‹ Historique de la découverte improprement nommée daguerréotype, précédé d'une notice sur son véritable inventeur feu M. Joseph-Nicéphore NiépceChapitre 7 sur 12 · DU TRAITÉ PROVISOIRE · texte numérisé non relu

DU TRAITÉ PROVISOIRE

Entre les soussignés, M. Joseph-Nicéphore Niépce, propriétaire, demeurant à Châlons-sur-Saône, département de Saône-et-Loire, d’une part ;

M. Louis-Jacques-Mandé Daguerre , artiste peintre, membre de la Légion-d’Honneur et administrateur du Diorama, demeurant à Paris, au Diorama, d’autre part ;

Lesquels, pour parvenir à l’établissement de la société qu’ils se proposent de former entre eux, ont préalablement exposé ce qui suit :

M. Niépce, désirant fixer par un moyen nouveau, sans avoir recours à un dessinateur, les vues qu’offre la nature, a fait des recherches à ce sujet : de nombreux essais constatant cette découverte en ont été le résultat. Cette dé-

couverte consiste dans la reproduction spontanée des images reçues dans la chambre noire.

M. Da guerre, auquel il a fait part de sa découverte, en ayant apprécié tout l’intérêt, d’autant mieux qu’elle est susceptible d’un grand perfectionnement, offre à M.Niépce de s’adjoindre à lui pour parvenir à ce perfectionnement, et de s’associer pour retirer tous les avantages possibles de ce nouveau genre d’industrie.

Cet exposé fait, les sieurs comparans ont arrêté entre eux de la manière suivante les statuts provisoires et fondamentaux de leur association.

Article premier.

Il y aura, entre MM. Niépce et Daguerre, société sous la raison de commerce Niépcc-Daguerre , pour coopérer au perfectionnement de ladite découverte, inventée par M. Niépce et perfectionnée par M. Daguerre.

Art. 2.

La durée de cette société sera de dix années, à partir du 14 décembre courant, et elle ne pourra être dissoute avant ce terme sans le consentement mutuel des parties intéressées. En cas de décès de l’un des deux associés, celui-ci sera remplacé dans ladite société, pendant le reste des dix années qui ne seraient pas expirées, par celui qui le remplace naturellement. Et encore, en cas de décès

de l’un des deux associés, ladite découverte ne pourra jamais être publiée que sous les deux noms désignés dans Tarticle précédent.

Art. 3.

Aussitôt après la signature du présent traité, M. Niépce devra confier à M. Daguerre, sous le sceau du secret, qui devra être conservé à peine de tous dépens, dommagesintérêts, le principe sur lequel repose sa découverte, et lui fournir les documens les plus exacts et les plus circonstanciés sur la nature, l’emploi et les différons modes d’applications des procédés qui s’y rattachent, afin de mettre par là plus d’ensemble et de célérité dans les recherches et les expériences dirigées vers le but du perfectionnement et de l’utilisation de la découverte.

Art. I.

M. Daguerre s’engage, sous les susdites peines, à garder le plus grand secret, tant sur le principe fondamental de la découverte que sur la nature, l’emploi et les applications des procédés qui lui seront communiqués, et à co- - opérer autant qu’il lui sera possible aux améliorations jugées nécessaires par l'utile intervention de ses lumières et de ses talens.

Art, 5.

M. Niépce met et abandonne à la société, à tilre de mise, son invention, représentant la valeur de la moitié des produits dont elle sera susceptible, et M. Daguerre y

apporte une nouvelle combinaison de chambre noire, ses talens et son industrie, équivalant à l’autre moitié des susdits produits.

Art. 6.

Aussitôt après la signature du présent traité, M. Daguerre devra confier à M. Niépce, sous le sceau du secret, qui devra être conservé à peine de tous dépens, dommagesintérêts, le principe sur lequel repose le perfectionnement qu’il a apporté à la chambre noire, et lui fournir les documens les plus précis sur la nature dudit perfectionnement.

Art. 7.

Les sieurs Niépce et Daguerre fourniront par moitié à la caisse commune les fonds nécessaires à rétablissement de la société.

Art. 8.

