TAHITI
La lèpre est très fréquente à Tahiti; il y a quarante ans, on comptait déjà quatre Européens contamines, rien quau chef-lieu, Papeete.
Toutes les formes y sont également communes et il n’est pas rare de voir des enfants indigènes de 5 a 9 ans porteurs de la terrible maladie.
Les lépreux circulent librement , les Tahitiens n’éprouvant aucune répugnance à vivre avec eux.
Il est incontestable que la lèpre a fait de rapides progrès depuis une vingtaine d’années; aussi les autorités locales se sont-elles émues à différentes reprises de la recrudescence de la maladie. En 1891,00 nommait une commission chargée d’indiquer les mesures prophylactiques à prendre; un projet d’arrêté pour l’internement des lépreux fut élaboré; les ressources pécuniaires ayant fait défaut, il n’y fut pas donné suite.
En 1895, en présence des progrès croissants de la maladie, le service médical proposa d’isoler les lépreux de nos établissements à l’ile Masse du groupe des Marquises, mais ce projet ne fut pas adopté. Il régnait d’ailleurs un doute dans l’esprit de certains conseillers généraux au sujet de la contagiosité de la lèpre; quelques-uns la niaient complètement et citaient à l'appui de leur dire des cas ,de longue cohabitation entre conjoints, dont l’un était lépreux, sans que l'autre le soit devenu. Il n’est pas surprenant que, dans ces conditions, l’on n’ait pas voté les crédits nécessaires pour l’isolement de ces malades.
Aujourd’hui, la colonie effrayée des progrès toujours croissants de la lèpre, non seulement sur les indigènes, mais aussi sur les métis et les Européens, sollicite du Département de lui indiquer les mesures à prendre en vue d’enrayer le fléau.
HISTORIQUE SOMMAIRE DE l.\ LÈPRE
î LUS MARQUISES.
La lèpre prenait déjà une telle extension aux Marquises, il y a une trentaine d’années, que, dès 18-7/1, on s’occupa des moyens d’empêcher sa diffusion, en créant dans cet archipel, à Puamau, une léproserie, qui fut abandonnée au bout de quelques mois, sous prétexte qu’elle entraînait des dépenses trop élevées.
Les Marquisiens, lépreux ou non, ont, il faut bien le dire, loujours protesté contre l’internement; aussi est-ce avec joie qu'ils virent fermer la léproserie de Puamau; depuis celte époque, ils évitent autant que possible de se montrer aux médecins. La lèpre 11e les effraye pas, parce que c’est une maladie qui ne les fait mourir qu’à longue échéance. Les indigènes n’éprouvent aucune répugnance pour les lépreux, qui, aussi bien vus que les autres, trouvent femme très facilement. Ils n’hésitent pas à manger avec eux et à les laisser plonger dans le plat commun leurs mains mutilées et ulcérées.
Depuis 1882 jusqu’à ces dernières années, les lépreux des trois îles du groupe du Sud-Est des Marquises avaient été réunis par les soins de l’ Administration , dans des endroits isolés du reste de la population, avec laquelle ils 11e communiquaient que pour recevoir la nourriture que leur apportaient leurs parents. Leurs cases avaient été construites par les indigènes sous la surveillance des chefs de poste. QuanL aux lépreux des trois îles du groupe du Nord-Ouest, qui étaient très peu nombreux, ils n’ont jamais été isolés.
Depuis quelques années, l’Administration s’est relâchée dans ses mesures d’isolement; aussi les lépreux circulent-ils en loute liberté.
Ces léproseries partielles ont donné de bons résultats aux Marquises, parce que, contrairement à ce qui se passe en Nouvelle-Calédonie, les malades avaient etc internés dans d immenses vallées d'un abord dilïicile, mais qui leur permettaient cependant de subvenir à leurs principaux besoins. Ils jouissaient ainsi d’une liberté relative et étaient plus heureux que dans une léproserie.
La lèpre anesthésique est la plus commune aux Marquises, la tuberculeuse est loin cependant d’être rare; elle semble plus commune chez les Européens, qui commencent à être sérieusement atteints.
Nous ne sommes pas très bien renseignés sur le nombre des lépreux résidant dans nos Etablissements; un quinzième des habitants serait, dit-on, actuellement atteint de lèpre.
