CHEZ A. HARDEL, IMPRIMEUR-LIBRAIRE
Rue Froide, 2.
ET LA
GEÈGE CONTEMPORAINE.
Plusieurs années avant moi, M. Ampère (1), ouvrant à la critique littéraire une voie presqu'entièrement nouvelle , était allé demander à la Grèce ce qu'elle peut ^ encore aujourd'hui, nous apprendre des poètes auxquels elle a donné naissance et qui l'ont chantée autrefois. Entraîné par Tirrésistihle attrait qui s'attache à de telles études , M. Ampère ne s'était fixé aucunes limites: parcourant à la fois toute la Grèce et toute la poésie grecque , il partageait, comme au hasard, entre les tragiques et Pindare, entre Homère et Théocrite, les heures du voyage et les pages du commentaire.
Peut-être n'est-il pas sans inconvénient de parler ainsi de la Grèce et de la poésie grecque d'une façon trop générale. Bien que cette poésie soit demeurée
(0 La poésie grecque en Grèce. — Revue des Deux'Mondes, i8Â3.
plus fidèle qu'aucune autre à son propre génie , les monumenls qu'elle nous a laissés présentent cependant une remarquable diversité. Cette diversité s'explique surtout, sans aucun doute, par l'originalité même des poètes ; niais , de même qu'elle tient souvent et beaucoup à la différence des temps , elle tient quelquefois aussi pour une part à la différence des lieux. Lorsqu'on passe de l'Ionie et des lies de la mer Egée à la Sicile, ou seulement d'Athènes à Thèbes , on voit , en même temps et d'accord , pour ainsi dire , l'art grec changer de caractère et la Grèce elle-même changer d'aspect. C'est donc à chaque contrée de la Grèce en particulier, comme à chaque âge de son histoire , qu'il appartiendrait de nous donner, dans la mesure assez restreinte et assez vague où il semble que cela soit possible , le commentaire des œuvres qu'elle a produites.
Mais ces distinctions « M. Ampère n'a pas voulu y songer. Pourquoi resserrer, de parti pris^ l'horizon enchanté qui se déroule sur la route, et qui doit sans doute à l'étendue et à la variété une partie de son charme? Elles étaient inutiles à ce rare esprit qui voit si bien , qui sait si vite, et dont les impressions ne sont pas moins sûres que la science des autres. Nous avons vécu dans cette Grèce où ne fit que passer M. Ampère, et avec les poètes qui l'y avaient attiré ; nous avons eu le loisir de voir davantage, de regarder plus long-temps , de pousser plus loin ce rapprochement entre la poésie et la nature , entre le passé et le présent ; cependant , il ne nous est guère arrivé de sentir autrement qu'il n'a senti.
ET LA GRÈCE CONTEMPOllAlNE. 3
Poar moi 9 je n'opposerai jamais mon témoignage au sien ; mais , derrière lui , j'ai pu , dans le même esprit 3 reprendre l'œuvre qu'il avait laissée et tracée lui-même à ceux qui le suivraient; restreindre la question pour l'approfondir, et , me faisant l'homme d'un seul livre , n'avoir qu'une prétention ( si ce n'est déjà trop prétendre lorsqu'on traite , après M. Ampère , des questions si délicates), celle d'arriver, sur des points qui ne l'ont pas arrêté , à des conclusions plus précises.
