A MON AMI LE DOCTEUR EDMOND LANDOLT
Bâle, 1896-1907.
THE J. PAUL GETTY MUSEUM LIBRARV
Hans Holbein, surnommé le Jeune pour le distinguer de son père qui portait le môme prénom, naquit dans les toutes dernières années du xv" siècle, en 1497. Sa famille habitait alors Augsbourg ; et, dans cette ville opulente, où les banquiers trônaient en rois, oii d'anciens tisserands se faisaient plus que princes par leurs richesses accumulées, dans cette cité du négoce, qui voyait ses marchands armer des escadres pour l'Amérique et ses marchandes épouser des électeurs palatins, des ducs de Bavière et des archiducs d'Autriche, au milieu de l'or et des comptoirs regorgeants, cette famille des Holbein fut la nichée d'artisans pauvres, excellents dans un métier d'art, mais si peu admis au banquet d'opulence qu'ils abandonnèrent bientôt Augsbourg, et passèrent en Suisse.
Le père de Holbein l'Ancien, le tanneur Michel, s'était pourtant haussé jusqu'à la bourgeoisie, en 1448. Il avait pu faire étudier son fils, peut-être à Colmar, sous Schongauer. Mais le peintre n'augmentait pas le bien-être familial : le premier texte qui mentionne son nom, c'est un
rôle do contributions, en 1494. Et depuis, malgré qu'il accumule tableaux sur tableaux, dans Aug-sbourg- et dans les églises et les moutiers de l'Allemagne méridionale, ses affaires ne vont pas bien ; pour des dettes infimes, les poursuites s'accumulent contre lui, son frère Sigismond le cite en justice. Enfin, peu de temps après qu'il a créé son œuvre maîtresse, le retable de Saint-Sébastien, il est contraint de fuir Augsbourg, en 1517, et de mener la vie errante et misérable qu'il traînera durant sept à huit années (1).
Lorsque Holbein l'Ancien abandonne si tristement sa patrie, déjà ses deux fils, Ambroise et Hans, l'ont devancé. Il leur a donné pour viatique l'exemple d'un art original, profondément personnel, l'amour de la vérité simple, les secrets d'un métier si parfait que l'on confondra ses ouvrages, ainsi que son nom, avec ceux du fils le plus illustre. Dans un temps et dans un pays où le portrait n'est point en honneur, Holbein l'Ancien remplit ses toiles religieuses de figures vivantes, réelles. Et lorsqu'il déserte la ville où il a connu la misère, il laisse son image et celle de ses deux enfants dans un Baptême de saint Paul que conserve présentement le Musée d' Augsbourg. Le bon petit visage rond, si sérieux et si paisible, où s'écarquillent de grands yeux attentifs, c'est le second fils, c'est notre Hans Holbein, à ses cinq ans, ou environ (2). '
(1) . His-Heusler, dans Allgemeine deutsche Biographie, Leipzig, 1880, t. XII, p. 712-72S. — Mûntz, dans Gazette des Beaux-Arts, 1879, t. XIX, 2e partie, p. 94.
(2) Knackfuss, Hans Holbein der Jiingere, Leipzig, 1896, in-8o, p. 2. — V. Hans Holbein des Alteren Feder und Silberstift Zeichmmgen, mit einer
Un attachement sincère unissait le vieux Holbein et ses deux fils; celui qui portait le prénom paternel, et qui devait mettre si haut la gloire de la race, fut peut-être le pre'féré; c'est lui que le père agenouillait pieusement, dans son plus beau retable, comme pour le mettre sous la protection des saints, au seuil de cette existence précaire dont il savait tous les périls (1).
En 1511, lorsque le départ et la séparation s'annonçaient, Holbein le Vieux dessina ses deux fils, adolescents alors ; Hans Holbein le Jeune a quatorze ans, sur cette page que conserve, avec tant d'esquisses merveilleuses de la même main, le Cabinet des estampes à Berhn. Cette feuille d'album montre encore le bon gros visage pensif, aux yeux fixes. Ces larges yeux du jeune Holbein, c'est le miroir miraculeux où la Renaissance va se refléter tout entière, avec sa vérité puissante, ses pompes et ses naïvetés.
La Renaissance, ivre des formes antiques et des pensers nouveaux, bouillonnante d'ardeur classique et d'espérance réformatrice, c'est elle qui entraîne les Holbein vers Bâle, c'est grâce aux travaux qu'elle inspire, c'est par les œuvres qu'elle crée, ou veut embellir, que les deux fils du peintre augsbourgeois vont trouver du travail, et la renommée, qui pour le plus jeune croîtra bientôt jusqu'à la gloire.
