DES RUINES DE L*ÉPOQDE HOMÉRIQUE
Les raines devaient être moins instructives que l'aspect des lieux et l'étude de la nature. Gela ne tient point au caractère de la poésie d'Homère; au contraire , tandis qu'un trait lui suffit presque toujours pour peindre rhorizon 9 l'heure du jour et les phénomènes les plus sensibles du monde physique ^ il est prolixe 9 à la façon de Nestor , pour donner une idée exacte du moindre ouvrage où se fait admirer l'industrie de l'homme ; il est même porté , sans qu'on soupçonne jamais la sincérité de son admiration, à en exagérer l'artifice ; et je ne songe ici, ni aux statues animées de Yulcain, ni à l'armure d'Achille qui s'adapte à ses membres comme des ailes, ni aux merveilles du palais d'Alcinotîs : je veux rester dans les limites de la réalité.
Homère parle peu de l'ensemble des constructions des villes, et ne loue guère, lorsqu'il s'y arrête, que les avantages de leur position militaire, leurs larges rues et leurs fortes murailles. Mais, sur les demeures, particulièrement sur les palais des rois, son langage est beaucoup plus explicite , et le poète choisit ses expressions de façon à nous laisser concevoir une sorte de magnificence. Les unes sont vagues et trahissent l'hyperbole : comme les chansons klephtiques, comme les complaintes de tous les pays.
Il6 HOMÈBE
Vlliade et VOdyssée parlent trop souvent â*or et d'argent; tout ce qui brille, tout ce qui est beau , c'est de l'or. On pense bien qu'il err faut rabattre quelque chose ; ce qu'il faut prendre au propre , c'est l'effet que produisaient la richesse et l'éclat d'un palais, tel que celui de Ménélas , sur les contemporains d'Homère. Ces demeures étaient spacieuses , élevées, solides, construites avec un certain art. Le dessin en est compliqué , et prévoit presque toutes les nécessités de la vie; la cour, bien close, est entourée d'une galerie, et conduit au vestibule; l'étable est séparée de la demeure; l'appartement des femmes, distinct de celui des hommes ; de solides traverses , qu'on retient avec des courroies et qu'on soulève avec ce qu'on appelle des clefs, renfernoent les vins précieux gardés pour le maître, les trésors et les armes. Les corps d'habitation se développent les uns derrière les autres , et il y a même , au-dessus de la vaste salle , où la table hospitalière attend toujours les convives et les étrangers , un étage supérieur auquel on monte par une échelle ou un escalier.
La façon dont la demeure est ornée et meublée marque un art plus raffiné ; c'est peu des portes bien faites , des hautes colonnes , des métaux brillants qui cachent la pierre ou le bois des parois : que de chefsd'œuvre le tourneur, le potier, le forgeron imaginent et créent pour que le palais des rois, fils de Jupiter, ressemblent à ces palais divins décorés par Vulcain lui-même ! Les lits , les tables , les sièges et les rouets des reines méritent que le poète s'arrête à les décrire, et quelquefois immortalise l'ouvrier célèbre
ET LA CRËCË COËlTEMPOr.AlNB. kl
qui les a louroés. La ciselure orue de fleurs , comme UD manteau ou uu voile , le char , le trépied et jusqu'à la chaudière, tout en argent. L'ivoire se marte h l'argent, à l'or. Les coupes prennent des formes variées , et se couvrent de scènes animées qui font déjà songer h l'art de ce Mentor, tant célébré par les poètes du siècle d'Auguste ; Nestor en a une qui n'est pas indigne du bouclier d'Achille. Et vraiment on poarr^ait être fier encore des parures et des armes qui rehausiient , dans l'Iliade el YOdyssée , la beauté des femmes et la dignité des rois.
Malheureusement toutes ces merveilles étalent bteo fragiles : le bols a péri, le métal a été refondu par les ouvriers de l'âge postérieur ; à tant de siècles d'intervalle, la pierre et le marbre seuls gardent quelquefois la forme et la place que ta main de l'homme leur avait données. Or , on ne doit pas penser que les demeures des rois fussent construites de manière à durer lODg-temps ; elles sont solides contre un orage et contre un coup demain, mais non contre l'efiTort des siècles. Le mur qui ferme les abords est de pierre, comme celui des forteresses ; rien ne dit que le reste des consirucliODS . même dans le palais d'Ulysse, offrit autre chose que du bois et du métal. Tous ces édifices avaient disparu de bonne heure; déjà les voyageurs anciens n'en cherchent plus même les vestiges , et la Grèce , sur ce point , ne saurait rien ajouter à la glose des scoliastes; à moins qu'on n'aille, avec la spirituelle hypothèse de Thiersch, chercher dans un des derniers chefs-d'œuvre du siècle de Périciès , les divisions de la maison bien bâtie d'Erech-
us HOMÈRE
thée. A la vérité > même dans ces termes^ au Heu d'une ruine homérique , ce n'est qu'un commentaire éloigné d'Homère, qu'on peut demandera l'Erechthepm d'Athènes.
Les monuments qui appartiennent en propre à l'époque d'Homère , ou de ses héros , sont excessivement rares. Aucun temple n'atteste, d'une façon certaine, une aussi vénérable origine. On peut admettre que l'architecture et la sculpture religieuses n'étaient pas nées encore ; Dédale y à iqui la légende en attribuait les premiers ouvrages , n'est célébré dans Y Iliade que pour avoir fait la danse Cretoise : que peuton conclure de termes aussi vagues? Homère, du reste, a cité bien des sanctuaires et des autels ; il n'a pas décrit un temple. Il a nommé bien des divinités auxquelles on adresse des prières et des sacrifices ; on ne peut pas dire s'il a vu « de ses yeux , une seule statue. Il imagine aisément une forme animée ; l'esprit le plus simple conçoit , sans effort , la reproduction liitérale de la vie , telle que la sculpture sait la mettre sous les yeux ; et , dès que la mythologie transporte à des êtres invisibles la forme et les mouvements du corps humain , la poésie les peut prêter à l'argile , au bois et au marbre , matière inerte que l'art anime : ainsi , Vulcain sculpte comme il forge. Mais, dans la sphère humaine et réelle , quoique le poète parle des genoux de la Pallas Iliaque , à peine peut-on dire si ce simulacre était autre chose qu'un de ces blocs informes et vêtus , comme Pausanias en rencontre encore; ou si déjà la partie supérieure a pris la formed'une tête, si les yeux se sont ouverts >
Si les traits et l'expression du visage font distinguer le sexe^ et si une ligne a séparé les deux jambes de la statue assise et immobile.
C'est un problème que la Grèce ne résout pas. Nous avons vu^ à fleur de terre , transporté dans un autre édiflce, sacré aussi « le seuil de pierre de Delphes , qui était à la fois un temple et un trésor , comme les constructions souterraines de Mycènesfurent, on peut le croire , un trésor et un tombeau ; car il est naturel qu'on ait placé, tour à tour, les objets les plus exposés à la convoitise , sous la sauve-garde de ce que les peuples avaient de plus sacré, les cendres de leurs chefs et les images de leurs dieux. On peut regretter qu'Homère n'ait point parlé formellement des Trésors de Minyas et d'Agamemnon ; du moins, on retrouve cesmonumentsdlgnes d'admiration dans les villes qu'il a désignées clairement comme les deux plus riches de la Grèce : Mycènes, où l'or abonde ^ et Orchomènes^ qui. le dispute à la capitale de l'opulente Egypte. Il est hors de doute qu'ils existaient de son temps; s'il les avait décrits , nous aurions un témoignage de plus de l'exactitude de ses peintures; malgré son silence, il montre encore avec quel soin il étudia la Grèce , et assigne à chaque ville les épitbètes qui la distinguent le plus nettement des autres. Rien ne pourrait nous donner une idée plus haute du développement de la civilisation à l'époque où vécut Homère ; un peuple est sorti de l'enfance lorsqu'il sait donner à ses œuvres ce double caractère de force et d'élégance, et l'art attique, pour tailler les pierres d'un mur, aligner les assises et arrondir une voûte , n'eut presque pas à faire mieux. /i
Lorsque rarcbiteclare en est ainsi venue à poursuivre autre chose que la satisfaction des plus impérieuses nécessités , qu'elle atteint à la solidité sans effort et à la beauté des proportions sans gaucherie , le temps approche où la sculpture liii viendra en aide pour rompre la monotonie des lignes et atténuer , par la variété des reliefs , la nudité des surfaces. De même que Tarchitecture , dans les voûtes coniques des tombeaux et les colonnades des temples doriques, qui suivirent d'assez près Tâge d'Homère, reproduit simplement les formes les plus élémentaires, celle du tertre y que les guerriers amoncellent sur les cendres d'un compagnon d'armes , et celle de l'abri grossier que les bergers construisent avec les arbres de la montagne , la sculpture commencera aussi par l'imitation maladroite , mais littérale , de la nature. Avant de donner à l'argile les formes et la vie humaines « comme la tradition veut que l'ait fait Dibutade de Sicyone, elle s'essaie avec les formes et les mouvements plus simples des animaux. A défaut des chiens qu'un dieu avait donnés à Aicinous , on voit les deux lions qui , dressés face à face et appuyés sur la même colonnette, gardent le seuil de Mycènes. On n'est pas surpris de voir la ville héroïque défendue par l'animal vigoureux et fier auquel Homère compare si souvent les combattants. Il ne faut rien chercher dans ces tâtonnements d'un art encore nouveau, qui approche de la perfection que nous avons observée dans les peintures du poète. Mais déjà, quelle que soit la raideur des formes, et si mauvaises qu'on suppose les têtes que le temps n'a pas respectées , il y a dans ce re-
ET LA GKÈGE GONTEMPORÂINK. 51
iief si simple quelque cliose de nerveux» Tinstlnct du mouvement et de la vérité. Pour être plus grossière que la poésie d'Homère , la sculpture grecque , à son berceau, n'en procède pas moins du même principe.
