AUTRE LETTRE
M. NIÉPCE A M. DAGUERRE.
« Châlons-sur-Saône, 4 juin 1827.
» Monsieur,,
» Vous recevrez presque en même temps que ma lettre » une caisse contenant une planche d’étain gravée d après » mes procédés héliographiques , et une épreuve de cette n même planche, très-défectueuse et beaucoup trop faible. » Vous jugerez par là que j’ai besoin de toute votre indul-
» gence, et que si je me suis enfin décidé à vous adres- » ser cet envoi, c’est uniquement pour répondre au désir que vous avez bien voulu me témoigner. Je crois, malgré cela, que ce genre d’application n’est pointa dédaigner, puisque j’ai pu, quoique étranger à l’art du dessin » et de la gravure, obtenir un semblable résultat. Je vous » prie, monsieur, de me dire ce que vous en pensez. Ce » résultat n’est meme pas récent, il date du printemps » passé ; depuis lors j’ai été détourné de mes recherches » par d’autres occupations. Je vais les reprendre aujour- » d’hui, que la campagne est dans tout l’éclat de sa parure, » et me livrer exclusivement à la copie des points de vue » d’après nature. C’est sans doute ce que cet objet peut » offrir de plus intéressant ; mais je ne me dissimule point » non plus les difficultés qu’il présente au travail de la gra- » vure. L’entreprise est donc bien au-dessus de mes forces ; » aussi toute mon ambition se borne-t-elle à pouvoir dé- » montrer par des résultats plus ou moins satisfaisans la » possibilité d’une réussite complète, si une main habile et » exercée aux procédés de l’aquatinta coopérait par la » suite à ce travail. Vous me demanderez probablement, » monsieur, pourquoi je grave sur étain au lieu de graver » sur cuivre. Je me suis bien servi également de ce dernier » métal ; mais pour mes premiers essais j’ai dû préférer » l’étain, dont je m’étais d’ailleurs procuré quelques plan- » ches destinées à mes expériences dans la chambre noire
» la blancheur éclatante de ce métal le rendant bien plus » propre à réfléchir l’image des objets représentes.
» Je pense, monsieur, que vous aurez donne suite a vos » premiers essais ; vous étiez en trop beau chemin pour » en rester la ! Nous occupant du meme objet , nous devons » trouver un égal intérêt dans la réciprocité de nos effoits » pour atteindre le but. J’apprendrai donc avec bien de la » satisfaction que la nouvelle expérience que vous avez faite » à l’aide de votre chambre noire perfectionnée a eu un » succès conforme à votre attente. Dans ce cas, monsieur, » et s’il ri y a pas d’indiscrétion de ma part, je serais aussi » désireux d’en connaître le résultat que je serais flatté » de pouvoir vous offrir celui de mes recherches du même » genre, qui vont m'occuper.
» Agréez, etc. »
En envoyant à M. Daguerre une planche gravée par ses procédés (après avoir préalablement enlevé le vernis qui la couvrait), et en lui témoignant le désir de connaître à son tour le résultat de ses travaux, M. Niépce n’avait-il pas le droit d’espérer de la part de cet artiste la même preuve de confiance ? et en bonne foi peut-on douter que l’amourpropre de M. Daguerre n’eût été singulièrement flatté de prouver par des faits, mieux que par des lettres, qu’il était au moins aussi avancé dans l’objet de ses recherches que son compétiteur?...
M. Daguerre ne l’a pas fait, et il avait une bonne et va-
labié raison pour se refuser à la demande de mon père î il îr avait rien à montrer, car il n’a jamais rien obtenu dans l’espace de quatre ans, pendant lesquels il s’est occupé (1) des mêmes travaux que M. Niépce !
Remarquez que la dernière lettre de mon père est du 4 juin 1827; que dans cette lettre, en annonçant à M . Daguerre l'envoi qu’il lui fait, d’après ses désirs, d’une planche d’étain gravée selon ses procédés, M. Niépce lui témoigne en meme temps la satisfaction que lui ferait éprouver une égale réciprocité de confiance de sa part. Suivons les événemens.
Au mois d’août 1827, M. Niépce se rendit à Kiew, près Londres, où résidait son frère aîné, alors gravement malade.
A son passage à Paris, mon père alla voir pour la première fois M. Daguerre : on s’entretint longuement de la découverte et des succès obtenus ou à obtenir; certes, l’occasion ne pouvait pas être plus favorable, et M. Daguerre devait nécessairement en profiter pour faire voir à M. Niépce quelques résultats obtenus par ce procédé dont il parlait dans sa lettre de février 1827, qui était tout différent de celui de mon père, et qui avait même un degré de supériorité !
(1) C’est ce que prétend M. Daguerre dans les lettres qu’il adressait à mon. père.
M. Daguerre devait assurément posséder quelques
épreuves, puisque, d’après lui, il faisait déjà en 1824, sur la lumière , des recherches dont le seul but était de
fixer V image de la chambre obscure (1).
Eh bien î le croira-t-on ? M. Niépce ne vit rien! pas ie plus petit dessin, môme imparfait! pas l'ombre d un essai qui pût lui donner la conviction des travaux dont M. Daguerre entretenait mon père dans toutes ses lettres! il ne vit rien, et l’on devine aisément pourquoi!,.,..
Pendant son séjour à Kiew près Londres, M. Niépce fit la connaissance d’un membre, distingué de la Société Royale, M. François Bauer ; il lui montra quelques épreuves obtenues par ses procédés héliographiques.
On verra à la fin de ce Mémoire (page 75) la réclamation que fit M. Bauer en faveur de mon père, au moment où sa découverte fut annoncée par les journaux français sous le nom hétéro dite de Daguerréotype .
A son retour de Londres, vers la fin de janvier 1828, M. Niépce se présenta de nouveau chez M. Daguerre à Paris ; mais il emporta cette fois encore de la capitale, le regret de n avoir rien acquis de certain sur ses travaux.
Cet état de choses se prolongea jusqu’au mois de novembre 1829.
(1) Voyez l'Avertissement placé en tête de la Notice sur l’héliographie, §,% dans la brochure publiée par M. Daguerre.
A cette époque, mon père, jugeant que sa découverte était à peu près parvenue au point qu’il désirait atteindre pour la faire connaître, proposa àM. Daguerre de l’associer à lui pour coopérer, par la réunion de leurs expériences acquises et de leurs efforts réciproques, aux perfectionnemens dont elle serait susceptible.
Pouvait-il douter de la sincérité de M. Daguerre, qui depuis quatre années entretenait mon père dans l’idée qu’ils s’occupaient l’un et l’autre du meme objet? II est vrai que M. Daguerre en était encore à produire les preuves convaincantes de la réalité de ses travaux, tandis qu’il possédait depuis trois ans les résultats de ceux de M. Niépce.
Un autre motif qui détermina mon père à faire cette offre à M. Daguerre, c’est que le peintre du Diorama lui avait annoncé avoir apporté un grand perfectionnement à la chambre noire : « Ce perfectionnement, dit-il dans sa » lettre du 15 novembre 1829, fait que la force de cet ap- » pareil, comparé à toutes les chambres noires connues, » est comme 3 à 1. »
Une telle modification dans un instrument qui était appelé à jouer un si grand rôle dans la découverte de M. Niépce devait nécessairement le rapprocher de celui 4 qui s’en disait Y inventeur.
M. Daguerre accepta avec empressement la proposition
qui lui fut faite, et le 14 décembre 1829 ils passèrent entre eux un acte d’association que je relate intégralement, pour éviter toute contestation.