est belle: Elle attire , elle enchante , elle ennoblit parfois ; Hais il ne faut jamais . quand sa voix nous appe! Lui laisser dans nos cœurs étouffer d'autres von ,
Les voiï de ces vertus plus belles que la gloire : Le dévouement, l'amour, le respect du malheur. C'est à ces purs instincts , enfants . qu'il vous faut croire, Ils rendent l'homme heureux en le rendant meilleur.
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Konvflle bUlorl^BC dn ^olnzl^mc nlèclf.
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source de gloire et de félicité.
L'histoire que je vais vous conter vous prouveru
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à quel bonheur gt à quelle renommée pjeut conduire l'amour de l'étude.
Près de Modène , en .Italie , dans un vieux château fortifié , vivait , au quinzième siècle , François de la Mirandole ^ comte de Concordia.
Ses ancêtres avaient été des princes puissants et des guerriers célèbres ; ils s'étaient fait redouter de tous leurs voisins et principalement des Eonacossi, seigneurs de Mantoue, qui avaient voué une haine héréditaire aux comtes de la Mirandole. Au moment où commence notre histoire , cette haine n'était pas éteinte. Des querelles toujours renaissantes l'alimentaient , et François de la Mirandole se tenait constamment sous les armes pour repousser les attaques du seigneur Bonacossi , qui avait de puissants partisans dans le gouvernement de Modène. Le comte François avait trois fils : les deux aînés, partageant son humeur belliqueuse , avaient embrassé avec joie la carrière des armes; mais le plus jeune , Jean Pic de la Mirandole , qui n'avait que dix ans , enfant rêveur et doux , fuyait tous les exercices bruyants et passait les heures à étudier auprès de sa mère, qui avait pour lui une tendre prédilection. Son père contrariait ses goûts paisibles; il le traitait durement et lui disait parfois qu'il serait la honte d'une famille dont tous les
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Pic delà Mirandole.
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ancêtres s'étaient fait un nom dans la guerre, f/enfant ne versait pas de larmes à ces reproches, il y était presque indifférent, car il sentait qu'il avait en lui de quoi se justifier un jour.
Sa mère, douée d'un esprit éclairé, était heureuse de voir un de ses fils se consacrer à l'étude ; elle suivait les progrès de cette jeune intelligence, et elle était étonnée de la voir embrasser sans effort les diverses branches des sciences et des arts.
A dix ans, il connaissait déjà toute la littérature ancienne , et il faisait des vers qui étaient admirés par tous ceux qui les entendaient. Sa mère aimait à les lui faire répéter, et souvent, dans un transport d'orgueil et de tendresse matenielle, elle s'écriait : — Jean est un enfant providentiel, destiné à de grandeschoses.
Elle n'avait pu faire partager cette opinion au comte François , son époux ; mais elle avait enfin obtenu de lui qu'il laisserait grandir en paix le noble enfant dont il ne devinait pas le génie.
Cependant une nouvelle discussion entre le seigneur Bonacossi et le comte de la Mirandole devint la cause d'une guerre où les deux familles jurèrent, en prenant les armes, de ne les quitter qu'après que l'une d'elles serait anéantie. T-es combats furent longs et meurtriers; des deux côtés la valeur
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était la même , et la victoire ne se serait pas décidée à nombre égal ; mais le comte François , qui n'était pas aimé, vit se coaliser contre lui plusieurs princes voisins, et il fut vaincu par Bonacossi; celui-ci aurait exterminé la race entière du comte si le gouvernement de Modène n'était intervenu. Les Mirandole eurent la vie sauve, mais tous leurs biens furent confisqués et on les exila des États de Modène. où ils ne pouvaient rentrer sous peine de mort.
Ce fut un jour de grande douleur pour le comte que celui où il fut chassé avec sa famille du châ-
teau de ses pères, et où il dut aller mendier sur la
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ne DB LA MIRAKDOLE. 11
terre étrangère le pain de Thospitalité; il versa des tannes de rage en passant sous la porte blasonnée de son manoir féodal , et ses fils aines , forcés de contenir leur indignation contre le vainqueur , poussèrent un cri semblable au rugissement de jeunes lionceaux. I^ur mère, qui tenait par la main son plus jeune fils, était accablée d'un inome désespoir; l'enfant comprit tout ce que sa douleur muette avait de profond , et il lui dit d'une voix ferme et pleine de conviction : — Consolez-vous, ma noble mère, nous reviendrons un jour; nous ne mourrons pas sur la terre d'exil.
La comtesse de la Mîrandole avait un frère, prieur d'un couvent près de Bolt^ne; elle résolut d'aller lui demander asile pour sa famille. Fm Rinaldo accueillit les exilés avec tous les égards et tout l'empressement dus au malheur; il mit à leur disposition une petite vitia dépendante du monastère ; ils y trouvèrent une vie douce et calme.