Ce qui reste du temps de V Iliade et de son poète , ce sont des murailles; partout on sent encore combien la vie était peu sûre, et quelles craintes inspiraient aux peuples la cupidité ou les représailles de leurs voisins» Les demeures étaient fragiles, mais protégées par des citadelles indestruclibles. Plus on remonte vers l'origine de la société, plus les ruines étonnent. Ces hommes , dont l'industrie était si imparfaite , trouvent , lorsqu'il s'agit d'entourer leur ville , le moyen de soulever des quartiers de roc que des mulets ne traîneraient pas; sans les tailler, on les enlasse ; ils se soutiennent par leur masse même ; des pierres moindres remplissent les interstices ; et le javelot ne peut atteindre au sommet du mur , ni le bélier en ébranler la base.
C'est à des étrangers que les Grecs attribuent leurs plus anciennes murailles , comme la plupart des beaux vases ou des belles étoffes dont Homère nous a parlé. Ces étrangers , l'admiration des peuples en a fait des demi-dieux. On croit presque à cette intervention des Cyclopes en parcourant les murailles gigantesques qui entourent la colline de Prœtus à Tlrynthe. Une galerie souterraine , près de la porte , sert de retraite et d'avant-poste. Deux pierres inclinées , qui s'appuient l'une sur l'autre à leur sommet, laissent çà et là une issue sur la plaine , et ces portes » simplement angulaires 9 conviennent à cette expression d'Homère :
« Des portes solides , pareilles aux ailes déployées de Taigle. >
Bientôt, rhomme, instruit à Técoledes Cyclopes, construit à leur exemple , et mieux qu'eux : les pierres sont moins grosses , mais plus égales ; on sait les choisir , les tailler, les agencer comme les pièces d'une mosaïque ; ces appareils polygonaux serpentent avec plus de liberté autour des rochers de l'Acropole ; des tours défendent les angles, couvrent les portes, et permettent de surveiller les mouvements de l'ennemi. Les linteaux de la porte fléchissaient sons le poids : on écarte, au point où ils se rencontraient, et on redresse sur leur base les deux côtés de l'angle; une architrave transversale s'appuie sur les montants devenus parallèles, et soutient, sans céder, avec le mur supérieur > le sommet de l'angle, que la tradi-^ tion conserve, qui sert à dissimuler les formes trop lourdes d^une porte basse , et que l'architecture réserve à l'écusson sculpté.
Telles subsistent en maint endroit de la Grèce les villes bien bâties d'Homère. Troie et ses ruines même ont péri ; mais Mycènes est debout comme Tirynthe , et il est intéressant de retrouver aussi , là où Homère invitait à les chercher , les ruines militaires les plus considérables de l'époque primitive. Si d'ailleurs l'imagination se plaisait à réunir toutes les murailles célèbres ou obscures qui datent de VIliade et de VOdyssée, sous l'impression d'un tel spectacle, on aimerait à entendre le vieux Nestor parler de ces hommes que les hommes d'à-présent n'égalent pas; on se figurerait les héros soulevant ces roches énormes , far-
deaa digne desGyclopes; et surtout, en voyant qu'à côté de tant de pierres entassées par la pear , c'est à peine s'il est resté , de la même époque , quelques tombeaux , un bas-relief , pas un palais et pas un temple , les censeurs les plus moroses n'accuseraient point Homère de sommeiller, lorsqu'il raconte, sans se lasser jamais , tant de combats. C'était hélasl toute la vie, et Vlliade est bien le poème d'une génération dont il ne nous est, avec elle, absolument rien resté que des forteresses. Mais à ces forteresses, comme à ce poème, les âges suivants n'ont rien qui ressemble ; on les mesure avec surprise ; on se croirait transporté dans le monde des fables ;• et il semble que , depuis ce temps, nous qui profitons des labeurs et des progrès de trente siècles, nous soyons , en effet , comme le dit Nestor , moins grands que les Gyclopes qui ont bâti ces murs , que les géants qui ont livré ces éternelles batailles , et que le. demi-dieu qui a confié à la mémoire des rhapsodes ces récits guerriers auxquels on n'en a jamais osé comparer d'autres.
5^ aoMÈaE
DES MOEURS HOMÉRIQUES , EN GRÈCE » A t'ÉPOQUE DE LA GUERRE DE t' INDÉPENDANCE.
Aa-delà, c'est en vain que Ton coropteraft sur le témoignage des ruines : les monuments ont disparu , pierre par pierre. Mais le peuple survit à leurs débris; et 9 en Grèce , le peuple n'a guère plus changé que la nature.
11 a Tieilli comme elle vieiliissait. S'il manque aux plaines arides » aux montagnes dépouillées , les belfes eaux qui les ont fécondées, les vertes forêts qui leur ont servi de parure à la jeunesse du monde , le peuple a pevÛQ , plus complètement encore , cette énergie que donnent à des sociétés nouvelles Timmensité de leurs espérances et le pressentiment divin delà grandeur qui les attend.
Mais 9 de même que ces altérations des formes du paysage s'effacent dans l'éloignement de l'horizon , et que ces beaux lieux célébrés par les anciens poètes n'ont pas cessé d'oifrir les mêmes lignes sous la même lumière ; ainsi » courbée sous les outrages d'une servitude séculaire , réduite à reconquérir son humble place au soleil , elle qui fut le flambeau du monde , cette nation renaît telle que ses historiens et ses artistes nous l'ont fait connaître. Les fils ont encore les
traits de leurs pères , et quelque chose de leur génie. Il a fallu y pour ce miracle , deux choses : Tinfluence du climat de FOrient et le caractère particulier de ta race grecque.
Le climat de TOrient parait avoir , à la différence du nôtre , cette vertu : quMl exerce sur Tborome une influence plus directe et plus sensible. La vie tout entière 9 même celle de Tâme , en semble dépendre. Des besoins bornés , des conditions d'existence uniformes, la rendent plus simple et plus régulière. L'activité volontaire s'y développe dans un cercle plus étroit : aussi s'arrête-t-elle plus vite et plus loin du terme, dans la carrière du progrès. Les mœurs doivent, par conséquent, varier moins selon les races et selon les âges; et c'est pourquoi on peut retrouver bien des traits des mœurs homériques chez les Turcs comme chez les Grecs , chez les Grecs d'aujourd'hui comme chez les Grecs d'autrefois.
Parmi toutes les races qui sont nées ou qui se sont développées sous le ciel oriental , la race grecque s'est précisément distinguée par la mobilité de son génie et la conscience qu'elle avait de sa liberté ; elle atteignit plus vite au premier rang ; elle sut aller plus loin pour avoir pris une autre route ; mais, lorsqu'elle eut à son tour fourni sa carrière, elle fut, comme les autres, impuissante à se renouveler. Tandis qu'un sang nouveau régénérait les nations de rOccident,la Grèce continua seule à parler sa langue , et, seule , demeura ce qu'elle avait été. Ce fut là sa misère et sa gloire. Autour d'elle , on périssait pour renaître. La Grèce survécut aux autres et à elle-même.
Il fat donné à elle seale de subir et d'accepter^ sans s'abdiquer elle-même , tous les jougs : celui du glaive et celui de la foi. Punie de ses désordres par la servitude , consolée de la servitude par FEvangile , elle avait oublié ses dieux, perdu ses lois. Mais c'est vainement qu'elle devint romaine, franque , turque, et que, dans l'intervalle, elle s'était faite chrétienne; subjuguée et convertie, comme au temps de son idolâtrie et de son indépendance , la Grèce fat encore la Grèce. On dirait qu'elle réalisait la belle fable de son Prométhée ; tandis que les hommes oubliaient leur bienfaiteur sur son rocher , et que le vautour dévorait ses entrailles , patiemment 11 attendait le Dieu libérateur* Des siècles se sont passés ; mais , lorsqu'enûn le Dieu est venu , Prométhée respirait encore et n'avait point courbé la tête.
Autrefois la race grecque se vantait d'être née sur le sol qu'elle habitait, et que personne n'avait habité avant elle. On est tenté d'applaudir à ses prétentions en Vy retrouvant encore 9 impérissable dans son éternelle patrie.
Cette perpétuité est si peu vraisemblable qu'on l'a niée ; on a compté avec soin les maîtres et les voisins qui s'étaient mêlés aux habitants primitifs , et la statistique n'a pas recalé devant ce paradoxe que c'est à peine s'il y a des Grecs en Grèce. Cela est presque vrai si Ton cherche à y retrouver « dans toute leur pureté, le sang et le type du peuple ; et , sans doute , il y a peude Grecs qui n'aient eu quelque Barbare au nombre de leurs ancêtres. Ils sont Grecs néanmoins , car ces Barbares l'étaient devenus. Le ciel du pays, le sang du
peuple S 'emparèrent successivement des usurpateurs de la Grèce , comme le génie de ses poètes et de ses artistes avait conquis jadis les neveux du rude Mummius. Ce fut pour tous comme une nécessité fatale* Les colons romains , les bergers bulgares ou valaques , les soldats albanais sont restés, parce qu'ils s'étaient laissé absorber par la population indigène. Les Turcs, comme les Franks , pour avoir vécu en maîtres dans Tisolement, sans aller d'eux-mêmes à un peuple qu'on ne peut pas faire venir à soi , durent quitter un jour le sol de Sparte et d'Athènes. Ils régnent encore par le fer sur une partie de la Grèce ; je suis persuadé que le fer les en chassera. La Grèce , comme autrefois , reçoit , adopte des hôtes ; mais il faut qu'on accepte d'elle ce droit de cité : ceux qu'elle n'absorbe pas , sa faiblesse peut les subir momentanément, mais sa haine implacable les menace toujours.
Ainsi l'étranger devient Grec, ô 6Â/>6a/)oc ê>>i3ycÇee>etle Grec, comme le Juif, ne sait pas devenir autre chose. Contraste étrange : aucun peuple n'a , dans tous les temps, compté plus d'exilés volontaires , ni plus de traîtres ; le Grec peut quitter sa patrie , il a pu la vendre, il sait la sacrifier à l'ambition des aventures, à l'or d'un ennemi ou d'un maître; mais, sous tous les déguisements de ce Protée insaisissable et cette Incomparable versatilité , il y a quelque chose que rien n'efface, qui survit à Texll, à la trahison , à l'apostasie ; laissons l'air du visage et des paroles : au fond du cœur, en tous lieux , en tous temps, le Grec est Grec. • Ce que je dis n'est point nouveau et n'a point besoin d'être démontré ; il y a chez chaque peuple un té-
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rooin irrécusable qui révèle ce qu'il est depuis les premiers jours de son histoire : c'est la langue. Si deui peuples se rapprochent • leurs langues se mêlent ; s'ils s'unissent et se confondent^ de ce mélange de deux idiomes il naît une langue nouvelle^ dont l'unité atteste l'unité du nouveau peuple^ aussi bien que la diversité des éléments qui le composent lui rappelle la diversité de ses origines. Les langues étrangères ont laissé quelques mots dans la langue grecque, mais ils ne l'ont pas altérée; elle ne s'est pas laissé absorber plus que le peuple. Est-ce un bonheur ? Ou en peut douter, quoique le Grec vulgaire ait ses admirateurs sincères. La langue latine est morte, pour l'usage ; mais , en mourant , elle a donné naissance à d'autres langues qui ont eu déjà le temps de devenir illustres comme elle. La langue d'Homère et de Platon a dégénéré; je n'ai qu'une chose à constater ici , c'est qu'elle vit encore.
