‹ Holberg considéré comme imitateur de MolièreChapitre 33 sur 78 · V. Casinaf le Mer^ator ^VAsinaria · texte numérisé non relu

V. Casinaf le Mer^ator ^VAsinaria

sur ]e coupable lui-ipéme que retombent le plu9 lourdement les conséquences de son injuste affection. Les infortunes de Cordélie nous touchent moins encore que celles de Lear. Quant à ses deux autres filles, c'est leur haine réciproque qui les tue> et non pas la prédilection fatale de leur père. Dans le Conte d'hiver, la passion principale semble également, jusqu'à un certain point, décrite dans quelques-uns de ses rapports avec la famille. La jalousie de Leonte, roi de Sicile, a en effet pour résultat, d'abord , de faire périr son fils Mamillius, et ensuite d'éloigner de lui sa fille Per-; dita, qu'on croit morte aussi pendant fort longtemps, mais qui se retrouve enfin, sous la couronne de roses d'une bergère arcadienne.Toutefois la leçon, il faut en convenir, est singulièrement indirecte. De plus, dans les autres pièces consacrées par le poëte anglais à la jalousie, Cymbelimy Othello, Troïle et Cressiday je ne découvre plus même la moindre allusion aux funestes effets que la jalousie peut avoir sur la destinée de nos enfants. Si au lieu des pièces consacrées à la jalousie, il vous platt de prendre celles qui sont dédiées à l'amour, on peut dire à la rigueur que dans Roméo et Juliette nous voyons la rivalité politique de deux grandes familles aristocratiques déchirer le cœur et briser l'existence de deux jeunes gens jetés en dépit de tout l'un à l'autre par l'irrésistible entraînement de leurs vingt ans et de leur beauté. Mais quel lecteur de bon sens pourrait admettre, ne fût-ce qu'un seul instant, que dans cette comédie par excellence de Tamour, Shakespeare ait songé à donner une instructive leçon aux chefs des maisons princières préoccupés du bonheur de leurs enfants, et que son œuvre ait principalement pour but de prévenir les dissensions civiles, parce qu'elles peuvent quelquefois devenir gênantes pour déjeunes amants? Non, dans Roméo et Juliette, comme dans Antoine et CUopâtre, comme dans la plupart des chefs-d'œuvre du poëte anglais, ce n'est point

la famille qui sert de cadre à la pièce, c'est la cité, et quelquefois le monde. L'horizon domestique semble trop étroit pour contenir la violence de la passion qu'il crée. Il lui faut l'univers ou tout au moins un royaume. Au besoin il engagera l'humanité entière dans une simple querelle de ménage, et le sourire d'une femme pourra bouleverser dans son théâtre et l'Europe et TAsie. A Shakespeare donc, l'immensité, et à Molière, la famille.

11 y avait pourtant eu en France un homme qui, un siècle avant Molière, avait paru se douter de la révolution que l'art de la comédie était appelé à subir en se faisant un système de nous montrer, comme en un miroir fidèle, l'influence fâcheuse que nos défauts personnels peuvent avoir sur le sort de nos plus proches parents. Ce prédécesseur de Molière, qui, à de certains instants, semble lui dérober à l'avance la grande inspiration morale de son théâtre, c'est Larivey . Il y a déjà chez Larivey des pères et des mères qui, par convenance personnelle, et généralement par avarice, s'opposent au mariage de leurs enfants et retardent leur bonheur. Il faut môme convenir que le Séverin des Esprits ressemble d'assez près, par ce côté, à Harpagon. Toutefois cette heureuse et féconde idée de Larivey ne paraît pas avoir été recueillie par les contemporains, et la preuve qu'au temps de Molière elle n'était point tombée dans le domaine public de la comédie, c'est que nous ne la voyons mise en œuvre ni par les poètes qui le précèdent ni par ceux qui le suivent.

Corneille écrit en effet le Menteur, sans se préoccuper de la solidarité des membres de la famille. Dorante donne bien un accès de légitime indignation à son père, et, ce qui vaut mieux encore, l'occasion de lui adresser une éloquente réprimande. Mais il n'y a là rien qu'on puisse comparer " avec l'enchaînement de désordres intérieurs que nous décrira plus tard Molière. Il est vrai que dans la Suite 4u Men-

teur nous lisons, dès la première scène, un tableau fort sombre des calamités de toute espèce qui sont venues fondre sur la famille de Dorante après sa fuite de Paris. C'était précisément de cette manière, par la mise en scène ou tout au moins par le pronostic de ces calamités, que Corneille eût dû terminer sa première pièce, pour enlever à Molière la gloire d'être original là où il a été le plus profond. On sait, au contraire, que Corneille, en faisant d'un mariage forcé un simple changement de main, a pris le soin de commuer et d'adoucir encore la peine, d'ailleurs toute personnelle et beaucoup trop séduisante, qu'Alarcon avait cru devoir infliger à son menteur. Il estdonc aussi impossible de prétendre qu'il ail devancé Molière dans la conception de la comédie de famille, qu'il est incontestable qu'il Ta devancé dans l'invention de la comédie de caractère.

