‹ Holberg considéré comme imitateur de MolièreChapitre 35 sur 78 · Double souvenir de Pacuvius et de Cicéron · texte numérisé non relu

Double souvenir de Pacuvius et de Cicéron

L'AGÏION. 181

Antonius. Ha ha ha ha ha ha!

Herman. Ne vous moquez point de moi, Antonius. C'est péché vraiment.

Antonius. Ha ha ha! Maintenant je comprends comment tout cela s'enchaîne. J'étais tout à Theure dans une auberge où j'entendais qu'on riait aux éclats à propos d'une comédie jouée à Herman de Brème par quelques jeunes gens qui lui avaient fait accroire qu'il était nommé bourgmestre, pour voir comment il pourrait s'en tirer. Cela me fit vraiment de la peine d'apprendre ce complot, et j'accourus sur le champ ici afin de vous mettre sur vos gardes.

Herman. Mais alors je ne suis donc pas bourgmestre?

Antonius. Nullement. Tout ceci n'est qu'une pure invention destinée à vous guérir de la folle manie que vous avez de raisonner sur des choses de la plus haute importance, où vous n'entendez rien.

Herman. Quoi, ce ne serait pas vrai non plus, l'histoire du président étranger?

Antonius. Assurément.

Herman. Ni celle du syndic des chapeliers?

Antonius. Plaisanterie, comme tout le reste.

Herman. Ni celle des matelots?

Antonius. Plaisanterie, vous dis-je.

Herman. Alors que le diable se pende lui-même! Geske, Engelke, Peter, Henrich, accourez tous! (i Geske), Ma chère femme, retourne à ton travail. Mon administration est finie.

Geske. Finie?

Herman. Oui, oui, tout est bien fini. Quelques mauvais plaisants s'étaient donné le mot pour rire à nos dépens.

Geske. Pour rire à nos dépens ! Je leur ferai voir ce qu'il en coûte de rïre à nos dépens, et à toi tout le premier. {Elle donne un soufflet à Herman qui, à son tour, la bat comme il faut). Oh, mon cher petit mari! cesse de me battre. Oh! mon cher petit mari, arrête.

Herman. Apprends, ma femme, que je ne me mêle plus de politique, et que par conséquent je ne compte plus jusqu'à vingt, quand je reçois un soufflet. A partir d'aujourd'hui j'en-

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tends mener une autre vie, jeter mes livres au feu, et ne me plus désormais mêler que de mon métier. Je vous préviens donc une fois pour toutes que si je vois l'un d'entre vous lire un livre politique, ou en apporter un dans ma maison, il s'en repentira.

Henrich. Pour ce qui est de moi, il n'y a pas de danger qu'on m'y prenne, car je ne sais ni lire ni écrire, monsieur le bourgmestre.

Herman. Laisse de côté la première syllabe, et appelle-moi tout simplement maître, comme autrefois, car je suis ferblantier et veux mourir ferblantier. Quant à vous, monsieur Antonius, je sais que vous avez de l'inclination pour ma fille. Mon ancienne manie avait été un obstacle à votre amour. Maintenant vous avez tout à la fois le consentement de son père et celui de sa mère, de telle sorte que, si vous n'avez pas changé de sentiment et d'intention, tous les obstacles sont levés.

Antonius. Oui, j'ai toujours la même intention, et vous prie de- me la donner pour femme.

Herman. Y donnes-tu aussi ton consentement, Geske?

Henrich. Parbleu, la belle question I Comme si madame la bourgmestre n'avait pas toujours été pour ce mariage-là!

Geske. Tais-toi, sot que tu es; je saurai bien répondre moimême. Il y a trois ans, mon cher mari, que j'y ai donné mon consentement.

Herman. Quant à toi, Engelke, ce n'est pas la peine que je te questionne. Je sais que tu l'aimes, comme un rat aime le fromage, n'est-il pas vrai?

Henrich. Répondez, mademoiselle *.

Herman. Si je savais que tu nous donnes tous ces titres pour te moquer de nous, tu me le payerais.

Henrich. Moi, me moquer de vous, jamais , maître. Mais on ne peut pas si vite perdre une habitude.

Herman. Donnez -vous donc la main, vous autres. Bien, voilà qui est fait. A demain le mariage. Henrich?

1. Frôken ne se disait, au dix-huitième siècle , que des jeunes filles de haute naissance. Jomfru était le mot ordinaire. De même en allemand, Fraeulein et Jung fer.

Henrich. Monsieur le bourgmestre. — Ah, parJonl maître?

Herman. Tu vas me brûler tous mes livres 'politiques, car je ne puis pas avoir plus longtemps sous les yeux la cause de mes sottises passées.

Il aura suffi sans doute de comparer le point de départ et le point d'arrivée de celte pièce, pour se convaincre que Holberg, comme Molière, décrit par-dessus tout dans ses comédies les contrecoups de nos travers sur la vie de famille. Mais pour Tun comme pour Tautre, ce n'est point assez de nous avoir fait sentir tout ce que nos défauts peuvent avoir de blâmable, il faut encore qu'ils nous fassent comprendre tout ce qu'ils ont nécessairement de risiblr. Aucun autre poëte comique n'a pris un soin égal de faire les gens ridicules après les avoir montrés haïssables.

Un premier moyen que Molière emploie pour tourner tout à fait au grotesque son héros comique, et dont Holberg n'a jamais fait usage, c'est l'habitude de faire le fou de la co • médie, malgré son âge, malgré son ridicule, passionnément amoureux, et dans les conditions les plus bizarres. Ainsi Harpagon, le riche avare, aimera Mariane, une jeune fille pauvre. Alceste, la loyauté en personne, sera épris d'une incorrigible coquette. M. Jourdain, le lils du drapier, brûlera du plus absurde amour pour une dame de qualité. Armande et Bélise, deux pédants en jupons, se disputeront, avec un ridicule inégal, mais avec un égal . insuccès, un homme du monde. Arnolphe et S;^'anarelle, deux égoïstes raffinés, se laisseront prendre aux grâces naïves de deux ingénues. Tartuffe, l'odieux Tartufl*e, finira lui-même par mettre l'amour dans l'hypocrisie et l'hypocrisie dans l'amour. Il n'est pas jusqu'à Argan, le malade à perpétuité, qui ne se mêle d'être tendre envers sa femme Béline. Voilà, certes, un ensemble de faits assez considéra-

ble pour en conclure qu'aux yeux de Molière Tamour est le ridicule suprême, quand il n'a pas pour auxiliaires la jeunesse, la beauté, la grâce, l'esprit, un cœur pur et une âme bien faite. Preuve nouvelle du haut prix que notre poëte attachait à la plus douce des passions, puisqu'il semble exiger de tous ceux qui y prétendent une espèce de purification intérieure, à défaut de laquelle il les voue impitoyablement à la risée publique.