Elle vit, et , sous certains rapports , il semble qu'elle ne se soit point corrompue. Le vocabulaire a fait beaucoup d'emprunts, beaucoup de pertes; souvent, les mots qu'il a conservés ont changé de forme; mais, là même où Ton est réduit à chercher les consonnes et les voyelles du mot ancien , on retrouve toujours l'accent à sa place. Tant la race grecque avait, pour les sons comme pour les mouvements, le sentiment profond du rhythme ! Jusqu'aujourd'hui , ses danses manquent de grâce , ses chants de mélodie , mais jamais de mesure. Et ceux même qui ne comprennent plus les mots et la syntaxe d'Homère , sentent encore et font sentir l'harmonie de ses vers. Nous le comprenions davantage , mais nous le lisions sans l'entendre. Une prononciation
t08t-à-faU arbitraire effaçait les nombres ou les déna^toraît La prononciation des Grecs les restitue ; elle ttOBS enlève ainsi quelques illusions traditionnelles ; là y où les flots grondaient à nos oreilles , elle nous apprend qu'ils murmurent et caressent le rivage. Mais pardonnons-'lui cette déconvenue ^ car elle conserve au dialecte ionien sa douceur que nous admirions sur parole ; elle rend à l'aède sa lyre , qu'Erasme avait brisée, et à la versification monotone* ce mélange sonore de syllabes accentuées y brèves et longues , qui fait de la poésie homérique une musique 9 tout aussi bien que la vérité des images en faisait tout à l'heure une peinture.
Il est aisé de comprendre qu'habitués à ne retrouver dans d'autres pays, égaiement|historiques^ ni les peuples anciens 9 ni leurs usages, ni leur langue , les voyageurs éprouvent quelque surprise et quelque charme à retrouver en Grèce des Grecs qui parlent grec. Ce qui les frappe alors, plus que les différences 5 c'est l'analogie ; ravis de saisir cette tradition vivante de l'antiquité classique , ils la poursuivent jusque dans les moindres détails. Les lecteurs qui n'ont pas vu les lieux sourient de cette complaisance à retrouver toujours ce qu'on cherchait 5 et mettent ces rapprochements sur le compte de l'imagination ou de la crédulité de ceux qui les ont faits. Les ressemblances qu'on leur signale sont trop frappantes pour qu'ils les croient exactes. Et elles le sont. Ailleurs, la réalité fait un contraste avec les fictions des poètes : en Grèce ^ les poètes ont été des peintres si fidèles qu'on retrouve les lieux tels qu'ils les ont chantés^ et que les yeux admirent dans la
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nature ce qae l'imagioation admirait dans leurs vers ; ailleurs , le passé a plusieurs fois disparu sans laisser de traces : en Grèce, le passé revit en toutes choses. Sur ce point, les témoignages deviendront si nombreux qu'ils feront foi. Je ne craindrai point d'ajouter le mien aux autres ; je le dois et je le puis plus que personne* Guys et M. Ampère eussent dû faire cette remarque, que tout le monde fait en les lisant : c'est que, de tous les âges de la Grèce ancienne , il en est un que la Grèce nouvelle rappelle bien plus souvent que tous les autres, et par des traits plus fidèles, c'est l'âge homérique.
Sans doute , au temps de l'oppression , les traditions de servililé du Bas-Empire rappelaient les sarcasmes dont les Romains accablaient ces hommes dégénérés , Graculi , qui avaient tant de ressources dans l'esprit et si peu de dignité dans le caractère. Après les luttes héroïques de l'indépendance , dès les premières assemblées nationales, comme dans les conseils que la Constitution de 1863 appelle à remplacer les sénats antiques, on a vu reparaître quelques-unes de ces misères de la vie politique que Thucydide , Aristophane et Démosthèoe nous ont fait si bien connaître. Plutarque eût trouvé en revanche , parmi les grands citoyens qui sacrifièrent à la patrie leur vie ou leur fortune, quelques portraits dignes de ceux qu'il nous a laissés; et Miaoulis mérite une place auprès de Thémistocle et d'Aristide, comme Androutzos a pu, sans trop d'injustice, être comparé à Léonidas. Mais ces rapprochements sont rares et doivent l'être : sans une armée et sans un champ de bataille , comment se développerait le génie d'un capitaine ? La destruction de la cité ne laisse plus de
place aux difficiles vertus du citoyen ; l'art ue peut fleurir au milieu de Tiguorance et de la misère ; et la servitude avait réduit la Grèce à une condition qui ne saurait^ à aucun titre, rappeler les splendeurs de Tâge de Périclès. Dans les montagnes où les tribus les moins dégénérées ont trouvé contre elle un dernier refuge , La nécessité les a ramenées à toute la simplicité de la vie primitive. Les devoirs de la famille , la cbasse ou la pèche y de pauvres cultures , un peu de commerce près des rivages et dans les Iles y remplissent les jours de paix. Si la tribu prend les armes, c'est pour mettre à rançon le voisinage ou pour se venger des affronts d'un maître, mais par des luttes isolées, des embuscades, de petits combats; et , si parfois il s'y manifeste une audace de héros, pour retrouver un héroïsme de cette nature, il faut remonter au-delà des récits des historiens, jusqu'aux chants de Tépopée primitive.
Cette analogie a été rendue sensible surtout par un livre dont il ne faut pas méconnaître l'intérêt , quoiqu'on l'ait exagéré : c'est le recueil de Chants populaires, commencé par Fauriel, et continué tout récem ment par M. de Marcellus. On a commencé par comparer non-seulement les deux sociétés, mais les deux poésies. Certes , il ne faut hasarder un tel rapprochement qu'avec une extrême réserve, et, s'il nous amène à quelque conclusion, ce n'est pas à celle de l'écoleaventureuse qui voit sous le nom d'Homère, comme les véritables auteurs des poèmes qui portent ce nom , toute une famille d'aèdes , interprètes directs du peuple luimême. Quand le peuple grec aurait eu dans ces âges hërolq^ues une imagination féconde, exaltée jusqu'à
l'inspiration par le spectacle d'une nature comme lui dans toute la vigueur de sa jeunesse , et par le senti* ment de sa grandeur naissante, il a pu rencontrer d'instinct de fiers accents^ de grandes images 5 des traits sublimes; mais ce ne sont que des éclairs dans le cré* poscule 9 ce n'est pas la lumière du jour ; entre ces éléments épars , nul , fussent Solon , les grammairiens de Pisistrate ou Aristarque lui-môme 5 ne peut rétablir un lien qui n'existe pas « et, de ces chants incohérents de la muse populaire à l'unité d'un poème, il reste un abirae , il reste Homère.
Quoi qu'il en soit , les chants de la Grèce moderne (je parle de ceux que le peuple a vraiment faits et sus par cœur 4 et non de ceux que le bel-esprit a mis sur son compte , et dont la rusticité affectée a trompé la sagacité des éditeurs) peuvent, dans une certaine mesure , indiquer à quelle source Homère a puisé, et ce que furent quelques-uns des aèdes obscurs qui chantèrent avant lui et pour lui. L'imagination semble garder les mêmes habitudes ; elle cherche la vraisemblance du témoignage , plus que les agréments de la fiction. Le berger que Charon , après une lulte acharnée qui dure du matin au soir , va ravir à sa veuve et à ses petits enfants, elle ne nous attendrira pas sur sa jeunesse et sur sa beauté; mais elle l'a vu, et, comme Homère parlait des belles cnémides^ des cuirasses d'airain , des longues aigrettes , elle s'arrêtera à ces détails visibles , souvent indifférents, qu'on a long-temps appelés les épilhètes homériques ; et, avec une négligence qu'on croirait affectée , elle nous dira iqu'il avait, comme aurait pu l'avoir tout le monde ,
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son fez de cOté el des cbeveui nattés. Si elle s'oublie il sortir de la sécheresse pleioe de réticences du simple récit , c'est aux procédés les plus naturels qu'elle re< conrl;elIe exagère les nombres,!a vigueur etia vitesse; elle prfite des sentiments à ta nature , une voix aux animaux familiers, à l'oiseau dansl'airqui épie le danger et pleure les victimes, au cheval, compagnon dukiephte, qui parle il son maître , comme Xanthe au fils de Pelée ; et à qui sa belle et bonne maîtresse donne à mai^er dans les plis de son tablier , donne ii boire dans le creux de sa main, Gomme Andromaque se plaisait à nourrir les chevaux d'Hector.