Lorsque les associés jugeront convenable de faire l’application de ladite découverte au procédé de la gravure, c’est-à-dire de constater les avantages qui résulteraient pour un graveur de l’application desdits procédés qui lui procureraient par là une ébauche avancée, MM. Niépce et Daguerre s’engagent à ne choisir aucune autre personne que M. ï ^emaître pour faire ladite application.

Art. 9.

Lors du traité définitif, les associés nommeront entre eux le directeur et le caissier de la société, dont le siège

sera à Paris. Le directeur dirigera les opérations arrêtées par les associés, et le caissier recevra et payera les bons et mandats délivrés par le directeur dans l’intérêt de la société.

Art. 10 .

Les fonctions du directeur et du caissier seront de la durée du présent traité ; néanmoins ils pourront être réélus. Leurs fonctions seront gratuites, ou il leur sera alloué une retenue sur les produits, selon qu’il sera jugé convenable par les associés lors du traité définitif.

Art. 11.

Chaque mois, le caissier rendra ses comptes au directeur, en donnant l’état de situation de la société; et à chaque semestre, les associés se partageront les bénéfices, ainsi qu’il est dit ci-après.

Art. 12.

Les comptes du caissier et l’état de situation seront arrêtés, signés et paraphés chaque semestre par les deux associés.

Art. 13.

Les améliorations et perfectionnemens apportés à ladite découverte , ainsi que les perfectionnemens apportés a la chambre noire, seront et demeureront acquis au profit des deux associés, qui, lorsqu’ils seront parvenus au but qu’ils se proposent, feront un traité définitif entre eux, sur les bases du présent.

Art. 14.

Les bénéfices des associés, dans les produits nets de la société, seront répartis par moitié entre M. Niépce, en sa qualité d’inventeur, et M. Daguerre, pour ses perfectionnemens.

Art. 15.

Les contestations qui pourraient s’élever entre les associés, à raison de l’exécution du présent, seront jugées definitivement sans appel ni recours en cassation, par des arbitres nommés par chacune des parties à l’amiable, conformément à l’article 51 du Code de Commerce.

Art. 16.

En cas de dissolution de cette société, la liquidation s’en fera par le caissier, à l’amiable, ou par les associés ensemble, ou enfin par une personne tierce qu’ils nommeront à l’amiable, ou qui sera nommée par le tribunal compétent, à la diligence du plus actif des associés.

Le tout a été ainsi réglé provisoirement entre les parties, qui, pour l’exécution du présent, font élection de domicile en leurs demeures respectives, ci-devant désignées.

Fait double et signé à Châlons-sur-Saône, le 14 décembre 1829.

J’approuve, quoique non écrit de ma main.

J. N. NIÉPCE ,

J’approuve, quoique non écrit de ma main.

DAGUERItE.

Enregistré à Cliaions-sur-Saône, le 13 mars 1830, f. 32, c. 9 et suivantes. Reçu 5 fi. §0 c., 10* compris.

Signé DUCORDEAUX.

II est démontré par l’exposé dudit acte :

Que M. Niépce a découvert le moyen nouveau de fixer, sans avoir recours à un dessinateur , les vues qu’offre la nature !

M. Baguerre ne l’a-t-il pas reconnu, puisqu’il Fa signé?

Que de nombreux essais , constatant cette découverte , en ont été le résultat !...

La signature deM. Daguerre ne prouve-t-elle pas que c’était un fait accompli pour lui?

Que cette découverte consiste dans la reproduction spontanée des images reçues au foyer de la chambre noire !

M. Baguerre osera-t-il contester aujourd’hui ce qu’il approuvait alors, et ce qu’il a signé de son plein gré, de son propre mouvement? il n’y a pas eu de surprise de la part de mon père ! on n’a imposé à M. Baguerre aucune condition ; son action a été libre ; nulle clause du traité ne lui était désavantageuse; bien au contraire !...

On voit qu’il ne s’agit plus ici de la copie des gravures, mais seulement de la reproduction spontanée des images reçues au foyer de la chambre noire. Le procédé de la gravure n’est indiqué dans l’article 8 du traité que comme une application qui pourrait offrir quelques avantages aux graveurs.