Holberg paraît n'avoir rien compris à cette délicate application de l'amour à la comédie. Mais s'il n'inflige point à son tour à ses personnages comiques le surcroît de quelque amour grotesque, par contre, il place aussi dans, presque toutes ses pièces un valet et une servante, dont l'unique emploi est de pousser leur maître dans le plein du ridicule. De même que, chez Molière, M. Jourdain n'est pas seulement risible parce que les beaux yeux de la marquise le font mourir d'amour, mais bien surtout parce qu'il se laisse choir de l'insolence de Nicole dans la mystification de Covielle, et qu'après avoir provoqué la gaieté de l'une il devient la dupe de l'autre, de même, dans le théâtre de Holberg, je ne sache guère une pièce importante où quelque humiliation plus ou moins méritée n'arrive de la cuisine à Jeronimus ou à Magdelone. Henrich et Pernille dépassent même de beaucoup sur ce point Covielle ou Nicole. Il n'est point de déguisement qu'ils ne prennent tour à tour l'un et l'autre pour mieux abuser la faiblesse de leur maître ou de leur maîtresse, et exploiter utilement leurs défauts. D*une scène à l'autre, nous voyons Henrich apparaître en juif, en spectre, en matelot, en étudiant, en loup-garou, en soldat, en baron, en interprète, en moine, en avocat, en médecin, en pédant, tandis que Pernille sera tantôt une noble demoiselle, tantôt la femme d'un aubergiste, tantôt une aventurière française Mais il me semble en vérité tout à fait inutile de m'appesantir plus longue-

ment sur la signification morale de ces rôles de domestiques. Nous verrons tout à l'heure Henrich et Pernille à Fœuvre.

IL Jusqu'ici je me suis contenté de poursuivre ma démonstration d'analogie seulement en ce qui regarde la structure générale de chaque comédie. Il me reste à sorlir des généralités pour entrer dians les détails. Je m'en tiendrai dans cette contre-analyse à l'examen de l'exposilion, de l'intrigue proprement dite, c'est-à-dire du corps même de la pièce, et du dénouement.

On sait par quel naïf artifice les anciens avaient trouvé moyen de mettre d'un seul coup le spectateur au courant de la jsituation. Il y avait je ne sais quelle communication préalable du poëte à l'assemblée, un récit en tète et en dehors de la pièce. Le régisseur ou un Dieu quelconque se présentait sur la scène, et, dans un exorde où il cherchait à mettre le plus d'esprit et le moins d'orgueil possible, il faisait quelquefois jusqu'à Thistorique de la comédie. Puis il allait s'habiller pour la pièce, après avoir une dernière fois réclamé la bienveillance de Tauditoire. C'était ce qu'on appelait le prologue. Sur les vingt pièces de Plante, il n'y en a que six auxquelles manque cette sorte de préface, et rien ne nous prouve que ces pièces n'aient point eu, elles aussi, un prologue (jui ne serait point parvenu jusqu'à nous. Le poëte n'imposait aucune limite à sa fantaisie dans la composition de cet avant-propos si commode. Ici nous voyons le Dieu Lare, là, la Constellation de l'Ourse, ailleurs. Silène, ou bien Mercure descendre tout exprès du ciel pour nous donner les renseignements nécessaires sur ce qui va se passer de l'autre côté de la toile. Une fois même nous aurons la surprise de voir tardivement apparaître, en pleine comédie, le Dieu Auxilium, divinité secourable, en effet, pour le poëte, puisqu'elle a pour

tâche de tirer do Tornière la pièce embourbée. Telle était en somme la force de la tradition qu'au seizième siècle Shakespeare écrivait encore des prologues pour Roméo et Juliette et Henri 7, tandis que notre vieux Larivey, tout en constatant Tinopporlunité de ces révélations prématurées, ne laissait pas que d'en mettre aussi en tête de ses pièces quelques-unes, réduites, il est vrai, à de simples avis au lecteur.

On peut donc dire de Molière qu'il acheva de supprimer le prologue dans la comédie. Il n'y a point une seule pièce de lui où l'exposition se fasse autrement que par le jeu naturel des événements et la conversation des premiers interlocuteurs. J'entends déjà objecter que le mot de prologue se rencontre plus d'une fois dans son théâtre. Toute la question est de savoir si le nom convient ici à la chose. Sauf deux de ces prétendus prologues, celui i^Amphytrion et celui de Psyché,qm ne sont là que parce que le sujet traité est tout mythologique, et que d'ailleurs on peut faire disparaître sans inconvénient, aucun n'a véritablement de rapport avec la pièce qui le suit. C'est une petite pièce qui en précède une grande, une courte féerie en tête d'une comédie ; ce n'est ni un résumé ni un sommaire. La seule exposition qui s'y fasse, si exposition il y a, c'est celle des talents et des vertus du grand roi. Il semble qu'on apporte sur la scène, avant de commencer la fête, un autel de marbre antique, afin de faire fumer tout d'abord un peu d'encens, et par là de rendre le ciel propice. Si par aventure, une fois ou deux, la pastorale préliminaire cesse d'être une apothéose d'opéra à l'usage du souverain, elle n'en devient pas davantage pour cela un exposé du sujet. Le soi-disant prologue de la Princesse d'Elide ne nous montre qu'un homme qui a grande envie de dormir et qu'on fait lever de force. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que toutes ces introductions

ont quitté la forme oratoire ou narrative pour se partager entre un certain nombre de personnages, et se jouer au lieu de se réciter*.