Ce désir ardent de revoir la patrie qui tourmenta pendant dix ans le divin Ulysse, et, d'autre part, ce besoin de chercher au loin la fortune , ou de connaître des terres nouvelles; de rapporter, fût-ce au prix lies amertunies de l'exil , la connaissance des paysel l'expérience des hommes: double sentiment commun presque it tous les Grecs, et qui explique pourquoi YOdyssée fut aussi populaire que l'Iliade, inspire aux aèdes nouveaux quelques chansons dont la poésie n'est pas sans charme , malgré son excessive monotonie. Les myriologues rappellent les larmes versées sur les restes d'Hector. La Reconnaissance , que M. Ampère a reproduite , oflïe quelques traits effacés de celle d'Ulysse et de Pénélope. Laerte s'y retrouve aussi , cuUivant la vigne de V Abandon , la vigne des sombres douleurs , tandis qu'on donne à un autre celte que son fils aimait, qu'avec on autre on la bénit, qu'avec un autre on la couronne! Et l'on reconnaîtrait bien quelque chose de ce singulier mélange
de naïve pureté et de délicatesse ingénieuse , qui dicte les paroles de Nausicaé à Ulysse , dans ces mots touchants qu'adresse le pâtre à Charon, lorsque Gharon vient , au nom de Dieu , pour enlever son âme : « Laisse-moi , Cbaron , laisse-moi , je t'en supplie , vivre encore. J'ai une femme toute jeune , et à une jeune femme le veuvage ne sied pas. Si elle marche vite 9 on dit qu'elle cherche un mari ; si elle marche lentement, on dit qu'elle fait lafièrel... »
Toutefois , il est aisé de reconnaître que les analogies sur lesquelles on essaie d'établir une comparaison entre les formes de la poésie klephtîque et celles de l'épopée primitive , sont fugitives et superficielles ; et c'est de très-loin que l'une ressemble à l'autre. Il faut pénétrer, sous les formes de la langue et du style, jusque dans les pensées et les sentiments qu'elles expriment, jusqu'aux faits qui sont le sujet de la narration , et chercher, entre les deux sociétés, des ressemblances qui soient plus réelles et plus profondes. Notre savant Fauriel s'est fait illusion lorsqu'il a voulu retrouver Homère lui-même dans les chants obscurs de la Grèce nouvelle ; ce qu'il eût mieux fait peut-être d'y chercher, et ce que j'y retrouve assurément à chaque page, c'est l'image d'une société pareille à celle qu'Homère a chantée.
Il serait trop long et parfois puéril de poursuivre , dans les moindres détails^ une comj^raison rigoureuse entre les mœurs de la Grèce homérique et les mœurs de la Grèce contemporaine. Guys l'a fait le premier avec esprit, mais tant de minutie, que l'excès conduit vite à la satiété. D'ailleurs , on l'a si souvent
copié sans le dire ou imité sans le savoir y que , pour tous les traits qui touciient à la vie matérielle et extérieure , il suffit de rappeler sommairement les principaux.
Ceux qui ciierchent dans les habitants actuels de la Grèce les modèles dont Phidias et Praxitèle se sont inspirés, se plaignent de perdre souvent leurs peines. J'ai rappelé quels mélanges s'étaient faits dans le sang; le génie de la population primitive y Fidentité de la race et l'unité de la langue ont pu résister à cette épreuve ; mais le type s'est nécessairement altéré , et il est probable 9 qu'à ce sujet, Winckelmann aurait perdu , à Athènes , une partie de ses illusions. Si les Grecs n'ont guère plus gardé qu'ils ne la comprennent la beauté telle que l'aima Phidias^ la beauté qu'ils ont gardée et qu'ils admirent^ n'est-ce pas précisément celle qu'admiraient 5 en eux-mêmes et autour d'eux , les héros de VIliade et de l'Odyssée f
Les vers d'Homère ne laissent sur ce point aucune obscurité. Les Grecs adorent déjà la beauté; la laideur et la faiblesse sont méprisées ; il y a plus, elles sont ridicules. En revanche, si, pour Hélène, on combat dix ans , ce n'est pas seulement parce qu'elle est l'épouse enlevée ; si les vieillards l'admirent, si Hector la protège , et si Ménélas lui a pardonné , c'est parce qu'elle est la plus belle des femmes.
Mais si les Grecs ont le sentiment confus et le culte instinctif de la beauté , ils doivent se méprendre encore sur ses véritables caractères. On n'est pas beau sans être grand : Achille est le plus grand des Grecs; Ajax est le seul dont il pût mettre la cuirasse, et Ajax dépasse
tous les Grecs de la tête et des épaules; Priain est grand ; Mioerve et Mars sont grands et beaux : T union de ces deux mots est presque un pléonasme ; on lit dans les regards de Ménélas la douceur de son âme , toujours ouverte à la pitié; mais il est plus petit et moins beau qu'Agamemnon. A défaut de la taille , il faut au moins les autres signes de la santé , de la vigueur ^ et voilà déjà le type de l'Hercule antique, ce type que Phidias n'eût pas sculpté : de larges épaules , un cou épais^ de fortes mains. C'est ainsi qu'on plaît, parmi les danseurs comme parmi les combattants. Minerve veut qu'Ulysse soit beau d'une beauté surhumaine; le héros a les cheveux blonds et les yeux pleins de feu : la déesse verse sur sa tête et sur ses épaules une grâce divine , mais elle le rend plus grand, plus gros^ plus fort; alors il parait,, et Nausicaé désire un pareil époux « et le peuple d'Ithaque révère son roi semblable aux Immortels. Les femmes auront aussi le charme du regard , la douceur du sourire ; mais la belle Pénélope a la main virile , et c'est surtout aux cheveux , aux joues , à Is^ ceinture, à la blancheur des bras^ à la taille « qu'on distingue les plus belles des femmes et des déesses.
Cette beauté-là , elle est vulgaire : les Grecs ont encore ces pieds rapides, ces membres souples, ces formes et ces attitudes qui annoncent la vigueur, même lorsqu'elles manquent de grâce; cette vivacité du regard qui révèle au moins , sur les visages les plus ordinaires , toutes les ressources de l'intelligence.
Le ciel a peu changé et l'industrie a fait peu de progrès; avec le même goût, les mêmes besoins et les mêmes ressources , les Grecs ont conservé en partie
rantiqne façon de se vêtir et de se parer. Dans la montagne, le Klephte portait la cnémide qai soutient la jambe , la ceinture qui soutient les reins , et le manteau de peau de bête, le beau manteau d'une seule pièce qu'on agrafe et qui protège le sommeil contre le froid des nuits d'automne. Les femmes ont gardé aussi la ceinture, les longs voiles brodés de leurs mains, les pierres et l'or, et jusqu'à ces fausses couleurs sous lesquelles la fidèle Pénélope consentait parfois à déguiser sa pâleur. L'homme tient à l'éclat des vêtements , comme les frères de Nausicaé ; mais son principal ornement, ce sont encore les armes. Toujours prêt à attaquer ou à se défendre, soigneux que la ruse d'un ennemi ou la tentation d'un coup hardi ne le prenne pas au dépourvu , il ne sait point s'en séparer. Quand ce n'est plus pour sa sauvegarde , c'est pour marquer son rang et rendre témoignage de ses exploits passés, qu'il porte le couteau que portait Agamemnon, son long glaive , l'épée aux clous d'argent du beau Paris , ou celle dont Achille serre en frémissant la poignée , an milieu d'une assemblée pacifique.
Tel est le premier aspect ; voici davantage. L'hospitalité est demeurée la vertu de l'Orient : c'est encore un souvenir d'Homère^ chez qui elle est tant célébrée et se montre à la fois si solennelle et si discrète. L'hospitalité ouvre la porte de la demeure , et ^ après le costume, laisse entrevoir les mœurs. A quoi bon décrire encore et les maisons et les repas; peindre, d'après les chansons klephtiques et la vie de chaque jour, cette tente d'Achille où le héros coupe lui- môme à ses hôtes les viandes qu'il a rôties et salées? Des renseignements
minutieux , complets , auraient une certaine valeur pour les archéologues , en éclaircissant peut-être quelques points sur lesquels les explications vagues des lexiques et la rareté des débris laissent des doutes ; ils mériteraient une petite place dans les notes d'une traduction d'Homère , et fourniraient à la traduction ellemême quelques termes dont la justesse lui a échappé. Pour moi , je ne m'égarerai point à relever ici , une à une ^ toutes ces petites particularités qu'on observe dans la forme des constructions rustiques, ou les meubles qui ornent la demeure des riches et les ustensiles très- grossiers dont se sert encore tout le monde. Le spectacle de cette vie intérieure nous apprend néanmoins , d'une façon toute simple , à comprendre et à traduire 9 le plus facilement du monde, maint passage qui effarouchait la délicatesse de notre goût. Dans des pays où les soins donnés à la vie matérielle sont relégués dans l'ombre et où le luxe a multiplié les merveilles dans les plus petites choses , la plume refuse même d'écrire le nom des objets usuels; et le mot qui est naturel dans Homère, familier au moyen-âge, devient trivial pour les puristes, à dater du XYII*. siècle, et nous effraie nous-mêmes , quoi que nous puissions faire (nous qui sommes revenus de tant de préjugés) , comme il effrayait les précieuses « contemporaines de M"". Dacier.
Mais , dans les montagnes de la Grèce , à mesure qu'on s'éloigne de la capitale, où l'on a pris les mœurs de tout le monde, et des rivages, où le commerce apporte encore quelques-uns des moindres produits de l'industrie européenne , on est pauvre comme aux
temps bomériques , et si dénué des commodités les pius ordinaires de la vie , que le voyageur s'y habitue k se figurer les rois eux-mêmes tournant Tolivier pour s'en^ faire un lit , et à entendre les poètes énumérer , avecune complaisance si naïve et si éloignée de notre t^mps , les ouvrages les plus vulgaires sortis des mains d'un charpentier ou d'un forgeron. Alors on ne cherche plus à ennoblir Homère ou à l'abréger. Chaque mot a son sens, sa valeur, comme souvenir d'une époque et comme expression d'un sentiment facile h comprendre ; dès-lors , tout aussi bien qu'on parle du bouclier d'Achille et du voile où Hélène brodait les combats livrés pour elle, on ose parler sans périphrases des maisons bien solides et bien couvertes « des sièges polis et tournés avec art , des belles corbeilles et des belles coupes posées sur la table hospitalière , des beaux lits et des belles baignoires ; et , dût-on rencontrer sur son chemin le grand fumier qui doit fertiliser le royal domaine ^ on ne craint plus de montrer tout simplement les fils de Priam prenant dans l'élable bien polie ^ au bois planté dans la muraille , le joug de buis arrondi , les rênes qui s'y adaptent bien , la courroie de neuf coudées qui attache le joug au timon ; puis amenant enfin à leur père irrité la belle voiture neuve aux bonnes roues, sur laquelle Mercure tout à l'heure va sauter d'un bond, en saisissant de ses mains divines les rênes et le fouet. Yoilà bien des mots qui dépareraient une belle infidèle, à la façon des traductions de Perrot d'Ablancourt; et cependant, c'est sur le seuil de la tente d'Achille, au moment de s'attendrir sur les pathétiques douleurs de l'ami de Patrocle et du père
d'flector, qa'Oomère entre naïvement dans ces détails.
