CHAPITRE VIII
Combat de Lambach.
L'archiduc Charles prend le commandement en chef de l'armée autrichienne. — Son premier projet consiste à agir sur les communications de Moreau. — Augereau n'étant pas battu, il faut renoncer à cette manœuvre. — Etat matériel et moral de l'armée autrichienne. — L'archiduc Charles décide de se replier vers Vienne. — Inquiétudes de l'Empereur au sujet de l'armée autrichienne d'Italie. — Instructions à l'archiduc Charles. — Ordres de Moreau pour le 28 frimaire (19 décembre). — Mouvement concentrique sur Wels. — La division Richepance à Lambach. — Opérations des autres fractions de l'armée.
L'archiduc Charles avait rejoint Tarmée autrichienne le 17 décembre à Schwanenstadt ; le 19, il en prit le commandement en chef *.
Avant son arrivée, il avait conçu un audacieux projet. Il connaissait la situation des feld-miréchaux-lieutenants Klenau et Simbschen à Ratisbonne et à Nuremberg, et celle du feld-maréchal lieutenant Hiller dans le Tyrol. On disposait encore de la légion de Bohêm3, de la landwehr autrichienne, de l'insurrection hongroise. Pourquoi Klenau et Hiller ne se porteraient-ils pas en avant dans la dirCv^tion de Munich, où ils effectueraient leur jonction et où ils se
1. Ordre général dd l'armie, Steinirkirclun, 19 di^iinlirvî (K. K. Archiv, XU, 371). — En quittant la Bohême, l'arcliiduc Charles en avait laiss3 le commandement au feidzeugmeister Sztaray. Il lui écrivit le 18 décembre, de Lambach, pour le mettre au courant de la situation et lui prescrire les mesures nécessaires pour protéger la Bohême. Sztaray divait concantrer tous les bataillons disponibles entre Strakonitz, Budweis et Wittingau. L'archiduc Charles se proposait de lui enToyer deux régiments de cavalerie par Linz [L'archiduc Charles au feidzeugmeister Sztaray, Lambach, 18 décembre (K. K. Archiv,. XII, 358]. — D'après des Notices hiUoriqiie-i sur les opérations de l'armée autrichienne pendant la campagne d'hiver de 1800, on pourrait expliquer de la manière suivante que Tarchiduc, arrivé le 17, n'ait pris le commandement en chef que le 19 décembre : « Voulant vérifier par lui-mêm3 l'état dans lequel l'armée se trouvait, il parcourut les rangs, en costume bourgeois ; il vit combien elle était découragée, et se rendit à Kremsmûnster, indécis s'il en prendrait le commandement « [Carrion-Nisas, loc. cit., Pièces justiûcatives, p. 365 (le passage précité est souligné dans le texte)]. Ce récit est suspect.
trouveraient, forts de 18.000 hommes, sur les derrières de l'armée française? Cette manœuvre ne pouvait manquer, pensait l'archiduc, de mettre un terme aux progrès de Moreau. Toutefois, la condition préalable était qu'Augereau fût battu. Or tel n'était pas le cas, et la combinaison s'effondra. Il ne restait donc plus qu'à se replier vers la capitale*. L'archiduc avait d'ailleurs trouvé la situation matérielle et morale de l'armée baaucoup plus mauvaise qu'il ne s'y était attendu * et, en admattant même qu'Augereau eût subi un échec, Moreau serait peut-être arrivé à Vienne avant que les conséquences de la manœuvre conçue par l'archiduc eussent pu se faire santir.
« Depuis la reprise des hostilités, mandait-il à l'Empereur, l'armée a été si éprouvée par les défaites qu'elle a subies, que l'effectif de l'infanterie est tombé à 26.0^)0 hommes. Les troupes se sont usées dans des marches continuelles ; elles sont exténuées par suite du manque de vivres et d'effets, et complètement découragées. Leurs forces morales, comme leurs forces physiques, sont si épuisées, qu'avec une armée qui se trouverait dans des dispositions aussi déplorables, on ne pourrait absolument rien entreprendre, quand même elle serait égale et même supérieure en nombre à l'ennemi.
» Comme nos échecs ont entraîné une immense disproportion de forces à notre désavantage, une entreprise, quelle qu'elle soit, engagerait de très graves responsabilités envers Votre Majesté.
