A M. LE PRÉFET DE SAONE-ET-LOIRE
Paris, 7 décembre 1811.
« Monsieur,
» J'ai lu avec intérêt les observations de MM. Niépce- » Barrault, que vous m’avez adressées le 28 novembre, sur » l’époque la plus convenable pour couper les feuilles du » pastel, et sur les moyens d’en extraire la fécule colo- » rante sans l’intermède d’aucun précipitant ; elles sont, » comme vous dites très-bien, une nouvelle preuve de leur » sagacité et du zèle qui les anime. Veuillez leur annoncer » que je les transmets à la commission chargée de l’exa- » men de toutes celles de la même nature qui ont été » faites en divers lieux , et d’indiquer ce qui est le plus » propre à établir complètement la théorie de la fabrica- » tion de l’indigo— pastel , et à en perfectionner la pra- » tique.
j> Signé Montalivet. »
Une découverte de la plus haute importance, par les résultats dont elle dote aujourd’hui l’industrie, la lithographie, vint bientôt faire diversion aux occupations continuelles de M. J. -N. Niépce. Il fit des essais de reproduction sur quelques fragmens de pierres destinées à être broyées sur la route de Lyon, qui, parla finesse de leur grain et le poli dont elles étaient susceptibles , parurent lui offrir quelque analogie avec les pierres lithogra-
Ces échantillons, cependant, ne réunissaient pas toutes les qualités nécessaires à l’application des nombreux vernis qu’il composa ; et leur homogénéité étant imparfaite, il en résultait une inégalité, une irrégularité dans l’action de l’acide : c’est ce qui le détermina à employer les planches d’étain dont on se sert pour graver la musique.
Sur la fin de 1813, sa pensée investigatrice s’arrêta à l’idée de fixer sur ces memes planches la représentation des objets qui leur seraient transmis par la lumière .
Je ne chercherai point à faire connaître toutes les tentatives qui furent faites pour arriver successivement à quelque résultat qui pût justifier une conception aussi hasardée! Que de fatigues morales il eut à subir! Que les jours s’écoulaient rapidement lorsque la lumière, sa matière première , fuyant devant les ombres de la nuit, le forçait à renvoyer au lendemain une pensée neuve ou une ' expérience à moitié achevée, et dans laquelle il entre-
voyait quelque chose de consolant pour le succès si desire auquel il sacritiait son temps, ses peines, sa santé et scs intérêts les plus précieux!...
Les événemens de 1814 l’obligèrent à suspendre momentanément ses curieuses recherches; mais bientôt, et malgré l’invasion étrangère, il les reprit et les continua avec ardeur.
A partir de cette époque, ses travaux firent tous les ans de nouveaux progrès.
En 1822, M. Niépce obtenait déjà sur l’étain poli ou sur verre des copies fidèles de gravures, à l’aide d’un vernis bitumineux : un portrait du pape Pie Vil, exécuté sur verre, frappa d’étonnement toutes les personnes qui eurent occasion de le voir.
En 1824, il parvint définitivement à fixer sur ses écrans préparés les images de la chambre noire. Bien que ces merveilleux produits fussent encore imparfaits , le problème n’en était pas moins résolu.
Envisageant sa découverte sous tous les points qui pouvaient la rendre utile, il pensa qu’en appliquant l’art de la gravure aux objets dont il obtenait la reproduction par le seul effet de la lumière , ce perfectionnement, tout en lui donnant un plus grand développement, la rendrait plus précieuse aux yeux de certains artistes.
11 put bientôt se convaincre qu’il n’était pas éloigné du
but auquel il désirait atteindre; mais M. Niépce était complètement étranger à l’art du graveur.
Il soumit ses épreuves au jugement d’une des notabilités de la capitale, M. Lemaître, homme aussi distingué par l’habileté de son burin que par ses qualités personnelles. Les encouragemens lîatteurs qu’il en reçut, joints aune franche et sévère critique, engagèrent M. Niépce à poursuivre ce nouveau mode d'application. On a publié, d’après le dire de M. Daguerre, que M. Niépce, « après » une multitude d’essais infructueux, avait à peu près re- )) noncé à reproduire les images de la chambre obs- )) cure (1). »
Jamais mon père n’a eu une semblable idée, et s’il s’est occupé de la reproduction par la gravure, comme partie secondaire de sa découverte , il considérait la copie des vues de la nature, à l’aide de la chambre noire, comme la première et la plus importante. M. Niépce, au surplus, dans une lettre qu’il adressait à M. Daguerre, à la date du 4 juin 1827, s’exprime à cet égard d’une manière précise (2).
« Depuis lors (le printemps dernier) j’ai été détourné de » mes recherches par d’autres occupations ; je vais les re- » prendre aujourd’hui, que la campagne est dans tout l’é-
(1) Rapport de M. Arago à la chambre des députés, page 9.
(2) Ce fragment est extrait d’une lettre qui est consignée dans le cours de ce mémoire.
» clat de sa parure, et me livrer exclusivement à la copie » des points de vue d'après nature . C'est sans doute ce que n cet objet peut offrir de plus intéressant. »
Si l’on considère que mon père n'avait en sa possession qu’une chambre noire très- défectueuse, et dont l’emploi devait nécessairement nuire aux: résultats qu’il en attendait, on sera plus disposé à lui tenir compte de ses succès et de sa persévérance. Désirant cependant apporter à la chambre noire quelques modifications plus en rapport avec le but vers lequel tendaient tous ses efforts , mon père s’était mis en relation avec un de nos premiers opticiens de Paris, M. Vincent Chevalier aîné.