Ds reproduisent la vie réelle , et c'est assez pour qu'ils tiennent leur place dans ses récits; mais ils le touchent aussi» parce que chacun de ces mots, chacun de ces objets, si vulgaires pour nous, rappelle une des conquêtes récentes de l'industrie humaine sur la matière; ety pour ceux qui voient la Grèce, revenue à cette misère des premiers âges, il est certain que de semblables digressions n'étaient indifférentes ni à la curiosité, ni à l'orgueil des contemporains d'Homère : cette écurie bien polie et cette belle voiture aux bonnes roues, on ne les retrouverait ni à Ilion, ni à Pylos, ni à Sparte.
Durant la servitude , les arts utiles n'avaient pas fait plus de progrès que le luxe.* C'était en toutes choses le même dénûment Si les chars ont presque disparu comme les routes taillées pour eux dans les rochers , et si le chariot même , destiné à descendre le bois on la pierre de la monts^e, est devenu une rareté, le laboureur cultive la terre à la sueur de son front avec la même maladresse et des instruments aussi imparfaits ; la vigne manque des échalas si bien alignés sur le bouclier d'Âchille ; à peine le métayer sait-il, comme dans la demeure d'Ulysse, garder le fumier des bœufs et des mulets , pour rendre à la terre fatiguée sa fécondité. La charrue est celle d'Hésiode et des Géorgiques; c'est une richesse que le fer brut, promis en récompense aux héros de V Iliade dans les jeux célébrés pour les funérailles de Patrocle ; et , quand les chants populaires parlent si souvent d'or et d'argent, on peut s'étonner qu'ils ne parlent pas aussi avec une sorte de vénération du fer travaillé.
HT U GRÈCE CONTEMPOBAINE.
La Davigatlon n'a pa recaler ainsi : le Grec est p) niarlD et plus soldat qne labooreur ; or, le labonrei encbalDé au sol oatal et ooarrl par loi , si peu qu fasse, car la terfe est généreuse , perd le double e selgDemeDt de la nécessité et de l'exemple ; le mar connaît le danger et connaît le monde. Aussi est impossible Ici de poursuivre celte comparaison lUb raie. Il y a loin des trente-^x gros navires, armés par pauvre rocher d'Ittaaqoe, aus douze barques qa'Utys conduisait au si^e de Troie : encore Céphallonie aval elle , sur le nombre , fourni les siennes. Hâte , à c6 de ces vaisseaux {dus parfaKs , ceux d'tTlysse n'o. pas cessé de sillonner en tous sens les eaux de l'A chipel. Comme Ulysse , le charpentier a taillé à hache, sans art, mais d'une main sûre et que gui( un oeil expérimenté , les parois , rouges ou noires, et mat qui peut s'abaisser ao port A défaut de pori ces petits navires touchent à tous les rivages hospiti liers ; on les traîne quelquefois d'une mer à fautre, i Dtolcosde Coriiithe,â l'isthme de Leucade; si la pias n'est pas abritée, on peut tes tirer à terre, et , dans It gros temps de l'hiver, les attacher avec des cables < les exhausser sur des poutres, pour que rhumidiién'e pourrisse pas la carène. Trop légers pour résister à I tempête, ils évitent la pleine mer, rasent les cdtes, i ne redoutent pas moins que les pilotes de Ménélas o de Nestor, Capbarée et Ualée, promontoires si fi nestes aux premiers navigateurs. Et cependant, comm Us sont encore conduits par les mêmes matelots, la pai vreté , la cariosité , une sorte de confiance témérair dans te vent el les étoiles décident les patrons à renoi
vêler les longs voyages éesÂrgonautiques et de V Odyssée. Plasieurs fois^ le vaisseau d'Ulysse a bravé les mers inconnues, et, mesurant aux astres la distance et la direction de la route, il s'est aventuré, bien au-delà de Gharybde et des colonnes d'Hercule, jusqu'à ces terres nouvelles dont la géographie fabuleuse des aèdes n'avait point réservé la place dans le cercle étroit où le fleuve Océan resserrait un monde^ déjà trop plein de mystères.
La vie intime elle-même ajouterait à ce commentaire les indications les plus précieuses. Oublions Euripide et Aristophane, qui ont poursuivi les femmes de tant d'outrages et de sarcasmes ; oublions Thucydide, qui les écarte avec tant de sévérité, même dans les jours de deuil ; oublions aussi Lycurgue , dont les lois inflexibles avaient forcé leur nature , pour ne nous souvenir ici encore que d'Homère, qui peignit les femmes, chacun le sait , dans ses poèmes, avec une délicatesse où Virgile et Racine, les plus délicats des poètes, n'ont pas toujours atteint.
Pénélope vit renfermée dans la partie la plus secrète de ses appartements « et personne ne sait la forme de sa couche. Nausicaé craint les propos des médisants; Ulysse ne la suit que de bien loin ; elle ne lui parle que du seuil de la porte ; et les songes même n'entrent que par la serrure et sous la forme de jeunes filles, dans la chambre virginale. Andromaque ne sort que pour aller chez ses belles-sœurs au beau voile , et au temple avec les nobles Troyennes; ou, si elle veut suivre des yeux le combat dans la plaine , c'est accompagnée d'une nourrice et sous la sauvegarde de son fils, cet enfant qui régnera sur Troie , qu'elle monte sur une tour Isolée.
£T LA GRtCB CONTEMPORAIMÙ 73
Les femmes s'effacent d'elles-mêmes dans l'ombre; elles se cachent et se voilent aox regards indiscrets ; maiSy lorsqu'elles paraissent, nul ne leur refuse la place qui convient à la mère, à l'épouse, à la jeune fille; Hector protège Hélène^ et les Grecs d' Ai^os plaindraient la veuve d'Hector, s'ils la voyaient puiser l'eau à la fontaine. Même dans l'ivresse des festins , les prétendants d'Ithaque n'ont jamais outragé l'épouse d'Ulysse.
C'est dans ce milieu de réserve et de liberté que vivent les Grecques chrétiennes. La femme n'appartient point à la vie extérieure; elle s'y dérobe, mais d'ellemême ; si elle y doit paraître, elle n'y rencontre que le respect ; elle partage dans la famille l'autorité de Fépoux et du père. Aussi nulle part n'est-elle plus digne qu'en Grèce et dans Homère. La dignité est dégradée dans la servitude du gynécée ; elle est compromise par la liberté sans frein du monde. Ce qui îa fait et la garde, c'est cette pudeur, vertu homérique et vertu chrétienne , cette réserve dans l'usage d'une liberté qui ne semble guère avoir d'autres bornes.
Le christianisme, qui a chassé les mystères des siècles Intermédiaires et toutes les orgies consacrées à des divinités impudiques, n'avait pas à changer les fêtes pures des âges primitifs. Ce sont encore ces rondes au rhytbme accentué , monotone , qu'on voyait sur le bouclier ; les jeunes garçons et les jeunes vierges qui se suivent , la main sur la main; les jeunes filles ont des tuniques luisantes comme L'huile , des couronnes ou des voiles légers sur leurs cheveux ; les jeunes gens, des couteaux suspendus à des ceintures d'argent ; au
milieu da chœur , ou à sa tête 9 un danseur agile fait admirer , sinon la grâce , du moins la bardiesse des pas qu'il forme au son des instruments , comme les danseurs de Crète , les fils de Priam et ceux d'Alcinotis. Le jour des noces rustiques , les femmes , debout sur le seuil , regardent , avec des yeux curieux , les jeunes garçons danser au son des flûtes ; et le cortège nuptial parcourt le bourg en faisant retentir les chants d'hyménée.
Mais « parmi ces fêtes, consacrées par la tradition , celle^r^ui rappelle 5 de là façon la plus frappante, les «fsàges de l'antiquité homérique , c'est la suprême, et triste fête des funérailles. Elle est demeurée aussi solennelle. Il n'y a point de malheur égal , à celui de demeurer privé de sépulture, et, de tous les devoirs de l'épouse, le plus sacré est de fermer les yeux du mourant. Laissez là le bûcher, la cendre recueillie dans dçs urnes, les jeux guerriers et les sanglantes offrandes ; voici encore le cârdavre placé sur un lit d'apparat; le visage et les pieds sont tournés vers la porte entr'ouverte ; on Ta revêtu de ses plus b^aux habits , orné de ses armes, couronné de fleurs et quelquefois de chev^ures, dernière offrande de la tendresse en deuil ; les hommes re]>t()urent , le regardent, lui disent adieu en déposant sur ses lèvres pâlies le baiser fraternel , et pleurent : mais leur douleur est silencieuse. C'est aux femmes qu'il convient de pleurer avec bruits d'adresser à l'ombre satisfaite les dernières paroles ; la mère ou l'épouse commence , et le chœur des gémissements répond à ce lugubre signal ; puis , celles qui doivent sentir le plus vivement
la perte commuDe, prononcent des plaintes; elles disent tout ce qu'elles ont perdu , le courage et les vertus de celui qui n'est plus , l'abandon de ceux qui sur?ivent ; c'est ainsi que Briséis pleurait Patrocle, qu'Andromaque, Hécube^ Hélène, tenantla tête d'Hector entre leurs mains ^ disaient sa gloire et leur infortune 9 tandis que les guerriers ne répondaient à leurs cris que par des larmes muettes. Une fois le seuil franchi , c'est à eux de suivre les dépouilles inanimées et de les ensevelir sous la terre.
Lorsqu'on pénètre au fond du cœur, et dans les secrets de la vie intime , à moins que la sincérité du sentiment n'ait disparu , étouffée par les aberrations passagères de l'esprit du jour , il ne faut pas être surpris de retrouver l'homme, toujours et partout , assez semblable à lui-même. Tout change sans doute , en nous comme autour de nous , avec les années ; ce qui change le moins , c'est notre cœur. La jeunesse fuit , la maturité s'approche ^ la décrépitude viendra; nous n'avons et nous n'aurons jamais, à y regarder de près, que les passions de notre enfance. Ainsi, dans l'histoire des nations^ les relations de la vie privée et domestique sont celles qui subissent les altérations les moins rapides , les moins profondes , parce que ce sont les instincts , les sentiments ^ parce que c'est la nature elle-même qui les a réglées.