Il n'y a que deux prologues dans tout le théâtre de Holberg. L'un se trouve dans une parodie, Ulysse dlthaque^ et ne pouvait manquer de s'y trouver, toute parodie s'imposant pour première règle de reproduire les formes mêmes qu'elle prétend livrer aux rires populaires. L'autre est une bouffonnerie fantasque où nous voyons Jupiter, Apollon, Vulcain, Momus, et jusqu'à Sganarelle. Elle sert de prélude à Sam queue ni tête. L'habitude du prologue a donc aussi en définitive disparu du théâtre de Holberg. L'exposition, comme dans celui de Molière, y naît des situations et se fait au fur et à mesure. Il serait naturel maintenant de rechercher si ces situations imaginées par Molière comme moyen d'initiation sont les mêmes chez Holberg. Malheureusement la variété de Holberg est aussi grande sur ce point que l'originalité de Molière me paraît incertaine. Je pourrais aisément tirer du théâtre danois des scènes où nous verrions soit une maîtresse et sa servante, soit deux voisins s'entretenir dès le lever du rideau des circonstances qu'il importe le plus de faire connaître immédiatement au spectateur. Mais, outre que ces scèneslà sont un peu le bien de tout le monde, je ne dois pas oublier que j'ai déjà cité tout au long l'exposition du Voyage dé Sganarel au pays de la philosophie et celle de la Capricieuse. On a donc déjà pu juger de ce qu'est une exposition dans la comédie danoise.

L'exposition terminée, les personnes et les passions une fois mises en présence, le conflit s'engage. Nous entrons

1. Comp. les deux prologues de VAmphytrion de Plaute et de VAmphytrion de Molière. Le prologue du Trinummus est le seul, dans la comédie latine, où nous voyions apparaître le dialogue.

dans rintrigue proprement dite. C'est la partie la plus longue et la plus intéressante de la pièce; pour mieux dire, c'est la pièce elle-même. Il est bien difficile de déterminer des lois fixes et générales à propos de ce qui, par sa nature même, doit chercher à offrir le plus de variété possible. Toutefois, je crois, sur trois points au moins, pouvoir montrer que Holberg, jusque dans l'intrigue, se sépare autant des pratiques de ia comédie latine qu'il se rapproche des habitudes de Molière.

Il s'en rapproche en premier lieu par l'unité d'impulsion. L'unité d'impulsion, à y regarder de près, n'existe pas dans le théâtre de Plaute. On peut partager toutes les pièces de Plaute, quant à l'action, en deux catégories. Dans la plupart de ces comédies touchantes qui partent d'un enlèvement pour aboutir à une reconnaissance, c'est visiblement le hasard qui mène à peu près tout. On se retrouvera comme on s'était perdu, par un pur caprice de la destinée. Le sort, dont le bon plaisir avait été autrefois d'enlever un enfant à ses parents, jugera maintenant à propos de le leur rendre. Il m'est impossible de découvrir là l'œuvre et la part de l'aciivilé humaine. Au contraire, dans ces pièces d'un ton beaucoup plus gai où il s'agit simplement d'escroquer le prochain le plus impunément possible, nous voyons presque toujours, au sortir de l'exposition, un esclave prendre en main la conduite de l'action. Il ne faudrait pas toutefois en conclure que c'est lui qui vraiment la conduit. Au fond, il y a plus de jactance dans son langage que de ressources dans son esprit, et c'est en général bien plutôt son bonheur que son adresse qui le fait réussir. Il ne tient pas toujours tout ce qu'il a promis, et il arrive môme plus d'une fois qu'il n'arrive à tenir ce qu'il tient réellement que parce que le hasard le seconde d'une manière toutàfaitinopinée. Pseudolus, l'un des plus habiles coquins de Plaute, promet d'attraper deux per-

sonnes, et, au bout de la pièce, il se trouve qu'il n'en a attrapé qu'une seule. Pseudolus a de plus besoin de cinq mines. Il les obtient en efifr^t, mais on ne sait où ni comment. Le plus diflicile du tour à exécuter s'exécute hors de notre présence, par un moyen qu'on ne nous dit pas. N'est-ce pas encore le hasard, et un hasard bien complaisant, qui, dans les Bacchis, expédie si à propos à la courtisane le militaire dont elle se servira pour extorquer de l'argent au père de son amant? Son arrivée, dans le théâtre moderne, serait à coup sûr le résultat d'une petite machination secrète, et même il y a fort à parier que le militaire qui paraîtrait serait un faux militaire. L'esclave romain se remue donc plus qu'il n'agit, et, sans le concours de la destinée qui lui envoie à pointnommé les expédients ou les personnes nécessaires, il ne réussirait guère. Le fripon de la comédie obéit encore dans l'antiquité à une irrésistible et mystérieuse puissance, et la fatalité ne perd pas ses droits môme sur un Dave ou un Liban.

Tout autre est la méthode de Molière et tout autre aussi l'efticacité véritable du zèle de ceux qu'il appelle des agents d'intrigue. La volonté humaine, dans son théâtre, s'installe au gouvernail et dirige vraiment l'action comme il lui convient. Les contretemps qui surviennent ne se dissiperont plus à l'improviste, mais bien seulement par le travail d'une intelligence subtile et persévérante. Certes, Sbrigani n'est pas moins digne des galères que Pseudolus pouvait l'être des verges. Mais il reste entre eux cette notable différence que l'agent d'intrigue sait qu'il n^ à compter que sur sa propre fourberie pour en arriver oii il veut, tandis que l'esclave peut toujours s'en remettre avec confiance à la fortune qui le protège.