Mais le comte et ses fils aines , accoutumés au luxe et au commandement, ne pouvaient se faire à cette existence obscure. Ils se lièrent d'amitié avec plusieurs gentilshommes des environs; ils allaient chasser surleurs terres, prenaient parti dans leurs querelles et tâchaient ainsi de gagner leur amitié et de les décider à leur prêter des troupes pour re-
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11 PIC DK LA HIRAN1XH.Ë.
conquérir leur patrimoine. Jean ne suivait pas son père et ses frères dans ces excursicais ; il restait toujours auprès de sa mère et de sononcle le prieur, homme sage, plein de science et de bonté, qui avait pour lui la plus tendre aflection et qui dirigeait ses études. L'intelligence de l'enfant grandissait chaque jour sous un pareil maître, et bientôt il surpassa en esprit et en érudition tous les religieux du monastère. U restait des heures entières enfermé avec son oncle dans la vaste bibliothèque du couvent; ils apprirent ensemble le latin, le grec, te chaldéen, l'hébreu et l'arabe, et ils étudièrent tous les ouvrages écrits dfins ces diverses langues.
Je ne pourrais vous dire , enfants , que de plaisirs vifs, que de joies complètes , ces études variées firent goûter au jeune Pic de la Mirandole. U vivait avec tous les peuples anciens , qui venaient tour à tour lui parler leurs idiomes et l'entretenir de leurs gloires.
En cultivant son esprit, son oncle n'avait paftnégligé d'éclairer son âme; avant de lui enseigner les sciences de la terre , Fra Rinaldo l'avait initié à une science vraiment divine , à celle qui oe nous apprend pas à connaître Dieu , car Dieu nous est révélé par un instinct de l'àme et par les œuvres sublimes de la création , mais qui nous fait distin-
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PIC DE LA MIRANDOLE. iS
guer dans les religions la vérité de Terreur et nous montre combien le christianisme est supérieur aux autres cultes.
Jean étudia les livres saints avec foi; il en pénétra les m ' " i que Dieu dérobe
souvent aux t va ou superficiels;
puis , lorsqu'i i les deux grands
codes de nos c et l'Évangile, il lut
les écrits que t les docteurs nous
ont laissés sur t il fut bientôt versé
dans toutes les profondeurs de cette haute science qu'on appelle la théologie. Cette science était alors en honneur dans toutes les universités de l'Europe; chaque année les pins célèbres professeurs faisaient soutenir des thèses par leurs élèves , et ceux qui
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là PIC DE LA MfDANDOLE.
pouvaient résoudre les questions difliciies proposées par leur maître étaient couronnés en public. Jean , quoique absorbé par le travail et l'étude , ne pouvait être indifférent aux chagrins de ses parents. Bien qu'il ne partageât pas les goûts et les idées de son père, il admirait avec respect ce vieux
guerrier vaincu , qui brûlait de recouvrer par les armes les domaines de ses ancêtres et qui se con-
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PIC DE LA HIRANDOLE. ir.
sumait en voyant chaque jour s'éloigner aon espérance. Un soir, le comte était rentré avec ses flls aînés, plus mécontent que de coutume; il arrivait d'un château voisin, habité par un seigneur puissant , qui lui avait promis plus d'une fois le secours de ses armes , et qui , sommé de tenir sa parole , venait de lui faire une réponse évasive. De retour dans sa modeste habitation , le comte exhala toute l'amertume de aes pensées, s' écriant qu'il aimerait mieux se donner la mort que de vivre plus longtemps dans l'abaissement où ses revers l'avaient placé.Ses fiis aînés répétèrent ses paroles, et ils jurèrent d'aller se faire tuer dans quelque guerre étrangère plutdt que de languir dans l'obscurité. Témoin de cette douleur violente, la comtesse versa des larmes, et son fils Jean tâcha de calmer le désespoir de son père et de ses frères. Mais , voyant qu'il ne pouvait y réussir et qu'on répondait par le sarcasme à ses paroles de paix , le noble enfant resta rêveor, réfléchissant s'il ne trouverait pas quelque moyen de rendre à ses parents le bonheur et la tranquillité.
Tandis que la famille exilée se livrait à la douleur, Fra Rinaldo , le prieur du couvent , entra dans l'appartement où elle était réunie. — Je vous annonce, dit-il. une nouvelle qui sera sans doute foçj
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IS PIC m. LA HIRANDOLK.
indifiërente à plusieurs d'entre vous, mais que Jean ai^rendrâ avec intérêt. — Laquelle? dit avec vivacité ie jeune Pic de la Mirandole , accourant vers son oncie. — L'arrivée du célèbre professeur LuUe : il vient pour faire soutenir des thèses de théologie aux élèves de l'Université de Modène. — Oh! que je voudrais le voir, s'écria l'enfant avec enthousiasme; Lulie, le plus grand savant de l'Europe! Oh! mon oncle, ce doit être un homme bien merveilleux. Puis, s' apercevant que son admiration naïve excitait l'ironie de ses frères , il se tut ; mais il prit en silence une grande résolution.