Il n'en est pas ainsi des relations sociales ; chaque siècle à son tour modifie, d'une manière plus ou moins sensible, les idées, les lois^ la forme des institutions politiques ^ et les conventions par lesquelles l'usage achève de déterminer l'état des personnes. Ces
différences devienDcnt plus remarquables à mesure que la vie publique se développe et que les ressorts eu deviennent plus compliqués ; mais , chez un peuple long-temps asservi 9 qui ressaisit à peine sa liberté , elle est d'une simplicité si grande que Ton se croirait volontiers ramené à la constitution primitive des sociétés naissantes. Telle était la Grèce, il y a trente ans. Sur beaucoup de points ^ dans les mœurs publiques , aussi bien que dans les conditions extérieures et matérielles de l'existence 9 et dans les usages de la vie privée , il n'était que trop facile d'y retrouver le souvenir d'Homère et les analogies que je poursuis.
Le caractère du génie grec , dans tous les temps , c'est le sentiment de l'individualité. Aucun homme n'oublie jamais ce qu'il vaut; si petit qu'il soit 9 il n'acceptera pas volontiers l'idée qu'on puisse restreindre sa place au soleil. Il se sent homme , libre , et né pour l'égalité.
De cet égolsme réfléchi , qui fit la grandeur des Grecs , peuple d'hommes et d'hommes libres , à c6(é de tant de races volontairement courbées sous le sceptre de fer ou prosternées avec frayeur devant l'idole stupide, naissent deux défauts éternels : l'orgueil et la cupidité.
Le Grec est naïvement orgueilleux. Il veut qu'on Testimo ce qu'il s'estime y un peu plus que le barbare , et souffre impatiemment jusqu'à l'apparence d'une supériorité , quelle qu'elle soit , même celle qu'on doit accorder à la vertu 9 et surtout celle que donnent les bienfaits.
Le Grec est naïvement cupide. Il faut qu'il soit
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noD-sealement considéré , mais riche, comme les autres , poisqae la ridiesse est la condition da bonbem* 9 sortoot da bonheur qu'on montre et qui ajoute encore quelque chose à la dignité personnelle.
Dans V Iliade 9 cette superbe produit sans cesse la discorde : Achille ne veut pas de maître ; Agamemnon ne veut pas d'égal. Chacun a ses révoltes d'amourpropre ; et il est des heures où Thersîte même prétend se grandir au niveau des plus éloquents et des plus braves. Ces colères de l'orgueil remplissent l'histoire des guerres de l'Indépendance ; et il est impossible de rien trouver qui rappelle mieux l'armée d' Agamemnon que les relations do pallkare avec l'armatole , et des capitaines entre eux. Ce sont les mêmes liens; le chef a le crédit que donnent un nom déjà illustre, le courage , la bonne mine et la richesse ; mais ces prérogatives sont précaires ; il faut qu'il discute son autorité • et se la fasse incessamment pardonner à force de concessions qui , du même coup , la confirment etramoindrissent; pour une parole, on l'outrage , et, pour une injustice, on l'abandonne; on se renferme dans sa tente , on retourne dans ses foyers. Entre les chefs, les droits du commandement sont plus mal réglés encore. Que de prétentions rivales I Que de complots contre la patrie elle-même ! Quelle résistance obstinée à la discipline , seule condition de la liberté ! Mais les combattants l'oublient ; il n'y a qu'une loi , qu'un juge , et chacun , vantant ses services , en appelle à son épée.
Cependant, sous tous ces désordres (et c'est l'accord de ces deux sentiments inconciliables qui fait la
principale originalité da peuple grec ] , s'il est un instinct profondément gravé dans tous les cœurs, c'est celui de la hiérarchie. « II n'est pas bon d'avoir plusieurs chefs; il n'en faut qu'un seul, un roi , qui commande au nom de Dieu. » La constitution nouvelle le veut comme Homère. Chez cette nation , si jalouse de l'égalité, partout où il y a deux hommes, il y en a un qui commande et un qui obéit; non sans réplique : la pratique de l'obéissance est pénible, et souvent l'orgueil se révolte contre les lois qu'il avait acceptées. Mais Minerve lui dit de dévorer sa colère ; et, devant l'autorité , la rébellion flnit presque toujours par s'incliner.
Cette contradiction apparente ne cache au fond qu'une loi naturelle. Chacun veut demeurer quelque chose , si humble que soit sa condition ; et chacun sait que l'inégalité des conditions est dans la nature. Par là , on échappe tout ensemble à l'anarchie et au despotisme. C'est l'égalité dans les mœurs qui corrige et rachète l'inégalité des conditions. Le roi règne, mais il consulte; il est sévère parfois dans sa justice ; mais , lorsqu'il n'a pas à punir , c'est un père plein de mansuétude. Les degrés de la hiérarchie sont nette" ment marqués du roi aux vieillards , et des vieillards au peuple ; mais c'est la hiérarchie de la famille.
L'égoîsme étant légitime, on comprend la cupidité , et on l'accepte. Il est naturel que chacun obéisse à ses intérêts comme à ses passions, et que chacun cherche h posséder , comme à être, le plus qu'il peut Le désir d'acquérir autorise la ruse (qui est plus rusé qu'Ulysse?), le mensonge (Minerve mentira elle-même),
et jasqu'à la violence* De là , cette mauvaise foi et ces brigandages, dont on se plaint encore aujourd'hui. On s'en plaint , et quelquefois on les réprime : c'est en vain ; les plaintes sont stériles et les armes sont impuissantes. Le mépris seul ferait des coupables prompte et entière justice; mais on n'a jamais songé à les mépriser. Âu temps d'Homère 9 on demande ingénument, à l'étranger qu'on reçoit au nom de Jupiter , s'il est un de ces hommes qui vont au loin dépouiller les autres homme^. C'est presque une honte d'être marchand et un honneur d'être pirate. Le pirate et le klephte sont honorés encore. Ils se faisaient craindre , et la peur ne méprise pas. On se prenait à les envier, parce qu'ils ne connaissaient' pas la pauvreté ; à les admirer, parce qu'ils étaient courageux et libres. Cette morale , estil besoin dei'observer? était plutôt celle d'Homère que celle de l'Evangile. Mais il y avait alors if0ns ces sentiments un instinct confus qui les excusait , qui ne les excuserait plus : ces pirates furent les marins de Miaoulis; ces klephtes furent les héros de l'indépendance.
L'orgueil et l'avidité sont deux sources de courage ; pour échapper à la honte et à la pauvreté » on ose ; on a , pour braver la colère des flots et le fer des ennemis, le cœur d'airain dont parle Horace. Les Grecs l'avaient, et ils Font gardé. Matelots, pour s'enrichir , ils s'exposent aux aventures incertaines ; soldats , pour s'enrichir ou pour s'illustrer, ils combattent , comme ils combattaient , contre le nombre. Leur courage est sans entraînement ; le soldat et le matelot ont calculé le danger, le résultat et leurs forces. Agiles, rusés, prompts à concevoir, préparés même aux incidents les
plus imprévus , leur courage brille surtout là où Tesprit peut déployer toutes ses ressources ; le poste d'honneur c'est l'embuscade, où le guerrier , presque isolé, n'ayant avec lui que son adresse et son audace, doit se suffire. Là, le succès est bien plus honorable que dans la mêlée ; il est moins sujet aux caprices du hasard; on n'en partage ni le bénéfice, ni la gloire.
Lorsqu'on lit Homère sans prévention, on fait nécessairement cette remarque, que ses héros ne se font pas du courage la même idée que nous. Il faut, pour les apprécier ce qu'ils valent^ oublier deux choses, qui ont fait chez nous tant de héros^ restés trop souvent dans Tombre : le devoir et le point d'honneur.
Le point d'honneur ne recule pas ; il cherchera la mort avec joie; il ne la fuira point, même par nécessité ; il dédaigne la prudence jusqu'à l'héroïsme et jusqu'à la folie : c'est le courage des paladins.
La discipline fait davantage ; elle fait que le dernier des soldats sacrifie sa vie au drapeau, sans penser même qu'il demeurera ignoré après la mort comme après la victoire. Dans cette abnégation absolue de sa personne, il marche, intrépide et calme, sans aucune arrière-pensée , là où son chef le lui ordonne. Ce courage obscur est le courage véritable ; c'est celui des légionnaires et de nos soldats.
Un guerrier d'Homère, un Grec d'aujourd'hui , est brave autrement. Il s'effacera plus difficilement sous la discipline ; s'il ne doit pas avoir les honneurs de la victoire , il refusera volontiers le premier rang devant le danger. Seul, soutenu par sa fierté , il aura l'audace d'une action d'éclat, et, cette audace, il la perdra dans les rangs où il fait nombre.
ET LA GRÈC6 COIfT£BIPORAINe. 81
Il a 9 do reste, moins d'oi^aeil encore que de prudence, et, qoant an point d'bonnear, il ne le soupçonne même pas. Il ne rougira point d'être cruel dans la fictoire. Si les armes loyales ne suffisent pas , il en prend d'autres. Si la ruse même le laisse plus faible , il fuit Le but du combat , c'est la victoire. Celui qui meurt, déserte; celui qui fuit, peut vaincre encore.
De tels principes se prêtent à couvrir bien des lâchetés. Mais au fond, en ceci« comme presque en toutes * choses, le Grec vit selon la nature ; c'est elle qui l'inspire et le justifie. Il n'a jamais connu ce mépris de la vie, qui est le dernier degré de l'abattement comme de l'exaltation. Il sait ce que vaut la vie , et il l'aime. Âu moment* à l'idée seule de la perdre, il a pour elle des plaintes et des larmes ; pour la conserver, il compte ses ennemis, et il recule sur un champ de bataille. Ce n'est que par exception qu'il la sacrifie à sa passion on à son devoir : encore sa résolution sera-t-elle précédée d'incertitudes et suivie de regrets.