Et ce n'est pas seulement dans des pièces telles que Monsieur de PourceaugnacOMles Fourberies de ScapinqiieY on peut relever chez Molière celte logique des événements,

découlant toujours d'une source unique. Un juge fort compétent en matière de théâtre et qui a su faire rire lui-môme le public de Molière, Picard, a déjà fait la remarque que cette uniléf obtenue par des moyens très-variés, se maintn t jusque dans ce qu'on pourrait appeler le petit théâtre de l'auteur du Tartuffe.. Cette fine observation ne s'applique pas uniquement à V Étourdi où tant d'incidents sont si directement provoqués par les fautes continuelles d'un seul personnage. Dans TÉcok des maris, dans V École des femmes, tout provient de la résistance d'Isabelle et d'Agnès. Dans la première pièce, ce sont lies révélations prétendues d'Isabelle qui font faire chaque fois une sottise de plus à Sganarelle, et un pas par conséquent à l'action. Dans la seconde, ce sont les confidences successives d'Horace qui accroissent la colère et le dépit dont étouffe Arnolphe. Dans George Bandin, c'est un valet niais, Lubin, qui par ses sots discours, en jetant le malheureux mari dans une progression de doutes sur la fidélité de sa femme, est la cause première de tout ce qui arrive. Dans Don Garde de Navarre, ce sont de môme les faux rapports ou les remarques soupçonneuses de don Lope qui d'acte en acte amènent les divers accès de jalousie du prince.

Je ne me dissimule pas que celte unité d'impulsion, bien qu'au fond tout aussi réelle, est peut-être moins apparente dans la plupart des pièces qui appartiennent à la grande manière du poète. C'est quelquefois, comme l'on sait, l'une des coquetteries de l'art et le signe de sa perfection de ne plus laisser de traces de lui-même. Cependant, en fait, le procédé n a varié ici qu'autant qu'il était nécessaire pour pouvoir s'adapter à la comédie de caractère. En un mot, ce n'est plus de l'adresse d'une personne que va découler l'action, c'est de la force de la logique, d'une règle supérieure de morale et de psychologie, de cet axiome élémentaire que le vice doit être découvert et châtié, et de cette hy-

pothèse optimiste qu'il est toujours en eflFet l'un et l'autre. Étudiez, à la lumière de ce principe, les principales œuvres de Molière, et vous verrez bien vite que le hasard de la comédie antique n'y apporte nulle part son cdhtingent de bonnes fortunes mal préparées. Toutes ces pièces ne sont en réalité que des controverses en cinq actes, où chaque incident est un argument destiné à ranimer la discussion, et où l'observateur ne fournit strictement au moraliste que ce qu'il lui faut pour que les caractères se développent. Qui ne voit que, dans les Femmes savantes, le renvoi de Martine, la visite de Trissotin, la jalousie d'Armande, n'ont été imaginés que dans l'intention de mettre de plus en plus en relief le ridicule du pédantisme chez les femmes, vieilles ou jeunes? Qui ne voit que, dans VAvare, l'emprunt de Cléante, l'amour d'Harpagon, le vol de Laflèche, n'ont qu'un but prévu et constant, qui est précisément de nous faire juger de l'étendue de la passion du maître de la niaisdn? Qui ne voit enfin que, dans le Misanthrope, le sonnet d'Oronte, les médisances de Célimène, les perfidies d'Arsinoé ne se succèdent que pour donner sans cesse lieu à de nouvelles boutades d'Alceste, et nous faire mieux connaître sa prétendue misanthropie ?

Chez Holberg, celte unité de direction acquiert peut-être encore un degré nouveau d'évidence et de force, car dans4a plupart de ses pièces, la succession des événements provient tout ^ la fois et d'une intention morale et d'une invention comique, attribuée tantôt au valet, tantôt à la servante de la maison. Ce que Holberg, comme Molière, prétend démontrer, ce sont les inconvénients de nos travers, et cette démonstration, c'est toujours Heprich ou, à son défaut, Pernille qui se charge de la faire. A la fin de Pernille demoiselle pour un jour, Henrich, satisfait de Theureux succès de ses déguisements, s'écrie triomphalement, comme s'il apposait sa signature au bas de la pièce : Henricus fecit.

192 CHAPITRE Ilï.

Son amour propre a tout à fait raison ; la pièce est bien efifectivement son œuvre. C'est lui qui, cette fois comme d'ordinaire, a reçu de l'auteur la mission d'imaginer et de diriger toute l'intrigue. Seulement, je le répète, il ne la dirige jamais que dans l'intérêt et pour le triomphe de la morale dont il semble un peu le chargé d'affaires sans le savoir. Il y a donc chez le poëte danois confusion de la bonne cause et de l'esprit d'entreprise dans la personne du serviteur ou de la servante.

Il faut bien avouer que rien n'était plus opportun, chez Molière comme chez Holberg , que cet esprit d'ordre et cette régulière simplicité apportés dans la composition de leurs pièces. C'est le propre de la comédie moderne, et l'une de ses plus remarquables différences avec la comédie antique, que d'admettre une bien plus grande quantité d'événements dans un cadre à peu près d'égale dimension. Tandis que chez les anciens une comédie ne contient d'ordinaire qu'un fait unique produit par des causes quelconques, chez les modernes, une comédie embrasse habituellement tout un ensemble de faits produits. par une cause unique et bien déterminée. Et notez que cette complexité , qui autrefois se trouvait dans les causes et qui va passer dans les péripéties, sera de deux espèces. Il y aura, d'un côté, des stratagèmes multiples employés dans l'action, et., en outre , un commerce d'amour en partie double. Ce sont là les deux points qui me restent encore à examiner à propos de l'intrigue.

Dans la comédie latine, l'esclave n'invente et n'emploie pour tromper son maître qu'une ruse qui, le plus souvent, est simple et ne se décompose point dans l'application en plusieurs autres. J'y chercherais fort vainement ces attaques réitérées par plaisir ou par nécessité, cette accumulation de fourberies, ce luxe de mystifications savamment échelonnées d'un bout à l'autre de l'intrigue, qui

