CHAPITRE XXIII
Importation de Gladiator. — Le jockey Neale. — Inauguration de la ligne Paris-Lille, avec arrêt à Saint-Leu. — Meudon, Premier- Août, Philip Shah et Dorade. — Fitz Emilius et Tomate (suite). — • Pur sang contre demi-sang. — Sting, Chanticleer et Sir Tatton Sykes.
Le fait le plus saillant de l'année est, sans contredit, Timportation par l'Administration des Haras, de l'étalon Gladiator, qui devait avoir la plus grande influence sur notre élevage, dont il peut être considéré comme un des quatre fondateurs, avec Royal-Oak, Ion et Cadland.
Fils de Partisan et de Pauline (par Mosès), Gladiator était né en 1833. Il n'avait couru qu'une seule fois, second du Derby gagné par Bay Middleton, laissant derrière lui Venison et dix-neuf autres. Il fut le favori du Saint-Léger, mais tomba boiteux avant la course. Ses meilleurs produits, en Angleterre, avaient été Napier et Hariost.
L'Administration des Haras ne l'avait pas payé moins de 62.500 francs. Elle fut heureusement inspirée en la circonstance, et la venue de cet étalon hors ligne, qui devait nous donner tant de chevaux remarquables, suffirait à racheter nombre de fautes dont cette Administration s'était rendue coupable.
Gladiator est un des derniers étalons étrangers dont l'intervention ait été prédominante dans l'élevage national. Son fils.. Fitz Gladiator, et Monarque inaugureront l'ère des reproducteurs indigènes dont la production, à partir de leur entrée au haras, primera pendant longtemps celle des étalons importés.
Il n'en est pas moins vrai qu'il n'est pas un cheval de course
français de quelque mérite, qui n'ait une goutte de sang de Gladiator dans les veines (1).
Gladiator fut abattu en 1857, au haras du Pin.
En même temps que Gladiator, nous venait d'Angleterre un jockey, qui jouira d'une grande vogue, au service de M. Lupin.
Neale était fils et petit-fils d'entraîneurs renommés à Newmarket (2). Après avoir fait son apprentissage chez John Scott, à Malton, comté d'York, il était entré au service de R. Price. Engagé par l'Empereur de Russie, pour ses écuries de Tzarkoié-Sélo, près de Saint-Pétersbourg, il y demeura jusqu'au transfert de celles-ci sur les confins de la Sibérie, qui jouissait alors — et à juste titre — d'un renom tel, que Neale s'empressa de revenir en Angleterre, chez son beau-frère Matthew Dawson, à Middleham, avant d'entrer chez M. Lupin.
Un fait qui devait avoir sur le développement des réunions de Chantilly la plus heureuse influence, fut la création de la ligne de chemin de fer de Paris à Lille, avec arrêt à Saint-Leu.
En voiture, il fallait trois bonnes heures pour venir de Paris à Chantilly; avec le nouveau mode de locomotion, la durée du trajet, y compris le transport en diligence de Saint-Leu au champ de courses, était réduite de moitié.
Cependant, malgré le progrès réalisé, le chemin de fer n'eut pas grand succès, au début, et, jusqu'à l'inauguration -de la ligne directe Paris-Chantilly, en 1859, il ne transportera guère que 600 voyageurs, en moyenne, par an, le jour du Derby!
Aujourd'hui, c'est plus de 25.000 Parisiens qui s'écrasent, en cette occasion, dans les wagons de la Compagnie (3).
A l'exception de Premier-Août, aucun des vainqueurs à deux ans
(1) La liste des produits de Gladiator serait trop long-ue à publier. Nous nous contenterons de citer parmi les principaux : Miss Cath, Pharaon, Aguila, Fitz Gladiator, Mlle de Chantilly, Amalfi, Celebrity, Venire-Saint-Gris, Honesty, Illustration, Surjorise, Brocoli, Capucine, Union Jack, Constance (mère de Fidélité, LeSarrazin, Monitor, La Favorite), Faustine, Palatine, Miss Gladiator (mère de Gladiateur), Garem (mère de Gédéon), etc.
(2) Son père était l'entraîneur de Bliicher, à lord Stowell, qui gagna le Derby, en 1814. Eugène Chapus rappelle à ce sujet que le maréchal Bliiclier, qui était présent, désira, après la course, voir de près son homonyme, le trouva très beau et demanda — on voit quelles étaient alors les mœurs familiales du turf — qu'on le lui laissât monter. Aussitôt le vieux militaire, en uniforme, enfourcha le cheval et fit un temps de galop sur le terrain même 1
(3) Le record a été atteint en 1913, la Compagnie ayant mis en service 44 trains, qui transportèrent 30.800 voyageurs.
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ne fera brillante figure. L'année est du reste médiocre, tous les chevaux s' entrebattant à l'envi.
Meudon (Alternter et Margarita), au baron N. de Rothschild, après avoir enlevé le prix de la Ville de Paris (6.000 fr.), se place troisième dans la Poule d'Essai, derrière Philip Shah et Premier- Août. Il remporte ensuite, sur un lot de douze partants, le prix du Jockey- Club — grâce à une dérobade de Premier-Août, à quelques mètres du but, alors qu'il avait course gagnée (1) — et le Grand Handicap de Rouen (5.000 fr.), puis il est non placé dans le Grand Saint-Léger et dans le prix Principal, à Paris.
Dorade (Physician ou Royal-Oak et Naïad), au prince M. de Beauvau, non placée dans le prix du Printemps, gagné par Liverpool, enlève le prix de Diane, et, le lendemain, le prix de la Pelouse, mais elle y est distancée, pour avoir coupé Club-Stick, à M. C. de'Pontalba; le surlendemain, elle dispute le prix du Jockey-Club, où elle ne joue aucun rôle.