^ Venu après Molière, et sur bien des points secondaires son imitateur, Regnard ne s'est pas davantage approprié ce qui est peut-être en somme le meilleur de son génie. Bien que l'action, chez lui aussi, se passe en général en famille, elle n'en a plus la dissolution pour point de départ et la reconstitution pour fin suprême. Je sais bien que Regnard remplace à peu près partout les pères de Molière par de simples oncles, avec lesquels la gaieté des neveux pourra se permettre davantage. Je n'ignore pas non plus que, dans son théâtre, les travers comiques, la passion du jeu, le ridicule de la distraction, la fatuité excessive, retombent presque tous, par leur nature môme, sur des jeunes gens et non plus sur des vieillards. Mais tout cela ne Tempêchait pas, s'il eût cherché à être autre chose qu'un écrivain facile tt gai, d'indiquer les diverses réactions que ces fautes ou ces légèretés propres à la jeunesse peuvent produire sur la tranquillité des oncles. C'est cependant tout au plus si, dans le Joueur y nous sommes mis dans la confidence des

chagrins que le héros de la pièce cause à sa fiancée. Encore ces perpétuelles inquiétudes qui agitent le cœur d'Angélique ne sont point présentées au spectateur de façon à ce qu'il s'en dégage pour lui une impression salutaire. Plus tard, les héros comiques de Destouches ne nuiront aussi qu'à eux-mêmes en nuisant au succès de leur amour.

Revenons à Molière, dont Regiiard nous a fait dépasser l'époque. Dans les premières pièces qu'il compose, on ne le voit point encore se préoccuper des perturbations que peut causer un vice en se déclarant dans Tintérieur d'une famille. Les étourderies deLélie ne sont que pour lui seul la source de contretemps fâcheux, absolument comme les mensonges de Dorante ne font tort qu'à lui-même de la main de sa maîtresse. Il en est de même du dépit d'Éraste et -de la jalousie de don Garcie. C'est là, à mon sens, un indice de plus que l'invention dont il s'agit est bien de Molière, et, si j'en trouvais chez lui des traces dès le début, j'aurais peine à la croire aussi sûrement originale. Mais, à partir du moment où, assuré des bienfaits et fort de la protection du roi, il entre dans la pleine possession et dans la grande période de son génie, on le voit subitement prendre la famille, non pas seulement pour cadre, mais surtout pour ressort de la comédie. C'est dans le Tartuffe qu'il essaye pour la première fois cette forte et féconde conceplion, et du premier coup, il la porte à son plus haut, degré de puissance.

Comme ce tableau des bouleversements domestiques produits par l'hypocrisie est énergique et saisissant! La famille est devenue une sorte de camp, où chaque conversation dégénère fatalement en dispute, où chaque désir rencontre une résistance, où chaque parole provoque une contradiction. Plus d'intimité^ plus de calme; la bellemère querelle sa bru, le mari n'écoute pas même les nouvelles qu'on lui donne de la santé de sa ibmme, le

L»AGTION. 167

père prétend marier sa fille contre son gré, la servante devient de plus en plus impertinetite ^ le fils est tout près d'être déshérité^ le fiancé de la jeune fille voit repousser sa demande, bien plus^ il est presque sur le point de se brouiller, pour un malentendu, avec celle qu'il aime. Tout le charme de la vie commune a disparu. La présence seule d'un hypocrite a produit tous ces désordres. Et ce n'est là encore que le commencement de son œuvre. Séduire honteusement la femme de son bienfaiteur, puis le chasser lui-même de chez lui, voilà ce qu'il prépare pour tout couronner. Il n'y réussit pas sans doute, parce que le dégoût et l'indignation ont une mesure qu'il ne faut pas dépasser dans les œuvres d'imagination, et que la réa lité seule comporte le triomphe de tous les crimes, comme l'histoire, quelquefois, l'avénenlent de toutes les hypocrisies. Mais c'est assez qu'il ait tant fait et tant osé peur que nous puissions juger de^la puissance dissolvante de l'hypocrisie dans la famille-, et que nous comprenions mieux que jamais, après cette démonstration éclatante , qu'une faute de caractère n'est pas seulement un mal pour nous, mais encore une menace pour tous ceux qui vivent avec nous.