Et cependant M. Arago, qui avait pris connaissance de ce traité, n a pas craint de dire dans son rapport a 1$ Chambre des députés :

(Page 9.) cc Dans ce que nous disions tout-à-l’heure » des travaux de M. Niépce, on aura sans doute remarqué » ces mots restrictifs: a Pour la copie photogénique des gra- » vures. » C’est qu’en effet, après une multitude d’essais » infructueux, M. Niépce avait, lui aussi, à peu près » renoncé à reproduire les images de la chambre ob- » scure, etc. »

Quel eût donc été l’usage de la chambre noire perfectionnée par M. Daguerre, qui fut une cause puissante de son association avec mon père ?

Je dois cependant reconnaître que les inexactitudes contenues dans le rapport de M. Arago ne doivent point lui être entièrement imputées. M. Arago a seulement été le narrateur trop fidèle des faits qui lui ont été fournis par M. Daguerre, et que son amour-propre excessif était intéressé à dénaturer. À d majorera sibi gloriam! ...

Mais revenons à l’objet le plus important, c’est-à-dire aux prétendus succès de M. Daguerre; à ce procédé qui, d’après sa lettre de juin 1827, est tout différent de celui de M. Niépce y et lui promet un degré de supériorité que ne comporterait pas celui de la gravure.

Examinons ce que sont devenus ces travaux photographiques dont M. Arago (d’après M. Daguerre) fait remonter la date certaine à l’année 1826, tandis que, dans son avertissement cité plus haut, M. Daguerre fixe l’époque de ses recherches sur la lumière à l’année 182i.

Laissons de côté ces irrégularités de dates, qui ne peuvent rien établir ; il me sera tout aussi facile d en faire justice que des travaux photographiques de M. Daguerre avant le 14 décembre 1829. On a vu, par tout ce qui a été avancé jusqu’ici , que M. Daguerre prétendait s occuper du même objet que mon père; que, selon lui, dès 1824 il faisait des expériences sur la lumière, dans le seul but de fixer l image de la chambre noire.

Dans d’autres lettres (juin 1827), il disait à M. Niépce que le procédé dont il se servait (lui Daguerre) était tout différent de celui de mon père, et qu’il avait même un degré de supériorité que ne comporterait pas celui de la gravure! Aussi M. Niépce lui répondait-il : « Je vous souhaite tout le succès que vous pouvez ambitionner. »

Actuellement que penserait-on de M. Daguerre si, ayant pendant trois ans prétendu s’occuper des mêmes travaux queM. Niépce, il ne se fut jamais livré à ces travaux?

Que devrait-on penser de M. Daguerre s’il n’avait jamais eu les succès qu’il voulait paraître avoir obtenus ?...

Supposons à présent que M. Daguerre ait réellement pendant trois ans, travaillé au même objet que mon père, et qu’il ait obtenu les succès dont il se flattait : pourqiu^

n’a-t-il pas fait à la société formée entre M. Niépce et lui la cession, l’abandon du fruit de ses recherches, qui devaient profiter à cette société, dont l’existence n’était due qu à la communauté des travaux des deux associés ?

En agissant ainsi, M. Daguerre n’aurait-il pas violé tous les sentimens de pudeur et de délicatesse? Eh bien! M, Daguerre n’a apporté à la société, ainsi que le prouve l’article 5 du traité provisoire, qu’un perfectionnement à la chambre obscure, rien de plus!...

Que sont donc devenus ses travaux, ses recherches de six années, puisqu’il les fait remonter à 1824?

Qu’est devenu ce procédé qui, selon lui, avait un degré de supériorité sur celui de mon père?

Tout s’est évanoui au moment où M. Daguerre était appelé à s’en faire hodiieur ; car, n’en doutons pas, si ses prétendus travaux avaient eu le succès dont il faisait parade ; s’il eût trouvé quelque chose d’avantageux à offrir à la société qui venait de se former, n’eût-ce été que pour contre-balancer l’honneur que recueillait seul mon père, M. Daguerre n'eût pas manqué de s’en faire valoir!

C’est uniquement de la découverte de M. Niépce qu’il est question :

C est le nom de mon père, T inventeur, qui doit figurer en première ligne dans la raison de commerce Niépce - Daguerre .

