‹ Hitopadésa, ou, L'Instruction utileChapitre 44 sur 55 · Voyez la note, page · texte numérisé non relu

Voyez la note, page

Appendice. 247

tyas, grâce à ces stratagèmes, voyaient les richis, et les tuaient.

Alors il n'y eut plus sur la terre ni sacrifices, ni prières, ni rois, ni brahmanes, ni fêtes, ni cérémonies religieuses. La désolation et l'épouvante régnaient partout. On ne vendait et on n'achetait plus ; on ne rendait plus d'honneurs aux dieux; on ne faisait plus ni bonnes œuvres, ni mariages. Il n'y avait plus de culture, et on ne gardait plus de bétail. Villes et hermitages, tout était détruit; le sol, jonché d'ossements et de squelettes, offrait un spectacle horrible. Le monde avait un aspect effrayant, et était hideux à voir.

La lune et le soleil, les planètes, les étoiles, les constellations , et les habitants du ciel , tombèrent dans l'affliction en voyant cette œuvre de Sounda et d'Oupasounda.

Après avoir ainsi conquis toutes les régions du monde par leurs cruels exploits, les deux Daïtyas, n'ayant plus d'ennemis à combattre, entrèrent dans le Kouroukchétra.

Tous les dévarchis, les siddhas et les paramarchis tombèrent dans une profonde tristesse à la vue de ce grand désastre. Ces saints personnages, maîtres de leur colère, maîtres d'eux-mêmes, et maîtres de leurs sens , allèrent alors vers la demeure du grandpère des mondes, par compassion pour l'univers. Ils virent Brahmâ assis avec les dieux, et entouré de siddhas et de brahmarchis. Il y avait là le dieu Ma-

248 Appendice.

hâdéva, Agni et Vâyou, Tchandra et Aditya, Sakra, les paramaïchthyas, les richis, les vaïkhânasas, les bâlakhilyas, les vânaprasthas, les raarîtchipas, les adjas, les avimoûdhas, les tedjogarbhas et les tapaswins. Tous les richis s'avancèrent vers Brahmâ, et, après s'être approchés de lui, tous les pauvres maharchis lui racontèrent tous les exploits de Sounda et d'Oupasounda. Ils lui dirent en détail comment les deux Daïtyas avaient fait, ce qu'ils avaient fait, et la marche qu'ils avaient suivie. Ensuite, toutes les troupes de dieux et les paramarchis adressèrent la même plainte au grand-père des mondes.

Brahmâ, après avoir entendu les plaintes de tous, réfléchit pendant quelques instants, pour savoir ce qu'il devait faire, et, voulant faire périr les deux asouras, il fît appeler Viswakarman. Dès qu'il vit Viswakarman, Brahmâ, le grand ascète, lui dit : Créez une femme belle, et digne d'être désirée.

Viswakarman s'inclina devant le grand-père des mondes, et exécuta son ordre. Après avoir long-temps médité, il créa une belle femme. Tout ce qu'il y avait de beau dans les trois mondes, parmi les êtres immobiles et ceux qui ont la faculté de se mouvoir, cet artiste habile le réunit dans son œuvre. Il fit entrer des millions de pierres précieuses dans le corps de cette femme; il la composa d'un assemblage de pierres précieuses , et lui donna une forme divine. Cette créature, faite avec le plus grand soin par Viswakarman, n'avait pas son égale en beauté parmi les femmes des trois mondes. Il n'y avait pas en elle un seul atome sur lequel la vue des habitants du ciel ne restât attachée, tant elle était belle I Cette

Appendice. 249

femme, dont le corps était pareil à celui de Sri, et dont les formes étaient si belles, ravit les yeux et les cœurs de tous les êtres. Comme on l'avait faite en assemblant des parcelles de pierres précieuses, le grand-père des mondes lui donna le nom de Tilottamà ^

Tilottamâ s'inclina devant Brahmâ, les mains jointes sur son front, et lui dit : Maître des créatures, qu'ai-je à faire, et pourquoi ai-je été créée aujourd'hui ?

— Ma bonne Tilottamâ, dit le grand-père des mondes, va, et, par ta beauté digne d'être désirée, séduis les deux asouras Sounda et Oupasounda ; fais en sorte qu'à ta vue, et à cause de ta beauté, ils aient querelle l'un avec l'autre.

— Oui, répondit Tilottamâ. Et, après avoir fait cette promesse, et s'être inclinée devant Brahmâ, elle fit le tour de l'assemblée des dieux en les saluant. Le bienheureux Maheswara était assis au midi, la face tournée vers l'orient; les dieux étaient tournés vers le nord, et les richis,de tous les côtés. Pendant que Tilottamâ faisait le tour de l'assemblée, Indra et le bienheureux Sthânou tinrent ferme contre elle. Lorsqu'elle passa auprès de Maheswara, qui avait un désir ardent de la voir, il vint à ce dieu, du côté du midi, un autre visage avec des yeux aussi beaux que le lotus. Dès qu'elle tourna derrière lui, il lui vint un visage du côté de l'ouest, et, pendant qu'elle passait vers le nord, il lui vint un visage au nord. Le grand Indra lui-même eut par derrière,

- 1. Cesl-'a-àire composée de belles particvles.