A dater du Tartuffe, Molière ne change plus de méthode. A moins qu'il n'écrive un ballet ou une pastorale, ces choses légères où la morale serait de la pédanterie, il a un cadre prêt à l'avance et irrévocablement fixé pour l'analyse comique de toiis les vices du monde. George Danditi, repWsenté un an après l'interdiction du Tartuffe, nous fait comprendre quelles peuvent être les conséquences des préjugés de caste, de l'orgueil nobiliaire sur l'éducatioti et l'avenir des enfants. Quelle est, en effet, la vraie cause de rimjsudence d'Angélique, la jeune femme Id plus perverse assurément de tout le théâtre de Molière, sinon les sottes idées que^son père et sa mère lui ont inculquées sur les privilèges d'immoralité de la classe à laquelle ils appar-

tiennent, et sur la misérable bassesse de celle à laquelle appartient son mari? Angélique se croit tout permis, parce qu'elle est de noblesse, et elle ne saurait se contenter de Tamour de Dandin, parce que ce n'est qu'un paysan. N'est-ce pas aussi l'incorrigible aveuglement \le son père et de sa mère qui l'encourage d'un bout à l'autre de la pièce dans son ton d'arrogance et dans son dessein d'adultère? Cette pièce douloureuse, où les rires cachent si souvent les sanglots, est d'autant plus remarquable que, dans tout le théâtre de Molière, on n'en trouverait point une seconde où les torts des parents portent ainsi préjudice aux enfants après le mariage, et plutôt à leur honneur qu'à leur bonheur.

Si le plan du Tartuffe a subi cette fois une modification, nous le retrouvons tout de suite dans YAvare^ presque sans variante. N'est-ce point l'avarice d'Harpagon qui est la cause première de tout ce qui se passe de mal dans sa maison, et chacun sait que tout va sens dessus dessous dans la maison d'Harpagon? Je ne parle ni des chevaux qui n'ont point à manger, ni des domestiques qui manquent d'un vêtement présentable, ni des gens du quartier qui font des commérages. Mais Élise, mais Cléante, quel est leur sort? Leur père leur retient le bien de leur mère, et prétend que sa fille se marie sans dot et que son fils vive conime il pourra. Il veut sacrifier Élise en la mariant au seigneur Anselme, et Élise en est réduite à le tromper en signant une promesse de mariage à Valère. Il refuse de l'argent à Cléante, et voilà Cléante qui, en quête d'un usurier, tombe sur son père, et nous fait rougir pour lui de la situation où il s'est mis. Ce sont là les fruits de son désir insensé de s'enrichir à tout prix. M. Jourdain, lui, ne songe point à accroître sa fortune, mais il a un faible exagéré pour la noblesse. Intrigants et intrigantes abondent chez lui. Il a des fournisseurs sans nombre, des

maîtres de toute espèce. Tous ces gens le pillent et se rient de lui. Sa femme, économe de naissance, s'emporte contre ces prodigalités fastueuses, et sa servante lui rit au nez le plus involontairement sans doute, mais aussi le plus insolemment du monde. Enfin Lucile, sa fille, aimeCléonte, un jeune homme de bonne maison, et sincère dans son amour. Qu'importe à M. Jourdain? Il veut un gendre de qualité, et il répond à sa fille que Cléorïte peut ne pas manquer de mérite, mais qu'il manque de noblesse. Voilà le bonheur de Lucile retardé de cinq actes. La fable du Malade imaginaire est encore au fond absolument la même que celle du Bourgeois gentilhomme. Argan se croit malade, et cette fausse idée le rend l'esclave docile de sa femme Béline, qui ne caresse sa manie que pour s'emparer de son esprit, en attendant qu'elle s'empare de sa fortune. Les médecins et les apothicaires le ruinent pendant ce temps. Ce * serait peu encore, si Argan n'avait pas une fille en âge de se marier, Angélique. L'illusion où il est sur sa santé le rend dur et égoïste. Angélique épousera donc le neveu de M. Purgon, qui vient de passer ses thèses, parce que se donner un médecin pour gendre lui semble le plus beau coup de maître dont un malade puisse s'aviser, et c'est cette coupable exigence delà volonté paternelle qui, une fois encore, fournira tout l'intérêt dramatique de la pièce.