prennent du temps et prolongent une pièce. L'esclave de Haute peut dire comme César, avec une variante bien légère : veniy cepi. Les exceptions à cette règle sont rares. Quoique dans le Persa, dans Epidicus, dans le CurciUiOy dans VAsinaria, le stratagème employé soit assez près de se subdiviser en épisodes, il n'y a point encore là succession, dédoublement, multiplicité véritable. Toxilus trompe sans doute Dordalus, et se moque de lui par dessus le marché dans une dernière scène; mais, en somme, il ne lui joue qu'un mauvais tour, et ses railleries ne peuvent compter pour une invention comique. Il est vrai qu'Epidicus soutire à deux reprises différentes de l'argent à Périphane pour racheter Tune après l'autre les deux maîtresses de son jeune maître, l'inconstance en personne; mais la première est déjà rachetée et installée dans la maison de Périphane, avant que nous ne voyions Epidicus pour la première fois sur la scène. Dans le Curculio , nous n'assistons qu'à l'escroquerie dont Cappadox est victime; mais la première partie de cette escroquerie, le vol des tablettes, s'accomplit en Carie. Il en est encore à peu près de môme dans YAsinaria. Liban et son complice Léonidas, pour se faire remettre l'argent du marchand d'ânes, sont obligés de le suivre dans la coulisse jusque par devant Déménète qui reçoit de cette façon seulement le payement de la somme destinée à subvenir aux frais de l'amour d'Argyrippe, son fils. Ce n'est donc point là davantage une comédie où l'esclave déploie sous nos yeux une progression croissante d'astuce.

Les seules pièces du théâtre de Plaute où je trouve vraiment l'emploi de ruses différentes et successives, ce sont les Bacchis et Casina. Dans Casina, Stalinon est victime tour à tour de trois machinations : on lui fait un mensonge, on l'empêche de souper, et enfin l'on déguise son écuyer en mariée. Mais tout cela est présenté assez confusément. On

194 CHAPITRE m.

ne voit pas d'abord pourquoi le tnenÉonge ne réussit pas. Ii€ second moyen a (ont Tair d'un liors-d'œuvre. Si bien qu'il ne reste réellement à tenir compte que du travestissement final» Quant aux Bacchis, en premier lieu Chrysâle n'est obligé à une exceptionnelle dépense d'iiabileté que parce que le hasard déjoue ses premières combinaisons, et puis sonliabiletéale tort de faiblir de plus en plus à chaque entreprise nouvelle* Mais ce qui nie frappe bien davantage dans cette comédie, c'est qu'elle est une imitation d'une pièce de Ménandre intitulée AU IÏoht«twv, ce qui nous prouve non seulement que Plaute a ajouté une troisième ruse au rôle de Ghrysale, mais surtout que dans l'antiquité il était fort rare que les fourberies d'un esclave comique s'élevassent au nombre de deux, puisqu'il n'en fallait pas plus pour donner à une pièce un titre et la recommandation d'un attrait tout particulier*.

Qu'on compare à présent même la plus surchargée de ces pièces de Plaute à la première venue du thédtre de Molière, etl'on comprendra beaucoup mieux encore combien l'art de la comédie, en passant de .Rome à Paris, a gagné en fécondité, en invention, en entrain! Si, dans les Bacchist on peut réussir à distinguer le germe de trois ruses, dans VÉtourdi, on n'en compte pas moins de dix, pariaiiement distinctes les unes des autres, et qui reçoivent toutes leur complet développement. Dix fois la partie est perdue par l'imprévoyance de Lélie, et dix fois elle est sauvée par l'imagination inépuisable de Mascarille. On convient généralement que le Phormio de Térence a donné à Molière l'idée des Fourberies de Scapin. Or dans le Phormio il n'y a en tout qu'une escroquerie méditée contre deux vieillards par deux esclaves et un pa-

1. n y avait eu aussi en Grèce un AU i4aicaT(i^(fcevoc, de Heniochos.

L^AGTION. 195

rasite. H s'agît d'extorquer à un des deux rieillards une certaine somme d*argent, moyennant laquelle le parasite épousera la maîtresse de son fils. Au contraire, si vous Usez attentivement les Fourberies de Scapin^ vous n'y trouverez pas moins de cinq scènes où le fourbe abuse, d'une façon nouvelle chaque fois, l'un ou l'autre des deux vieillards. Avec Argante, il débute par un mensonge au premier acte. Au second, il lui fait le récit, également faux, des négociations imaginaires qu'il a entamées avec le frère de la jeune fille épousée par son fils, et, dans la scène suivante, il achève l'effet de. ces deux premiers mensonges, en amenant le prétendu frère habillé en spadassin. A Géronte enfin, dès la fin du second acte, il vole cinq cents écus, en attendant qu'au troisième il lui donne les coups de bâton que l'on sait. Voulef-vous encore rapprocher 6reor^e Dandin d'ilmp^rnon, j'entends celui de Plauteî Tandis qu'Amphytrion apprend à peu près d'un seul coup son infortune, George Dandin est trompé trois fois, et chaque fois plus outrageusement que la précédente. Et avec quel soin le poète nous fait suivre le progrès de ses inquiétudes, de sa colère, de sa douleur! Gomme toutes les circonstances imaginées croissent en importance et en clarté, et comme enfin la loi de la gradation comique est ingénieusement et profondément observée I

Même dans ceux de ses chefs-d'œuvre où il ne doit plus rien à Plaute, et qui sont d'un genre plus relevé, Molière ne se résigne point à la sécheresse d'un stratagème unique. Je laisse de côté YÉcok des mariSy ÏÉcole des femmeSy le Mariage forcé, où se trouve indiquée toute la série des perplexités par où peut passer un vieillard amoureux, le Sià* lieriy où il ne faut pas moins d'une sérénade nocturne, d'un portrait ébauché et d'un déguisement échangé pour faire sortir une jeune esclave de la maison où on la retient contre sa volonté. Il n'y a pas sans doute dans les Femmes sa^

vantes ou dans le Misanthrope la même abondance de faits imprévus et comiques que dans Monsieur de Pourceaugnac ou dans les Fâcheux. Mais cependant, avant la tentative qui réussit, n'y a-t-il pas toujours là encore la tentative qui échoue ? Il ne siiffîra pas, par exemple, que Vadius écrive une lettre, pour que la bassesse d'âme de Trissotin soit démasquée. Trissotin n'apparaîtra à Philaminte sous son vrai jour, qu'après sa conduite à la lecture des deux lettres apportées par Ariste, et qui annoncent à Chrysale sa ruine. Il ne suffira pas davantage qu'Àrsinoé donne à Alceste une première preuve de l'infidélité de Célimène. Ce ne sera qu'après la révélation produite par les lettres compromettantes des deux gentilshommes qu'Alceste sentira enfin que tout est bien rompu entre Célimène et lui. Cela est peu, sans doute, si on le compare à l'étonnante variété de quelques pièces plus franchement et plus spécialement divertissantes. Mais c'en est assez pour montrer que la comédie de caractère elle-même n'a point été, chez Molière, sans se ressentir du surcroît de ressources comiques introduit par lui dans le domaine particulier de Plautc.