Bâle, à cette aurore du xvi' siècle, oii la vie ruisselle et
Einleitung von D\ Ed. His, Nûrnberg, in-fol. — Hans oder Sigmund Holbein, von Daniel Burckliardt, dans Jahrb. der preuss. Kunstsamml., XIII, m, 137 et suiv.
(1) Achilles Burckhardt, Hans Holbein, Bâle, 1885, in-4", p. 3-4,
rayonne ainsi que les tourbillons du Rhin, est une des cités qui comptent dans l'Europe laborieuse et pensante. Hier encore ville libre, jusqu'à la première année du xvf siècle, elle a son Université, fondée en 1459 par le Pape Pie II (1). Son entrée dans la confédération helvétique lui assure une paix que ses richesses et sa situation privilégiée, si tentantes pour des voisins puissants, menaçaient jadis sans relâche. Et dans cette ville oii labeur et noblesse sont synonymes, l'imprimerie, arme nouvelle des classes sociales qui vont prédominer désormais, prend une importance et un rôle de premier ordre (2). Dans un temps qui ne conçoit rien sans ornements et sans beauté, les livres nouveaux réclament une parure d'encadrements, lettres ornées, images qui éclaireront le texte. Hans Holbein, formé par l'école précise et puissante d'Augsbourg, se place dès le premier jour parmi les maîtres que recherchent les grands éditeurs bâlois, tels que Jean Froben, le copain d'Erasme, un ami de la première heure arrivé de Franconie comme Holbein de Souabe, et accueillant aux nouveaux venus dans cette ville un peu fermée.
Ce sont les travaux d'artisan qui font tout de suite connaître Holbein : dessins pour les libraires, esquisses pour des vitraux peints, enseignes qui doivent achalander une
(1) The Universities of Ewope in the middle âge. by Hasting Rashdall, Oxford, 1895, in-S», t. II, partie I, p. 269-270, et Commentarius rerum in orbe gestarum, etc., per F. Laurentium Surium, Golonioa, 1586, in-12, p. 21.
(2) La République des Suisses, etc., descrite en latin par J. Simler et nouvellement mise en français, Paris, 1579, in-12, p. 178-181. — P. Ochs, Gesch. der Sladt u. Landscliajt Basel, IV, 757, éd. de 1786-1821.
HANS HOLBEIN. 11 école primaire. Dès lors, il n'y a plus qu'un seul Holbein; le vieux père mourra, sans doute au monastère d'Altenheira en 1524, sans avoir peut-être revu ses fils; Ambroise Holbein, le frère, disparaît dès 1518. Le vrai Holbein, qui comptera pour l'avenir, est seul dans la pleine lumière.
Le plus ancien ouvrage d'Holbein que garde le Musée de Bâle, c'est un tableau religieux, daté 1514. Petite Madone d'un goût naïf et gothique, une gentille paysanne qu'on affubla d'une couronne et qui tient l'horrible poupon, commun à tous les peintres de tous les pays, avec un geste familier et plébéien. L'encadrement de petits anges, dans le goût de l'époque et du pays, est lourd et sans grâce. Découvert aux environs de Constance, dans le village de Rickenbach, ce petit tableau fut peut-être le prix d'une étape, durant la route qui mena l'artiste d'Augsbourg à Bâle. Holbein, sans argent, conserva longtemps l'habitude de paiements semblables : une légende bâloise ne veut-elle pas qu'il ait décoré l'auberge bâloise de la Fleur, Zur Blume, au Fischmarkt? Il y avait fait une ardoise assez chargée, l'hôte grognait, et quand le peintre lui eut fait accepter à contre-cœur cette manière de payer, les murailles de la taverne se couvrirent de fresques ; puis, un jour, elles paraissaient trop enfumées, salies, indignes d'une maison respectable; et le patron fit nettoyer les peintures laissées par Holbein, comme il eût fait pour celles d'un vitrier quelconque. Elles disparurent, et l'honneur de l'auberge demeura sauf. On raconte encore, entre gens de Bâle, que l'hôte delà Fleur traitait Hans Holbein comme un vulgaire
peintre en bâtiments. C'était, entre le patron pressé de voir s'achever le travail^ et le peintre désireux de flâner et de se goberg^er, une lutte perpétuelle. Le brave hôtelier montait la garde et surveillait l'échafaudage; lorsqu'il ne voyait pas Holbein assis devant le mur, il menaçait de couper les vivres et d'arrêter la pompe à bière oii se désaltérait le peintre. Que fit Holbein? comme le patron ne pouvait voir le corps de l'artiste, caché par les planches de l'échafaud, mais seulement les jambes qui pendaient hors de l'appareil, Holbein figura, dans une perspective parfaite, une belle paire de jambes, légèrement pendantes, avec les pieds entrecroisés, des jambes d'ouvrier fidèle, consciencieux, tout au travail; puis, il allait se promener, ripailler, dormir. Le patron, qui sans doute y voyait fotr mal, constatait la présence de ces jambes si rassurantes ; il s'en allait content, et l'artiste était libre de criailleries et de surveillance.