Que l'on prenne même, si l'on veut, des pièces d'un ordre secondaire. On y verra le plus souvent les abus d'autorité d'un père ou au moins un excès d'obstination de sa part à l'origine de toutes les difficultés matrimoniales. VAmour médecin, le Médecin malgré lui^ sont deux comédies sans prétention qui, bien qu'écrites avant le Tartuffe^ nous mettent cependant en présence d'une fille que l'inflexible résistance d'un père réduit à l'emploi d'un stratagème audacieux. Les Fourberies de Scapin, Monsieur de Pourceaugnac ne sont sans doute aussi que de légères

170 ceAPiTRE ra.

esquisses. Là encore toutefois c'est Tavarice ou Tégoïsme des pères qui met les enfants dand la nécessité ou de les laisser duper par un Scapin et un Sbrigani, ou de sacrifier le bonheur de leur propre vie. Seul à peu près, le Misanthrope reste une anomalie dans le théâtre de Molière au point de vue de la conception générale. L'action, d'ailleurs insignifiante, y reste tout à fait en dehors de la vie de famille. Gela tient à ce que lés deux caractères d'Alceste et de Célimène avaient dû paraître au poète aussi inconciliables avec la dépendance filiale qu'avec les désillusions de là vieillesse. Ce n'est qu'à l'âge de la maturité intellectuelle que se peut poser le redoutable problème qui s'agite entre Philinte et Alceste. La pièce enfin était tout entière et presque deux fois personnelle. Une exception d'ailleurs ne détruit point une règle, et je suis persuadé que si la comédie de VAmbitieiuv, interrompue brusquement par la mort du poële, nous fût parvenue, nous y retrouverions une fois de plus le même enseignement que dans le Tartuffe.

Je n'ai point encore parlé des Femmes savantes^ ni de Don Juan, parce que le vice ou le défaut comique n'y est plus attribué du chef naturel de la famille, c'est-à-dire au père. Dans les Femmes savantes^ ce qui compromet la dignité de Chrysale, ce qui menace l'avônir de la sensée et aimable Henriette, c'est l'omnipotence dotoestique de trois femmes afl'olées de bel esprit. La volonté d'une mère, la mdtiomanie d'Une tante, le dépit d'une sœur, voilà ce qui semble tout d'abord condamner Henriette à n'épouser jamais Glitandre. C'est donc ici encore le même nuage, mais un nuage venu un peu d*un autre côté qui assombrit la comédie. Dans Don Juan au conlrairej c'est d'un fils et d'un mari que tout le mal dérive^ et un homme jeune, non plus un vieillard ou une coterie de femmes, nous y apprend par son exemple combien de catastrophai^ peut enfanter l'inlpiété, avant de provoquer le courroux céleste.

Puisque j'en suis sur Don /mn, il me semble que rien n'est plus propre à faire comprendre en quoi consiste la part d'originalité de Molière dans sa propre pièce que de la rapprocher un instant de celle de Tirso de Molina, El burlador de Sevilla, Ce que je remarque tout de suite dans la pièce de Tirso de Molina, c'est l'isolement de don Juan. J'ai déjà dit que son père ne paraît que pour lui adresser un commencement de malédiction. Mais cette scène trèscourte est fort loin de nous toucher et de nous indigner contre celui qui subit froidement ces froids reproches. Il est vrai que Tirso de Molina a donné aussi un oncle à son héros. Mais l'oncle ne fait que servir de suppléant au père, et nous intéresse moins encore que lui à ses chagrins personnels. Quant au gracioso, Catalinon, il s'en faut que ce soit un Sganarelle. Il divertit le spectateur, et c'est tout. Comparez maintenant à ce brillant séducteur le Don Juan français^ Non-seulement don Louis est devenu un père désolé des débordements de son indigne fils, non-seulement Sganarelle, espèce d'esclave sournois et ironique, va nous montrer dans quelle bassesse d'âme la méchanceté du maître peut faire tomber un serviteur, mais encore d'un seul coup Molière donne à don Juan une femme de haute lignée, justement jalouse et vindicative corîime la tradition veut qu'on le soit dans son pays, puis un beaufrère condamné à courir les aventures et les bois les plus déserts pour demander raison au mari infidèle de sa sœur, et enfin, ce qui suffirait à indiquer à peu près le quartier de Paris où le poëte est né, un créancier, M. Dimanche, sorte d'appendice vivant et indispensable dans la maison d'un trop brillant gentilhomme. Don Juan aurait eu sans doute jusqu'à des enfants s'il ne fût entré dans les desseins du poëte de conserver à cet impie le prestige et la facilité de séduction que la légende lui avait attribués. Ce n'est donc plus son âme seule que perd le don Juaii de Me-

lière. Derrière lui, il y a sa famille tout entière réduite au désespoir et que la Providence vengera d*un coup de foudre.

