DES FICTIONS D'HOMÈRE
Il semblerait jusqa':^ présent , à voir comme les descriptions d'Homère reproduisent Tapparence pittoresque , sinon la réalité essenlielle des choses ^ que cette poésie primitive fût simplement un miroir où se réfléchissait la nature. Ici , nous voyons qu'elle se passionne à ce spectacle ; mais la passion anime une peinture sans en altérer la vérité. On pourrait dire, au contraire, qu'elle la rend plus fidèle ; car, sans elle , on s'arrêterait aux formes , à l'image ; par elle , on pénètre jusqu'à la vie.
Est-ce à dire que ces peintures soient toujours sincères 9 et que la fiction-, partout sensible dans le récit 5 ne se glisse jamais dans les descriptions ? Gela n'est point probable , à une époque où l'on aime tant ( c'est Homère qui le confesse ) le nouveau y rimaginaire, le mensonge mêlé à la vérité, donné et accepté pour elle. Mais il faut mettre plus de discrétion à dénaturer les lieux que les faits ; car , si les faits passent et s'oublient, les lieux restent, et la description , soumise à un contrôle facile , demeure exposée à un démenti qui lui ôterait le principal mérite auquel elle prétende. Et toutefois, nous savons que le Scamandre avait un nom à Troie et un sur l'Olympe; les Immortels pénètrent dans la
grotte d'Ithaque par une porte inaccessible aux hommes, et les Naïades y tissent des manteaux de pierre ; Achille combat un fleuve débordé , et ce fleuve est un Dieu , comme le fleuve clément , dont Ulysse , prêt à périr , embrasse les genoux.
Avant de chercher plus loin ce qu'Homère mêle d'imaginaire à la description de la réalité , et de réel h la description du monde imaginaire ou surnaturel , on peut lui demander à lui-même quel est le caractère habituel de ses fictions.
On rencontre dans Ylliade et surtout dans VOdyssée bien des mensonges qu'il donne pour tels: Mercure trompe Priam, Minerve trompe Ulysse, Ulysse trompe tout le monde. La plupart de ces mensonges sont pleins de grâce et d'une entière naïveté. La fable qu'imagine Mercure , ce Dieu ami des hommes, pour rassurer le père d' Hector, fait plus d'honneur à la délicatesse de son cœur qu'à la fertilité de son imagination ; Minerve n'a pas cherché loin ce qu'elle dit auprès du port de Phorcys ; mais Ulysse y met plus d'art. Lorsqu'il raconte à Eumée les aventures du Cretois pour lequel il veut passer , que de longueurs étudiées ! Combien de détours il fait pour que l'on perde sa trace! Quel air de candeur, et quelle adresse !
Néanmoins, dans ce labyrinthe, il y a un fil qui nous guide, et le Cretois, sous les traits duquel Ulysse se déguise , joue d'autant mieux son personnage qu'il garde beaucoup des traits d'Ulysse. Il est le fils d'un homme riche ; riche lui-même , grâce à des expéditions nombreuses , marié à une femme riche , parce qu'il était brave, il n*a pu refuser d'aller au siège
de Troie ; là ^ il combat dix ans avec les autres chefs, et^ parmi eux, c'est à lancer le javelot quMl se distingue. Plus tard 9 arrivé avec tous ses vaisseaux sur des rivages fertiles qu'il veut piller , il survit seul à ses compagnons que leur folie a perdus, malgré ses conseils. D'autres malheurs l'attendaient : tout l'écarté de sa patrie; une fois, il l'a entrevue, mais une tempête terrible l'a rejeté bien loin dans la mer ; , neuf jours entiers , il a erré au gré des vents , sans autre soutien qu'un débris de navire ; poussé par les flots, non loin de Schérie, aux rivages des Thésprotes, il succombait au froid , à la fatigue, lorsque le fils d'un roi hospitalier lui donna des vêtements et le conduisit dans la demeure de son père. Ici la fable se complique ; car Ulysse était , en même temps que le Cretois , chez les Thesprotes , comblé , comme lui, de présents , et à la veille d'être ramené par ses hôtes.