Cette origine d'artisan, ces contes populaires conviennent au talent d'Holbein. Et ce fond de bon ouvrier capable do peindre un autel de campagne ou une façade, aussi bien que le portrait d'un é^^Aaue ou d'un seigneur, explique mieux le caractère lie.
À Bâle, cependai . de suite, il se trouva des
amateurs intelligents pour le comprendre et l'accueillir. Le peintre Hans Herbster, un Strasbourgeois, le prit pour compagnon; Holbein put faire amitié, chez lui, avec son jeune fils, l'enfant qui deviendra Jean Oporin, fameux dans l'art des livres; et l'Orion à tète de Kobold, dessiné par
(Musée de Bàle.)
HANS HOLBEIN. 15 Holbein, sera, sur les éditions d'Oporin, rival du caducée qui timbre les impressions des Froben.
Holbein, à cet âge de dix-sept ans, devait être assez pareil à ce jeune homme en habit d'ouvrier, que son père dessinait, avec l'inscription allègre : « Aile Zeyt lustiger Gesell, toujours joyeux compagnon ».
Aussi, dans l'œuvre copieuse qu'accumule ce jeune drille, les images de sainteté, pour abondantes qu'elles soient, et curieuses, et fouillées, ne sont point la partie supérieure. Holbein n'a point le sentiment mystique, si sensible même au milieu de détails vulgaires chez un Lucas de Leyde; il a moins encore la profondeur mystérieuse, l'opulent génie d'Albert Dtirer, ou la gravité des vieux maîtres de la Franconie et de l'Alsace (1). Il travaille avec probité, charge tant qu'il peut ses images rehgieuses, orne, accumule, sur un fond de naïveté vivante qu'il n'arrive point à masquer par les surcharges à la mode. Mais, comme ses ornements de livres, comme ses dessins purement décoratifs, ces travaux rehgieux l'auraient laissé au second plan, parmi les petits maîtres. Son domaine est plus près : il n'a qu'à peindre la vie même, à faire le portrait.
Dès les premiers temps du séjour à Bâle, en 1516, il peint l'effigie de Hans Herbster, et celle de l'orfèvre Georges Schweizer, un Augsbourgeois qu'il a retrouvé. Il se fait bientôt un ami puissant et à toute épreuve : c'est Boniface Amerbach, — encore un imprimeur, — dont la riche col-
(1)V. A. Rosenberg, Die Maler der. d. Renaissance, u. s. w ap. Dohmé's Kunst il KUnsller, n° 8.
lection forme un fond capital au Musée Bâlois. Tôtes de saints qui sont des portraits, ou scènes de la vie du Christ, voilà ce qui entre d'abord au cabinet de Tamateur fervent. Et ces visages, et ces petits drames, sont pleins d'une sévérité simple, rude et fruste parfois, les saints rencontrés dans la rue, pris sur le vif, les bourreaux du Christ attrapés sur le, port, dans les ruelles aux bouges sordides, en pleine querelle, ivres et brutes.
Mais déjà Holbein s'est assuré dans la vocation définitive. Ce portrait de jeune homme, un anonyme à l'œil lointain, à la bouche candide, aux longs cheveux bien disposés sous un béret pourpre, au col ferme largement posé sur l'écarlate d'un surtout et d'un justaucorps quelisère une fine dentelle (1), c'est l'art tout entier du maître': il n'y manque même pas le fond bleu clair couleur de ciel lavé, qu'il aimera toujours, qu'il met au portrait d'Amerbach, quatre ans plus tard, et donne comme repoussoir à la jolie tete de femme que conserve le Mauritshuis à La Haye.
Dès lors, toutes les qualités que Fromentin reconnaîtra dans la peinture hollandaise se trouvent là. Et, s'il est vrai d'écrire : « C'est la peinture de la foule, du citoyen, de l'homme de travail,' du parvenu (?) et du premier venu, entièrement faite par lui, faite de lui (2) », Holbein fut vraiment un Hollandais avant la lettre.
11 aime la bouffonnerie. Et l'un des tableaux qu'il a composés dans ce style, fait pour Hans Bar, lequel mourut
(1) Au Musée de Darmsladf.
(2) Maîtres d'autrefois, p, 17o, Paris, 1882, in-12.
HANS HOLBEIN. 19 en hrave à Marignan, sert à prouver que Hans Holbein habitait Bàle durant la première moitié del'année 1S15.