Faut-il encore une autre confrontation? Mettons Plante en face de Molière. Ce n'est pas Amphytrion que je veux prendre. Le sujet prêtait peu à la morale, et le poëte français n'a guère changé le plan de la pièce latine. Mais YAulularia peut nous fournir l'occasion d'un rapprochement naturel entre Euclion et Harpagon. Euclion, dans Plaute, n'a pas de fils, et il serait inexact de prétendre qu'il fasse le malheur de sa fille. Il ne la contrarie point dans son amour et ne refuse pour elle aucun parti. Nous ne voyons même pas paraître cette jeune fille. Ce qui remplit la pièce de Plaute, ce sont les conséquences singulières que l'avarice d'Euclion a sur son propre sort. Il est comique, parce que, devenu riche par hasard, il ne cesse de trembler à cause de cette richesse même. Ce qui devrait le rendre heureux le fait plus misérable que jamais. Tout visage nouveau lui semble le visage d'un voleur. La vue des cuisiniers qui sont venus chez lui pour préparer le repas traverse son esprit d'horribles soupçons. Il n'est pas jusqu'au coq de sa propre maison qu'il ne redoute. Il ne peut comprendre qu'un homme aisé lui ait demandé la main de sa fille : ce gendre-là ne peut en vouloir qu'à son or. En un mot, tout ce qui lui arrive d'heureux se convertit infailliblement, par une bizarrerie de son imagination, en crainte et en défiance. Aussi, pour peu que l'on tînt absolument à découvrir dans la littérature française un avare analogue à celui de VAulularia^ c'est évidemment dans le Savetier et le Financier qu'il le faudrait aller chercher.

On me pardonnera, je l'espère, d'avoir un peu longuement insisté sur la plus profonde et la plus intéressante nouveauté de l'art de Molière. Aucun autre signe ne pouvait mieux trahir l'empreinte de son génie sur le talent de Holberg.

Les meilleures pièces de son théâtre n'ont pas une autre architecture intérieure, si j'ose parler ainsi, que le Malade imaginaire ou le Bourgeois gentilhomme. Il y en a sans doute un certain nombre, huit ou neuf tout au plus, ébauches de pure fantaisie, se jouant en dehors de la vie de famille, où je ne vois vraiment pas percer d'intention morale. Dans six autres la morale reprend bien ses droits, mais nous ne voyons pas la famille au complet, ce qui nous empêche de la voir aussi en travail de dissolution. Les torts, dans ces pièces, comme dans le Menteur, comme dans le Joueur^ ne retombent que sur le seul coupable, au lieu de se répandre, sous forme de prohibitions et de contraintes, sur diverses personnes La Capricieme, le Onze juin, la Chambre de Noël, Jacob de Tyboe^ Sans queue ni tête et le Philosophe imaginaire sont dans ce cas.

Mais dans tout le reste de son théâtre, Holberg se fait, à l'exemple de Molière, une habitude constante de placer sous nos yeux le spectacle à la fois pénible et comique d'une famille en train de se désorganiser par suite de l'incorrigible travers qui a atteint l'un de ses membres. Holberg sait même varier avec beaucoup d'art cette conception, qui serait devenue un peu monotone peut-être chez Molière, si Molière eût beaucoup écrit. IMui suffit pour cela de faire passer le travers comique successivement à peu près sur toutes les personnes qui peuvent faire partie d'une famille. En somme pourtant, c'est presque toujours à un père qu'incombe la responsabilité morale des désordres que nous voyons se produire. Le père s'est choisi un gendre conformément aux intérêts de sa passion ou de sa monomanie. La fille a fait un choix ailleurs. Voilà l'esprit de résistance introduit dans la famille. Ce père-là, nous le revoyons dans le Ferblantier^polUique, dans Un peu d'ambition, dans V Oisif affairé et dans le Voyage à la source. L'obstination maternelle se substitue à Fentêtement paternel