Lorsque le prieur se leva pour sortir, il le suivit, et, aussitôt qu'il put lui parler sans témoins, il lui dit : — Mon oncle , je veux aller à Modène , je veux voir le célèbre professeur Lulle , je veux soutenir une thèse devant lui et faire honneur au nom de mon père! Mon oncle, croyez-vous que je serai vainqueur ou que mon désir soit une illusion de l'orgueil? — Enfant, répondit Fra Rlnaldo, ta pensée est noble et grande , et , quoique bien jeune encore , je te crois assez savant pour soutenir unp thèse devant Lulle ; mais comment aller à Modène? ta famille en est proscrite et elle ne peut y rentrer sous peine de mort; toi-même, malgré ton âge, tu asété compris dans cette horrible proscription. Ce
DqitizëcibvGoOl^lC
PtC DE LA MIBAM}OL&. 17
serait un acte de démence d'exposer ta vie pour un vain désir de gloire ! — Oii ! vous ne m'avez pas compris! s'écria Jean avec douleur; ce n'est point un désir de gloire qui m'anime , c'est une pensée meilleure ! Et alors il dit à son oncle ce qui le poussait à ce périlleux projet; et le religieux, toucha et convaincu par la sagesse de ses paroles et par la sublimité de son dévouement, lui promit de le seconder. Il fut résolu qu'on cacherait son voyage à sa famille, et. que le lendemain il partirait, accompagné d'un frère lai, sous prétexte de se rendre à un couvent voisin , dont le supérieur désirait le connaître ; mais qu'il prendrait en réalité la route de Modène, où il arriverait sous le seul nom de Jean , comme un jeune écolier recommandé au célèbre Lulle par Fra Rinaldo , qui avait connu autrefois ce célèbre professeur.
Après avoir obtenu cette promesse du prieur, l'enfant tomba à ses genoux et le remercia en pleurant d'avoir consenti à son voyage ; le religieux le < bénit, puis ils se séparèrent. Jean ne put dormir de la nuit: tout ce qu'il aurait à dire au professeur LuUe s'agitait dans son esprit; la crainte d'un échec le tourmentait, et l'espérance d'un succès jetait du feu dans ses veines. Quand le jour parut , il se leva et courut au monastère chercher son
oncle ; Fra Binaldo vint à lui , et ils allèrent ensemble auprès de sa mère. Ce fut avec beaucoup de peine que le prieur obtint de la comtesse que Jean irait passer quelques jours chez le supérieur d'un couvent voisin ; la pauvre mère n'avait jamais quitté son enfant , et elle sentait qu'elle allait se trouver bien isolée pendant son absence. Cependant , Fra Rinaido lui ayant représenté que ce voyage aurait un but d'utilité pour son fils, elle ne s'y opposa pas, mais elle versa des larmes en.le voyant partir.
Fra Nicolo , frère lai à qui étaient confiés les embellissements du jardin du monastère et qui avait une affection particulière pour Jean, fut chargé de l'accompagner, de l'entourer de ses soins et de le protéger de son expérience. 11 monta sur une petite mule blanche qui servait aux frères quêteurs du couvent, assez fringante pour les mener d'un bon pas, assez douce pour les conduire sans danger. Jean , après avoir embrassé ses parents , sauta en croupe derrière Fra Nicolo , et ils prirent ainsi la route de Modène.
L'enfant avait caché dans son sein la lettre que son oncle lui avait donnée pour le docteur Lulle , et il avait mis dans un petit sac attaché h sa ceinture toutes les thèses de théologie qu'il avait écrites d'après ses études; il savaitqu'en les relisant at-
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tentiVeiuent avant de soutenir celle qui lui serait proposée par le docteur, il pourrait en résjoudre hardiment toutes les questions; car son intelligence avait épuisé la science de la théologie comme toutes les autres. Plein de sécurité sur ce qu'il aurait à répondre au célèbre professeur, il fit son voyage galment et en se livrant à toutes les distractions de l'enfance ; car, chose remarquable , il joignait au plus grand savoir tous les goûts de son âge; c'est ce qui faisait qu'on l'admirait et qu'on l'aimait en même temps. Dieu lui avait donné un génie qui pénétrait tout facilement, et l'enfant, travaillant sans effort, n'était pas vieilli précocement par l'étude.
Chemin faisant, il se livra à mille joies folles: souvent , sous prétexte de soulager sa monture , il mettait pied à terre, et, s' élançant à travers champs, il allait cueillir des fleurs nouvelles pour son herbier ou demander aux vendaiiigeurs quelques-unes de ces belles grappes du raisin délicieux d'Italie, dont les ceps se suspendent aux arbres en guirlandes de verdure; il rapportait toujours à Fra Nicolo la moitié des fruits qu'on lui donnait, et il s'amusait à remercier les vendangeurs en arabe ou en hébreu, ce qui faisait beaucoup rire ces bonnes gens qui ne le comprenaient pas. D'autres fois, pre-
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ia PIC Dl! LA MIKAKDOLE.
nant Tavance sur la mule paresseuse , il courait sur la route , à perte de vue ; puis , se cachant derrière un arbre , il se dérobait aux regardsde Fra Nicolo, qui , pour l'atteindre , avait donné de l'éperon" à sa pauvre mule. Lorsqu'il avait bien joui de l'embarras de son guide , il reparaissait tout à coup à ses yeux , et Fra Nicolo , après une douce réprimande , l'aidait à sauter sur la monture qui reprenait son petit trot.