J’en appelle à la justice, à la conscience éclairée du public ! je le demande à tous les hommes intègres, parmi lesquels la probité n’est pas un vain mot: À présent, que pensez-vous de M. Daguerre?

Mais, nie dira-t-on, vous oubliez qu’il a perfectionné la

chambre obscure, et que c’est sur ce perfectionnement qu’est basée sa partie afférente dans les produits de la société!

C’est juste, et je ne l’ai point oublié : c’est pourquoi j’en vais dire aussi quelques mots, qui prouveront, malheureusement pourM. Baguerre, qu’il en est de son perfectionnement comme de ses travaux photographiques.

Tous les opticiens doivent avoir eu connaissance d un mémoire lu devant la Société royale de Londres, le 11 juin 1812, sur la chambre obscure du docteur Wolîaston ; ce mémoire est consigné dans les Transactions philosophiques de la même année.

Un extrait de ce mémoire est relaté dans un petit ouvrage publié par M. Charles Chevalier, ingénieur-opticien, ayant pour titre : Notice sur Vusage des chambres obscures et des chambres claires .

Le verre lenticulaire bi-convexe, employé jusque alors dans les chambres noires, produit l’aberration de sphéricité et l’aberration de réfrangibilité, phénomènes qui détruisent, le premier, la pureté des contours des images, et les rendconfuses; le second, qui ajoute encore a cette confusion en formant autour de ces images des irradiations semblables à l’ arc-enciel. Ce sont ces deux grands défauts auxquels le docteur Wolîaston avait cherché à remédier, et ce d quoi il est parvenu en partie par l’emploi d’une lentille périscopique (1).

(1) Extrait de la notice de M. Charles Chevalier, ingénieur opticien, 163, Palais-Royal, lre édition, Paris, 1829.

L’objectif de la chambre noire de M. Daguerre n’est autre que la lentille périscopique du docteur Wollaston, achromatisée. Certes, ce n’est pas M. Daguerre qui a découvert l’achromatisme ! On connaissait avant lui ce moyen de détruire l'aberration de réfrangibilité; et s’il n’était pas d’un emploi général, c’est que le travail qu’il exigeait en augmentait singulièrement le prix. Quant à l’ouverture circulaire placée à l’extrémité du tube, et qu’on nomme diaphragme, Wollaston en donne le diamètre calculé d’après la longueur focale de la lentille : cette ouverture a pour objet de déterminer la quantité et la direction des rayons qui doivent être transmis. M. Charles Chevalier s’exprime ainsi à ce sujet :

« La grandeur de l’ouverture par laquelle les rayons lu- » mineux entrent dans la chambre obscure a une très- » grande influence sur la netteté et la clarté des images. » Quand l’ouverture est très-petite, il entre peu de lumière » émanée de tous les points des objets extérieurs ; l’image » est peu brillante, mais ses contours sont alors nettement » arrêtés, et offrent une silhouette parfaite des objets qu’ils » représentent. Si, au contraire, l’ouverture a une certaine » grandeur, chaque point des objets extérieurs envoie une » plus grande quantité de rayons lumineux; les images y) sont alors plus vives, plus éclairées ; mais leurs contours » manquent de précision, et offrent quelque chose de va- » poreux. Enfin, si l’ouverture devient plus grande en-

core, les images des objets extérieurs cessent de paraître

» sur l’écran de la chambre obscure. »

M. Daguerre a tout simplement suivi avec la plus scrupuleuse exactitude le procédé du docteur Wollaston, et les indications qui lui ont été fournies par MM. Vincent et Charles Chevalier, pour ce qui a rapport à 1 achromatisme. Je ne dirai rien du miroir parallèle, qui transmet par réflexion dans l’objectif les images extérieures : je ne suppose pas que ce soit là son perfectionnement ; car depuis long-temps on emploie de semblables miroirs ; celui de Wollaston est placé de même que celui de la chambre noire de M. Daguerre; enfin, la lentille, le diaphragme et le miroir de M. Daguerre sont représentés dans la planche I, fig. 8, de l’ouvrage de M. Charles Chevalier, à l’article Chambre obscure périscopique de Wollaston.

Au surplus, l’opinion des opticiens les plus distingués de la capitale vient corroborer ma réfutation, qui est basée sur des faits si positifs, que personne ne pourra les contredire.