dans PwnUh âêm&i9elk pour un jour et dans la République. C'est encore une mère qui, dans le Fiamé métamorphosé^ est sur le point de faire le malheur de ses trois OUes en faisant pour son propre compte un mariage extravagant. Don RaniMio de Colibrados et YHewreuœ naufrage nous offrent deux fois l'exemple d'un père et d'une mère qui, au lieu d*étre en désaccord sur la grave question de l'établissement de leura enfants, s'entendent pour forcer rinclinalion de leur cœur. Quatre autres pièces nous mettent sous les yeux quatre fils dont chacun fait le désespoir de sa famille, l'un par sa fatuité , l'autre, par son pédantisme, le troisième, par son bavardage, et le dernier, par sa stupidité. Les trois premiers manquent, ou peu s'en faut, l'occasion d'un sage mariage concerté par les soins de leurs parents et accepté de grand cœur par eux, tandis que le quatrième se laisse voler par un hardi fripon tout l'argent qu'on lui a confié. Ces quatre pièces sont Jean de France^ Erasmus Montanus^ Maître Gert de Westphalie et le Petit paysan en gage. Une parodie, Melampe, nous fait assister à la rivalité de deux sœurs ennemies, Philocyne et Lucilia, qui se disputent la possession d'un jeune chien du nom de Melampe. La Poudre arabique nous fait connaître un mari alchimiste qui dissipe en vaine fumée toutes les ressources dont il dispose. Jeppe de Bjerg nous met en présence d'un mari ivrogne qui boit tout l'argent qu'il réussit à dérober à sa femme. Quant au mari qui trompe sa femme, je l'ai déjà dit plus haut, il n'apparaît qu'une fois chez Holberg, dans la personne d'un capitaine fanfaron qui donne son nom à la comédie Diderich-la'terreur'de'V humanité. Peut-être ne se-î rait-il pas impossible d'ajouter encore à cette nomenclature une ou deux pièces de plus. Mais nous ne faisons aucune difficulté de reconnaître que chez Holberg l'imprévu et la variété gardent toujours leurs droits.

Le moment est venu d'appuyer d'une citation notre ana-

lyse générale. Nous allons done tpaduire ici le commencement et la fin de la première composition de notre poëte, le Ferblantier politique. Le lecteur décidera si c'est par un pur effet du hasard qu'une œuvre de début peut ressembler à ce poîpt précisément à ce qu'il y a de plus profond et de plus caractéristique dans les chefs-d'œuvre de Molière.

ANTONIUS^ Je puis bien jurer que j'ai le cœur qui me serre la gorge. Il s'agit pour moi de parler à maître Herman, et de lui demander sa fille, avec laquelle je suis fiancé depuis long* temps en secret. Voici la troisième fois que je me mets en route, mais chaque fois jusqu'ici je m'en suis retourné. Si ce n'était que je crains qu'on ne se moque de moi et que je n'aie de nouveau quelque querelle à subir de la part de ma mère, ce serait eucore cette fois-ci la même histoire. Ma poltronnerie est un léfaut de nature que je ne saurais vaincre. Chaque fois que je veux frapper à la porte, c'est comme si quelqu'un me retenait la main. Voyons donc, Antonius, oser, c'est déjà faire h moitié. Il n'y a pas à dire, il faut que cela soit. — Mais remettons d'abord un peu d'ordre dans notre toilette, car on dit que maître Herman est devenu depuis quelque temps un drôle d'homme. — (Il retire sa cravate et la remet, prend un petit peigne dans sa poche et s'arrange les cheveuXj puis enfin brosse un peu ses souliers). Je crois à présent que je puis passer comme cela. Il faut maintenant que je frappe. Allons I Aussi vrai que je suis un honnête garçon, c'est encore comme si quelqu'un me retenait la main. Courage donc, Antonius. Tu n'as rien fait de mal, que je sache. Un refus est le pire mal qui me puisse arriver. {Il frappe).

Henrich (mangeant une tartine). Serviteur, maître Antonius. A qui voulez-vous parler?

1. le Ferblantier politique (Den politiske Kandestôber). Acte I*', «cènes i-iv.

176 CHAPITRE m.

Antonius. Je voudrais parler à maître Herman, s'il est seul.

Henrich. Oh ! pour être seul, il Test bien, mais il est occupé à lire.

Antonius. C'est qu'alors il est plus dévot que moi.

Henrich. Si Ton rendait une ordonnance qui fît de V Hercule politique * un livre d'Église, je crois bien qu'il serait au besoin capable de prêcher à l'instant même.

Antonius. Mais est-ce que son métier lui laisse assez de temps pour lire de ces livres-là?

Henrich. Vous ne devez pas oublier que le patron a deux occupations. Il est tout à la fois ferblantier et homme politique.

Antonius. Voilà qui ne va guère ensemble.