Aussitôt qu'ils furent arrivés à Modène , Jean , accompagné de Fra Nicolo , se présenta eliez ledocteur Lulle ; celui-ci prit la lettre du prieur sans re-
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garder l'enfant qui la lui présentait , et la lecture de cette lettre le disposa d'abord en sa faveur ; mais quand ij leva les yeux et qu'il vit cette jeune tête de treize ans, il crut un instajit que Pra Rinaldo avait voulu se moquer de lui en lui parlant de Jean comme de i'écolier le plus célèbre de l'Itaiie ; cependant, la lettre était si précise, et celui qui la iui remettait y était recommandé avec de si vives instances qu'il se décida à lui adresser quelques questions pour le mettre à l'épreuve. Jean y répondit avec tant de netteté et de profondeur que le docteur en fut confondu et l'admit tout de suite au concours ; les candidats devaient soutenir une thèse de théologie en présence des magistrats de la ville et de tous les savants de l'Italie.
Ce jour, si vivement attendu par Jean, arriva; et, au moment où il entra dans l'enceinte où devait se livrer le docte combat, il sentit une force d'esprit surnaturelle : Dieu semblait avoir doublé son intelligence pour le faire triompher.
Le podestat de Modène , entouré des magistrats et des princes feudataires de cet État , était assis sur un fauteuil couvert de pourpre , d'où il dominait toute l'assemblée. Parmi les hauts seigneurs, Jean reconnut tout à coup Bonacossi , ennemi de sa famille et cause de sa ruine ; sa présence l'en-
•Si PIC DB LA MIttANIXJLK.
flaiîiina d'une nouvelle ardeur, et il résolut de rendre au nom de son père l'éclat dont on l'avait dépouillé.
La salle était remplie ; on se pressait dans les tribunes livrées au public, et le docteur Lulie, couvert de sa longue robe noire bordée d'hermine , était monté dans sa chaire. En face de lui se tenaient debout les six élèves qu'il allait interroger; ils étaient aussi vêtus d'une robe noire , mais sans hermine, l'armi eux, le jeune Pic de la Mirandole attirait tous les regards et excitait l'étonneinent général. C'était en effet un spectacle extraordinaire que de voir cet enfant à la chevelure blonde , aux joues roses et fraîches, aux yeux vifs, maispleinsde candeur, couvert d'une robe de docteur et prêt à soutenir une thèse de théologie. L'enfant , un peu embarrassé par tous ces regards qui se fixaient sur lui , tenait la tête baissée et écoutait attentivement les réponses que les autres élèves faisaient aux argumentations du docteur. Quand leur examen fut fmi et que son tour arriva, enhardi par leur faiblesse, il leva les yeux avec assurance sur le docteur Lulle qui l'interrogeait; mais , dans ce mouvement , son regard se porta involontairement vers une des tribunes publiques , et ii fut près de laisser échapper un cri en reconnaissant sa mère au milieu, de la
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foule , sa mère qui avait deviné , puis arraché la vérité à Fra Rinaldo Sur l'absence de son fils , et qui était accourue à Modène pour mourir avec lui , s'il était reconnu par leur ennemi. Le jeune savant comprima l'émotion qui l'avait saisi en apercevant sa mère , et , inspiré par tous les sentiments qui élèvent l'àme , ii répondit avec une clarté parfaite et une éloquence entraînante à tous les points de science posés par le docteur. Celui-ci , étonné d'une pareille supériorité, tâchait de prendre en défaut cette haute intelligence; mais il multiplia vainement les subtilités de la scolastique , l'enfant semblait se jouer de toutes difficultés. Enfin, LuUe, vaincu par son génie, et entraîné par l'enthousiasme de l'assemblée, le déclara digne de la récompense promise par le podesdat de Modène à celui des six candidats qui soutiendrait sa thèse avec le plus d'éclat.
Jean , conduit par le docteur , s'avançait vers les gradins où étaient assis les magistrats et les princes. Plein de joie , mais sans orgueil , il tenait les yeux fixés sur sa mère dont l'émotion se trahissait par des larmes ; tout à coup une voix s'éleva : c'était celle du seigneur Bonacossi , de l'ennemi de sa famille. —Le nom! demandez le nom de cet enfant! criait-il au podestat de Modène: car son regard
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îi ne DE LA MIHANDOLE.
haineux venait de reconnailre le fils du comte de la Mirandole. A ces paroles qu'elle a comprises, la mère, pleine d'effroi, fend la foule et s'élance auprès de son fils ; elle l'entoure de ses bras , comme pour le défendre de tout danger. Mais l'enfant intrépide se dégage de l'étreinte maternelle, et, se plaçant devant le podestat , il lui dit d'une voix forte : . Je me nomme Jean Pic de la Mirandole , fils du seigneur de la Mirandole , comte de Concordia; je sais que ma famille est proscrite et que nui de nous ne peut rentrer dans ces murs , souspeine de mort ! Je vous livre ma tête , seigneur Bonacossi ; mais je vous demande à vous , podestat de Modène , la récompense qui m'est due pour mon triomphe d'aujourd'hui. Vous le savez, le choix de cette ré~ . compense m'est laissé! Eh bien! accordez-moi la grâce de ma famille, rendez ses biens, ses honneurs, sa patrie à mon père, puis faites-moi mourir, si vous le trouvez juste ! -
Mille voix s'élevèrent pour l'applaudir; tous les cœurs étaient attendris , des larmes coulaient de tous les yeux; le podestat lui-même, ne pouvant contenir son émotion, embrassa le noble enfant et lui accorda sa grâce et celle de sa famille. Bonacossi fut contraint de restituer au comte de la Mirandole les domaines de ses ancêtres , et cet héri-
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PiC DE LA HIRANUOLt. Si
tage , perdu par les armes , fut reconquis par l'éloquence d'un enfant.