Holberg, en ceci, ne pouvait guère manquer de renchérir sur Molière. L'art, chez les peuples septentrionaux, n'a-t-il point pour devise l'ordre dans la multiplicité, de même que, chez les peuples méridionaux, il a pour principe l'harmonie dans l'unité? L'architecte grec cherchait avant tout la simplicité dans les lignes; l'architecte du moyen âge songeait plutôt à l'imposante complication d'un vaste en semble. La comédie n'a point suivi une autre loi de développement que l'architecture. Molière, dans VÉtourdi^ avait employé dix stratagèmes. Dans la Chambre de Vaccouchèe^ Holberg nous fera assister à une trentaine de visites, c'està-dire à trente scènes environ où, chaque fois, par un ressort nouveau, l'action un instant suspendue se trouvera remise en mouvement. Le morcellement de l'intrigue est

partout chez lui à peu près le même. C'est une série d'apparitions rapides et grotesques qui compose tout le mécanisme intérieur de la pièce. Toutes ont pour but d'agir d'une façon quelconque sur Tesprit du héros de la comédie. Tantôt ce défilé ne contient que de vrais grotesques, des personnes qui sont réellement ce pour quoi elles se donnent; tantôt, c'est simplement Henrichetmême Pernille qui, sous un costume différent, reviennent trois ou quatre fois à la charge auprès de leur maître, soit pour profiter de son aveuglement, soit pour le guérir de sa manie. Mais Jeronimus a la tête plus forte encore qu'on ne pense, et il ne se rend point si aisément à la première attaque. De là, cette nécessité pour Henrich de composer une mystification en plusieurs chapitres. Delà aussi, pour Holberg, l'occasion de joindre l'art de la progression à l'habitude de la réitération, et de coordonner dans un ordre logique ces épisodes qui entretiennent dans tout le théâtre danois un mouvement tout à fait inusité.

J'arrive à la dernière des trois ressemblances que je me suis proposé de signaler dans l'intrigue des pièces de Molière et de Holberg. Lorsqu'on veut parler de l'amour du valet et de la servante mis en parallèle et maintenu en contraste, tout le long de la pièce, avec l'amour des jeunes maîtres, Ton n'a plus besoin d'une longue recherche pour être bien fixé sur le pays et le théâtre où a pris naissance cet ingénieux dédoublement de la comédie. Ce sont les Espagnols qui ont, les premiers, imaginé de réduire ainsi constamment au grotesque la passion noble et sérieuse. La plupart des ciiarmantes comédies de Calderon sont écrites sur ce plan. Ai-je besoin de nommer la Dama duendej Dicha y desdicha del nombre, las Très Justicias en una? Le théâtre de l'Espagne est tout entier rempli de ces gracieuses parodies, dont Shakespeare, au contraire, parait avoir dédaigné les piquants contrastes.

Molière^ mieux avisé cette fois que Shakespeare, transporta dans son tliéâtre cette antithèse ingénieuse et comique. On trouve déjà dans Don Garde de Navarre et dans la Princesse iïÉlide un amour ressenti et partagé par des personnes d'un rang inférieur, et qui se développe à côté de Tamour héroïque des personnages principaux. Hais c'est surtout dans le Dépit amoureux et dans le Bourgeois gentilhomme qu'il faut voir Molière imiter et égaler Calderon dans Tune des plus charmantes fantaisies de son génie. Marinette et Gros-René, Covielle et Nicole forment deux groupes destinés à relever par un effet vigoureux d'opposition la délicatesse ingénue de l'amour et du dépit qui, tour à tour, dominent chez Éraste et chez Lucile, chez Lucile et chez Gléonte. Dans George Dandin, nous voyons également Lubin et Claudine entamer une amourette villa^eoise à l'ombre de la passion naissante de Clitandre et d'Angélique. J'admire bien plus encore qu'en prenant à Plante le sujet et l'histoire d'Amphytrion, Molière ait tenu à ajouter aux cruelles découvertes du général thébain les vagues inquiétudes de Sosie, devenu, cette fois tout exprès, le mari de Cléanthis. Il est vrai que Mercure, plus clément que Jupiter, ne prend au malheureux esclave rien de plus que son nom. Mais c'est précisément ce qui ajoute au contraste delà situation, puisqu'Amphytrion croit à peine ce qui est, tandis que Sosie croit ce qui n'est pas. Toutefois, je ne veux pas en disconvenir, dans la comédie de Molière , cette double intrigue doit plutôt être considérée comme un essai d'accli* matation d'un procédé exotique que comme une habitude constante. C'était la comédie du dix-huitième siècle, celle de Marivaux surtout, qui devait ériger en tradition et pousser parfois jusqu'à la monotonie les peines de cœur et le langage précieux d'un laquais et d'une soubrette amoureux l'un de l'autre sans le savoir.

C'est donc aussi un peu à l'influence de la comédie

française de son temps, sans faire tort h Molière da^ e^cellentea leçons tirées de ses ébauchea, qu'il convient, à tout prendre, de rapporter Tamour et les projets de mariage que Holberg prête assez ordinairement à Pernille en faveur de Henrich. Une notable partie de ses pièces se termine par un double mariage. Seulement je dois ajouter que le second mariage se conclut un peu à la hâte. Henrich et Pernille ne se décident qu'au dernier moment, et il faut que Léandre et Leonora s'unissent eux-mêmes pour les décider à s'unir. Il est à croire aussi que les galanteries de Henrich et de Pernille se disent toutes dans la coulisse, car sur la scène ils s'injurient en général beaucoup plus qu'ils n'ont l'air de s'adorer, et le reproche de niarivaudaga est bien le dernier qu'on serait en droit d'adresser au naturel parfait et & la franchise populaire de leurs entretiens habituels. Ce qui manque donc un peu chez Holberg. ce sont précisément ces scènes de contrefaçon emphatique où se reflétaient fldèlement chez Molière les vicissitudes diverses de l'amour élégant.