)) La confiance des hommes dans leurs supérieurs et dans leurs propres forces physiques est complètement perdue; la première, à la suite de dispositions inopportunes qui leur ont porté les plus grands coups ; la seconde, parce que depuis l'ouverture de la campagne nos soldats ont toujours
1. CEstreichische militàrische Zeitschrift, 1836, t. IV, p. 221.
été battus sans avoir jamais remporté aucun succès sur Tadversaire ; ils ont été éprouvés par tant de malheurs que maintenant ils jugent inutile de combattre et considèrent l'ennemi comme invincible. Les fatigues de toutes sortes qu'ils doivent endurer à cette époque de Tannée, alors que depuis si longtemps ils n'ont rien vu tourner à leur avantage, les ont amenés à un tel degré d'hébétement, d'indifférence et d'abattement, qu'ils ne demandent plus qu'une chose, le repos, et qu'ils cherchent à se le procurer de n'importe quelle façon. Aussi beaucoup d'entre eux se sont laissé prendre ; beaucoup ont disparu de leur régiment et rôdent autour de lui; beaucoup brisent volontairement leur fusil pour se rendre indisponibles ; d'autres le jettent. Bref la troupe n'attend même plus l'ennemi : il n'y a plus moyen de la faire tenir.
» L'armée se trouve dans un état qui dépasse en misère tout ce qu'on peut imaginer et qui confine à la débandade et au désespoir; le désordre, l'indiscipline, l'insubordination régnent déjà au plus haut degré ; il s'ensuit des excès de toutes sortes, dont souffrent les populations. Dans l'état actuel des choses, il n'y a d'autre remède que de s'employer de toutes ses forces à insuffler à la troupe un autre esprit, d'autres dispositions morales, et chercher à conduire la retraite de façon à éviter — ce qui a eu lieu chaque jour jusqu'à présent — que les troupes ne soient exposées à des combats inutiles comme ceux de ces derniers temps, où tant d'hommes ont été sacrifiés sans nécessité.
» Je me retirerai aussi lentement et aussi prudemment que possible vers Vienne en repassant l'Enns... Je supplie Votre Majesté de faire donner par le Conseil aulique des ordres pour que des vivres soient préparés pour les troupes dans cette direction de marche. Il faut d'autant plus s'en préoccuper que dès maintenant les communications avec la Bohême par Linz sont interrompues ; on ne peut donc pas compter sur des secours en vivres de ce côté... ».
L'archiduc Charles terminait sa lettre en demandant à l'Empereur un entretien qu'exigeaient impérieusement les circonstances et l'état lamentable de l'armée qu'il voulait voir renforcée et pourvue de ce qui lui était nécessaire. Il offrait même d'aller à Vienne pour quelques heures *.
Une des premières mesures de l'archiduc Charles fut d'éloigner de l'armée le général von Lauer, qui d'ailleurs fut définitivement mis à la retraite le 4 mars 1801 ^.
L'Empereur était très préoccupé non seulement des progrès rapides de Moreau, mais encore de la situation de l'armée autrichienne d'Italie, dont les derrières pouvaient être découverts, en raison de la direction de retraite qu'avait adoptée l'archiduc Jean. L'Empereur pensait que le mouvement rétrograde eût dû s'effectuer, à partir de Salzburg, vers le Tyrol plutôt que vers la Traun. « Maintenant, écrivait-il, les communications avec le Tyrol sont coupées, et qui sait quelle retraite Hiller sera forcé de faire? Si, par suite de cette retraite, les derrières du corps Vukassovich étaient menacés, l'ennemi, qui jusqu'à présent est demeuré inactif en Italie..., pourrait bien tout à coup marcher vers le Tyrol, et, après avoir dispersé le corps Vukassovich, forcer l'armée d'Italie à se replier.
)) Nous pouvons peut-être compter sur des avantages en Italie; en tout cas, une retraite dans les circonstances actuelles aurait les suites les plus inquiétantes pour ma monarchie. Aussi tu chargeras Hiller, s'il ne peut se retirer vers la Carinthie et rester ainsi en liaison avec l'armée d'Italie, de se replier sur le corps de Vukassovich ; il couvrira ainsi les derrières de
1. L'archiduc Charles à l'Empereur, Steinerkirchen, 19 décembre [K. K. Archiv, Xn, S67 (Hùfïer, loc. cit., t. H, p. 490-492)]. Le tableau tracé par Tarchiduc n'était pas exagéré : « On n'a jamais vu une déroute comme celle de l'armée autrichienne depuis l'affaire du 3 à Hohenlinden, écrivait Condé... Il est impossible de se faire une idée du désordre, de la confusion, du découragement, de l'effroi qui ont régné dans cette armée... » [Condé à Louis XVHI, Kapfenberg, 6 janvier 1801 (Boulay delà Meurthe, Correspondance du duc d'Enghien, t. I, p. 11)].