‹ Historique de la découverte improprement nommée daguerréotype, précédé d'une notice sur son véritable inventeur feu M. Joseph-Nicéphore NiépceChapitre 10 sur 12 · TRAITÉ DÉFINITIF · texte numérisé non relu

TRAITÉ DÉFINITIF

Je, soussigné, déclare, par le présent écrit, que M. Louis- Jacques-Mandé Daguerre peintre, membre de la Légiond’Honneur, nia fait connaître un procédé dont il est l’inventeur. Ce procédé a pour but de fixeiT’image produite dans la e'namfcre noire , non pas avec les couleurs , mais avec une parfaite dégradation de teintes du blanc au noir.

Ce nouveau moyen a l’avantage de reproduire les objets avec soixante ou quatre-vingts fois plus de promptitude que celui inventé par M. Joseph-Nicéphore Niépce, mon pere, perfectionné par M. Daguerre, et pour l’exploitation duquel il y a eu un acte provisoire d’association, en date du 14 décembre 1829, et par lequel acte il est stipulé que ledit procédé serait publié ainsi qu’il suit :

Procédé inventé par M. Joseph-Nicéphore Niépce, et perfectionné parM. Louis-Jacques-Mandé Daguerre.

Ensuite de la communication qu’il m’a faite, M. Daguerre consent à abandonner à la société, formée en vertu du traité provisoire ci-dessus relaté, le nouveau procédé dont il est l’inventeur et qu’il a perfectionné, à la condition que ce nouveau procédé porterait le nom seul de Daguerre , mais qu’il ne pourrait être publié que conjointement avec le premier procédé, afin que le nom de M. Joseph Nicéphore Niépce figure toujours, comme il doit, dans cette découverte.

Par le présent traité, il est et demeure convenu que tous les articles et bases du traité provisoire, en date du 1 4 décembre 1829, sont conservés et maintenus.

D’après ces nouveaux arrangemens, pris entre MM. Daguerre et Isidore Niépce, et qui forment le traité définitif dont il est parlé à l’art. 9 du traité provisoire, lesdits associes ayant résolu de faire paraître leurs divers procé-

dés , ils ont donné le choix au mode de publication par souscription.

L’annonce de cette publication aura lieu par la voie des journaux*

La liste sera ouverte le 15 mars 1838, et close le 15 aorit suivant.

Le prix de la souscription sera de 1,000 francs.

La liste de souscription sera déposée. chez un notaire; l’argent sera versé entre ses mains par les souscripteurs, dont le nombre sera porté à quatre cents.

Les articles de la souscription seront rédigés sur les bases

les plus avantageuses, et les procédés ne pourront être

rendus publics qu’autant que la souscription atteindrait

au moins le nombre de cent. Alors, dans le cas contraire,

les associés aviseront à un autre mode de publication. Si

avant l’ouverture de la souscription on trouvait à traiter

pour la vente des procédés , ladite vente ne pourrait être consentie à un prix au-dessous de 200,000 francs.

Ainsi fait double et convenu, à Paris, le 13 juin 1837, en la demeure de M. Baguerre, au Diorama, et ont signé, approuvé récriture ci-dessus et d’autre part.

La demande de ma signature, faite cette fois avec un ton impératif, me révolta ; je refusai formellement, en disant à M. Baguerre que j’en avais assez fait en laissant remplacer le nom de mon père par le sien, et queje ne souf-

frirais pas qu’il portât plus loin ses prétentions ridicules ! qu’en agissant ainsi il foulait aux pieds tous les sentimens d’honneur! que la mémoire de mon père m’était trop précieuse pour permettre qu’il y portât une nouvelle atteinte, et que j’emploierais tous les moyens légaux pour lui faire rendre la justice qu’il méritait ! « Vous avez raison, me dit- » il alors, et j’aurais une mauvaise idée de vous si vous » agissiez autrement envers un homme dont le souvenir

)) m’est aussi cher qu’à vous-même !... »

