CHAPITRE IV
RÉSUMÉ : Causes du développement des courses en Angleterre. — Échelle de poids dans les deux pays. — Tableau comparatif des mesures, distances et poids anglais et français. — Date de création des principales épreuves.
A côté des quatre grands hippodromes d'Epsom, Doncaster, Ascot et Newmarket, dont nous venons de parler, l'Angleterre en possède de nombreux autres, de grande importance :
Chester, — berceau des premières courses, où une ancienne tradition, conservée jusqu'à nos jours, dote le Chester Cap, en outre de son allocation en numéraire, d'un gigantesque fromage pesant une centaine de livres;
Goodwood, — fondé en 1812, par le duc de Richmond, au nord de son parc, près de Petworth, et dont la principale épreuve, le Goodwood Cup, est la première épreuve anglaise qu'ait gagnée un cheval français (Voir Livre IV, année 1853);
Lincoln, — qui compte le premier handicap important de l'année;
York, — ancien centre sportif de l'Angleterre;
Sandownpark, — où se disputent les Eclipse Stakes, de 250.000 francs, pour chevaux de 3 ans, et les National Breeder's Produce Stakes, de 125.000 francs, la plus riche épreuve qu'il y ait au monde pour jeunes chevaux;
Manchester, — qui, outre sa belle épreuve de la Coupe, termine la saison de plat par le dernier handicap de valeur de l'année, Etc., etc.
Aujourd'hui, l'on peut dire qu'il n'est plus de ville, même d'importance secondaire, qui n'ait son hippodrome, et les quelques chiffres
suivants montreront l'essor prodigieux qu'ont pris les courses chez nos voisins, depuis le milieu du xviiie siècle jusqu'à nos jours.
En 1762, 374 chevaux se partagèrent 1.536.000 francs de prix. 1802, 536 — 1.780.000 —
Ce développement tient à deux causes : d'abord à ce que les pouvoirs publics, en dépit des tâtonnements inhérents à toute œuvre nouvelle, n'ont cessé, depuis le xii^ siècle, de patronner l'élevage par le moyen des courses dont ils comprirent, dès le début, tout le côté pratique, alors que, chez nous, ils s'en désintéressèrent ou , si l'on préfère, ne s'en occupèrent que par à-coups, sans méthode, sans esprit de suite et sans comprendre que Vépreuve publique peut seule assurer la sélection.
Il tient, ensuite, à Tamour de l'Anglais pour le cheval. Les Anglais de toutes conditions ont toujours eu pour leurs chevaux de tous genres des soins et des attentions qui faisaient, qui font encore sourire chez nous. L'Anglais aime le cheval pour lui-même; le Français n'y a jamais vu qu'un luxe ou qu'une bête de somme. Aujourd'hui encore il suffit, pour s'en rendre compte, de comparer la façon dont, en chacun des deux pays, les conducteurs de toutes sortes, cochers, voituriers, charretiers et autres, se comportent envers leurs chevaux. La comparaison n'est pas à l'honneur de la France où, neuf fois sur dix, les conducteurs de tous genres agissent comme de véritables brutes, fouettant non seulement leurs chevaux à tour de bras sans l'ombre de prétexte, mais encore les frappant sur les naseaux du manche du fouet, quand ils ne leur allongent pas de grands coups de pied dans le ventre!... C'est là un spectacle écœurant auquel il nous est donné à tous d'assister dix fois par jour dans les rues... Et cependant, il existe une loi — la loi Gramont — sur la protection des animav.::, mais qui se soucie de la faire respecter!... Allez donc quérir un agent et le sommer de verbaliser contre un charretier trop brutal, vous serez bien reçu!...
Autant le but utile et pratique des courses fut rapidement compris en Angleterre, autant elles rencontrèrent de sympathies et d'encou-
(1 ) Voici, au point de vue de l'âge, comment se subdivisent les chevaux ayant
couru à, différentes périodes :
s ans 2 ans. 3 ans. ans. et au-dessus.
En 1807 33 230 148 580
Comme on le voit, au début du siècle, les jeunes chevaux sont les moins
nombreux ; plus on avance, au contraire, plus leur nombre augmente. Toutefois, il y a une légère diminution depuis 1900, alors que l'on compte en plus une centaine de 4 ans et au-dessus.
ragements dans toutes les classes de la société, et devinrent une institution nationale, autant, dès qu'elles tentèrent de se produire en France, il s'éleva contre elles d'oppositions, de préjugés, de parti pris et d'obstination à n'y vouloir trouver qu'un passe-temps futile.