Pic de la Mirandole devint r,honune le plus savant de son siècle ; il voyagea dans toute l'Europe ; les universités les plus célèbres retentirent de son éloquence; celle de Paris iui accorda de grands honneurs, et Charles VIII, qui régnait alors en France , l'appela son ami.
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L'IMPRUDENCE
Enfants , ne jouez )>as si près de la rivière , four vous mirer dans l'eau n'inclinez pas vos fronts , Votre pied imprudent peut glisser sur la pierre ; Vous êtes tout petits et les flots sont profonds! Mais vous n'écoutez pas ma voix qui vous appelle : Aux poissons eiïrayés vous lancez des cailloux , Vous allez du pécheur démarrer la nacelle ,
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2» L-IHPBUDENCE.
Et, penchés sur les bords, vous l'attirez vers vous; Puis, livrant au courant un rameau qu'il entraîne, Pour le ravir encor vous accourez plus bas-, Quand la main d'un géant pourrait l'atteindre à peine , Vous voulez le saisir avec vos petits bras I . . . Venez vers moi , venez , avant que je vous gronde ; Enfants , de ces plaisirs je vous prive à regret . Mais on ne revient pas au-dessus de cette onde , Et si vous y tombiez , votre mère en mourrait ! . . . A mes sages avis vous ne voulez pas croire ; Venez, je vais vous dire une tragique histoire.
C'était dans le printemps , quand la terre verdit , Alors qu'abandonnant le foyer de famille , Vous allez, à l'abri de la verte charmille, Recommencer les jeux que l'biver suspendit ; Alors que le soleil apparaît sans nuage , Qu'une neige de fleurs couvre les églantiers. Que chaque arbre vous offre un nid à mettre en cage , Et que des fruits vermeils brillent aux cerisiers.
Un matin, parcourant I» campagne nouvelle,
Une mère jouait avec ses deux enfants ;
Mère comme la vAtre , aUssi bonne , aussi belle ,
Le bonheur se peignait dans ses yeux triomphants!...
H Venez , ntes chef* petits , courons dans la prairie , »
Disait-elle en fuyant ;«t, redoublant leurs pas.
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rimprudence .
Dq.zMbïGoOl^lC
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L'IMPRUDENCE
Derrière elle aecouniient Léopold et Marie ; Et leur mère riait en lenr tendant les bras , Et tops deux s'y jetaient ; puis , s'élançant plus vite , I|s voulaient à leur tour parvenir jusqu'au but ; Le premier qui du champ atteignait la limite D'un baiser maternel recevait le tribut :
Jeux d'amour qu'avec vous fait encor votre mère , Doux ébats, ce jour-là , souvent recommencés ! , . . Le soleil mesura deux heures sur lu terre Avant que les enfants eussent dit : c'est asseï ; Puis , le cœur haletant , sur la mousse ils s'assirent , Ils cueillirent des fleurs sur les bords du chemin , Et , formant des bouquets qu'à leur mère ils offrirent , Joyeux, ils s'écriaient : «Nous reviendrons demain. ■ " — Oui , demain mes amis , si vous êtes bien sages , » Sur le gazon fleuri nous reviendrons sauter ; » Maintenant la chaleur a mouillé vos visages , " Reposez-vous encor, c'est l'heure du gotlter. » Alors vous eussiez vu cette mère attentive Donner à ses enfants des'fruits et des gâteaux ; Et tous deux bondissant , tant leur joie était vive , Oublièrent soudain le besoin du repos : " Vois-tu la belle fleur, lÂ-bas, vers cette pierre? >' Dit Marie à son frère, en montrant un iris; - Viens , courons , paresseux ; j'y serai la première , » Et maman d'un baiser m'accordera le prix. « Léopold la suivit dans sa course légère , Leur mère ne vit point où s'égaraient leurs pas ;
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30 L'IHPRUDENCIi.
Tout entière aux pensers que le bonheur suggère ,
Elle s'occupait d'eux... et ne les suivait pas,
Sur le gaion asase , elle restait rêveuse ,
Dans le recueillement, elle baissait les yeux ;
Bienldt son jeune époux (ob ! qu'elle était heureuse !)
De ses enfants aussi partagerait les jeux I
Il allait revenir après un long voyage ,
Il allait ressentir tout ce qu'elle éprouvait ;
Déjà de ses transports elle se peint l'image ,
Et ses enranis fuyaient tandis qu'elle rêvait. . .
* J'ai la fleur, » dit Marie , et sa main triomphante
Agita dans les airs un iris arraché ;
« Vois-tu comme il est beau I maman sera contente ,
i> N'est-ce pas?viens le voir... Mais , tu parais fâché?
» Viens, le vent du midi Ta couvert de poussière,
H La chaleur a plié ses beaux panaches bleus ,
» Viens , allons le baigner aux eaux de la rivière ;
I) Viens, ne sois plus jaloux, il sej'a pour nous deux.
» J'ai bien soif! dans nos mains nous boirons l'eau limpide ,
» Il n'est point de dangers, ne sms' pas si timide ;
» Écoute, Léopold! — Oh non, répond l'enfant,
<i N'approche pas, ma sœur, maman nous le défend!