Mais il vient une heure où il est impossible, où il serait déshonorant de reculer. Le Grec le volt. Ici son courage se montre sous son véritable jour. Oh I quand tout est perdu , nul ne sait se résigner plus noblement : Ulysse tient tête à tous les Troyens d'Hector; Katzantonis, dont le marteau broie les genoux , laisse échapper un cri de douleur , et son frère en rougit pour lui. Quand un klephte meurt , Il a le sourire sur les lèvres; il parle aux oiseaux, messagers de la triste nouvelle » et semble n'avoir qu'une peur, qu'une pensée, celle de dérober son corps aux outrages de ses ennemis. Entre la mort et la vie , il
choisirait la vie ; entre la mort d'une femme et celle d'un héros, comment hésiterait-il? La gloire ne vaut pas la vie. Mais elle en est la dernière consolation. Cette sérénité de Tagonie rabaisse la joie du vainqueur. Elle est pour le mourant comme un reflet de la victoire qui a trahi son espérance.
Si, lorsque la Grèce se régénère, les descendants rappellent , avec une ûdélité quelquefois étrange , les principaux traits de leurs pères, tels que la poésie nous les représente à l'origine de la société héroïque, j'ai déjà dit que cela ne tenait pas seulement à la perpétuité de la race , car la race s'est altérée , mais davantage peut-être à la configuration du pays , aux conditions du climat , à toutes les influences de la nature extérieure, qui a moins changé que les hommes eux-mêmes. Il faut bien l'admettre, car on ne reconnaît pas seulement, dans la Grèce et les Grecs en général, le pays et le peuple d'autrefois; mais, dans ce type commun , les provinces ont jusqu'à un certain point gardé les physionomies distinctes qu'elles avaient dès VIliade comme au temps de Thucydide.
On a remarqué, avant moi, que les deux personnages principaux des épopées homériques caractérisent encore les deux parties principales de la population grecque.
Le Grec du continent, plus violent qu'adroit, reproche à l'insulaire , formé par la mer et par le commerce, courageux, mais insinuant, plein de subtilité dans les transactions comme de ressources dans les dangers, de ressembler encore au héros de VOdyssée; ainsi se perpétue, par d'éternels sarcasmes» cette
siogalière impopularité d'Ulysse, en qui la Grèce eût dû se recoonaltre, et qu'elle a toajoQrs bal et iDéprisé. Il s'est trouvé d'ailleurs que Tiosulaire était, aux jours de la lutte, le seul qu'elle ne prit pas à l'iiuproviste, celui qui tenait en réserve , pour les mettre au service de la cause commune 9 des richesses péniblement acquises, des conseils lentement mûris, et que, si Troie fut prise encore une fois , la Grèce le dut moins à l'épée d'Achille qu'aux vaisseaux d'Ulysse*
Quant à Achille lui-même, avec ses armes invincibles, son ardeur que rien ne dompte, et ses jalouses colères, c'est le klephte des montagnes du Nord, tel qu'il vint de l'Olympe et de Souli, comme le théssallen Achille , l'étolien Diomède , Ajax , de Locride , et Ajax, de Salamlne, apportant dans les com]i)ats une bravoure indisciplinée, et dans les conseils son implacable orgueil. Mais on lui pardonna ses excès , parce qu'il sut , comme le héros de Larisse , payer de son sang la victoire.
A ces deux personnages , pourquoi n'en a-t-on pas ajouté un troisième, qui lient dans les poèmes d'Homère une grande place, et qui, dans la vie actuelle de la Grèce, ne se laisse jamais oublier?
A côté d'Ulysse et d'Achille , il y a , dans Vlliade , un homme qui est brave et sage , maïs moins sage que l'un et moins brave que l'autre. Cependant il commande en maître à tous deux. Celui-là se souvient toujours de son rang et^de ses intérêts. Il lui faut la captive d'Achille et le prix que disputait Mérion. Tandis qu'Ulysse et Achille le réjouissent par leurs discordes, il a derrière lui deux hommes dévoués
84 BOHÈRE
à maintenir y quoi qu'il arrive , son autorité : l'un donne l'exemple de l'obéissance et ne prétend jamais à l'égalité , bien qu'il soit s'on frère ; l'autre , dont on respecte les cheveux: blancs et dont on aime la parole persuasive, apaise et concilie les esprits, que révolterait la hauteur de ce maître altier. Et ainsi le roi de Crète , qui règne sur cent villes et commande k quatre-vingts vaisseaux , se contente du second rang ; Ajax oublie que Télamon est frère de Pelée; Diomède reçoit, sans murmurer, les injures qu'il ne mérite pas ; et Achille lui-même remet son épée dans le fourreau.
Ce personnage a toujours existé. Dans V Iliade, Nestor, de Pylos, et Ménélas, de Sparte, familiers d'Agamemnon,roi de Mycènes, c'est déjà le Péloponèse qui s'isole et aspire au souverain pouvoir. Il s'enfermera derrière une muraille; au-delà de ses limites, d'autres combattront, pour les couvrir; Il aura les prérogatives du commandement, le choix du poste, l'honneur du dernier coup et les fruits de la victoire. Ainsi le voulurent, après Agamemnon, Eurybiade , Pausanias , Agésilas , qui jouait aussi au roi des rois.
Ainsi le veut la Morée, qui se croit la tête et le cœur de la Grèce, sinon la Grèce entière. Elle ne connaît point les héros du dehors, elle exalte et grandit les siens. A l'entendre, c'est elle qui a tout souffert et tout fait. Et, lorsqu'après tant de sacrifices, la Grèce eut enHn conquis son indépendance, pour lui complaire, on poussa l'égoîsme et l'ingratitude jusqu'à refuser une part égale des droits de cité aux provinces
ET LÀ GRÈCE CONTEMPOnAINE. 85
héroIqaes,qui avaient fraternellementplas risqué et plas perdu qu*elle pour une liberté , dont l'injuste caprice des nations les exclut. Ah ! la Grèce a, de deux côtés, des ennemis : ceux qui la révent couvrant le monde et renouvelant l'impuissance du Bas-Empire ; ceux qui la renferment dans les étroites limites, au-delà desquelles Agamemnon ne comptait que des tributaires, et Agésilas que des ennemis.
Après Achille, Ulysse, Agamemnon, je n'aurais garde , sans doute , d'énumércr les autres chefs de Vliiade. Il en est un pourtant que je tiens à citer encore, parce qu'Homère lui a donné, dans son poème, une physionomie originale « et parce que je l'ai très* souvent rencontré en Grèce. Souvent même j'ai interrogé ses sou/enirs , et une partie de ce que je rapporte s'appuie sur son témoignage.
Lorsqu'on rencontre Nestor, il est facile de le reconnaître à ses cheveux blancs 5 et surtout à l'autorité de sa parole. Le cercle se forme autour de lui ; on écoute avec recueillement les conseils qu'il aime à donner, et auxquels il n'oublie guère de mêler le récit de ses exploits, l'éloge des demi-dieux dont il a été le compagnon. Et les jeunes gens , qui ont entendu leurs pères parler de son courage aussi bien que de sa prudence , permettent volontiers cette jactance aux nombreuses années de l'irritable vieillard.
Je la lui pardonne facilement aussi ; car j'aime Nestor et je le respecte. Quoiqu'il se vante un peu trop peut-être , les exploits dont il se glorifie ne sont pas imaginaires; il a vécu avec des héros; à leurs côtés, il a noblement combattu lui-même pour l'honneur ,
pour la liberté de son pays. Lui arrivât-il même d'oublier ce que l'œuvre commune doit à la faveur divine et à des secours étrangers » je voudrais qu'on ne lui reprochât pas trop amèrement l'illusion où il se complaît. S'il n'a pas tout fait lui-même , il a fait beaucoup : ne lui refusons pas celte justice.
En la lui refusant, on Ta aigri. Réduit à se défendre lui-même , en prenant parti pour le passé , il est devenu , à son tour , injuste pour le présent ; il n'en a pas compris les exigences. Le jour où la lutte engagée pour l'indépendance eut cessé , des temps nouveaux avaient commencé pour la Grèce. Protégée contre les ennemis du dehors, elle n'avait plus à s'occuper que d'elle-même; il fallait qu'elle réglât en paix sa liberté. Nestor a voulu garder ses afmes, son ombrageuse fierté, le droit de vivre à sa mode, comme il avait vécu dans les camps; l'honneur de donner son avis sur toutes les affaires publiques ; le privilège de faire la loi , sans s'y soumettre.
De semblables prétentions devaient être funestes à la Grèce. Toutes ces résistances, d'autant plus'difficiles à vaincre qu'elles puisaient feur force dans des souvenirs populaires et se recommandaient de noms illustres, arrêtaient le jeu des institutions que la Grèce nouvelle s'était données. Bientôt, ces lenteurs, et des désordres, sans cesse renaissants, émurent l'Europe. Elle accusa la Grèce de n'avoir pas rompu tout d'un coup avec le passé, et de ne pas montrer assez vite, dans l'exercice des droits que nous l'avions aidée à reconquérir, la sagesse et les vertus qu'on réclame, au XIX% siècle, d'une nation policée qui se gouverne elle-même.
L'Earope a été sévère. Si Nestor n'avait vcalu rien oublier , l'Europe , en revanche y oubliait une chose : c'est que la guerre de l'Indépendance avait été faite par les héros de V Iliade ; c'est qu'à l'âge de Nestor» et lorsqu'on est fier de soi, comme il avait le droit d'être fier de lui-même , on ne dépouille pas le vieil homme facilement ; on ne conçoit même pas la nécessité d'un tel sacrifice. Il est un courage qu'on ne saurait avoir : c'est le courage de se souvenir en silence et de se laisser oublier.
Nestor a donc vieilli sans changer d'humeur. On a eu des ménagements pour son âge et pour ses services ; c'était équitable et nécessaire. Patience : il va céder la place à d'autres, qui déjà , sous ses yeux, et malgré les éloges qu'il ne cesse de donner à ceux d'autrefois, ont commencé, par leurs exemples, par leurs efforts, à renouveler l'esprit et les mœurs de la Grèce , à pratiquer d'autres vertus , à mettre en usage une autre sagesse que les vertus et la sagesse du temps qui n'est plus.
A mesure que l'esprit moderne, qui avait commencé par dicter des lois , pénètre aussi dans les idées et dans les mœurs, on voit peu à peu s'effacer toutes les analogies que Nestor m'aidait à relever. Bientôt on ne trouvera plus que dans les livres ■» comme toutes les exégèses des érudits , ce commentaire vivant de la poésie primitive , dont j'ai pris tant de plaisir à réunir les traits.