Ce Hans Bar devait être un bon compagnon, un de ces bourgeois copieux qui aimaient les farces en peinture comme en action; Holbein lui fit l'image d'un marchand surpris par le sommeil, et dont une troupe effronte'e de singes vient piller la pacotille. Autour de ce sujet central, des scènes famihères, chasses, danses, troupes de filles en goguette. Et aussi quelques trompe-l'œil, des besicles posées sur la table, une ccritoire, des papiers.
Mais mieux que la bouffonnerie, l'existence quotidienne inspirera Holbein. Il faut pourtant s'arrêter encore, dans l'ordre des œuvres plaisantes, à cet Éloge de la Folie, qui est si célèbre. Ce pamphlet avait été composé depuis sept ans (1508) par l'humaniste Erasme, pour ce chancelier d'Angleterre Thomas Morus, que Holbein peindra bientôt. Le titre était un jeu de mots : « Pallas, disait Erasme dans sa dédicace à Morus, me fît remarquer que les Grecs ayant nommé la fohe i/orm, ce terme, Fohe, approche autant en grec de votre nom de famille, que vous êtes éloigné de sa signification ; car vous êtes connu partout pour un des plus sages hommes du siècle (1). » C'était un petit livre à l'imitation de ce Lucien que Morus se plaisait à traduire avec Erasme; assez nouveaux alors, et si platement imités depuis, ces livrets faisaient merveille pour la propagande rationaliste. Le tiède Erasme, homme de cabinet, finaud et tem-
(1) L'Éloge de la Folie, traduit par M. Gucudoville, Amstcjdaji:, 1731, in 12.
péré, qui aimait ses aises et craignait la lutte, préparait par ses œuvres froides, trempées aux marais bataves, l'opinion publique oii passait le premier vent de la Réforme ; avec quelques autres esprits moyens, c'était comme les petites nuées annonciatrices d'un orage qui s'accumulait lentement : le tourbillon et le tonnerre allaient venir avec Luther.
Hans Holbein, fils de cet Augsbourg oii la Réforme baptisa sa secte principale, devait se plaire à VE?icomium Moriœ. F'roben venait d'en éditer (1514) une édition vulgaire. Le maître d'école lucernois Oswald Millier, le bon ami du peintre, lui en expliquait le latin compassé. Hans Holbein prit un des bouquins, chez Froben, et couvrit les marges de quatre-vingt-trois dessins ; on croit y reconnaître Erasme devant son pupitre, et le plaisant Erasme prétendait aussi retrouver Holbein dans le joyeux gaillard qui goinfre et ribote, le ventre à table, humant le piot avec lequel il arrose une friture de truites bâloises (1).
L'âme prosaïque d'Erasme devait comprendre l'esprit prosaïque de Holbein. Tous deux, le peintre avec son génie et l'auteur avec son talent, servaient maintenant la même cause : le bon sens. Tous deux aimaient la vérité sans apprêt, tous deux détestaient ce que la façade somptueuse et vermoulue du catholicisme contemporain cachait de hontes et d'horreurs. Et ni l'un ni l'autre n'aimaient l'excès oii la Réforme se portera bientôt ; pour comprendre combien Erasme est un précurseur modéré, c'est assez de
(1) Édilion citée, p. 244 et 248.
Cliché llotliiiger.
(Musée de Bàle.)
lui comparer, sur le même sujet qu'ils traitent tous trois, un Rabelais et un Calvin (1).
« Je me flatte, disait Erasme, qu'il y a de la littérature et du sel dans le badinage que je vous pre'sente. » Trop de littérature, certes, et un sel qui nous semble bien éventé. Les images que Holbein mit aux marges du texte sont massives, même dans l'original que conserve le musée de Bâle ; d'un réalisme quelquefois savoureux, elles ne vont point au delà de l'agrément. Et puis, cet esprit est tudesque. Aux chaussons de la plaisanterie hollandaise, Holbein a superposé les lourdes bottes du Souabe. La marotte de la folie a des grelots en plomb.
Mais la sympathie d'Erasme, qui devint promptement une durable amitié, marqua dans la carrière de Holbein, Pour ce garçon de dix-huit ans, la protection de l'humaniste célèbre, les conseils du prudent écrivain, qui dépassait la cinquantaine, l'appui d'un homme répandu, par ses écrits et son amour des voyages, dans les principales contrées de l'Europe, c'était une aubaine sans prix. Erasme comprenait, aussi, que les idées nouvelles se propageraient par l'image, et pénétreraient plus avant chez le peuple qu'il s'agissait d'émouvoir et de convertir ; ce que Holbein pouvait avoir d'un peu pesant, d'un peu massif, et presque d'un peu grossier, dans sa manière humoristique et allégorique, n'était, pour le dessein que l'on formait, ni nuisible ni indécent. Un génie trop raffiné, de
(1) Éloge de la Folie, p. 117-118. — Gargantua, ch. xlv. — Traité des reliques, Genève, 1399, in-12, réimpr. Fick, 1863.
culture extrême, n'agit point sur la masse des hommes ; et les pamphlets trop déliés d'Erasme, œuvre de chambre close, faits pour lire sur un pupitre, étaient pénétrés de grand air, de soleil et de force par cette verve de Holbein.