•> — Ne crains rien , dit Marie , en détournant la tète ,
» Maman ne nous voit pas; maintenant elle dort;
n Viens voir comme dans l'euu ma robe se reflète I
» Viens voir ces beaux poissons k la nageoire d'or ! »
Et la jeune étourdie, en se penchant sur l'onde ,
Puisait l'eau dans ses mains, mouillait la fleuc d'amr,
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L'IMPRUDENCE
Dans les Ilots transparenU mirait sa tAte blonde, Et sur la grève humide avançait d'un pas sûr. Près d'elle elle a cru voir un poisson qui frétille. Dans l'eau , pour le saisir, son bras s'est enfoncé ; Tout i coup on entend la pauvre jeune lille Pousser un cri d'eflroi... Son pied avait glissé!... Le courant l'entratna. . . Sa malheureuse mère Accourut à sa voix , hélas ! c'était trop tard ! . . . Elle voulait mourir dans sa douleur amére.
Et sur les flots profonds fixait un œil hagard. Dans sa triste demeure on l'emporta mourante; Léopold la suivait en appelant sa sœur , Sa sœur, que rejeta la vague indifférente Aux filets du pécheur !
On recueillit son corps qu'avait souillé la fange ;
Son Ame s'envola sur les ailes d'un ange
Vers ce monde où Jésus rend les enfants heureux ;
Mais, hélas I son bonheur n'y fut pas sans mélange :
Elle voyait sa mère, et pleurait dans les deux !
Elle la vit longtemps ici-bas, désolée,
Traîner ses tristes jours, puis descendre au cercueil :
Un prêtre la coucha dans un froid mausolée,
Près du prêtre priait un oq^elin en deuil.
Léopold n'avait plus ni sa sœur, ni sa mère ;
Le malheur le frappa dans ses jours les plus beaux;
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31 L'IMPRUDENCE
Et lorsqu'à son foyer revint son pauvre père, Il le retrouva seul, seul... entre deux tombeaux!
Voyez que de douleurs attire l'imprudence!
Elle change en chagrins les plaisirs les plus doux; Enfants, obéissez, pour que la Providence Veille toujours sur vous.
Et maintenant allez sauter sur la pelouse, Evitez les dangers qui mènent aux malheurs ; De vos charmes, enfants, la mort semble jalouse, Comme l'Aquilon l'est des fleurs l
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i>qii.iMbïGoo>^le
Le DevoueniETil filial
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LE DËVOUENENT FILIAL
^1 KivDANT l'année
/' 1805 , lin élève ' du lycée Napoléon se faisait remarquer par [i sa bonne coni; duite et sonap- ' pUcation à l'étude; il se nommait Anatole Dermont. Son père, capitaine . les armées de l'empereur, s'était trouvé à
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n LE DËVOCBMEN'T HLIAL.
toutes les brillantes campagnes de cette époque mémorable; il n'avait pu voir son enfant depuis deux ans, mais il lui témoignait sa tendresse dans ses lettres de chaque mois. Anatole était fils unique , et M. Dermont , ayant perdu sa femme , avait concentré sur lui toutes ses affections. Son avancement militaire et le bonheur de son fils étaient ses seules préoccupations. Il n'avait que sa solde pour toute fortune, mais elle lui suffisait, et il trouvait même le moyen de faire de petites économies et d'envoyer à son fils quelque argent pour acheter des livres et pour satisfaire aux fantaisies de son âge. L'éducation d'Anatole ne lui coûtait rien; il ^tait, comme fils de militaire, élevé aux frais de l'État dans le collège impérial. 11 avait pour son père le respect le plus profond et l'amour le plus dévoué; terminer ses études, être reçu à l'École polytechnique , et plus tard dans les rangs de l'armée , aller combattre à côté de son père et ne plus s'en séparer, tels étaient les désirs qui inspiraient au jeune Anatole l'ardeur qu'il mettait ^ l'étude. A quatorze ans, il avait presque terminé ses études, et il parlait à merveille les langues étrangères modernes : souvent les Italiens et les Anglais qui eau saient avec lui le prenaient pour un compatriote ; enfin, il n'avait rien négligé pour acquérir toutes
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LE ^ËVOUEHE^T MLIAU 35
les connaissances qui élèvent et forment l'esprit. Anatole joignait à une intelligence remarquable un cœur si bon, que, malgré sa supériorité, il était très aimé de ses camarades. Aux heures de récréation on s'empressait autour de lui; il avait presque autant d'amis que de condisciples. Un jour les élèves étaient dispersés dans le jardin du collège, Anatole n'était pas parmi eux , il se tenait à l'écart et paraissait fort triste ; un de ses amis lui demanda la cause de son abattement , et Anatole ne put re~ tenir ses larmes en lui parlant de son père : 1 1 1 m' écrivait tous les mois, lui dit-il, je m'étais fait à cette douce habitude , et voilà bientôt un trimestre écoulé sans que j'aie reçu de ses nouvelles; il lui est arrivé malheur, oh! j'en suis sûr (et ses sanglots l'étouffaient ) ; dans sa dernière lettre, il exprimait l'espérance que nous serions bientôt réunis, son Régiment venait d'être mandé au camp de Boulogne, et il sollicitait un congé pour venir m'embrasser. Revoir mon père après une séparation de deux ans, oh! combien ma joie eût été grande !... Mais je ne dois plus l'espérer, quelque chose me dit que nous sommes séparés pour longtemps, pour toujours peut-être! — Qu'est-ce qui vous donne cette triste pensée, mon cher Anatole? lui dit son ami, — La nouvelle que je viens d'ap-