D importe que le lecteur puisse juger par Ipi-méme, pu moins sur un exemple, de ce qu'est d'ordinaire une intrigue dans la comédie danoise. C'est leseulnooyeo de bien saisir toute l'importance des trois innovations que j'ai essayé de définir tour à tour. La citation dans laquelle le be* soin de faire ma preuve m'invite à m'engager ne peut ôtr^, on le comprend, qu'une citation fort longue. Je prie à l'avance qu'on en veuille bien excuser l'étendue, en considération de la nature même du sujet. Que le lecteur, dont je vais être obligé de me séparer pendant une trentaine de pages, prenne donc dans son fauteuil, en toute liberté d'esprit, le plaisir de la comédie. Je vais faire passer sous ses yeux la plus grande et la meilleure partie du chef-d'œuvre de Holberg, VOisif affairé. C'est pour les dénouements que je donne maintenant rendez-vous à sa bienveillante attention.

Léandre^ HélaSyina chère demoiselle! Jamais je ne me suia trouvé dans une situation aussi pénible que depuis que j'ai reçu de votre père un reftis méprisant.

Leonora. Hélas y Léandre ! La chose ne m'a pas été moins pénible qu'à vous.

Pernille. Ça, mes jolis amoureux, ce n'est pas le moment de bavarder lout à votre aise. J'ai une multitude de machinations en tête, qu'il s'agit de mettre à exécution.

Leonora. Voyons, dis-nous ton projet.

Pernille. Mon projet I Croyez-vous donc, mademoiselle, qu'un projet suffirait? J'ai rencontré tant de difficultés dans mon entreprise, que j'ai été plus d'une fois sur le point de laisser là toute l'affaire.

Léandre. Eh bien I dis-nous donc tout ce que tu as inventé pour venir à notre aide.

Pernille. Voyons, monsieur 1 Êtes-vous en état de jouer au besoin le lôle d un pédant? C'est là l'essentiel.

Oldfux. Ce qu'il ne saura pas, je le lui apprendrai bien.

Pernille. Connais-tu Peder, le fils d'Éric Madsen, le teneur de livres?

Oldfux. Je l'ai vu bien des fois dans la rue.

Pernille. C'est lui dont il faut que Léandre joue le personnage pour venir trouver monsieur, et lui demander sa fille.

Oldfux. J'ai plusieurs observations à faire sur ce projet-là. En premier lieu, M. Beaucoupdebruit a parlé tout récemment avec Léandre, et, en second lieu, il connaît le teneur de livres, puisqu'il a fait choix de lui pour son gendre.

Pernille. Passons un trait de plume sur tes deux observations. M. Beaucoupdebruit n'a jamais parlé à Léandre qu'une seule fois. Et à supposer même qu'il eût parlé dix fois avec lui, il ne l'en connaîtrait pas davantage. Un homme dans la tête duquel les affaires abondent comme des fourmis sur une fourmilière ne reconnaît pas si facilement les gens. Il y a des moments où c'est à peine s'il me reconnaît. Hier, il resta longtemps à parler avec moi, et m'appela Magdelone. D'ailleurs, il

1 . V Oisif affairé. Acte 1 , scènes ix-xi. — Acte II , scènes i-x.

faut que Léandre s arraoge de façon à pouvoir donner le change par son costume et ses gestes à qui que ce puisse être. En second lieu^ j'ai réussi à m'assurer que monsieur n'a jamais causé avec le jeune teneur de livres, mais seulement avec son père. Crois-tu que je ne réfléchisse pas à mes combinaisons?

Oldfux. Bien, alors je retire ce que j'ai dit. Je crois maintenant que la chose peut se faire. Mais pour peu que le véritable teneur de livres nous arrive, voilà tout notre plan déjoué.

Pernille. Qu'il vienne, s'il veut. Il n'y aura rien du tout de déjoué pour cela. H suffira que Léandre se soit présenté avant lui ; après, il peut bien venir.

Oldfux. Non, cela n'ira jamais, à moins d'arranger tout de façon à ce que le véritable teneur de livres n'entre pas ici.

Pernille. Si cela était en mon pouvoir, je n'aurais pas eu à beaucoup près à inventer autant de détours. Je ne peux pas l'empêcher d'entrer, car je ne suis pas toujours à la porte, et le garçon d'écurie a ordre de lui ouvrir. Mais, liens, voici ce qu'il faut faire. Léandre viendra ici à deux heures, c'est-à-dire une heure avant que l'autre n'arrive, et de la sorte, il pourra tout à son aise parler à monsieur, et obtenir sa fille. Puis, avant que le pédant n'arrive, il nous faudra jeter monsieur dans l'embarras de quelques affaires imprévues, de telle manière qu'il ne trouve pas un instant pour causer avec lui.

Oldfux. Penses-tu donc qu'il s'en ira sans réponse?

Pernille. 11 s'en ira d'ici le plus heureux du monde.

Oldfux. Et comment diable cela pourra-t-il se faire?

Pernille. Je ne suis pas habile seulement à moitié. Nous avons céans une femme de confiance, fort avide de lâter du mariage. Elle s'appelle Magdelone. Monsieur lui a souvent promis de la marier. Je lui mettrai dans la tête que c'est elle dont le teneur de livres demande la main. Si maintenant notre homme arrive pendant que monsieur aura des affaires jusque par-dessus les oreilles, je conseillerai à monsieur de faire descendre mademoiselle pour avoir un entretien avec le teneur de livres; mais, au lieu de mademoiselle, je lui amènerai Magdelone, qui ne doutera pas que ce ne soit là son prétendu.

202 CHAPITRE ni.

Oldfux. La peste! Voilà uu projet joliment fort pour une fille comme toi! Mais Magdelone est un peu mûre, à ce que tu dis. Il se peut fort bien qu'il ne se sente aucune inclination pour elle.