Et puis, Erasme connaissait les avantages d'une renommée populaire et par quels moyens, toujours pareils, on se la gagne ; les portraits sont un élément essentiel de la renommée, ils flattent les instincts curieux et les plus basses qualités des hommes. L'humaniste batave s'était toujours plu à se faire peindre ; portraits de jeunesse, comme celui que garde, en l'attribuant faussement à Holbein, le Musée d'Anvers (n° 193); portrait peint, deux années plus tard, en 1517, par Quinten Matsys (1); gravure sur cuivre oii Durer, en 1526, épuisa son génie (2); et toutës cette série do Holbein, autant de chefs-d'œuvre qui montrent, au Musée du Louvre, au Musée de Bâle, sur l'édition des œuvres, la longue face réfléchie de l'écrivain, depuis l'âge mûr jusqu'au terme (août 1535, à Bâle) d'une existence longue et pleine.
Après avoir iflustré, en décembre 1515,1e hvre d'Erasme, Holbein accumula, durant l'année 1516, les encadrements, inspirés par l'histoire ou la fable antique, dont les éditeurs se plaisaient à décorer les livres ; seul prix que conserve souvent l'ouvrage. C'était Cléopâtre, et c'étaitMucius Scévola,
(1) V. Bridgelt, Vie de Th. More, cité dans rcxcellent essai le Bienheureux Thomas More, par Henri Brémond, Paris, 1904, in-12, p. 25, 56.
(2) Reproduite dans Erasmus, by E. F. II. Capey, Londres, in-12, p. 191.
HANS HOLBEIN. 27 Curtius, Tantale, Pélops, tandis que les lettres orne'es figuraient des Dalila tondant Samson. Il fit aussi le bel exlibris de Froben ; le Musée de Bâle montre parmi ses dessins la précieuse esquisse, légèrement rehaussée d'aquarelle et de gouache, et faite sur toile ; c'est une preuve encore que Holbein fut médiocrement traduit par ses graveurs, les Hans Lutzelbiirger et autres, lui qui aimait peu la gravure et qui ne s'en souciait guère, curieux de s'en décharger pour créer œuvre originale.
Mais des reliques précieuses entre toutes, de cette année 1516 oii Hans Holbein n'a pas vingt ans, c'est le portrait de Hans Herbster et c'est l'enseigne à deux faces qu'il peignit pour un maître d'école, sans doute pour son bon ami le Pédant Lucernois. Un double tableau bien parlant, fait pour être battu par les vents, cinglé par les pluies, mûri par le soleil, moucheté par la neige, et qui s'est conservé par miracle. L'inscription tracée en haut du panneau fait invite à « quiconque veut apprendre à écrire et à hre en allemand ». D'un côté, c'est l'école des petits : à gauche, un pupitre oii le maître tient un marmot qui déchiffre, tandis que la verge s'appuie, toute prête, sur sa petite robe ; deux autres malheureux grimauds, assis sur un banc, sont en train d'épeler; sur l'autre chaire, à droite, c'est la maîtresse, avec une fillette au front bombé, pour qui le fouet n'est pas utile. Les petits carreaux de la salle éclairent cette scène intime, et chaque geste, chaque pli des vêtements est expressif. L'autre tableau, c'est, dans la même salle, un peu plus meublée seulement
d'un essuie-main et d'une fontaine, une table massive et des escabelles oii siègent, aux côtés du maître d'école peint sur le vif, un lansquenet qui taille une plume d'oie près de l'écriloire, ainsi qu'un truand, à la figure soupçonneuse et contractée, qui se fait sans doute expliquer un acte avant de le signer. Les attitudes des trois hommes, l'air dégingandé du soldat dans son étroit justaucorps reluisant et ses chausses rayées, la face massive et pédante du magistcr, la trogne hirsute et ravagée par l'intérêt que montre le quidam, demi-manant, demi-bourgeois, font un autre tableau de mœurs, digne revers du précédent. Ce sont les affaires des hommes, ridicules et mensongères, après les devoirs des enfants, qu'on prépare, dans le mensonge et dans le ridicule aussi, pour ce que Montaigne appela nos « farcesques vacations ».