Henrich. C'est aussi la réflexion que nous avons faite, car, lorsqu'il se met à l'ouvrage, ce qui lui arrive rarement, tout ce qui sort de ses mains se ressent si fort de sa politique qu'il nous faut le refondre une seconde fois. Au reste si vous avez quelque chose à lui dire, vous n'avez qu'à aller dans la salle basse.

Antonius. C'est qu'il ne s'agit point pour moi d'une petite affaire, Henrich. Ceci soit dit entre nous, je viens lui demander sa fille, avec laquelle je suis fiancé depuis fort longtemps.

Henrich. Il est vrai, c'est, ma foi, une importante affaire. Mais, écoutez bien, maître Antonius, et ne vous fâchez point de l'avertissement que je vais vous donner. Si vous souhaitez que votre demande réussisse, ne manquez point d'entortiller vos paroles, et de parler avec toutes sortes de simagrées, car depuis quelque temps il est devenu diablement drôle.

Antonius. Oh! pour cela, Henrich, je n'en saurais rien faire. Je ne suis qu'un brave et honnête ouvrier, et je n'entends rien aux belles finesses du langage. Je lui dirai tout simplement que j'ai de l'amour pour sa fille et que je la désire pour ma femme.

1 . Roman politique de Bucholz, publié à Braunschweig pour la première fois en 1659. M. Gervinus en parle dans son Histoire de la poésie germanique, t. m, p. 389.

Henrich. Quoi, rien de plus! Je parie ma tête alors que vous ne l'aurez pas! Le moins que vous puissiez faire, c'est de commencer votre discours par le mot : Considérant que, ou : Attendu que. N'allez point oublier, maître Antonius, que vous avez affaire à un homme qui a étudié, qui lit nuit et jour des livres de politique, si bien que pour sûr il en deviendra fou. Ce qu'il a eu à reprendre le plus depuis quelque temps chez les gens de sa maison, c'est l'air commun et bas qu'il dit que nous avons tous, et surtout moi, qu'il ne nomme plus jamais sans ajouter : coquin mal appris que tu es! Ne voulait-il pas la semaine dernière, avec un entêtement du diable, que notre maîtresse mît une adrienne pour sortir? Mais celte fois il n'en est pas venu à bout, car notre maîtresse est une honnête femme de l'ancien temps qui aimerait mieux mourir que de quitter sa vieille camisole. Sûrement qu'il couve quelque grand projet, mais le diable seul sait ce que c'est. C'est pourquoi, si vous voulez réussir dans votre demande, suivez bien mon conseil.

Antonius. Je n'ai, ma foi, que faire de louvoyer, et j'irai droit mon chemin (// sort),

Henrich (seul). La plus grande difficulté quand on veut faire une demande en mariage, c'est de trouver le commencement de son discours. Moi-même je me suis mêlé une fois de faire une demande en mariage, mais il me fut impossible dans l'espace de deux semaines de trouver ce que je devais dire. Je savais fort bien qu'il fallait commencer mon discours par le mot: Considérant que, ou Attendu que; tout le malheur était que je ne pouvais accrocher un autre mot à ce: Considérant que. Je ne voulus pas me mettre plus longtemps lesprit à la torture pour cela, et je m'en fus acheter chez Jacob le maître d'école un formulaire pour huit skillings : c'est le prix qu'il les vend la pièce. Mais mon idée tourna diantrement mal pour moi, car à peine étais-je embarqué dans mon discours qu'il me devint impos sible de trouver le reste, et une mauvaise honte m'empêcha de tirer le papier de ma poche. Avant ou après, rien de plus aisé pour moi que de réciter tout le discours sans faute, comme mon Pater; mais juste au moment où il fallait m'en servir pour de bon, je restai court. Voici comment il était conçu : « Salut et

178 CHAPÏTIlIi! TU.

prospérité. Moi, Henrich Andersen, pour vous servir, après avoir dûment consulté ma raison, mon penchant et mon inclination, je suis venu ici à l'effet de vous faire savoir que je ne suis pas plus de pierre qu un autre ; et, attendu que tout dans le monde est sujet à l'amour, même les animaux muets, je viens vous trouver, devant Dieu et sur mon honneur, pour vous prier de m'accorder, tout indigne que j'en suis, la personne dont mon cœur a fait choix. » — Si quelqu'un veut me rendre mes huit skillings, je suis tout prêt à lui passer mon discours. D'honneur il les vaut bien, car je suis sûr que celui qui est en état de faire un pareil discours ne saurait manquer d'obtenir la fille de n'importe quel honnête homme. Mais voici notre maître : je me sauve. (// s'en va) .