Que cet aît est différent du nôtre ! Chez les modernes , l'idéal n'aspire qu'à s'écarter du monde qui nous entoure; le fantastique aime à paraître impossible ; le merveilleux aurait mis y s'il l'avait pu , entre la terre et le ciel > l'infini. Chez Homère, tout est possible, réel, humain; la poésie, dans ses fictions, comme l'homme, dans ses mensonges , ne veut inspirer que la confiance; si haut qu'elle aille , dans ses rêves les plus hardis , elle aura toujours cherché à produire l'illusion ; et, loin de cacher avec effort qu'elle a pris dans la réalité son point de départ , on dirait « qu'elle se plaît à montrer les liens qui l'y rattachent. C'est par là qu'elle est assurée de plaire , même dans
la fable ; elle ne soupçonne pas encore qu'il y ait quelque chose de plus intéressant que ce qui est vraisemblable 9 ni de plus vraisemblable que ce qui est vrai.
Clierclions donc, en Grèce ^ des traces même du fantastique et du merveilleux d'Homère; après nous avoir montré combien les peintures du poète ressemblaient à la réalité , la Grèce nous apprendra encore combien ses fictions en étaient voisines.
Schérie peut être considérée comme la transition du monde réel au monde imaginaire et fabuleux. Placée sur la limite qui les sépare , on a presque toujours voulu l'arracher de cette position intermédiaire , pour la faire violemment rentrer dans l'un ou dans l'autre. Combien de voyageurs se flattent de connaître l'île des Pbéaciens aussi bien qu'Ithaque elle-même ! Ils ont retrouvé le fleuve^ les lavoirs, les ports et le jardin d'ÂlcinoUs, et l'emplacement, tout au moins , de ce palais que gardaient deux chiens de bronze animés. En revanche, la critique hardie qui recule Ithaque vers l'Occident , rejette Hypérée^ berceau des Phéaciens, au-delà de la terre que nous connaissons , et Schérie , leur seconde demeure , dans les espaces imaginaires. Schérie est une Atlantide comme celle de Platon; une île des bienheureux, comme celle de Pindare; peut-être même un fanlOme perdu dans les brouillards de la poésie du Nord ; tout enfîn, plutôt que la Corcyre de Thucydide.
C'est pousser trop loin ou la crédulité ou le scepticisme, et, des deux parts, lire Homère avec une tertaine légèreté.
Il est évident que l'imagination du poète a prêté quelque chose t\. cette terre généreuse, qui ne connaît
point le changement des saisons , et ne cesse jamais de cueillir les fruits de la vigne. Des relations étroites avec l'industrieuse Sidon n'eussent point suffi pour lui fournir les moyens de bâtir cette brillante demeure^ où, sans parler de ce qu'a fait Vulcain, l'airain des murs est revêtu d'étain^ où les portes d*or sont soutenues par des montants d'argent, et les torches allumées dans les mains des statues d'or. Sur cette terre, et dans ce palais, la vie qu'on mène tient aussi du prodige : douze rois, semblables aux douze grands dieux , et présidés par un souverain plus sage que Jupiter, rendent la justice ; une femme apaise,. d'un geste, toutes les querelles; tous les jours sont des jours de fête ; les danses y sont telles qu'elles inspirent une surprise mêlée de respect , et aucun des aèdes de la Grèce n'y disputerait à Démodocus le prix du chant. Si l'ambroisie coulait des amphores dans les coupes , ce seraient les fêtes divines de l'Olympe.