Il chercha vainement à dissimuler par l’expression de

cette pensée (que lui dictait peut-être dans ce moment le remords de sa conscience) le mécontentement qu’il éprou vait ! Irrité enfin de mon constant refus, il me déclara que si je ne consentais à sa demande, il conserverait son procédé pour lui; que nous publierions seulement celui de M. Niépce, et qu’ensuite il ferait connaître le sien; qu’il m’empêcherait par ce moyen de retirer le moindre avantage de la découverte de mon père. En vain lui fis-je observer qu une telle action était contraire aux droits que stipulait en ma faveur l’acte d’association ; il me répondit que son procédé n’avait rien de commun avec celui de mon père, et qu’i[ était libre de le garder !

Il connaissait trop bien l’effet que devait produire la corde qu’il venait de faire vibrer.

Attéré par cette déclaration, qui détruisait à la fois toutes mes espérances, je signai encore!... M. Daguerre ne

me communiqua point, meme après la signature de cet acte, le secret du procédé que je venais de payer par un cruel sacrifice!

Je m’abstiens de relater diverses circonstances qui ne feraient qu’aggraver, aux yeux des personnes qui liront ce mémoire, la conduite de M. Daguerre ; mais, je le déclare sur V honneur , tout ce qu’il contient est réel, exact, et je porte à M. Daguerre le défi de me contredire!

Par cet écrit j’ai voulu prouver d’une manière irrévocable queM. Joseph-Nicéphore Niépce est l'inventeur de la découverte qui consiste à reproduire spontanément, par

l’action de la lumière, avec les dégradations de teintes du noir au blanc, les images reçues dans la chambre noire.

J’ai voulu prouver que M. Daguerre ne s’est jamais occupé d’objet semblable à ladite découverte; que toute sa correspondance avec mon père, depuis 1 826 jusqu’au 14 décembre 1829, n’a été qu’un long mensonge, ou, si on le préfère, une trame dont il a suivi le fil avec astuce et persévérance, dans l’espoir de découvrir ce qu’il lui importait de savoir! J’ai voulu constater que M. Daguerre a trompé la confiance de mon père en apportant à la société formée entre M. Niépce et lui un perfectionnement à la chambre noire, dont il a osé se dire V inventeur , et qui appartient au docteur Wollaston.

Ici le cas est autrement plus grave ! Il y a plus que de

l'abus de confiance!... Il s’agit d’un fait controuvé, inseie dans un acte enregistré et revêtu de tout ce qui doit lui donner de l’authenticité aux yeux de la loi!...

J’ai voulu qu’on sût à quoi s’en tenir sur des actes dont on s’est prévalu pour établir formellement la propriété exclusive de M. Daguerre du procédé publié sous son nom ! Ces actes, je les ai relatés en entier ; ils existent, et je ne puis récuser ma signature qui y est apposée! Mais, je le demande : quelle peut être la valeur d’un titre obtenu par la force et la violence?...

M. Daguerre n’a pas, il est vrai, fait usage, pour me contraindre à signer ces actes, de la force physique ; mais il a disposé, pour obtenir ma signature, de toute la force morale que sa position lui donnait sur moi!...

Je pouvais, m’a-t-on souvent répété, faire citer M. Daguerre, et l’obliger, en exécution du traité primitif, à céder à la société le procédé qu’il avait trouvé, comme étant un perfectionnement dérivant de la découverte de mon père. Mais M. Daguerre se serait renfermé dans un complet silence sur ce procédé que je ne connaissais pas; rien n’aurait pu forcer M. Daguerre à s’expliquer ; et lors même qu’il y eût consenti, le jugement n’aurait été prononcé qu’après une enquête faite par des gens compétens; alors le secret de la découverte était connu, peut-être même divulgué; tout était donc perdu pour moi!... J’ai

dû de deux maux choisir le moindre ! Mais ce n’est pas là une excuse que puisse faire valoir M. Daguerre.