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prendre que plusieurs vaisseaux français ont été capturés près des côtes par les Anglais. Mon père avait dû s'embarquer sur un de ces bâtiments de guerre , pour donner la chasse à l'escadre anglaise, et il sera tombé entre les mains de nos ennemis. » A cette idée , qui avait frappé son cœur , les larmes d'Anatole coulèrent avec abondance, et son ami ne pouvait retenir les siennes tout en essayant de le consoler. Comme ils s'entretenaient ainsi, un de leurs professeurs vint à eux et dit à Anatole qu'il avait à lui parler; celui-ci s'élança, mais avec tristesse, car il présageait une mauvaise nouvelle. . J'ai à vous reinettre une lettre de votre père , lui dit son maître, mais armez-vous de courage pour la lire , mon cher enfant ; votre père est malheureux, et, je le sais, votre bon cœur souffrira de ses souffrances. —Mon père est prisonnier, s'écria Anatole, oh! je l'avais deviné! ■ En effet, M. Dermont écrivait à son fils que depuis deux mois il était au pouvoir des Anglais, prisonnier sur un ponton, respirant un air infect , en butte à la dureté de ses gardiens, et accablé par la pensée que sa captivité ne finirait peut-être jamais. Sa lettre se terminait ainsi :.c Je connais ton noble cœur, sois fort, ne te laisse pas abattre par le malheur de ton père, achève tes études, ouvre-toi une carrière dans les armes.
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l'empereur le protégera ; et si je ne puis te guider et veiller sur toi , Dieu ne t'abandonuera pas , je le prie chaque jour pour mon iils. • Cette lettre, où respirait tant de tristesse et de résignation , brisa le cœur d'Anatole, et, pour comprendre son désespoir, il faut que vous sachiez, mes jeunes lecteurs, qu'un ponton est un vaisseau sans mâture, toujours à l'ancre près des ports , prjson horrible où
tes Anglais retenaient captifs tes marins et les militaires français que le hasard de la guerre mettait en leur pouvoir. Là, les prisonniers étaient mal nourris et respiraient ces exhalaisons impures que la mer répand toujours près d'un rivage habité; ils étaient enfin traités comme des es-
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claves, et n'avaient pas l'espoir de recouvrer leur liberté ; la surveillance qu'on exerçait sur ces pauvres prisonniers était si active et si soupçonneuse qu'on ne leur permettait pas même d'apprendre leur sort à leurs parents, et qu'il y avait peine de mort contre les gardiens qui auraient favorisé une évasion. Le père d'Anatole n'était parvenu à lui donner de ses nouvelles qu'en touchant le cœur d'un vieux matelot anglais, qu'il avait connu en Egypte : le matelot avait promis de faciliter la correspondance entre le père et le fils, et M. Dermont donnait à ce sujet à Anatole des renseignements nécessaires pour qu'il pût répondre à sa lettre sous le couvert de ce généreux marin, qui se nommait James et demeurait à Portsmouth.
Après avoir lu la lettre de son père, Anatole sécha ses larmes comme un homme qui a pris tout à coup une forte résolution , mais il fut pendant quelques jours plongé dans une tristesse si profonde que ses professeurs l'entouraient de soins et d'amitié pour adoucir sa peine. Il profita de l'intérêt qu'on lui témoignait pour demander à aller passer quelques jours chez un ami de son père, qui habitait Paris et qui le faisait sortir du collège les jours de congé. On lui accorda facilement cette permission , pensant que la distraction serait salu-
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taire à sa douleur. Aussitôt qu'Anatole fut libre , il se hâta d'échanger son uniforme de collège contre un costume de matelot, et, muni des petites épargnes qu'il avait faites sur l'argent que lui envoyait son père, il prit la route de Boulogne. Arrivé dans
cette ville, il ne se mêla point au mouvement du port , mais il se promena pendant plusieurs jours sur les plages les plus désertes, où étaient amarrées quelques barques de pêcheurs. Un soir que le
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cie! était très sombre, il parvint à s'élancer sans être vu dans une de ces liarques , et il gagna la pleine uier. Où allait-il ainsi, ce noble enfant, sans craindre la tempête qui s'amoncelait dans le ciel , sans redouter les vagues qui soulevaient sa frète embarcation , sans songer au danger, à la mort?... 11 n'avait qu'une pensée, celle du malheur de son père; qu'une espérance, celle de le revoir et de le sauver peut-être! Son but était d'atteindre un vaisseau de l'escadre anglaise, qui louvoyait dans la Manche; après plusieurs heures de navigation, il se trouva à portée d'un bâtiment de guerre anglais qui le héla. — 11 répondit en anglais qu'il était un compatriote , un prisonnier des Français qui était parvenu à s'échapper. Aussitôt on le fit monter à bord, on lui demanda oîi il désirait être conduit, il répondit avec assurance; . A Portsmouth, près de mon ami James , un vieux matelot , qui me connaît bien , car j'ai été mousse à son bord quand je n'avais que dix ans. » James , qui avait fait plusieurs campagnes sur mer , était justement connu du capitaine de vaisseau qui questionnait Anatole , de sorte que tous ses soupçons se dissipèrent en entendant nommer par l'enfant ce vieux et brave matelot.