La situation du jeune peintre s'agrandissait à Bâle. Une heureuse fortune vint affirmer encore la valeur de Hans Holbein, et lui fit créer deux chefs-d'œuvre. Des portraits, cette fois. Jacques Meyer, « au Lièvre, Zum Hasen », venait d'être nommé bourgmestre. Ce gros bourgeois, chef du parti catholique dans sa cité, était un personnage attardé du xv^ siècle, fervent et simple. Tel il se montrera, dix ans plus tard encore, quand Holbein composera pour lui la Vierge qui est à Darmstadt. En cotte année 1516, fier de sa première magistrature, Meyer résolut de ne point priver l'avenir d'une aussi importante image que celle d'un bourgmestre. Et il fit peindre aussi sa belle femme, Dorothée Potier d'Étain (Kannengiesser) ; c'était sa deuxième
HANS HOLBEIN. 31 épouse, et d'assez fraîche date. Douce, appétissante et replète, dans sa maturité paisible, Dorothée, en beau bonnet rayé, fine chemisette ouvragée, le col nu, tourne vers la g-auche son œil placide et sa bouche avenante, parce que l'image du bourgmestre est tournée à droite ; celui-ci, visage robuste, les chairs déjà flétries par l'âge, a l'air brave et ingénieux d'un homme qui a fait campagne maintes fois aux champs d'Italie, et que nul effort, nulle affaire n'embarrasse ; sa main chargée d'anneaux tient, dans le portrait à l'huile, une pièce de monnaie, symbole bâlois entre tous.
Dès lors, on voit comment Holbein procède pour ses grands portraits. Il dessine d'abord, sur le vif. Ce sont ces merveilleuses préparations, à la mine d'argent et à la sanguine, ou bien aux deux crayons, qui sont la gloire du Musée à Bâle. Et quand il a saisi le modèle en sa plus intime essence, il note, pour son usage personnel, les tons de chevelure, de carnation ou de vêtement. Ainsi, le dessin pour Jacques Meyer porte, en haut, à gauche, la remarque : « Les sourcils plus clairs que les cheveux. » En d'autres esquisses, les tons sont notés en teintes plates pour tous les accessoires, hormis les chairs qui sont légèrement modelées en relief. Et, malgré la beauté sévère des œuvres achevées, malgré la vigueur et la tenue de ces effigies qui s'encadrent, suivant la tradition que Holbein le Vieux laissait à ses fils, dans des architectures somptueuses à la mode du nouveau style itahen, on peut préférer même aux tableaux définitifs ces dessins si précis, d'un art si savoureux et d'un esprit si
profond. De même, aux pastels que La Tour finira pour le public, on aie droit d'opposer victorieusement les esquisses qu'il conservait, nt^es de l'impression première et directe.
Cette manière dépeindre explique comment les tableaux de Holbein sont un peu glacés dans leur perfection, solides comme de l'émail, dont ils ont l'éclat et presque la facture; ils ont été patiemment composés, de mémoire. Le maître a dessiné son modèle, il a pris étude même des détails, négligés par tant d'autres; il sait par exemple que les mains ont un caractère et une expression intenses, et il les figure sans relâche: les dessins qui subsistent montrent cette conscience inquiète. Puis, une fois les éléments assemblés, quand tous les aveux qu'il cherche lui ont été faits par la nature, il réunit par un miracle de synthèse tout ce que la vérité lui a livré, sous ce regard le plus net et le plus acéré qui fut jamais. Et il compose le portrait d'apparat, splendide et résistant comme un joyau, dans lequel il sertit chacun des fragments qu'il a rassemblés.
On ne saurait assez répéter que la vraie grandeur de Holbein, c'est la force de son dessin. L'émail de sa couleur, la justesse de ses tons dans la peinture, et la mâle sobriété de sa composition, si bien alliée, vers la fin, à la beauté des accessoires, toutes ces qualités robustes ou spirituelles, d'aulres artistes les possèdent, et nombre d'artistes les ont aussi grandes, plus grandes même. Mais personne n'a surpassé, et bien peu de rivaux égalent cette impeccable probité du dessin, cet art de comprendre et de résumer par quelques traits un personnage physique et un caractère
Cliché Hoflin
LA SAINTE VIERGE (sépia eÇgouache).
(Musée de Bâle.)
moral. Jamais instinct ne fut plus franc, jamais don ne fut plus puissant, que cette faculté si rare, souveraine, unique en Holbein. Un écrivain décrirait Tâme, un physiologiste ferait le diagnostic du tempérament, d'après ces esquisses : elles semblent touchées d'une main si légère, avec un crayon qui se joue, d'un pinceau qui effleure à peine ; mais elles contiennent l'être humain, tout entier, comme par une révélation miraculeuse, elles ne sont jamais serviles ; l'homme est là, non point copié, mais saisi tel qu'il apparaît, en son ensemble, à ses pareils. Car il ne s'agit point de prendre le pastel ou la sépia, le crayon noir ou le pinceau d'aquarelle, et de répéter méthodiquement chaque trait et chaque teinte d'un visage ; s'il importe de noter la couleur exacte des cheveux, de la carnation, de l'iris dans les yeux et du sang sur les lèvres, il faut avant tout conquérir l'effigie réelle, qui est un ensemble vivant, et non un ramas d'étiquettes. Il faut voir l'homme en action, vivant, pensant, et non point faire, au demi-jour d'un 9,teher, la dissection du visage pour en recomposer ensuite, fibre à fibre, une mosaïque mortuaire.