Conclusions.
L’exposé qui précède montre combien la question de la lèpre est complexe et fait prévoir les difficultés que l’on rencontrera quand il s’agira de prendre des mesures prophylactiques contre ce lléau qui devient chaque jour plus menaçant et qui ne paraît pas avoir suffisamment éveillé l’attention des administrations locales, parce que, à force de frôler le danger, on finit par s’y habituer et l’on n’y prend plus garde.
Dans l’état actuel de nos connaissances sur la lèpre, il n’y a qu’une seule barrière à opposer à sa diffusion, c’est l’isolement des malades dans des etablissements spéciaux, moyen qui a, toujours et de tout temps, donné d’excellents résultats, à la condition d’être rigoureusement appliqué. La première difficulté qui se présentera sera de mettre cette mesure en pratique, ce qui s est passé pour quelques-unes de nos possessions où , malgré les décrets et les arrêtés pris, l’on n’est arrivé à rien, nous donne la mesure du peu d’efficacité des règlements quand ils ne sont pas appliqués avec une extrême rigueur.
En tout cas, on ne saurait procéder d’une manière identique vis-à-vis des populations que nous administrons et qui different tant, quant aux mœurs, aux coutumes, aux croyances et aux préjugés, toutes choses dont il faudra tenir compte et qui exigeront par suite des mesures spéciales, selon que l’on aura affaire à telle ou telle race; c’est là une affaire de tact et de doigte qui ne pourra être résolue que sur place.
, fans cerlaines possessions, en Indô-Cbinc par exemple la tache sera plus facile que partout ailleurs, parce que, de temps immémorial, les Annamites ont compris la nécessité de relé-
M. Kermorgaîit, ,
guer leurs malades dans des léproseries ou dans des villages particuliers et qu’une certaine somme est pre'vue aux budgets provinciaux pour subvenir à leurs besoins. De plus, ils redoutent beaucoup la contagion; or les lépreux, nomades par tempérament, quittent facilement leurs villages pour se répandre sur les routes et dans les marchés, où ils rançonnent leurs congénères, menaçant les uns d’aller dans leurs villages s’ils leur refusent ce qu’ils désirent, et sachant se faire attribuer par les autres ce qu’ils convoitent sur les étaux des marchés en posant tout simplement leurs mains mutilées et suppurantes sur les denrées qu’ils ont choisies et que l’on s’empresse de leur abandonner. Il est à présumer qu’en présence de ces faits qui se passent journellemenl , les Annamites n’hésiteraient pas à consentir à de nouveaux sacrifices, en élevant le taux des subsides qu’ils accordent aux lépreux, s’ils étaient certains d’être à jamais débarrassés de ces véritables tyrans.
Il n’en sera malheureusement pas de même partout; aussi est-il urgent de ne pas se laisser arrêter par des difficultés prévues d’avance et de rechercher le moyen le plus pratique pour arriver à ce que les lépreux demeurent dans les points qui leur auront été assignes. Il faudra tout d abord leur défendre l’accès des villes et des marchés et les obliger à panser leurs plaies pour éviter qu ils ne sement partout le contage.
L’isolement, auquel il faut arriver pour faire œuvre utile, nécessitera de grosses dépenses, car il faudra subvenir a tous les besoins des lépreux et mettre à leur disposition de vastes terrains bien choisis où ils pourront se livrer à la culture pour tromper l’ennui et-améliorer leur alimentation. Ce qu il faut surtout éviter, c’est qu’ils se livrent à l’élevage de certains animaux qui sont ensuite vendus sur les marchés, au risque de contagionner ceux qui s’en rendent acquéreurs.
Le péril est grand pour l’avenir de nos colonies; aussi ne saurait-on se laisser arrêter par les dépenses à prévoir en refusant aux malheureux lépreux un certain conlort, en échange de leur liberté qu’ils devront sacrifier pour le bien général.
C’est dans nos possessions lointaines qu'il faut combattre la lèpre, si nous ne voulons pas nous réveiller un jour en face du même fléau dans la Métropole qui, faute de mesures prises dans les foyers d’origine, courrait le risque d’être contarpinée par les apports successifs d’outre-mer.