Toute sa conduite n’a été qu’un échafaudage de charlatanisme honteux et méprisable.

Mais ce que j'ai peine à concevoir, c’est que M. Arago, dans son enthousiasme, pardonnable jusqu’à un certain point, ait pu se laisser séduire par l’empirique artiste !... c’est qu’un homme dont les paroles ont un si grand retentissement, un secrétaire perpétuel de l’académie des Sciences, ait pu déclarer que le procédé de M. Daguerre était entièrement neuf et n’avait rien de commun avec celui de M. Niép ce! le principe n’est-il donc pas le même?

Mon père n’avait-il pas découvert une substance sensible, sur laquelle la lumière agissait dans un rapport égal au plus ou au moins d’intensité de ses rayons ? Cette substance était le bitume de Judée pulvérisé et dissous dans l’huile de lavande ; cette dissolution était ensuite appliquée sur une planche de plaqué d'argent , puis exposée à la chambre noire.

M. Daguerre, lui aussi, emploie le plaqué d’argent; sa substance sensible est l’iode. Qui des deux s’est servi le premier du plaqué d’argent ? M. Niépce n’avait-il pas fait usage de l’iode? n’est-il pas indiqué dans sa notice sur l’héliographie? et, bien qu’il ne l’employât pas de la même manière que M. Daguerre, celui-ci eût -il imaginé d en

faire l’application s’il ne lui eût été révélé par mon père? Je sais que M. Daguerre pourra répondre à cela que rien ne lui est impossible, et qu’il connaissait les propriétés de l’iode peut-être même avant que M. Courtois eût pensé à extraire ce corps des eaux mères de la soude de varec....

Laissons M. Daguerre jouir en paix de la bonne opinion qu’il a de lui-même! Ce qui est bien évident, c’est qu il opère sur le même métal queM. Niépce, et, qui plus est, c’est qu’il ne peut par son procédé obtenir de résultats avantageux sur aucun autre métal...

Mon père se servait, pour faire paraître l’image qui existait inaperçue sur l’argent, d’un dissolvant; ce dissolvant était un mélange d’une partie en volume d’huile de lavande sur dix d’huile de pétrole blanche. Ce dissolvant, M. Daguerre le remplace par le mercure; enfin, le lavage était employé par mon père, et il termine également l’opération deM. Dasuerre.

On voit donc que le principe du procédé de M. Daguerre est le même que celui de la découverte de M. Niépce; que l’opération est la même, qu’il n’y a de changé que la substance, beaucoup plus sensible, il est vrai, que le bitume de Judée, et le mercure qui remplace le dissolvant.

Si M. Daguerre eût ignoré les travaux de M. Niépce ; si son imagination seule lui eût fourni les documens nécessaires pour arriver au point qu’il a atteint, alors sa gloire se-

rait complète ! il aurait découvert une chose merveilleuse ! Mais loin de là, M. Daguerre a possédé le secret de mon père; il a participé à ses travaux ultérieurs; il a perfectionné, par son procédé, la découverte de M. Niépce ; il l’a portée à son dernier période ! N était-ce donc pas suffisant pour la gloire de M. Daguerre? son ambition, son amour-propre n’étaient-ils pas satisfaits? il a prouvé le contraire, et il s'est perdu dans l’opinion publique.

Je crois avoir rempli la tache que je me suis imposée ! heureux si, par mes faibles efforts, j’obtiens pour la mémoire de mon père l’honneur qui lui est dû!

Je ne réclame en sa faveur que ce qui est juste et raisonnable ; aussi j’espère que ce ne sera pas en vain que je fais appel au jugement de tous les hommes éclairés et impartiaux.

Oui, M. Joseph-Nicéphore Niépce est V inventeur de la découverte qui consiste à reproduire spontanément, par Faction de la lumière, avec les dégradations de teintes du noir au blanc, les images reçues dans la chambre noire.

Et le procédé de M. Daguerre nest quun admirable perfectionnement de cette admirable découverte !

Palmam qui meruit ferat.

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