En ceci Hans Holbein excelle. Avec la Tour, que j'ai nommé, et encore avec Jean-Dominique Ingres, — lorsqu'il avait le bon sens de crayonner sans peindre, — Holbein a fait ce que beaucoup, et de plus grands, manquent toujours. Le goût savoureux de la vie, la vérité sans faste et sans pompe, une fidéhté profonde à la nature, y a-t-il rien de plus durable et de plus noble ? C'est ainsi que cet artisan consommé dans son métier s'élève, à force de bien
faire, jusqu'aux sommets où n'atteindront jamais les ido lâtres prétentieux et les charlatans emphatiques.
11 ne demeure, des portraits antiques, rien ou presque rien : des images délicates ou tragiques, fixées sur la lave dans un tombeau, des masques modelés et peints avec une expression troublante, mais si loin de nous, reculés dans les demi-ténèbres des civilisations inconnaissables ; du moyen âge, les fines effigies que la miniature burine, et, peu à peu, se dégageant dans les fresques ou les icônes, ces portraits que la Renaissance italienne mettra partout, durant son long triomphe, pour attester à quelle puissance et à quelle grâce atteignait l'humanité de ces âges.
Mais, hormis les Flamands qui vont parler tout à l'heure à Holbein, personne n'a délimité si nettement le domaine du portraitiste, et n'a vu si clair et si juste ; or, cotte science, Hans Holbein la possède comme par droit de naissance; on la pressentait dans son père, qui la lègue au jeune apprenti, et dès les premières œuvres, le nouvel ouvrier se montre tel qu'il sera durant une trentaine d'années. Il ne tâtonne point : il sait. Et son savoir ne croîtra plus, dans les parties essentielles.
AVAdam etÈve, assez lourde composition datée de 1517, succédèrent quelques études d'animaux, à la pointe d'argent rehaussée d'aquarelle. De même que Diirer, Holbein excelle dans ces esquisses enlevées d'après nature, précieuses feuilles d'album, plus touchantes, plus expressives que les ouvrages les mieux achevés. Au Musée de Bâle, c'est une chauve-souris étalée sur le dos, et le crêpe des ailes faites pour
HANS HOLBEIN. -^7 palpiter au crépuscule, et les griffes qui suspendaient la bestiole aux corniches et aux auvents, et la mollesse duveteuse du petit corps gras, et l'apparence héraldique, fantastique, de cette tete au museau de proie, aux oreilles en cornet, il exprime tout, les nuances, les nervures, le flou du poil et la transparence des membranes. Jamais l'art d'Extrême-Orient, tant célébré, n'ira plus loin; et ceci, plus simple, apparaît aussi plus puissant et plus ingénu. Les études d'agneaux ne sont pas moins parfaites. On sent là cette joie devant la nature, cet amour du vrai, qui eût mis les arts de la Renaissance aussi haut que ceux de la Grèce primitive, si seulement les imitations pédantesques, l'humanisme, les antiquailles, n'avaient corrompu la saveur des œuvres et adultéré cette allégresse des toutes premières années, fugitive comme un printemps.
Cette année 1517 amena Holbein à Lucerne, pour un travail dedécoration(l).Sansrecueillird'ancienneslégendes, vivaces dans la famille môme des Holbein, et qui voient les origines de la lignée dans les petits cantons, l'amitié des Lucernois et des Bàlois, l'échange continuel d'artistes qu'ils s'empruntaient pour orner leurs édifices, pour construire
(1) Th. von Liebenau, Hans Holbein D. I. Fresken am Hertenslein Hause in Luzern, îi. s. w., Luzern, 1888, in-8»; — et Bas alte Luzern, 1881, in-8«- — Pour une bibliographie plus complète, voir Gazette des Beaux-Arts, décembre 1897 Gt février 1898 : Hans Holbein sur la route d'Ualie.
leurs belles fontaines de pierre au Fischmarlit, expliquent assez la venue de Holbein dans l'heureuse et charmante ville.