Je crois donc avoir démontré jusqu’à l’évidence que M. Daguerre ne s’est jamais livré, avant son association avec mon père, à des recherches semblables à celles dont s’occupait M. Niépce.

Je crois avoir suffisamment prouvé qu’en s’imaginant avoir perfectionné la chambre noire, M. Daguerre s’est

fait illusion. Mais cette illusion ne prend-elle pas un caractère plus grave, et ne devrait-elle pas recevoir une autre qualification, du moment où elle est présentée comme un principe fondamental sur lequel on assied les bases d’un traité important? Ceci est une question de droit qu’il ne m’appartient point de discuter et encore moins de résoudre. Si dans les lettres de M. Niépce, dont on a voulu faire usage, à défaut de meilleurs titres, pour constater les travaux photographiques deM. Daguerre, et en fixer la date meme à l’année 1826; si dans ces lettres, dis-je, il est fait mention d’opérations sur la lumière, dirigées par le peintre du Biorama, vers un but analogue à celui qu'avait déjà atteint mon père ; s’il y est parlé de succès à obtenir ou obtenus par M. Daguerre à l’aide de sa chambre noire perfectionnée, c’est que M. Niépce, trop loyal, trop crédule, ajoutait foi à ce que lui écrivait son correspondant, dont il jugeait les sentimens d’après les siens! ... (Voir ses lettres, pages 21 et 22.)

Je livre à regret ces tristes détails au jugement de toutes les personnes qui prendront la peine de les lire. Il leur sera facile de découvrir aujourd’hui la vérité, trop longtemps méconnue. Pour y parvenir, j’ai du relater tout ce qui est de nature à convaincre le public, à former son opinion, et surtout à le persuader de ma véracité!...

Après la signature du traité, M. Daguerre reçut les documens les plus exacts sur la nature; l’emploi et les diffé-

rens modes d’application des procédés qui se rattachaient

à la découverte de M. Niépce.

Ces documens étaient consignés dans quelques feuilles, écrites en double expédition, ayant pour titre : Nolicesur Vhéliographie , par M. Joseph Nicéphore JStépce . Châlons-sur-Saône, 1829.

Mon père en remit un double, revêtu de sa signature, à M. Baguerre; et l’autre, sur lequel est écrit : Reçu de

M. Niépce le double de la présente notice; signé, Baguerre,

resta entre les mains de M. Niépce. M. Baguerre put prendre tout à son aise, dès ce moment, connaissance des faits relatifs à une découverte dont il ignorait les mystères. Comme j’étais présent à ce qui eut lieu lors de la remise de la notice à M. Baguerre, je dois affirmer que, dans cette circonstance, M. Baguerre n’a pu faire à mon père aucune des observations qui sont la critique la plus ridicule de la découverte dont à peine il avait eu le temps de comprendre les effets et le principe.

Ces observations sans portée, et dont, par un sentiment de décence, M. Baguerre aurait mieux fait de s’abstenir, ne remontent point à la date que leur assigne son avertis-

sement (1), qui précède la Notice sur l’héliographie dans la brochure qu’il a publiée : son amour-propre désordonné les lui a inspirées au moment où il a fait connaître les deux procédés, ainsi qu’il y avait consenti, pour atténuer à mes yeux l’odieuse usurpation qu’il me força de signer, et dont il sera parlé plus loin!...

Ces observations, on peut en juger, sont dictées par le fiel de la jalousie! L’artiste a voulu ravaler, par cette critique, la gloire du premier inventeur, et ajouter, par ce moyen inique, à celle qu’il revendiquait pour lui-même ! Honte à l’homme qui, foulant aux pieds l’honneur et la délicatesse, emploie d’aussi hideux moyens pour rehausser son mérite !

Honte à Daguerre, qui, sans respect pour les cendres d’un homme dont la mémoire lui est si chère , ose porter une main sacrilège sur des travaux à l’aide desquels il s’est acquis tant de célébrité (2) !...

Quand j’ai affirmé que M. Daguerre n’avait rien fait qui eût rapport à la découverte de M. Niépce, je n’ai pu parler que d’expériences ayant non pour but, mais pour résultat , la reproduction spontanée et inaltérable des images reçues au foyer de la chambre noire, et fixées sur un

(1) Voir la brochure, Description du procédé, page 37, avertissement.