On me permettra à cette occasion de citer une circonstance que M. Daguerre paraît avoir oubliée, et qui a été travestie dans le rapport de M. xVrago (page 13), où il est dit :
« Les premières relations de M. Niépce avec M. Da- » guerre sont du mois de janvier 182G. L’indiscrétion » d’un opticien de Paris lui apprit alors (à M. Niépce) » que M. Daguerre était occupé d’expériences ayant aussi » pour but de fixer les images de la chambre obscure. Ces » faits sont consignés dans des lettres que nous avons eues » sous les yeux. En cas de contestation , la date certaine » des premiers travaux photographiques de M. Daguerre » serait donc Vannée 1826. »
En rapportant avec fidélité la cause innocente qui motiva
la correspondance établie entre mon père et M. Daguerre, je ne crains point d’ètre contredit par le peintre du Diorama, dont je possède toutes les lettres.
Voici le fait :
Dans les premiers jours de janvier 1826, M. le colonel Niépce, appelé au commandement de Tile de Ré, fut obligé, pour affaires relatives à son service, de se rendre à Paris. A son départ pour la capitale, il se chargea d’acheter pour
mon père un prisme ménisque , de l’invention de MM. Vincent et Charles Chevalier, opticiens. Ce prisme fut promis sous peu de jours. Dans la conversation qui s’établit entre M. le colonel ÏNiépce et M. Chevalier, quelques mots furent prononcés sur la découverte de mon père. Grande fut la surprise de M. Chevalier, auquel le colonel fut contraint d’assurer que la chose existait réellement, et qu’il en était
d’autant plus certain qu’il avait lui-même vu des épreuves. Le lendemain de cette communication, M. Daguerre se
présenta chez M. Vincent Chevalier, qui, sans commettre une indiscrétion , s’empressa de l’instruire de ce qu’il avait appris. M. Daguerre se montra d’abord incrédule ; puis, sur les détails positifs de l’opticien , il le pria instamment de lui procurer le nom et la demeure de l’auteur d’une aussi curieuse invention î
M. Vincent Chevalier accéda au désir de M. Daguerre, et quelques jours après mon père reçut une lettre sign ée par le directeur du Diorama.
Cette lettre, écrite dans un style très-cavalier et bizarre, contenait cette phrase remarquable :
« Depuis long-temps aussi je cherche V impossible. »
D’après cet aveu naïf, on voit quà cette époque (fin janvier 1826) M. Daguerre cherchait , ce qui signifie, je crois, qu’il n’avait encore rien trouvé. Mais ce qui est plus positif, et ce qu’il reconnaît lui-même, c’est que ce qu’il cherchait était impossible... Et c’est sur une telle déclaration qu’on prétend établir la date certaine des premiers travaux photographiques de M. Daguerre ?
Qu’on nous montre donc, non des extraits , mais les lettres entières dans lesquelles sont consignées (dit-on) les faits qui peuvent justifier qu’en janvier 1826 M. Daguerre était occupé d’expériences ayant aussi pour but de fixer les images de la chambre obscure ; et lors même que
les lettres de M. Niépce feraient mention des recherches de M. Daguerre, ce titre serait-il suffisant, et pourrait-il valider la date imaginaire de ses premiers travaux photographiques?
Mon père témoigna d’abord une certaine répugnance à répondre à M. Daguerre, dont la lettre, disait-il, paraît avoir pour but de me tirer les vers du nez. u se détermina cependant à lui écrire ; mais il le fit avec toute la circonspection d’un homme qui craint de compromettre son secret.
De cette époque date la correspondance entre M. Niépce
et M. Daguerre; et je puijs affirmer sur l.’honneur que depuis la première lettre qu’il écrivit a mon père, fin janvier 1826, jusqu’à l’acte d’association passé entre eux le 14 décembre 1829 , M. Daguerre n’a jamais pu montrer à M. Niépce le moindre échantillon de ses prétendus travaux photographiques ! Ct comment aurait-il pu le foire puisqu’il cherchait l’impossible?...
M. Daguerre, i! est vrai, voulait faire croire à mou père qu’il suivait la n\ème route que lui ; ses lettres faisaient parade de nouveaux succès : mais ce n’était là qu’un moyen de capter la confiance de son loyal correspondant...
Ce que désirait par-dessus tout M. Daguerre , c’était d’avoir entre ses mains un dessin fait par le procédé de M. Niépce. Je conçois son empressement à posséder une pièce avec laquelle, par sa seule inspection, il espérait en apprendre beaucoup plus que par des lettres dictées avec une prudente réserve Aussi mon père répondait-il à la demande de M. Daguerre par la lettre suivante.
«.< Châlons-sur-Saône, février 1827.
» Monsieur,
» J’ai reçu hier voire réponse à ma lettre du 25 janvier
» 1826. Depuis quatre mois je ne travaille plus ; la mau-
» vaise saison s’y oppose absolument. J’ai perfectionné x> d’une manière sensible mes procédés pour la gravure sur
» métal; mais les résultats- que j ai obtenus ne m ayant » point encore fourni d’épreuves assez correctes, je ne » puis satisfaire le désir que mus me témoignez. Je dois » sans doute le regretter plus pour moi que pour vous, )) monsieur, puisque le mode d application auquel vous u vous livrez1 est tout différent, et vous promet un de g) e de » supériorité que ne comporterait pas celui de la gîavure , d ce qui ne m empêche pas de vous souhaiter tout le suc— » cès que vous pouvez ambitionner.
» J’ai l’honneur, etc..»
D’après M. Daguerre, le mode- d’application auquel il se livrait était tout différent , et avait même un degré de supériorité sur celui de M. Niépce ! Je prouverai que tout cela n’était qu’un rêve dans l’imagination de V inventeur dui Diorama.