Aujourd'hui, nous avons rattrapé les Anglais. Mais nous ne nous sommes vraiment occupés de la question que du jour où la Société d'Encouragement la prit en mains, alors qu'elle était déjà résolue chez nos voisins depuis plus de cent ans!... Encore les courses ne se sont-elles vraiment acclimatées chez nous et n'y ont-elles pris tout leur développement que du jour — ayons le courage de le reconnaître — où le jeu en a fait un plaisir populaire. Supprimez le jeu, et vous verrez combien de spectateurs le seul souci des luttes hippiques attirera sur les hippodromes, alors que cent mille personnes s'écrasent à Longchamp, le jour du Grand Prix, autour — non des chevaux, dont elles se moquent pas mal — mais des baraques du pari mutuel!... Et c'est pourquoi, en dépit des résultats obtenus et des services inappréciables rendus à la cause de l'élevage, certains esprits — et non des moins ouverts — ont conservé toutes leurs préventions contre les courses , pour ne voir en elles que matière à ruines et à scandales .
Cette inégalité de la marche parallèle de deux peuples dans l'accomplissement d'une même œuvre, indispensable à leurs besoins communs, tient évidemment, comm^ l'écrit M. P. Bufîard, à la différence radicale de leur esprit pratique et de leur organisation sociale.
En Angleterre, les courses sont un sport national et, quand un favori est battu dans une course, c'est qu'il a rencontré meilleur que lui. En France, elles sont le jeu national, et, quand un favori est battu, c'est qu'il a été tiré!...
Cette différence dans la manière de comprendre une même institution explique tout, et, notamment, pourquoi les Anglais s'étonneraient que leur Roi n'eût pas, comme les principaux d'entre eux, une écurie de courses, alors qu'il ferait beau voir, chez nous, le chef de l'État avoir la sienne!... Ah! le pauvre homme! de quels outrages, de quelles calomnies, de quelles diffamations ne serait-il pas journellement abreuvé !... Il aurait, du reste, ceci de commun avec tous les propriétaires qui ont fait, font ou feront courir en France, et que le public, si honorables soient-ils, n'hésite pas à traîner dans la boue, pour peu qu'il perde son argent.
Aussi le développement des courses chez nos voisins fut-il continu, rationnel, inévitable et la conséquence même des mœurs et des besoins nationaux.
Nous en résumerons brièvement les principales phases.
Au début, à l'époque des chevaliers bardés de fer et des lourds chevaux d'armes, ce furent les cross-countries. Puis, vint la nécessité de parcours identiques afin d'égaliser les chances des concurrents. Les poids sont encore fort élevés (au minimum 10 stones ou 63 kil. 1/2) et les distances fort longues : les courses se couraient, en effet, sur
4 miles ou 6.400 mètres, en partie liée, et comportaient trois et même quatre manches, soit 19 ou 25 kilomètres.
Aussi,Jes chevaux n'y prenaient-ils part qu'une fois leur pleine croissance acquise, c'est-à-dire à 5 ans. Les conditions des courses étaient alors telles — les surcharges n'existaient pas et les poids ne variaient que d'un âge à l'autre — que le bon cheval pouvait gagner presque toutes les épreuves qu'il disputait. Ainsi firent Flying Childers, Matchem, Herod, Eclipse, pour ne citer que les plus célèbres.
Nous sommes arrivés à l'époque où, après des siècles de tâtonnements, la race actuelle est enfm formée. Aux massifs chevaux du moyen âge a succédé le pur sang anglais, dérivé du pur sang oriental. Cette race est le produit de croisements répétés entre chevaux arabes, turcs, barbes et persans avec ceux de la race indigène anglaise. La part la plus grande revient à l'étalon oriental, c'est certain; mais, comme le fait remarquer Touchstone, la race pure ne descend pas exclusivement des chevaux arabes importés et modifiés par l'hygièrie et le climat, puisque, à l'origine, certaines juments indigènes de naissance inconnue, ont figuré dans le pedigree des chevaux les plus célèbres.
Gomme la race, les prix ont subi d'importantes transformations. Ils consistaient d'abord en clochettes de bois, puis d'argent. Après, vinrent les places royaux, dont la valeur fut convertie plus tard eu numéraire. Ensuite, les prix en espèces, auxquels s'ajoutèrent enfin es sweepstakes ou poules, dans lesquels le montant des entrées vient grossir d'autant l'allocation.