25o Appendice.

sur les côtés, par devant, partout en un mot, mille grands yeux bordés de rouge. C'est ainsi que Mahâdéva devint autrefois Sthânou à quatre faces, et que Balasoûdana devint le dieu aux mille yeux. Il vint aussi des visages à tous les habitants du ciel et à tous les maharchis, partout où passait Tilottamâ. Les yeux de toutes ces divinités magnanimes, excepté le dieu Brahmâ, s'arrêtèrent plus d'une fois sur le corps de cette femme, et, quand elle s'en alla, tous les dieux et les paramarchis pensèrent que l'affaire était faite, grâce à sa beauté.

Lorsque Tilottamâ fut partie, le créateur des mondes congédia tous les dieux et les troupes de richis.

Après avoir conquis la terre, et pacifié les trois mondes, les deux Daïtyas, n'ayant plus d'ennemis à combattre , et délivrés de toute inquiétude , furent satisfaits. Possesseurs de tous les joyaux des dieux, des gandharvas, des yakchas, des nâgas, des rois et des rakchas, ils étaient au comble de la joie. Comme il n'y avait plus ici-bas personne qui pût leur résister, ils n'avaient plus rien à faire , et ils se livraient au plaisir comme deux immortels. Ils avaient des femmes, des fleurs, des parfums, des mets délicats, toutes sortes de breuvages délicieux, et menaient joyeuse vie. Ils se promenaient comme deux immortels dans le jardin de leur palais, dans les montagnes, dans les forêts, et partout où ils voulaient.

Ils allèrent un jour en partie de plaisir sur un

Appendice. 25i

plateau du Vindhya, au pied d'un rocher uni, au milieu des arbres dont les branches étaient fleuries à leurs extrémités. Ils s'assirent tout joyeux, avec des femmes, sur des sièges excellents, magnifiques, et agréables, que Ton avait apportés en ce lieu ; puis des femmes vinrent vers eux en jouant des instruments de musique et en exécutant des danses, et s'avancèrent en chantant leurs louanges.

Tilottamâ, parée d'une manière séduisante , et vêtue de rouge, cueillait des fleurs non loin de là, dans la forêt. Tout en cueillant les karnikâras nés sur les bords de la rivière, elle vint doucement vers l'endroit où les deux asouras étaient assis. Les deux frères, qui avaient bu un excellent breuvage, et avaient le bord des yeux rougi par l'ivresse, furent troublés en voyant cette belle femme. Ils se levèrent tous les deux, et, quittant leurs sièges, ils allèrent auprès d'elle. Ils étaient tous les deux ivres d'amour, et désiraient cette femme. Sounda prit la belle Tilottamâ par la main droite, et Oupasounda la prit par la main gauche. Fiers de la grâce qu'ils avaient obtenue, enivrés de leur puissance, de leur force et de leurs richesses, ivres de boissons spiritueuses, les deux asouras, en proie à ces différentes sortes d'Ivresse, et possédés par la passion et le désir, s'interpellèrent l'un l'autre en fronçant le sourcil. C'est ma femme, dit Sounda, et tu dois la respecter comme un précepteur spirituel. — Ta femme est mon épouse, répliqua Oupasounda. — Elle n'est pas à toi ! — Elle m'appartient ! Alors la colère les saisit. La beauté de Tilottamâ les rendit fous, et, n'ayant plus d'affection ni d'amitié l'un pour l'autre, ils prirent tous deux

252 Appendice.

leurs massues redoutables, pour se disputer cette femme. Troublés par le désir de la posséder, les deux frères, après avoir saisi leurs massues terribles, se frappèrent l'un l'autre en criant : C'est moi le premier ! c'est moi le premier ! Les deux redoutables asouras, frappés de coups de massue, tombèrent tout sanglants sur le sol : on eîit dit deux soleils tombés du ciel. Alors les femmes s'enfuirent, et tous les Daïtyas, tremblants de crainte et de douleur, allèrent dans le Pâtâla,

Brahmâ, ce dieu dont l'esprit est pur, vint ensuite avec les dieux et les maharchis, pour rendre honneur à Tilottamâ. Le bienheureux grand-père de toutes choses accorda une grâce à cette femme, et elle choisit les mondes lumineux et éclatants. Alors le dieu, satisfait, lui dit : Femme séduisante, tu parcourras les mondes que parcourt le soleil, et, à cause de ton éclat, personne ne pourra bien te voir.

Après avoir accordé cette grâce à Tilottamâ, Brahmâ, le dieu souverain, donna les trois mondes à Indra, et alla dans le Brahmaloka.

Page 192.

Le Brahmane et les Voleurs.

Ce conte est tiré du Pantchatanlra (liv. m, 4)« Voyez aussi :

Kalila and Dimna, chap. viii, p. 233.

Anwâr-i Souhaili, chap. iv, p. 33i.

Page 1