NICOLAS BOURBON DE VANDOEUVRE
(Château de Windsor.)
tenue par la saleté de la ville et des maisons. « Les Anglais, disait Erasme, n'ont cure de l'orientation des portes et fenêtres ; ensuite, presque toutes leurs chambres sont construites de manière qu'elles ne sont jamais aérées... La plupart sont garnies par terre, tantôt de carreaux, tantôt de nattes renouvelées à longs intervalles, si bien que le dessous demeure parfois des vingt ans à garder crachats, vomissements, urine des chiens et des hommes, et la bière qu'on y a jetée avec les détritus de poissons et autres ordures sans nom. Que le temps vienne à changer, le sol dégage des émanations qui ne peuvent être salutaires au corps humain. »
Avec l'automne, le temps changea et la peste apparut. Le 7 octobre, Holbein dictait son testament. Il n'y faisait point mention de sa famille bâloise. Seulement, il recommandait de vendre son cheval et tout ce qu'il possédait, comme garantie envers quelques amis. Le 29 novembre, l'orfèvre Jean d'Anvers, un des témoins, exécutait sa dernière volonté.
Cet homme, qui mourait à l'âge où bien des artistes prennent la pleine conscience de leur force et vont seulement atteindre leur vraie renommée, ce peintre à peine parvenu à la moitié d'une carrière humaine, pouvait tester en paix, et laissait une œuvre complète. La nature même de son génie et de son art, ces dons d' « admirable ouvrier » que prônaient ses contemporains, l'avaient mis dès les premiers pas en pleine possession de lui-même. Dès le principe, et
jusqu'au terme, Hans Holbein est tout entier dans ses
ouvrag^es, aussi clair et aussi puissant.
Il a cette fortune d'être arrivé dans une époque où toutes ses vertus de peintre lui servent, et dans une époque aussi dont chaque événement, chaque personnag-e marquant, doit lui servir. Homme de prose, d'exactitude, il surgit et g-randit en un siècle oii la vérité toute nue, dans la religion, dans la science, et dans tous les arts de la vie, est cherchée, conquise à tout prix. La clarté, le respect de soi et la confiance en soi, la haine de ce qu'on croit être faux, le sacrifice absolu de soi-même et de toutes choses pour l'esprit nouveau, telles sont les lois du xvf siècle, et surtout de cette Réforme qui surgit autour de Holbein. Vigueur et rigueur de pensée, fraîcheur de l'inspiration, l'art est solidaire, en cet homme, de la littérature et de la pensée philosophique. Une devient jamais pédant ni même dogmatique comme un Cranach ; il voit bien trop clair pour gâter son métier avec des symboles. Mais il se sent animé, porté par l'esprit qui souffle, et compris par ces hommes dont il peint l'image sincère.
Formé, comme artisan, par un père qui lui transmet une technique consommée et les traditions d'une école parvenue à son apogée, Hans Holbein ne connaît ni doutes, ni essais, ni tâtonnements. Du premier coup, il est lui-même, et en même temps si semblable à son ancêtre et à son maître, que l'on peut confondre leurs œuvres; si bien enserré dans les méthodes excellentes de la grande peinture contemporaine, qu'on pourra le confondre, un jour, avec le précieux Quinten Matsys.
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(National Gallcry.
HANS HOLBEIN. ^^-^ Pour ces gens-là, peindre est un métier manuel, où l'on sait comment exceller. On apprend à y exceller, et l'on accepte ensuite les modèles que le hasard de la vie offre à l'artiste, parce que l'on a le moyen d'en tirer toujours et partout un bon ouvrage, une œuvre de maîtrise. Quand Bâle veut des saints et des vitraux, Holbein lui fait des vitraux et des saints ; quand le conseiller lucernois veut des fresques, il a ses fresques ; un imprimeur commande une estampe, un bourgeois veut son portrait : Holbein burine, ou couvre le panneau, sans préférence ni faiblesse.
Seulement, il est permis de sentir, lorsqu'on est familier avec l'œuvre, combien l'instinct entraîne le peintre à fouiller plus profondément un certain genre d'ouvrages et une certaine espèce de modèles. Même dans le portrait, qui seul le révèle tout entier, il nous semble voir comment certains visages lui inspirent un intérêt plus intense, et dégagent mieux ses dons magistraux. Et ce ne sont point — tout au moins dans les œuvres achevées — les portraits de femmes ni les portraits d'enfants; dans les dessins et les pastels tout est égal, miraculeux de fraîcheur et de netteté. Dans les toiles ou les panneaux, on voit ce qu'il faut à Holbem, pour se révéler tout entier.
Trouver une figure faite et marquée par l'existence, plus expressive que belle, et d'une expression contenue et discrète; la pénétrer dans ses replis, en quelques heures; composer, avec ce coup d'œil foudroyant qui est le génie, l'essence et comme la synthèse d'un être humain, puis réfléchir sur le dessin annoté, réunir le cadre des objets
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qui complètent l'homme, créer une figure aussi précise dans ses traits qu'une création vivante, qu'une fleur ou un insecte, et aussi durable dans la facture matérielle qu'un métal ou qu'un cristal, voilà le triomphe du peintre. Nulle part mieux qu'en Angleterre, dans une race d'énergie, de pouvoir sur soi-même, nulle part mieux qu'à cette époque, amie du réel, ennemie du songe mystique, il ne trouve les éléments d'un art pareil. Et nulle part, et jamais plus, ce témoin de la vie, ce fabricant miraculeux, impeccable, ne sera mieux apprécié.
Un tel art, si géométrique en sa perfection, ne change ni ne progresse. L'œuvre parfaite peut s'accroître en nombre avec le nombre des années. Mais, comme une pierre fine ou une perle, elle grossit sans se transformer. La Mort, que Holbein avait peinte ou dessinée si souvent, l'a frappé sans nous ravir, en l'enlevant, aucun secret. Ni rêveur, ni soucieux de mysticisme comme ses aînés, ni solennel, ni compassé comme ses cadets, le bon maître savait sa route, et reconnaissait le devoir d'y avancer chaque jour; mais, s'il eût marché plus longtemps, il ne pouvait aller plus haut.