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GUYANE

Si l’on en croit la tradition, la lèpre n’existait pas à la Guyane lors de sa découverte, et on ne connaît pas d’exemple de Peaux-Rouges ayant eu la maladie, qui aurait été importée vers la seconde moitié du xvne siècle, lorsque les bateaux négriers commencèrent à apporter dans le pays leurs cargaisons d’esclaves africains.

D’après les documents que l’on possède sur la lèpre à la Guyane, il est certain que l’on a dû s’occuper de cette maladie dès l’année 1777. Dans un vieux Code de la Guyane française, édité a Cayenne en 1826 , on trouve, en effet, une ordon-

nance du ier janvier 1 8 1 3 concernant la léproserie et faisant revivre en partie une autre ordonnance contre la lèpre datant du 9 janvier 1777. Il est dit à l’article premier de cette ordonnance de i 818 que l’ordonnance du 9 janvier sera mise en vigueur, sauf certains changements et modifications qu’il y a lieu d’y apporter.

Art. 2. Tous nègres ou mulâtres, libres ou esclaves, attaqués de ladrerie, vulgairement dite rrmal rouge», seront transportés, dans les délais fixés par la présente ordonnance, à l’ilot rrLa Mère» et ne pourront, sous aucun prétexte, revenir à terre de l’île de Cayenne et terre ferme de la Guyane.

Art. 5. Les blancs qui seront attaqués de ladite maladie et qui voudront repasser en France, seront tenus de le faire dans le cours de l’année, et, en attendant, de s’abstenir de toute communication avec les habitants, sous peine d’être arrêtés et transportés audit îlot ^-La Mère» , ce qui aura lieu nécessairement pour tous ceux qui déclareront ne pouvoir ou ne vouloir passer en Europe.

L’article 6 porte que tout habitant qui aura fait une fausse déclaration dans le nombre de ses esclaves atteints de ladrerie, sera condamné à une amende de 5oo francs, au profit de rétablissement des ladres, et pour chaque nègre, négresse, négrillon, négritte, mulâtre et mulâtresse qui n’aurait pas été déclaré.

Art. 7. La visite sera faite dans la ville et la banlieue de Cayenne par des médecins et chirurgiens du Roi, et, dans les quartiers, par une commission nommée à cet effet.

Art. 9. Il sera placé à l’anse la plus favorable au débarquement un poste chargé spécialement de veiller à ce que personne ne puisse communiquer ni aborder audit îlot «La Mère»

L’ordonnance ci-dessus fut suivie d’une foule d autres, qui témoignent des inquiétudes des pouvoirs publics au sujet de l’extension de la lèpre en Guyane. Le péril augmente, et l’Administration, ne se sentant pas suffisamment armée pour combattre victorieusement le mal, demande une réglementation prescrivant des mesures énergiques contre toute personne libre ou esclave atteinte de la lèpre.

Entre temps, les lépreux, dirigés primitivement sur l'ilot ffLa Mère», furent internés aux îles du Salut, situées à

a7 milles au Nord-Nord-Ouest.de Cayenne. En 1 833 , la léproserie des îles du Salut est transférée à l’Acarouany et placée sous la direction de la Sœur supérieure de l’ordre de Saint-Joseph-de-Cluny, et défense est faite aux habitants du bourg voisin de Mana d’avoir des communications avec la léproserie, et réciproquement. Quatre-vingts malades sont internés dès le début. En 18Ù0, la léproserie de l’Acarouany est enlevée à la direction des sœurs et placée sous le régime de la régie administrative; deux sœurs restent attachées à 1 établissement pour soigner les malades.

Un décret du 2Ù août i8ùo prescrit qu’une léproserie pour gens libres sera établie à l’ilot rr La Mère»; toutes les personnes libres, lépreuses, devaient y être internées. La léproserie de l’Acarouany subsiste et reçoit les noirs esclaves.