En se généralisant, ce système — dont le succès fut de suite immense, puisque, sans qu'il en coûtât cher aux Sociétés de courses, il leur permettait cependant d'offrir des prix élevés, constitués par l'ensemble des entrées — fit qu'on put ne plus demander l'intégralité de cette entrée qu'aux chevaux qui couraient; des autres, on n'exigea qu'une partie seulement de cette. entrée, d'où les forfaits. On put ainsi organiser des courses avec engagements à l'avance, ce qui stimula vivement l'émulation des éleveurs, en même temps que les prix augmentaient considérablement de valeur (1).
Puis vinrent les progrès de l'entraînement, qui permirent,, dès la fin du xviii^ siècle, de faire courir les chevaux plus tôt, d'abord à
(1) Toutes les épreuves anglaises actuelles dont l'allocation de 250.000 francs nous étonne, sont ainsi constituées, les sociétés de courses n'ayant, en cas d'insufflsance d'entrées, qu'à parfaire la somme énoncée en prix. Encore se réservent-elles le droit de diminuer, voire de supprimer l'épreuve, si les engagements n'atteignent pas un nombre déterminé.
Des grandes épreuves classiques, comme les Mille et les Deux mille Guinées et le Saint-Léger ne sont encore que des sweepstakes, et ce n'est que depuis 1890 qu'une allocation fixe de 125.000 et 100.000 francs est attribuée au Derby et aux Oaks.
Ce système des poules avait sa raison d'être autrefois, alors que les prix étaient rares et les chevaux peu nombreux. Il n'en est plus de même aujourd'hui, où les riches épreuves sont si fréquentes qu'un cheval ne pourrait les disputer toutes et que son inscription dans toutes celles où il est qualifié n'est permise, en raison de la somme énorme que cela représente, qu'aux propriétaires les plus
trois, puis à deux ans (1 ), On abaissa les poids, on réduisit les distances ; à la force et à l'endurance qu'on exigeait à l'origine, on ne rechercha plus que la souplesse et la vitesse.
La création des épreuves à longue échéance amena une transformation des courses, et les grandes épreuves classiques de 3 ans furent ainsi graduées : au début de l'année, les Deux mille Guinées et les Mille Guinées sur un mile (1.600 mètres); puis le Derby et les Oaks, sur 1 mile 1/2 (2.400 mètres), et, à l'automne, le Saint-Léger, sur 1 mile 3/4 (2.900 mètres).
Quand parurent les chevaux de 4 ans, puis ceux de 3 et de 2 ans, qui couraient au même poids que ceux de 5 et 6 ans, ils furent en état d'infériorité. Pour compenser leurs chances, il fut établi une échelle des poids, variables suivant la distance et l'époque de l'année. Cette échelle des poids — sur laquelle on s'est guidé ensuite en France — fut définitivement établie, au cours du xix^ siècle, par l'Amiral Rous, un des plus célèbres sportsmen d'Angleterre. Nous les publions toutes les deux ci-contre (2).
fortunés. D'où il s'ensuit que souvent, tant en France qu'en Angleterre, le meilleur cheval d'une année peut ne pas être inscrit dans les grandes épreuves de son âge, ce qui est contraire au but même des courses.
Encore les propriétaires français sont-ils plus favorisés sous ce rapport que leurs collègues d'Angleterre, ainsi que le prouvent les chiffres suivants relatifs à la campagne 1912.
Si l'on considère, en effet, les épreuves de 3 ans à longue échéance, c'est-à-dire comportant des engagements à l'avance, on n'en compte, en France, que 28 sur 2.493 courses, pour 2.223.475 francs sur une somme globale de 13.900.000 fr., soit 16 p. 100, alors qu'elles sont au nombre, en Angleterre, de 207 sur 2.085 courses, pour 5.120.000 francs sur 16 millions de francs, soit 32 p. 100.
Pour un poulain et une pouliche engagés dans toutes celles de ces épreuves où ils seraient qualifiés, un propriétaire payerait, en France, 46.300 francs d'entrées; en Angleterre, 436.350 francs, soit dix fois plus.
D'autre part, si l'on envisage le montant global de la somme distribuée en prix, on constate que les entrées et forfaits n'en constituent pas mêitie le tiers chez nous, tandis qu'ils en forment tout près des 2/3 dans le Royaume-Uni.