Pehnille. S'il ne se sent aucune inclination pour elle, ce n'en sera que mieux. Se décide-t-il, au contraire, à la prendre, ce que je crois assez, car des garçons comme celui-là ne recherchent que l'argent et le bien-êire, Magdelone y gagnera de pouvoir aussi se marier, et la comédie que nous aurons jouée n'en sera que plus drôle, car je ne puis dissimuler que je verrais, ma foi, bien volontiers, Magdelone mariée avec ce teneur de livres.

Oldfux. Ha! ha! ha! Mais j'entrevois tant d'obstacles dans tout ceci, que je ne puis pas encore me figurer que tout marchera bien.

Pernille. Pourvu que je puisse occuper monsieur comme il faut à quelques bonnes affaires, je ne doute pas du succès.

Oldfux. Mais l'occuper à tant d'affaires, ce peut être justement le moyen de tout perdre. De cette façon, il remettra le mariage à un autre moment, et dans l'intervalle, il apprendra la vérité.

Pernille. Je saurai bien y mettre obstacle. Je lui jurerai mes grands dieux que Léandre se tient aux aguets pour enlever sa fille, ce qui est vrai, et je lui donnerai le conseil de hâter le mariage. Et, comme je possède toute laconGance de monsieur, je lui amènerai bien vite Léandre déguisé. Quand l'autre arrivera, il sera déjà trop tard. Je saurai bien mener la chose jusqu'au bout sans sorcellerie.

Oldfux. Je te souhaite bien de la chance, Pernille.

Pernille. Penses-tu donc rester tout ce temps-là les bras croisés.?

Oldfux. Je ne vois pas que j'aie quelque chose à faire dans tout ceci, à moins que tu ne veuilles aussi m'épouser par la même occasion, et avoir l'honneur de conclure à la fuis une triple alliance, sous forme de trois contrats de mariage.

Pernille. Vraiment! Tu auras bien assez à faire! C'est toi qui jetteras monsieur dans les embarras et dans l'agitation.

D'abord y tu viendras ici comme un messager envoyé par Léandre, pour faire savoir à monsieur que ton maître est dans l'intention de lui faire un procès, parce qu!il v^ut donner à un autre sa fille, qui dans plusieurs lettres s'est engagée envers Léandre. A cette nouvelle, sa tête commencera à se troubler. Alors, je l'engagerai à écrire une lettre énergique à Léandre, et à consulter un avocat, afin de savoir s'il doit procéder tout de suite au mariage, pour réduire à néant ses menaces. Toute l'aide que je réclame de toi, c'est de susciter à monsieur quelques fâcheuses affaires.

Oldfux. Mais, si l'avocat vient, il dira certainement que monsieur n'a qu'à se tranquilliser, et que de pareilles menaces ne signifient rien.

Pernille. C'est pourquoi tu feras aussi l'avocat, et tu t'y prendras , par tes folies , de manière à ce qu'il n'y voie plus que du feu. Si tu peux encore inventer quelque autre moyen de lui faire perdre son temps, tant mieux, car la colère et les embarras sont les roues qui feront avancer notre machine.

Oldfux. C'est une épouvantable machine ! Je sens ma tète menacée de vertige, rien que d'entendre comment tout cela est combiné. Qu'est-ce que diantre les femmes n'inventeraient

Pernille. Il faut que je t'aie sous la main, et tout prêt à paraître dans le déguisement convenable. Je vous enverrai dire à tous deux, par une petite fille que j'ai à ma disposition, quand il sera temps de jouer votre rôle. Il faut en tout que tu fasses trois personnages. D'abord le messager de Léandre, puis l'avocat, et enfin un barbier, car monsieur doit se faire raser cette après-midi. Dans une heure, trouve-toi ici avec tout ce qui t'est nécessaire. Je te ferai entrer dans une chambre où tu seras prévenu, quand il faudra paraître. Voilà tout ce que tu as besoin de te mettre dans la tête. Pour le reste, je m'en charge.

Léandre. Si maintenant toute cette machine est mise en pièces, que faire alors?

Leonora. Si tout cela ne réussit pas, je ne vous abandon-

nerai pas pour cela, Léandre. Je me tuerai moi-même plutôt que de prendre le pédant pour mari.

Pernille. Je vous tordrais le cou de mes mains, mademoiselle, plutôt que de vous voir devenir Mme Peder, et la femmo d'un teneur de livres.

Léandre. Je te suis fort obligé de ton zèle et de ta fidélité « Pernille.

Oldfuz. Monsieur la remercie de la bonté qu'elle aurait do tordre le cou à sa bien-aimée?

Léandre. En aucune façon, Oldfux. Ge n*est point ainsi qu'il faut l'entendre.

Oldfux. Ne pourrait-on pas laisser de côté ce mariage de Magdelone, afin de rendre notre intrigue un peu moins compliquée ?

Pernille. Mais ne pourrais-tu pas aussi retenir un peu ta langue, et prêter seulement ton attention aux choses que je t'ai dites? Je veux que Magdelone trouve un mari par la même occasion, et j'ai une raison pour cela. Quand on entreprend une chose, il faut agir de façon à ce que la chose fasse parler d'elle. Allez maintenant, chacun de votre côté. (Ils s apprêtent à partir,) Non. Attendez un peu. Je veux voir comment M. Léandre s'y prend pour faire le pédant.

Léandre. Ma foi, je n'y entends rien, tant qu'Oldfux ne m'aura pas exercé.

Oldfux. Si c'était moi seulement qui dusse paraître à votre place, nous n'aurions à craindre rien de fâcheux. Voyons toujours un peu comment vous vous y prendrez pour jouer un pareil personnage. Figurez-vous que c'est moi qui suis M. Beaucoupdebruit, et que vous venez me demander ma fille.

Léandre. Je suis venu céans sur Tordre de mon papa, auquel, monsieur Beaucoupdebruit, vous avez daigné proposer....

Oldfux. Hé, êtes-vous fou? Ge sont là les propos et les compliments d'un fat de la cour. Est-ce là faire le maître d'école? Regardez-moi plutôt un peu. « Moi, Peder, l'aîné des rejetons d'Éric Madsen, natif d'Aabenraa*, je viens en ce jour,

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