Après 18A8, l’esclavage ayant été aboli, il n’y avait plus de raison de conserver deux établissements similaires : la léproserie de l’ilot «La Mère» dut donc être abandonnée, et il ne subsista que celle de l’Acarouany, tant que la transportation n’eut pas de lépreux. D-ès qu’elle en eut, elle les isola sur une des lies du Salut, l’ile du Diable, jusqu’en 1895, époque à laquelle ils furent transportés dans une île du fleuve Maroni, Saint-Louis, où ils sont encore. Il a été question de les transférer à la léproserie de l’Acarouanv, mais les démarches faites en vue de cette solution n’ont pas encore abouti.

La léproserie en question a été établie sur les bords d’une petite rivière, l’Acarouany, affluent de la rive gauche de la Mana, qui se jette dans ce fleuve à 1 kilomètre en amont du bourg de Mana, fort village de 1,000 habitants, construit sur la rive gauche du fleuve du même nom, à 1 h kilomètres de son embouchure. L’établissement a été édifié sur un vaste plateau, élevé d’une vingtaine de mètres au-dessus de la rivière, dont la berge très escarpée ne peut être gravie que par des sentiers en lacets. Les bâtiments, situés au milieu des bois, sont disposés de telle sorte que le personnel sain est complètement séparé des malades et au vent de ceux-ci.

Les lépreux sont divisés en deux catégories : i° ceux d’origine européenne ou qui ont les habitudes de la vie euro-

péennè; 2° ce.ux d’origine créole, africaine ou asiatique; les sexes sont séparés.

L’eau ne fait point défaut, la léproserie étant située au bord de la rivière.

Le Dr Laure écrivait en 1 85q que la maladie se propageait en Guyane avec une telle rapidité qu’un dixième de la population en était atteint.

On estimait, en 1898, à 3oo environ le nombre des lépreux en Guyane, dont i5o rien que pour Cayenne et la banlieue; sur ce nombre, il n’y en avait, à cette époque, que 19 d’internés à l’Acarouany. De son côté, l’Administration pénitentiaire en comptait une trentaine, isolés sur l’îlot Saint- Louis.

Les Guyanais ne prennent pas de mesures assez rigoureuses contre les lépreux; aussi constate-t-on, chaque jour, des promiscuités surprenantes; on les fréquente, on les visite; parfois l’on mange et cohabite avec eux.

Nous tenons à signaler à cette place un fait qui s est passé à Saint-Laurent et qui a besoin d’être connu et vérifié, car il serait à rapprocher d’une croyance populaire qui a cours à Madagascar, du moins à Ivihibé, et qui est la suivante : «En se baignant, disent les Malgaches, au-dessous d’un endroit où se baignent habituellement des lépreux, on contracte la lèpre. »

Or, depuis que les relégués ont été dirigés sur la Guyane, les femmes de cette catégorie ont été internées à Saint-Laurentdu-Maroni. Placées sous la surveillance des sœurs, elles vont prendre des bains au fleuve deux lois par semaine. Pendant neuf années, jusqu’en 1897, aucun cas de lèpre ne s’est manifesté parmi elles; à cette époque, deux d’entre elles, deux Européennes, reconnues lépreuses, furent dirigées sui 1 Acarouany. En 189b, les lépreux de la transportation sont dirigés des îles du Salut sur l’îlot Saint-Louis, situé en amont de Saint-Laurent; ils prennent des bains quand bon leur semble, et, moins de deux ans après, on constate que deux femmes reléguées sont devenues lépreuses sans avoir eu, disait-on, de contact avec l’extérieur. Cette assertion doit être tenue pour douteuse; en effet, les évasions étant nombreuses parmi ces

deux catégories de personnel, il est plus que probable que la conlagion a été directe.

Le traitement employé à la léproserie est l’huile de chaulmoogra, administrée par la bouche et en injections hypodermiques.

Le dernier acte administratif relatif aux mesures à prendre dans la colonie de la Guyane à l’égard des personnes atteintes de lèpre est un décret du 11 mai 1891, qui prescrit l’isolement des malades, soit à la léproserie, soit à une certaine distance des centres habités, avec la faculté pour les gens atteints , qui ne voudraient pas s’y astreindre , de quitter la colonie ; mais, il laut le dire, ce décret n’a jamais été appliqué.

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