Bien que M. Ampère n'eût visité ni le théâtre de V Iliade y ni celui de V Odyssée j il est facile d'observer qu'Homère a tenu dans ses souvenirs , et qu'il a gardé , dans son livre , la première place. Pour tout le monde , il en est ainsi. Quelle raison aurait déterminé Virgile à sortir de la paisible solitude où il achevait VEnéide , s'il n'avait voulu , en comparant, comme nous le faisons , à la réalité qu'elles représentent les peintures dont il ne cessa de s'inspirer ^ atteindre à la perfection suprême dans l'art de peindre ? Est-ce le seul souvenir de saint Paul qui poussait à traverser les mers , malgré sa faiblesse , l'ardent jeune homme h qui Dieu avait donné le génie d'un poète en même temps que l'âme d'un apôtre, et qui devait un jour écrire une suite au quatrième Livre de l'Odyssée^ Chateaubriand fut plus heureux que Fénelon : il vit la Grèce; et, plus heureux que Virgile : il en revint ; il en rapporta les pages les plus aimables de Vltinéi^aire et des Martyrs, Pour lui , on sait ce qu'il cherchait , des doux rivages de la Messénie et de la vallée del 'Eurotas aux ruines de Mycènes,
lorsqu'il en fit la route de Jérusalem : les grandes images de la poésie primitive ^ TinspiratioD perdue ^ et la plus charmante figure de son épopée chrétienne 9 Cymodocé, fille d'Homère.
Les critiques même n'ont pas été moins faciles à séduire que les poètes. Dès l'antiquité , Strabon leur en avait donné l'exemple. Aux yeux du grave écrivain , l'autorité d'Homère est si grande qu'il ne va pas seulement jusqu'à préférer son témoignage à celui des autres poètes : il le met , comme géographe , au-dessus des géographes venus après lui. Comment les modernes n'auraienl-ils pas fait de même > et ne se seraient-ils pas laissé conduire par Homère plus volontiers que par Strabon ? Nos voyageurs français surtout , les Choiseul , les Le Chevalier , les Marcellus, semblent n'être venus en Grèce que pour y suivre les traces du poèt.e, que pour y chercher, comme l'anglais "Wood l'avait fait avant eux , l'objet de ses descriptions et le secret de son originalité.
Chose étrange , et qui mérite bien d'être expliquée , si l'on veut connaître les caractères de la poésie primitive ! Cette géographie d'Homère, si imparfaite et si diversement interprétée, pourquoi n'a-t-on pas cessé de la consulter ? Pourquoi , même lorsqu'on parcourt les lieux où s'accomplirent tant d'événements qui appartiennent à l'histoire positive , Hérodote et l'exact Thucydide n'ont-ils pas fait oublier entièrement Ho^ mère? Quel charme ont donc ses peintures, pour qu'à Colone , pour que sur les bords desséchés de rilissus et jusque parmi les ruines des temples et du théâtre d'Athènes, il nous soit arrivé de songer Mui
en même temps qu'à Sophocle , à Platou » à Phidias ? Pourquoi enfin , dès qu'on a perdu de vue les monuments de rart5 dès qu'on s'est éloigné des lieux décrits par les historiens, en consultant la perpétuité des traditions et Taualogiedes mœurs, pourquoi remonte-t-on au-delà des doctrines des sages et des mystères des initiés, jusqu'à ses vivantes fictions? Pourquoi est-on si tenté d'oublier , et les vices raillés par Aristophane^ et les vertus célébrées par Plutarque ? Pourquoi les Grecs ^ qui ont fait la guerre de l'indépendance , rappellent-ils moins les Grecs des guerres médiques que les Grecs de Vlliade et de VOdyssée ?
Je me suis posé ces questions presque chaque jour, en Grèce ; j'y ai pris d'autres guides qu'flomère , mais je prenais les autres tour à tour ; Homère est le seul qui ne m'ait jamais quitté. Quelquefois il cessait d'éclairer la route ^ il faisait encore le charme du voyage. Au moment où je ne songeais plus à le chercher, je croyais le retrouver, le reconnaître. Ainsi, Homère m'avait préparé à comprendre la Grèce , et la Grèce m'expliquait Homère. Suivons-le donc, et demandons aux lieux qu'il a décrits , à Troie , à Itbaque , à la Grèce entière ; à la nature dont il nous a laissé la peinture, et qui lui inspire ses fictions; aux ruines de Mycènes; au peuple, ruine vivante qui s'est redressée sous nos yeux : ce commentaire , qu'Eustathe , que Wolf , que Voss, que toutes les arguties et toute la solide science de l'école ne nous avaient pas donné.
On ne songe point , sans doute , à demander à la