Laissons -le, sans trop de regrets, disparaître. A ce prix, la Grèce sera plus heureuse» plus justement fière d'elle-même, plus digne encore de toutes les sympathies de l'Europe.
88 UOMÈRE
Homère y aara-t-il perdu qaelqae chose ? J'en doute moi-même. Â tout hasard , je me consolerais d^avauce par celte pensée que, si les usages de la vie ordinaire, et si les mœurs publiques cessent d'expliquer Homère 9 la Grèce se couvre d'écoles, où on lit, où on étudie ses poèmes. Le commentaire nouveau viendra de là.
ET LA GltCB CONTEMPORAWK. 89
COSCLUSIOH.
Il fiot fioir et coDclore. Tandis que je m'oubliais , ayec complaisance , aux derniers détours de la rente « le moment était Yenn de fermer le livre et de dire adieu à la Grèce.
An terme d'une telle lecture , et d'un tel voyage , tout le monde sentira combien il serait plus doux de s'abandonner à ses souvenirs qu'il n'est aisé de s'en rendre compte. Toutefois , c'est encore un des mérites de la Grèce 9 que les impressions qu'on y éprouve, même en face de la nature , sont bien souvent aussi formelles qu'elles sont profondes, et finissent presque par atteindre à la précision d'une idée. N'est-ce point à cause de cette raison qu'on a pu prendre pour une philosophie, déjà pleine d'abstractions et de symboles, la poésie même d'Homère , où je n'ai guère retrouvé que des images?
La Grèce apprend d'abord, et ce n'est pas l'œuvre d'un seul jour, à oublier complètement, lorsqu'on lit Y Odyssée et Y Iliade , le monde où nous sommes accoutumés à vivre , les habitudes de notre esprit , et des règles qu'il ne vaut rien d'appliquer à la poésie d'Homère, précisément parce qu'elles conviennent à la nôtre.
La Grèce fait sentir plus vivement la différence qui sépare Tune de l'autre , et elle l'explique. On l'a vu : dès que j'ai rapproché les poèmes d'Homère de leur berceau • à chaque pas, les lieux qu'il a décrits, le paysage, les ruines qui datent de l'époque où il a chanté.
les hommes même, qui rappellent encore aujourd'hal par quelques traits la société héroïque, tous ces témoignages nous apprenaient que le principal caractère de Tart d'Bomère, c'est la sincérité ; qu'à ses yeux la poésie est une peinture , et que^ comme il n'a misses efforts qu*à reproduire ou à imiter ce qui est, tout ce qu'il rappelle , et même ce qu'il imagine , appartient en propre à son temps et à son pays.
Il n'est pas sans utilité qu'on en soit bien convaincu, particulièrement en France, où, à aucune époque, depuis la renaissance des lettres, on n'a cessé déjuger, de traduire et d'imiter Homère.
Je ne veux dire qu'un mot de ses juges. Assurément, après les longs débats dont ses ouvrages furent l'objet, il faut donner raison à ceux qui l'ont défendu plutôt qu'à ceux qui l'attaquèrent avec tant de légèreté; mais, de part et d'autre, on devait se tromper souvent, parce que, sans tenir aucun compte de l'histoire , on oubliait de changer de poétique en remontant de la Jérusalem délm^ée et de VEnéidc à V Iliade et à VOdyssée. Il est nécessaire sur toutes choses, et j'espère l'avoir montré à mon tour, que la critique > placée à un autre point de vue que celui du XVIP. siècle, se souvienne de la Grèce et de la société homérique , si elle prétend comprendre, si elle veut juger sans parti pris, sans injustice, une poésie qui en est l'image exacte.
Parmi les traducteurs d'Homère, il y en eut, sans nul doute, qui connaissaient la langue grecque, qui savaient écrire, et même qui avaient senti que , pour rendre Homère , la condition indispensable , c'est d'être simple. Et , cependant , la familiarité , un peu
vQlgaire, de M*"*. Dacier, ne s'éloigne pas moins que l'élégance soutenue de Dugas-Montbel , des véritables couleurs du style origiual.
Les imitateurs réussirent plus mal encore toutes les fois qu'émules imprudents de leur maître » ils conçurent l'ambition de donner à la France une Iliade, Mais Homère a porté bonheur à ceux qui suivirent ses traces sans élever jusque-là leurs prétentions. Il fut un des maîtres de La Fontaine et de Boçsuet; il a inspiré h Racine y à Ghénier, àCbâteaubriand, à M. Lebrun, à M. Ingres, de belles pages où respire le parfum de l'antiquité ; et Fénelon a fait, au IV". livre de V Odyssée, une suite , qui est devenue , et qui restera aussi populaire que VOdyssée elle-même.
Jamais on n'avait étudié Homère avec plus d'ardeur qu'aujourd'hui. Depuis un petit nombre d'années, en vers, en prose, on ne Ta pas traduit moins de quatre fois. On a essayé de joindre, à l'une de ces versions, un commentaire pittoresque. E^nfm « à de très-courts intervalles, nous venons de voir la sculpture, la poésie, la musique môme, s'inspirer de VOdyssée^ et les talents les plus sérieux de la génération nouvelle, M. Gavelier, M. Ponsard, M. Gounod, obtenir de légitimes succès avec des ouvrages que n'ont pu compromettre des rapprochements inévitables, et les noms, lourds à porter , de Pénélope et d'Ulysse. Ges exemples seront peutêtre suivis « et, si ardues que paraissent de semblables tentatives , il faut, sans doute, fatigués, comme nous le sommes, du précieux et de l'étrange , encourager les arts ix s'éprendre de la candeur des maîtres primitifs , comme à s'inspirer de l'étude directe de la nature.
92 HOMÈRB
Ed présence de ce retour à des traditions oubliées , un commentaire , tel que celui-ci , pourrait se flatter d'être venu à propos^ s'il achevait de faire nettement sentir à ceux qui prennent Homère pour modèle , et à ceux qui le traduisent , que leurs tâches sont entièrement différentes , et qu'on s'éloigne également d'Homère par une imitation servile , et par une interprétation inexacte.
11 faut avoir bien mal compris cet inimitable poète pour espérer qu'on lui ressemblera en le copiant. Chaque mot de cette étude démontre que^si Homère estsimple, c'est parce que ses peintures sont la reproduction littérale de ce qu'il a vu. Tout ce qui rappelle ou ses impressions personnelles 9 ou la nature et la société qui les lui inspirèrent 9 a son prix dans ses poèmes. Mais il faut l'y laisser , nous qui vivons en face d'un autre monde, et n'emprunter à ce modèle, comme à tous les autres , que ce qui peut encore paraître vrai dans notre pays et dans notre temps y et ce qui est beau d'une beauté absolue. Quant à ce qui change, loin de faire du tableau qu'Homère nous a laissé de ce qui n'est plus , une copie inanimée , apprenons de lui l'art de peindre, avec la même ingénuité, une émotion aussi sincère et des couleurs aussi vraies, la nature et la société que nous avons sous les yeux. A ce seul prix, on peut être simple à sa manière.
Mais si , également loin de la Grèce et de l'âge héroïque , l'on transporte sur notre scène et les horizons qu'Homère a décrits, et les personnages qu'il a chantés, et jusqu'aux moindres particularités du caractère et du langage qu'il leur prête, cette copie pourra char-
mer les érudits à qui la poésie antique est familière ; mais, quel qu'en soit le mérite 5 elle ne touchera personne ; ainsi présenté hors de sa place , ce qui émouvait 9 surprend ; ce qui était vrai, devient étrange; ce qui était naturel , parait cherché, pédantesque. L'art doit se défier de ce vain prestige de la couleur locale , qui pique mal à propos la curiosité, et détourne l'attention sur des incidents accessoires qu'il eût été de sa dignité de laisser dans Tombre. Rien n'est plus faux que la minutieuse exactitude du pastiche, et la simplicité dont on fait montre , dans la reproduction de ces détails dénués d'intérêt^ est la pire des affectations.
Au contraire, n'eussent-ils pour les lecteurs ordinaires aucun intérêt , ni même à nos yeux aucune valeur littéraire , tous ces détails qui appartiennent à la Grèce et à la société homérique , toutes ces nuances qui font l'exactitude des peintures d'Homère, sont sacrés pour le traducteur : qu'il se garde d'en modifier ou d'en passer sous silence un seul mot. Homère^ abrégé et embelli, pourrait plaire autant, et davantage ; mais ce ne serait plus Homère. Grâces au ciel, on sait aujourd'hui qu'une traduction doit reproduire la véritable physionomie du texte, et que, par conséquent, elle n'a pas à en dissimuler les défauts. La Grèce achève de f^ire comprendre tout le prix qu'ont dans Homère chacun des traits que l'on estimait oiseux , chacune des images que l'on croyait inexactes, et toutes ces énumérations, et tous ces lambeaux d'antiques légendes, où La Motte ne voulait voir que de fastidieuses digressions.
Or, la carrière demeure ouverte ; malgré tant d'efforts , la France , qui possède un Plutarque et un
Platon, et à qui l'on promet un Pindare , n'a pas encore un Homère dont elle puisse être complètement satisfaite. L'honneur de combler cette lacune peut tenter un érudit et un écrivain. Sans doute , l'œuvre nouvelle devra être lentement méditée sur le texte et au milieu des commentaires. Mais ^ ainsi faite 5 elle sera pareille à ces portraits qu'un peintre essaie de faire après la mort. Lorsque, même au témoignage d'un ami, d'un frère, on ne saurait plus rien ajouter à la fidélité de la ressemblance, ah I si un fugitif rayon de vie éclairait tout-à-coup ce visage inanimé et pâli, que de choses le peintre voudrait changer à son ouvrage 1 Tant de siècles ont fait d'une partie des poèmes d'Homère une lettre-morte. Le rayon qui les anime d'une vie fugitive, c'est le soleil de la Grèce. On peut donc commencer en France, entre les quatre murailles et dans le demijour du cabinet, cette traduction depuis si long-temps attendue ; mais, pour qu'elle soit tout-à-fait fidèle, je sens qu'au moment d'y mettre la dernière main , il faudrait la revoir quelques instants en face du texte éclairé par cette lumière.
(Iles Ioniennes, mai et juin 1853.)
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