Voy. M. Devrient, tome I*', p
Quoi qu'il en soit de la cause de cette impuissance de TAUemagne en fait de comédie, le fait même de cette impuissance ne saurait être mis en doute. Dès lors, n'est-il pas un peu étrange de voir à un certain moment de son histoire littéraire la comédie tout à coup en pleine vigueur, en pleine vogue chez elle, et n'est-il pas logique au contraire d'attribuer la singularité de ce subit éveil et d'une fécondité si contraire. aux traditions de la race, à Fheureux hasard d'une éducation exceptionnelle? Ai-je besoin maintenant de rappeler les noms de ces écrivains qui, à la fin du dix-huitième siècle, donnèrent à l'Allemagne un théâtre comique, fort négligé aujourd'hui par l'Allemagne ellemême, tant une vocation de gravité respectueuse semble la détourner de ces libres et vulgaires tableaux de la vie quotidienne? Les noms de Schrœder, d'Iffland, deKotzebue, sont connus en France. Ce sont eux surtout que, par une induction que je crois légitime, je signale comme des débiteurs, plus ou moins sans le savoir, du génie de Molière, non-seulement parce qu'ils le connaissaient luimême, mais principalement parce que, tous les trois, ils semblent s'être formés à l'école de Holberg. Je n'entends pas affirmer qu'ils se soient tous bien clairement rendu compte de la double influence qu'ils subissaient. Il me suffit que cette double influence fût alors dans l'air du temps et comme à l'état d'amalgame inséparable.
Pour Schro^der que j'ai nommé le premier, M. Devrient * lui-même le rattache directement à la tradition de noire comédie classique. Ne serait-ce point assez déjà qu'il se soit constamment essayé dans la comédie de caractère ? Iffland, qui avait vécu longtemps dans l'intimité de Rahbek, n'a pas
1. Tome IV, p. 173. Das Gebiet des Gharacterlustspiels, von Molière und Holberg eroeffnet , auf dem Lessing das Muster der Minna von Barnhelm aufgestellt, dies Gebiet war fast veroedet. Die Stuecke dieser Dichter, sowie ihrer Nachfolger, Schroeder und Iffland, etc.
cessé de placer la comédie dans le sein de la famille. N'est ce point encore tout ce qu'il nous faut pour penser que Holberg et Molière ne sont point restés étrangers à Téàucation de son taleûl ? Iffland, au surplus, a pris la peine de nous raconter lui-même que ce fut une représentation du Malade imaginaire qui, dès sa cinquième année, éveilla en lui la première conscience de sa vocation comique. Quant à Kolzebue, l'écrivain le plus fécond et le plus considérable sans contredit de cette petite école, nous savons tout particulièrement quelle étude spéciale il avait faite des œuvres de Holberg. Il a traduit, mais non sans prendre de grandes libertés de réduction ou de changement, quatre pièces de son théâtre, Jeppe de Bjerg^ Don Ranudo de Colibrados^ le Onze juin et le Petit paysan en gage. Nous trouvons également dans Kotzebue une traduction en vers des Femmes savantes. Au reste, la vivacité de sa verve, sa polémique hardie contre l'esprit de routine, surtout peut-être certains effets d'antithèse prolongés à plaisir, soit dans le cours du dialogue, soit dans l'enchaînement des scènes, révèlent en lui bien plus clairement encore une heureuse intelligence, des secrets de Fart de Molière et de Holberg. Personne ne lira certains passages, certaines séries de vives répliques, dans ses meilleures comédies, sans être frappé de l'analogie des procédés. N'insistons pas davantage. Si toute recherche de paternité en matière littéraire est délicate et reste toujours un peu incertaine, combien le péril et le doute ne doivent-ils pas augmenter, quand, au lieu d'un père, c'est d'un aïeul qu'il s'agit de faire valoir les droits? Gardons-nous donc de vouloir saisir par une démonstration en règle une si lointaine ressemblance, ce reflet d'un reflet, et contentons-nous de conclure que l'art de se rire des travers humains, sous le prétexte plutôt qu'avec l'espoir de les corriger, est un art que l'Allemagne n'a point à disputer à la France.
Qu'on ne suppose pas cependant, et c'est par là que je terminerai, qu'en signalant jusqu'à la simple probabilité de ces infiltrations directes ou indirectes du génie français chez nos voisins^ j'aie obéi à un sentiment mesquin et jaloux de fatuité nationale. Le temps est passé où chaque peuple se croyait avec la plus sérieuse des naïvetés le centre unique et immuable du mouvement moral de ce monde. Je ne veux pas sans doute me défendre du patriotique et légitime plaisir qu'il y a pour nous tous à suivre pendant le dix-huitième siècle la diffusion et l'ascendant des idées françaises à l'étranger. Mais la convenance et le sentiment de la modestie nationale ne doivent point cependant nous détourner de ces études comparées et de ces larges questiotts d'influence littéraire. N'est-il point évident qu'une patiente analyse de ces allu viens de l'histoire littéraire est la seule méthode par laquelle on puisse arriver à dégager, sous le vaste réseau d'influences superposées qui couvre l'histoire de la civilisation européenne, la part et le fond même du génie propre à chaque race et à chaque siècle ? Quel consolant et admirable spectacle surtout que celui qui nous montre, au lieu de ces vulgaires et aventureux triomphes de la force, l'ascendant régulier et bienfaisant de toute grande supériorité intellectuelle ! C'est là vraiment, je l'avoue, ce qui me touche dans cette contemplation rétrospective de notre vieille prépondérance littéraire el^ morale. Il reste aujourd'hui peu de chose du sang dont nous avons si souvent inondé les plaines et les vallées du continent les plus favorables à une stratégie correcte et victorieuse. Mais il a suffi que Molière eût du génie pour que le Danemark eût bientôt à son tour un théâtre, c'est-àdire pour que la civilisation y fît un pas en avant. Négligeons donc moins à l'avenir l'étude de ces échanges d'idées de peuple à peuple. Ces grandes périodes d'imitation volontaire sont en réalité dans l'histoire des lettres ce que les
38â CHAPITRE V.
iQvasiohg et \e9 conquêtes étaient jadis dans l'histoire militaire. Si par conséquent ij est vrai que* tout tende aujourd'hui à limiter le rôle de laVorce dans la décision des affaires humaines, il importe plus que jamais d'accorder une attention toute particulière à ces alternatives continues de prêts et d'emprunts, à ces flux et reflux des opinions et des mœurs, enfin à cette réciprocité d'éducation et de rajeunissement perpétuel qui ont fait jusqu'ici la vie commune des peuples de l'Europe, et qui finiront, s'il plaît à Dieu, par en faire quelque jour aussi la vie fraternelle.