En 1514, une de ces fêtes si chères aux excellents tireurs des cantons suisses avait réuni à Lucerne les meilleurs champions bâlois ; on aimait à se divertir durant ces années de répit; les voyages entre bons voisins étaient aisés et sans péril : n'était-ce pas l'heureuse époque où Bâle, tout entière à son allégresse de cité nouvellement confédérée, joyeuse de sentir son lys abrité sous Fécusson redoutable des cantons unis, ôtait de ses portes les gardes armées, si bien que l'on ne voyait plus, pour veiller sur le Spalenthor, le Sanct-Albansthor ou le Sanct-Johannsthor, tout dégarnis de leurs lansquenets, qu'une vieille femme filant son rouet, avec la charge d'exiger les droits de péage (1) ?
Lucerne, depuis plus d'un siècle que la victoire de Sempach (1386) l'avait mise en sécurité, s'appKquait à mériter l'éloge qu'un Italien avait fait d'elle, en la déclarant : « exquise et brillante ». Enluminures et vitraux, orfèvreries et architectures, hors des maisons, dans les maisons, les trésors d'art s'accumulaient. On a conservé le nom du peintre Nicolas Zum Bach. En 1506, les peintres, nombreux, s'étaient formés en confrérie sous le patronage de saint Luc; Hans Holbein, avant même d'être inscrit aux confréries de Bâle, se fit inscrire parmi les artistes lucernois.
(1) Ochs, Gesch. der Sladl u. Landschafl Basel., 1786-1821, t. IV, p. '57.
Le greffier d'État, Zacharie Bletz^ écrivait sur le registre : « Maître Hans Holbein, peintre, a payé un florin. »
Un florin, et neuf schillings, c'est ce qu'on lui payait aussi pour un premier travail, une esquisse de vitrail. Holbein devait se plaire à Lucerne. C'était une cité de fêtes et de ripailles. « On n'y travaillait que dans la mesure où c'était absolument nécessaire pour vivre. Des fêtes, de joyeuses fêtes, voilà ce que voulait en tout temps le Lucernois... Les citoyens étaient riches assez, mais adonnés plus qu'il ne sied aux voluptés... ils cultivaient en première ligne Bacchus et Vénus... »
Et cette ville, oii résonnaient les beaux lieder de Hans Bircher, oii se déployaient les drapeaux donnés par le pape Jules H aux féaux mercenaires, où roulaient les écus et les florins d'or gagnés outre-monts, c'était une ville admirable dans un cadre presque féerique. L'artiste arrivant à Lucerne, devant ce lac et ces montagnes, quand il traversait les beaux ponts couverts, honneur de la cité, s'arrêtait pour voir les bouillons de la Reuss, qui trouve sa source presque aux frontières d'Italie. En face de ces monts sévères, sur ce lac de légende, il sentait souffler une brise italienne ; à travers le Saint-Gothard, les petits cantons recevaient les influences d'Italie comme le Valais les sentait venir par-dessus le Simplon. Les capitaines des reîtres parlaient de pays enchantés, rapportaient d'opulents butins, montraient des tableaux, des gravures, ordonnaient qu'on peignît la maison de famille sur le modèle des villas lombardes ou toscanes. Les futurs mercenaires que nous
montrent les images des anciennes chroniques jouaient, bâfraient sur la Kurzweilplatz.
En 1524, un Zuricois comptera trois cents filles de joie à Lucerne. Les batteries suivaient les excès. Et les amendes grêlaient sur les tapageurs.
Heureux dans la cité joyeuse, oii l'on buvait comme à Bàle, oij, comme à Bâle, on menait une vie de fêtes (1), Holbein s'accommodait aux mœurs rapportées des guerres et des pillages parles mercenaires, « Il se livrait sans réserve, dit une mauvaise langue, au commerce des ivrognes. Ses mœurs étaient déréglées, son amour du vin excessif (2). » Les pièces d'archives confirment ces dires, puisque « le jeudi après le jour de la Conception de la Sainte Vierge, Gaspard Goldschmid et le Holbein furent mis à l'amende, de S livres, à cause qu'ils étaient venus aux mains ».
Cette forte amende, il fallait la payer. Holbein peignit, peignit encore. Et, pour la première fois sans doute, il entreprit de décorer une façade, etl'intérieur d'une maison. C'était un patricien fameux à Lucerne, Jacques de Hertenstein,avoyer, filsde ce Gaspard qui commandaitl'arrière-garde à la bataille de Morat, c'était un gros seigneur, riche et puissant, qui confiait un pareil travail aux vingt ans de Hans Holbein. 11 fit peindre, autour de ses armes, les écussons de ses quatre épouses successives. Pour la façade, Holbein prit un modèle dans l'art italien; il choisit le Triomphe de César ^ par
(1) Mn. Sylvius, Basilese Descr. ap. Epitome liist. Basiliensis; aut. Glir. Urstissio, Basilese, 1569, in-12.
(2) Charles Patin, ap. Mwpiai; Ey/wfjiiov, Basilea-, 1676, in-S».