D'où il s'ensuit que, tandis que les propriétaires anglais participent jusqu'à concurrence de 58,93 p. 100 dans la dotation des prix de courses, leur contribution, en France, ne s'élève qu'à 23 p. 100.
(1) Il y eut même, ainsi que nous l'avons rappelé plus haut, des courses de yearlings.
(2) Voici également le tableau comparatif des mesures, distances et poids anglais et français :
Poids
1 once 0S074
1 livre 0^453
1 stone ou 14 livres 6^345
1 kilog 2 liv. 3 onces 1/4
5 st. 7 1.
6 st. 4 1. .
6 rit. 8 1.
7 st. 1 1. .
7 st. 8 1. .
7 st. 12 1.
8 st. 3 1. .
st. 9 1 55
kil.
56 kil.
10 st 63 450
8 st. 11 1.
9 st. 2 1. .
9 st. 7 1. .
9 st. 11 1.
10 st. 3 1. .
10 st. 10 1.
11 st. 10 1 70
Puis on reconnut l'insuffisance d'un poids uniforme pour chaque âge, attendu que, dans chaque génération, il existe des chevaux de qualité différente. Aussi, le cheval de valeur supérieure faisait-il le vide dans les courses, ce qui donna naissance aux surcharges et aux décharges.
Mais ce système parut encore trop absolu, et l'on en vint à charger un homme compétent d'égaliser, autant que possible, les chances de tous les chevaux, en tenant compte de toutes les considérations qui peuvent échapper à la brutalité de la surcharge ou de la décharge. D'où les handicaps (1). L'étymologie de ce mot est fort discutable, bien que plusieurs écrivains — sans aucune preuve à l'appui, du reste — le rattachent à l'ancien usage, dans certaines provinces, de donner aux concurrents d'une course des poids différents et inconnus d'avance, qu'on tirait au sort, sur place, dans un chapeau [hand in cap, la main dans le chapeau). Cet usage existait peut-être dans certaines foires ou fêtes locales, mais nous avouons n'avoir trouvé trace nulle part de courses de ce genre.
Le poids minimum, d'abord fixé à 4 stones (25 kil. 1/2) — ce fut
Mesures.
1 inche
4 inches, 1 hand ou main.
3 hands = 1 foot ou pied.
3 feet = 1 yard
1 décimètre = 1 hand ou 4 inches.
1 mètre = 1 yard et 3 inches 1/2.
Distances.
1 furlong = 220 yards.
1 distance = 240 yards. 1 mile = 8 furlongs = 1.760 yards. . ,
1 kilomètre = 5 furlongs. 1.100 y.
1 mile 5 furlongs 2.600 m.
1 mile 3/4. . • - ; 2.800 —
1 mile 7 furlongs.' 3.000 —
miles 3.200 —
miles 1/4 3. 600 —
miles 1/2 4.000 —
miles 5 furlongs 4.200 —
miles 4.800 —
3 miles 1 furlong 5. 000 —
3 miles 3/4 6 000 —
1/2 mile ou 4 furlongs. . . 800 m.
5 furlongs 1.000 —
3/4 mile ou 6 furlongs. . . . 1.200 —
7 furlongs 1.400 —
7 furlongs 1/2 1.500 —
1 mile 1.600 —
1 mile 1 furlong 1.800 —
1 mile 1/4 2.000 —
1 mile 2 furlongs 1/2. ... 2.100 —
1 mile 3 furlongs 2.200 —
1 mile 1/2 2.400 —
1) Les courses de ce genre sont fort attaquées actuellement et, pour notre part, nous en verrions sans peine la disparition. Si compétent et intègre que soit un handicapeur, il lui arrive souvent d'oublier un cheval. Un handicapeur peut tout peser, sauf la forme du cheval, ce jour-là, et la température, et l'état de la piste et... tout ce qu'il n'a pas vu et ne pouvait pas voir.
Sans supprimer tout à fait les handicaps, on pourrait tout au moins en limiter le nombre et la valeur, 10.000 francs au maximum, par exemple, et les sérier par catégories d'animaux. On pourrait, aussi, adopter la méthode belge, des handicaps montants ou descendants ; dans les premiers, plus favorables aux chevaux médiocres, on part d'un poids minimum, pour aller en les augmentant, tandis que, dans les seconds, plus favorables aux bons chevaux, on part au contraire d'un poids maximum pour aller en les diminuant.
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