Herman. Je vous demeure fort reconnaissant, monsieur Antonius, pour votre bonne proposition. Vous êtes un garçon de bonne mine et le plus honnête homme du monde, et je crois bien qae ma fille se trouverait fort heureuse avec vous. Mais je désire avoir pour gendre quelqu'un qui ait étudié la politique.

Antonius. Mon cher monsieur Herman de Brème, ce n'est point pourtant avec cela qu'on peut nourrir femme et enfants.

Herman. Et pourquoi pas? Pensez-vous donc'que j'aie l'intention de mourir ferblantier? Vous verrez un peu, avant seulement six mois d'ici. J'espère bien que, lorsque j'aurai achevé de lire le Messager de VEurope, on me forcera à accepter une place dans le conseil municipal. Je connais déjà sur le bout du doigt le Dessert politique^ mais cela ne suffît point. L'auteur devrait être honteux de n'avoir pas donné un peu plus d'étendue à son ouvrage. Vous le connaissez sans doute?

Antonius. Non, je ne le connais point.

Herman. Eh bien, je vous le p'-êterai. L'ouvrage est court, mais il est bon. Tout ce que je sais de politique, je l'ai puisé là, et aussi, il est vrai, dans le Grand et le Petit Hercule,

Antonius. Mais le Petit Hercule n'est qu'un roman.

Herman. Oui, cela est très-vrai. Mais plût au ciel que le monde fût plein de semblables romans I Je fus hier en un certain lieu où un homme de qualité m'assura en confidence que

quiconque a lu ce livre et Ta bien compris est en état de remplir les plus hautes fonctions et même de gouverner tout un pays.

Antonius. Bien, maître Herman, mais si je me mets à lire tout cela, je négligerai mon métier.

Herman. Je vous répète, monsieur, que je n'entends point rester longtemps ferblantier. Il y a déjà beau temps que j'aurais dû cesser de Têtre, car cent braves gens ici dans la ville m'ont dit : « Herman de Brème, vous devriez être autre chose que ferblantier. » Hier encore, oui, pas plus tard qu'hier, le bourgmestre en plein conseil a prononcé ces paroles : « Herman de Brème pourrait bien s'employer à autre chose qu'à la. ferblanterie : c'est un homme qui en sait plus long que beaucoup d'entre nous. » Vous pouvez bien supposer d'après cela que je ne mourrai pas ferblantier. C'est pourquoi je veux avoir un gendre qui s'adonne aux affaires publiques, vu que j'espère qu'avec le temps, lui et moi, nous entrerons tous les deux dans le conseil. Si donc vous voulez maintenant vous mettfe à étudier le Dessert politique, je vous interrogerai tous les samedis soirs, afin de juger de vos progrès.

Antonius. -Ma foi, non, je n'en ferai rien. Je suis trop vieux à présent pour retourner à l'école.

Herman. Voilà justement pourquoi aussi vous n'êtes point fait pour devenir mon gendre. Adieu. {Il sort).

J'interromps ici ma citation. Le héros de la pièce est amené à résipiscence à l'aide d'une audacieuse mystification. On lui fait accroire qu'il est nommé bourgmestre, et il est invité à remplir les fonctions de la première magistrature municipale. 11 reçoit des visite?, des députations, des demandes de toute sorte. Des citoyens viennent lui soumettre leurs différends. Une émeute gronde sous ses fenêtres. Le voilà pris singulièrement au dépourvu. Alors, mais un peu tard, il reconnaît qu'en politique, comme ailleurs, la critique est plus aisée que la pratique des affaires. C'est dans cette nouvelle disposition d'esprit que nous allons

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le reirouver dan jla seconde partie de noire citation, tout à la fia de la pièce, citoyen docile et père enfin raisonnable.

Antonius *. Hé bien, hé bien, que diable faites-vous donc là?

Hermân. Je n'ai aucune intention de faire quoi que ce soit. C'est au contraire pour échapper à tout ce que je pourrais avoir à faire que je veux me pendre. Si vous voulez me tenir compagnie, vous me ferez plaisir.

Antonius. Non, ma foi, je ne m'en sens nulle envie. Mais qui diable vous pousse à Textrémité d'un pareil projet?

Herman. Voyez-vous, Antonius, tout ce que vous pourrez me dire ne produira aucun effet. Il faut que je me pende, et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain. Je veux seulement, avant de mourir, vous prier de présenter mon respect à Mme la bourgmestre et à Mlle sa fille. Commandez- leur aussi de faire graver sur ma tombe l'inscription suivante :

ARnÉTE, passant!

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