‹ HolbeinChapitre 2 sur 7 · I/ASTRONOME NICOLAS · texte numérisé non relu

I/ASTRONOME NICOLAS

(Musée du Louvre

Mantegna, cette même œuvre qui l'inspirait encore dans sa pleine maturité, lorsqu'il décorait, à Londres, la maison de la Hanse. Sans doute, les gravures avaient pu, déjà, faire connaître au débutant bâlois l'œuvre du maître Mantouan; l'entraînement vers l'art italien, qui s'accentuera bientôt, n'en est pas moins très sensible dans cette œuvre de jeunesse.

Holbein multiplia dans l'intérieur de la maison les anecdotes empruntées aux Gesta Romanorum. C'était la mode, une vilaine et lourde mode, une maladie rapportée d'outremonts, par un peuple qui n'avait rien des qualités italiennes. On voyait se mêler aux Madones, aux écussons, aux combats d'enfants inspirés par les putti de l'art italien, ces anecdotes de l'antiquité romaine, si naïvement admirées en ces temps-là : bribes du De Viris, miettes du Selectœ, pour les hommes d'à présent; mais fort vénérables histoires pour les gens de la Renaissance. Avant de tomber entre les mains séniles des bas professeurs, elles ont vécu, ces légendes des Mucius Scévola, des Marcus Curtius, des Tarquins, Anciens et Superbes; elles ont empoisonné les arts, de leur pompe théâtrale et de leur puérile froideur.

Ce fameux recueil des Gesta Romanorum devait être familier à Holbein, d'autant plus qu'il avait été traduit, à Augsbourg même, dans la ville natale, par Hans Schobser, dès l'année 1498 (1). Erasme avait bien pu donner au

(1) Woltmann, p. 220-221. — Repertorium fur Kunstwissenschaft, X, 345. — Leithœuser, Holbein cl. J. in seiner Verhaeltnisse zur antike u. zum Humanismus. Hambourg, 1886, in-4, p. 23-2.5.

u HANS HOLBEIN.

jeune peintre un exemplaire du livre illustré; mais, sans quitter Lucerne, Hans Holbein pouvait lire le pompeux bouquin chez les nobles personnages qui l'employaient ; car on avait des bibliothèques, on rapportait d'Italie les auteurs anciens et modernes, ou bien encore on recevait les ouvrages imprimés de l'Allemagne et de Bâle.

Ce n'est pas seulement l'architecture lucernoise qui subissait, avec une évidence reconnue par les meilleurs historiens, les influences itahennes ; et le Tessin, terre italienne, canton voisin de deux journées à peine, n'envoyait pas seulement, à travers Uri et Unterwalden, les Torriani de Mendrisio, les Solbiolo de Ponte. En efî"et, l'an 1513, un frère de Jacques de Hertenstcin lui-même, Balthasar, possédait une maison dans larue Aux-cuirs-de-devant, vordere Ledergasse. à Lucerne : les locataires de cet immeuble, le chevalier Werner Rath, co-bourgeois de Soleure, Zurich et Lucerne, ainsi que sa féale épouse dame Kiingold Appentheker, avaient été pillés dans leurs biens par les gens du parti contraire à la France ; car Werner Rath, tout ainsi que la famille de Hertenstein, tenait pour les Français. Or, parmi les livres volés, — les voleurs no dédaignaient point ce qu'ils savaient se vendre cher, — il n'y avait pas seulement des manuscrits insignes « appartenant à ceux d'Uri et de Gersau », et dos chroniques peintes, avec les armes de la maison d'Autriche; mais on y regrettait encore « plusieurs livres imprimés... les Commentaires do César imprimés... et le livre de Jean Boccace, imprimé », outre un grand nombre de livres « wolches ».

C'est l'époque où les maisons suisses se transforment sous l'influence des étrangers (1), et commencent à prendre l'abondance pour l'opulence, et le nombre des ornements pour le goût et pour la beauté.

Heureusement, l'instinct du vrai n'abandonnait jamais Holbein, malgré les fumées de l'esprit classique. Il eut le bon sens d'emprunter aux mœurs, aux légendes locales, plusieurs motifs pour les décorations intérieures de l'édifice; et sans doute il y avait des antiquailles illustrées, mais il y avait aussi les quatorze saints auxiliateurs, et la chasse au canard sauvage, au bord d'un lac voisin, et la fontaine de Jouvence, une vraie fontaine lucernoise à pignon, pareille à celle dont il fabriquait le fanion peint, deux années plus tard, pour la somme de 1 livre et S schillings, une fontaine où arrivaient par charretées les loqueteux et les malandrins copiés sur la canaille du Senti, la maladrerie lucernoise. Le Holbein que Jacques Callot copiera et continuera se donnait carrière. Son réalisme n'a-t-il pas permis à Virchow de déterminer les caractères de la lèpre au XVI* siècle, rien qu'en étudiant les plaies des gueux qui sont figurés dans le triptyque de Munich ?

Une procession, une chasse au cerf où figurait l'antique manoir des Hertenstein près de Weggis, étaient encore au nombre de ces compositions détruites, et dont les vestiges subsistent, bien ou mal, dans les médiocres aquarelles que l'on conserve à la bibliothèque de Lucerne.