Peu de jours après, Anatole débarquait à Ports-
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mouth ; quand la nuit fut venue, il alla frapper à la demeure de James: le matelot était chez lui, ce n'était pas sa semaine de garde aux pontons.
— Eh! comment va le père James? s'écria le mousse anglais {carlejemie Dermont en avait alors toute l'apparence) en embrassant avec effusion le vieux marin. Eh quoi ! ne reconnaissez-vous pas un des petits mousses qui vous ont suivi en Egypte? — Anatole profitait avec adresse du récit de son père, sans trop s'aventurer, i^e vieillard donna prise à sa fable : — Serais-tu ce petit John si effronté, ou le petit William si bon enfant? — Je suis William,
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dit Anatole avec vivacité. — Oh ! en ce cas, sois le bienvenu, répondit le matelot; mais tu as tant grandi, tant changé, que je ne t'aurais pas reconnu; puis ma vue baisse; oh! c'est l'effet de l'âge, tu en viendras là aussi ; mais qu'es-tu devenu depuis quatre ans? — Maître, voilà dix-huit mois, dit l'enfant, que j'ai été fait prisonnier par ces coquins de Français, et je crois que je le serais encore sans un petit gentleman qui m'a donné sa bourse pour faciliter mon évasion, et tout cela à la seule condition que je me chargerais d'une lettre pour son père, qui se trouve aussi pour le moment prisonnier chez nous. Ce qu'il y a de plus drôle, père James, c'est que cette lettre vous était justement adressée ; quand il me l'a remise, j'ai bondi de joie. Oh ! nous voilà en pays de connaissance, me suisje écrié, ce brave matelot a été mon maître, et je lui remettrai fidèlement tout ce que vous voudrez! Et alors le pauvre petit monsieur, tout en larmes, me dit de vous supplier d'avoir soin de son père, et de me permettre de le voir, pour lui donner de ses nouvelles.
Anatole avait fait ce récit avec tant de hardiesse, il s'était exprimé en si bon anglais que le vieux marin n'eut pas un instant de doute sur sa véracité. Il prit de ses mains sa lettre pour M. Der-
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mont, en lui disant qu'elle lui serait remise avant peu de Jours. Quant à te conduire auprès de lui , ce sera plus difficile, mon petit William, car personne ne peut at)order sur lespontons s'il n'y est de service, et je ne pense pas que tu veuilles devenir gardien sur ces bâtiments qui ne bougent pas ; Cela est bon pour de vieux requins comme nous qui , après avoir vu les grandes eaux, désirent se reposer près du port. — Ma foi j'aurais besoin de me refaire aussi dans le calme avant d'entreprendre quelque campagne, dit vivement le jeune Dermont. Eh bien! en ce cas nous verrons, répondit James, je parlerai de toi au commandant des pontons; en attendant tu peux demeurer ici et te reposer de tes fetigues.
Anatole fut plusieurs jours sans oser reparler de M. Dermont au vieux matelot ; il craignait de lui donner des soupçons. Un soir, îames venait d'être de garde aux pontons; il dit à l'enfant qu'ail avait remis la lettre au capitaine français, et qu'il n'avait pu s'empêcher d'être ému à la vue des larmes de joie que ce bon père avait versées en recevant des nouvelles de son enfant. Ce brave homme m^a vivement demandé à te voir, ajouta James,- et si tu persistes toujours dans ta résolution , je pourrai te proposer comme gardien à notre commraidant.
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— Ma foi je ne demande pas mieux, dit Anatole, car il me tarde dé faire quelque chose, et je ne serais pas fâché de rendre à ces chiens de Français tout le mai que j'en ai reçu. J'en excepte ce bon M. Dermont, dont le fils m'a secouru.
Tout s'arrangea selon ses désirs, et une semaine après Anatole fut envoyé comme gardien à bord du ponton où le capitaine Dermont était prisonnier. Lorsqu' il se trouva en face de son père, il sentit ses genoux fléchir et ses larmes inonder son visage. M. Dermont, saisi par la même émotion, mais s'eiforçant de la dissimuler, se précipita dans les bras de son fils en disant au vieux marin : « James, il faut que j'embrasse celui qui a vu mon enfant et qui m'apporte de ses nouvelles. -> Us restèrent longtemps dans les bras l'un de l'autre, et dans cette étreinte paternelle et filiale ils se dirent bien des choses, malgré la contrainte' du silence qui leur était imposé. La santé de M. D^mont était fort altérée par l'air insalubre des pontons ; mais aussitôt qu'il sentit son fils auprès de lui , son âme et son corps se ranimèrent à la fois, et il lui sembla presque qu'il était libre ; parfois il se reprochait comme un égoïsme le bonlieur qu'il éprouvait à vivre près de son enfant, il se disait que ce dévouement filial arrêtait la carrière du noMe jeune homme , et il
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