(2) Si M. Daguerre n’eût pas été initié dans la découverte de M. Niépce^ il n’eût pas fait le perfectionnement qui lui fait tant d’honneur aujourd’hui.

écran dont la préparation peut varier. Eh bien î je l’affirme de nouveau, M. Daguerre n’a rien fait de semblable avant son association avec mon père !...

Voici ce dont il s’occupait et dont il n’avait pas tardé à reconnaître l’inutilité.

Lors de la passation de l’acte de société, M. Daguerre vint chez M. Niépce, alors dans sa campagne du Gras, près Châlons-sur-Saône : l'inventeur du Diorama nous montra une petite boîte en carton contenant une poudre jaunâtre qui n'était autre chose que du sulfate de baryte calciné : cette poudre, sur laquelle il faisait tomber un rayon de lumière, conservait pendant quelque temps une propriété phosphorescente qui se détruisait graduellement et finissait par disparaître totalement dans l’obscurité. C’était tout simplement ce qu’on nomme phosphore de Bologne, sur lequel des physiciens ont fait depuis longtemps de nombreux mais infructueux essais.

Je suppose que M. Daguerre ait tenté de recevoir sur cette poudre les images de la chambre noire : ce serait une preuve de plus à ajouter à toutes celles que j’ai déjà fournies pour constater la nullité de ses recherches ; et cela nous donne la clef de la première lettre énigmatique qu’il écrivit à mon père en janvier 1826, et qui contenait cette phrase alors inexplicable : « Depuis long-temps aussi » je cherche l’impossible! »

Voilà ce que M. Daguerre appelle avec emphase ses re -

cherches semblables à celles de mon père, et ayant même un degré supérieur !

Je laisse à juger s’il y a quelque analogie, et je demande à M. Daguerre à quoi lui a servi sa poudre de baryte.

Qu’il cesse donc de parler de ses travaux photographiques antérieurement au 14 décembre 1829!

Qu’il cesse de prétendre au perfectionnement de la chambre noire, à laquelle il n’a rien changé, et dont le système appartient à Wollaston, moins l’achromatisme, connu des opticiens depuis long-temps.

En réduisant au néant ses prétentions aussi ridicules que mensongères, que lui restera-t-il? assez pour sa

gloire , s’il eût eu le bon esprit de savoir s’en contenter !

Dès que M. Daguerre fut initié dans le secret de la découverte de M. Niépce, il s’en occupa activement : il substitua au bitume de Judée qu’employait mon père le résidu de la distillation de l’huile de lavande ; il y avait avantage sous le rapport de la blancheur de la couche, qui était aussi plus sensible à l’action du fluide lumineux; mais, par ce même motif, la destruction de l’image s’opérait graduellement, même à l’ombre, et elle était prompte et complète si la plaque métallique préparée restait exposée à la lumière.

Ce perfectionnement ne pouvait donc avoir un résultat avantageux.

Je n’entrerai dans aucun détail sur les diverses expériences auxquelles pendant plusieurs années se livrèrent les deux associés.

La mort vint frapper M. Niépce le 5 juillet 1833 î

En vertu de l’acte de société (art. 2), je remplaçai mon père.

Ce meme article spécifie encore ce qu’en cas de décès » de l’un des deux associés, ladite découverte ne pourra )) jamais être publiée que sous les deux noms désignés )) dans l’article premier. »

L’article 13 du même contrat porte : « Les améliora- » tions et perfectionnemens apportés à ladite découverte, )) ainsi que les perfectionnemens apportés à la chambre » noire, seront et demeureront acquis au profit des deux » associés, qui, lorsqu’ils seront parvenus au but qu’ils se » proposent, feront un traité définitif entre eux, sur les » bases du premier. »

Au mois de mai 1835, deux ans après la mort de mon père, je me rendis à Paris dans le but de m’entendre avec M. Daguerre sur le moyen a employer pour tirer parti de la découverte, parvenue d’après lui à son dernier période, et le 9 mai il me proposa un acte additionnel aux bases du traité provisoire passé entre mon père et lui le 14 décembre 1 829, ainsi conçu :

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