(1) V. J.-R. Rahn, Kunst und Wandersludien aus der Schweiz, Zurich, 1888, in-12, p, 245-271.

Holbein put raviver durant ce séjour les impressions que lui avaient laissées telles légendes familiales sur l'origine uranaise des Holbein. Et, deux ans plus tard, entre le 31 mai et le 25 septembre 1519, il semble bien qu'il soit revenu, qu'il ait traversé tout le lac des Quatre-Cantons, travaillé dans Altorf : et ce serait alors l'étape de ce voyage en Italie que tous ses bistoriens supposent, et que personne encore n'a pu prouver, texte en mains, puisqu'il est absolument vain de tirer un argument quelconque de la très médiocre Cène composée par Holbein ; la formule employée par Léonard de Vinci était en ce temps si courante, qu'un barbouilleur, un Montorfano, l'employait, et que le premier Tessinois venu pouvait bien l'apporter par le Gotliard, sans compter les dessins, gravures, dont l'échange était incessanl et qui circulaient en tous lieux aux mains des artistes.

Est-il probable que Holbein ait vu l'Italie ? De tout temps, les meilleurs critiques l'ont pensé. Woltmann y revient plusieurs fois (1). Une certitude appuyée sur des textes formels n'est point permise encore, et l'on ne peut guère espérer que les archives nous la donnent, à moins d'un hasard bien étrange. Mais plusieurs faits se réunissent pour une demi-certitude.

D'abord, entre 1517 et 1519, un brouillard s'étend sur la vie de Holbein, si bien connue auparavant, et si lucide encore après ces dates. Et, ces périodes mal éclaircies,

(1) Woltmann, p. 228-229 (!■•« éd.) et 143-144 (2^ éd.).

ECCE HOMO (lavis). (Musée de Bâle.)

elles commencent justement aux mois où il vit à Lucerne, si près de la frontière italienne; plus près encore : n'at-il pas poussé jusqu'aux vallées cVUri, sur la route du Saint-Gothard, au pied du col qui est la porte de l'Italie ?

Ensuite, lorsqu'il mentionna en 1538, dans son contrat avec le grand conseil bâlois, les lieux qu'il se réserve de visiter sous la très expresse autorisation des magistrats. Milan figurera parmi ces pays et ces villes qu'il a toujours visités, où il s'est fait une clientèle. Messieurs du Sénat et monsieur le bourgmestre lui octroieront, le 16 octobre 1538, la faculté « de se rendre, une, deux ou trois fois par an, — mais oncques sans notre très expresse autorisation, — en France, Angleterre, à Milan, aux Pays-Bas, afin déporter et vendre aux seigneurs étran gers les œuvres d'art qu'il aura pu fabriquer en notre ville... »

Ceci est banal et constant. Voici bien d'autres petits faits, qui se groupent et qui convergent pour confirmer les inductions et les documents. Au trésor de féglise^ en la riche petite ville d'Altorf, capitale d'Uri, un Christ bénissant est gardé : peint selon la formule commune en ce temps à Quinten Matsys comme au Bergognone, l'œuvre, dégradée et reprise au cours des siècles, demeure attribuée à Holbein et conserve ces verts particuliers des fonds, ces passages d'ombres diffuses dans les violets, les lilas, les mauves, sur la face et autour des yeux, cette fluidité morbide dans la touche, qui font penser au prodigieux Christ mort d©

m HANS HOLBEIN.

Bâle. En outre, Altorf posséda (1) jusqu'à l'incendie de 1799 un tableau de maître-autel peint par Holbein, et le couvent des Capucins y garde une ancienne copie du Christ au tombeau qui passa longtemps pour un original et reste encore discutée.

Peut-être Holbein émigrait-il au canton d'Uri dans le temps oii son amende l'indisposait contre les Lucernois (2). Il se serait, alors, arrêté dans Altorf afm de gagner son pain, car « il était brave homme, mais si gueux, qu'il n'avait pas, quelquefois, de quoy dîner » (3). Ou bien encore, la décoration des fresques une fois achevée, et le paiement soldé par les Hertenstein, l'artiste, mieux nanti d'argent, serait parti pour l'Italie, cette Italie si proche, si attirante, et qu'il venait d'imiter sans la connaître.

On peut croire, en effet, que Hans Holbein, s'il avait composé les fresques des Hertenstein après son retour d'Italie et dans la première ferveur de sa visite aux maîtres lombards ou mantouans, aurait donné une place plus grande encore aux compositions d'après l'antiquité, aux anecdotes historiques, thème préféré de la Renaissance transalpine. Puisqu'un tel artiste ne cessera jamais, dans ses compositions décoratives, de subir le faix des admirations classiques et le poids de l'esprit méridional, il est certain que, s'il avait connu d'original, et non par des formules gravées, les maîtres de la Péninsule, il n'aurait eu

(1) Hcfiner, 120-121. — Woltmann, IX, 214.

(2) Liebenau, Hans Holbein, p. 129.

(3) Charles Patin, Relations liist. et curieuses de voyages, etc. Lyon, 1C74, et Amsterdam, 1695, in-12, p. 124.

Page 1