Trois courses, dont le prix de Diane et le Jockey-Club, en quatre jours!... On n'avait encore, comme on le voit, que de très rudimentaires notions sur l'entraînement.
Les exigences auxquelles Dorade fut soumise, au printemps, ne l'empêchèrent pas, à l'arrière-saison, d'enlever l'Omnium, sur un lot de cinq partants — dont une pouliche de 2 ans, portant 40 kilos, et une de 6 ans n'ayant que 32 kil. 1/2 ! — puis le Grand-Saint-Léger, battant Souvenir, Philip Shah, Meudon et quatre autres.
Philip Shah (The Shah et Philip's Dam), à M. C. de Pontalba, inscrivit à son actif la Poule d'Essai, et, à l'automne, un prix d'Arrondissement (3.000 francs) et le prix Principal (5.000 francs).
Premier-Août (Physician et Princess Edwiss), que M. A. Aumont acheta à M. Calenge, ne perdit, comme nous l'avons vu, le Derby de Chantilly qu'en raison d'un violent écart dans les dernières foulées; par la suite, il gagna cinq courses, dont le prix de la Ville de Caen (6.000 fr.).
On peut encore citer : Fleet, au baron N. de Rothschild, qui resta sur sa victoire de la Poule des Produits; — Liverpool, à M. Aumont, gagnant du prix du Printemps; — Poisson-d' Avril, au baron de La Pochette, vainqueur, à Chantilly, du prix des Singes, « un bronze, représentant un groupe de singes, offert par M. le comte de Cambis ».
Parmi les vieux, la palme revient à Fitz-Emilius, qui gagne plus de 40.000 francs avec 7 victoires, dont le prix des Pavillons (7.000 fr.),
(1) Premier-Août ne perdit la course, comme le rapporte le Journal des Haras, que parce que son jockey attendit trop longtemps son camarade Liverpool, avec lequel l'écurie Aumont voulait gagner. Premier-Août était maître de la partie quand, à vingt mètres du poteau, son jockey, voyant venir Liverpool, voulut le retenir : le cheval marqua un violent écart, une des étrivières se rompit. .. et Meudon battit d'une longueur les deux représentants de la casaque blanche.
le prix des Haras (5.000 fr.), à Chantilly, le prix Royal (6.000 fr.) et le Grand Prix Royal (14.000 fr.), au meeting d'automne du Champde-Mars.
Tomate, 4 ans, à M. Fasquel, remporte le Cadran, le Handicap d'Autun, et deux prix Royaux, de 4.000 fr., à Nantes et à Pompadour; — M. d'Ecoville, 4 ans, le prix Royal, de 4.000 fr., à Caen, le prix de la Société des Courses, au Pin, et le prix Extraordinaire (3.000 fr.), à Paris; — Drummer, 6 ans, le prix d'Orléans, à Paris, et le prix Nemours, à Chantilly, tous de 3.000 francs.
Le prix du Premier-Pas, n'ayant réuni qu'un engagement, est annulé et remplacé, le lendemain, par le prix de la Biche, 1 .300 francs par souscriptions, qui revient à Tronquette, à M. C. de Pontalba. A l'automne, elle prit la troisième place, dans l'Omnium, avec 40 kilos, derrière Dorade et Drummer, puis enleva le prix du Comte de Paris (3.000 fr.),à Glands et Laura, qui venaient de remporter les deux Critériums de Chantilly.
Encore un pari particuher à l'honneur du pur sang, disputé, à la deuxième journée du Meeting de printemps, à Paris, sur huit tours de l'hippodrome du Champ-de-Mars, soit environ iO kilomètres. Le vicomte Médéric du Bouëxic et M. Guy de Montécot avaient parié 4.000 francs qu'ils battraient, avec leurs pur sang Grey Hercules et Poteen,le fameux demi-sang Roi- des- Bohémiens, à M. de Lancosme- Brève. Les pur sang firent preuve d'une supériorité tellement écrasante que Roi-des-Bohémiens renonça à terminer le parcours; il rendait, à la vérité, 10 kilos à Grey Hercules qui, lui-même, en rendait trois à Poteen, dont le cavalier s'était remis en selle, après une chute provoquée par la rupture d'une étrivière.
Ces distances énormes n'étaient pas faites alors pour effrayer, car nous trouvons, au programme des courses de Mézières-en-Brenne, un prix de 800 francs, en une épreuve sur 12 kilomètres, et une course de 1 .500 francs, en trois manches (la première, sur W kilomètres, -Idi seconde, sur 4.000 mètres, et la troisième, sur 1.000 mètres).
25 kilomètres pour 1.500 francs!
Les meilleurs trois ans anglais sont : Sir Tatton Sykes (ex Tihthorpe (Melbourne et Margrave's mare), deuxième du Derby, et vainqueur des Deux mille Guinées, du Saint-Léger et d'une poule de 50.000 francs; — Mendicant (Touchstone et Lady Moore Carew), Mille Guinées et Oaks; — The Hero (Chesterfield et Grâce Darling),
29 victoires sur 37 courses (Coupes de Goodwood, Doncaster et Ascot, deux fois); — Chanticleer (Irish Birdcatcher et Whine), Goodwood Stakes, Coupes de Doncaster et de Liverpool; — Collingwood (Sheet Anchor et Kalmia), 34 courses sur 38.
Une mention spéciale est due à Sting (Slane et Echo), vainqueur de 8 courses sur 15, dont les Clearwell et les Criterion Stakes, à deux ans, en raison du rôle qu'il jouera dans notre élevage, comme nous le verrons en 1848.