C'est que les Phéaciens ne sont pas des hommes comme les autres hommes : parents des Gyclopes, fils, comme eux, de Neptune , plus faibles, mais plus dignes , par leurs vertus , d'une céleste origine, Homère a pour eux seuls un mot («:7;^t6coc), qui dit qu'ils approchent de la divinité plus que les rois , nourrissons de Jupiter, et que les héros semblables aux Immortels. Aussi habitent-ils ù l'extrémité du monde , et n'ont-ils ducun commerce avec les autres peuples; ils ignorent les fureurs de la guerre et ses misères ; les seuls hommes qu'ils connaissent sont les malheureux que la tempête pousse dans leur lie. Ils les accueillent comme les envoyés de Jupiter hos-
l^îtuU^r ; Us les comblent de présents ; Us les renvoieut dans leur patrie, malgré Neptune, et quelle que soit la distance. Car ce père , qu'ils irritent quelquefois en abusant de ses faveurs , avait fait de ses enfants les premiers des navigateurs ; les vaisseaux , qu*U leur a donnés , volent sur la mer sans le secours du vent et plus vite que la pensée ; cachés aux regards , comme les dieux, par des nuées ^ aucun pilote humain ne les guide; ils se gouvernent eux-mêmes, savent toutes les routes , tous les ports ; ils peuvent aller jusqu'en Eubée et revenir à Schérie , le même Jour, sans aucune peine.
Et cependant Schérie existe ; elle est la dernière des terres que Ton connaisse, mais une terre pourtant, bien réelle , dont toute TanUquité sait la route et le nom ; Ulysse n'est pas le seul héros que les légendes primiUves fassent aborder sur ces rivages ; elle est ciiée ailleurs que dans les poèmes; si l'on n'en croit pas Apollonius, Virgile, Ovide« de quel droit refusera-t-on d'ajouter fui au témoignage des Gorcyréens eux-mêmes , et de Thucydide qui ne leur conteste pas leurs prétentions?
U ne faut point chercher dans l'Ue la ville homérique ; k défaut du palais, qui est retourné dans la région des Houges, et des murailles dont la dernière pierre a dUpuru , on ne pourrait la reconnaître qu'à ses deux porta I voisins d'un fleuve, et aux jardins d'AlcinoUs ; \m\k le fleuve, les deux ports, et le vaisseau changé ou rorhor , se retrouvent sur trois points à la fois , Dt le» Jardins d'AlcinoUs, partout. L'Ile, du moins, ne nouM CHl pus seulement indiquée par une muUitude ilo tOiuoIgnages formels ; à cela près qu'elle con*
Datt les saisons, elle est bien Pile féconde, aimable, hospitalière, qa' Homère à célébrée. Il en cite plus d'une fois la position dans la mer : sans voisins , parce qu'on connaît fort peu le continent et la mer au-dessus de Leucade, c'est de ce continent , r^;?tre, qu'elle tire ses esclaves ; elle est à une nuit d'Ithaque, du même côté que Phidon , roi des Thesprotes. Homère connaît son passé, l'origine d'AlcinoUs et d'Ârété, les noms de leurs enfants , ceux de dix*sept Phéaciens , choisis parmi les premiers du peuple ; il fait allusion à des légendes locales , ne fût-ce qu'à celle de cette haute montagne qu'un jour, c'est-à-dire vers l'époque indécise des derniers; soulèvements , le dieu qui ébranle la terre , plaça , comme un rideau in commode j à l'horizon de la ville coupable.
On sent qu'il parle d'une terre qui existe et d'un peuple qu'il connaît, et même, en y regardant de plus près , on s'effraie moins de ia distance qui sépare le fantastique de la pure réalité. Ce peuple de demi-dieux a ses faiblesses comme les autres peuples : Minerve peut craindre qu'il n'outrage un étranger , et Alcinous recommande à Ulysse de bien fermer le coffre auquel il a confié ses richesses. Ulysse admire la danse des Phéaciens , et ne leur disputerait point le prix de la course ; mais il l'emporterait sur eux dans tous les nobles exercices qui font la gloire des guerriers. A Sparte aussi, les palais étincellent comme le soleil, et jusque dansla pauvre Ithaque, pour la durée desfestins^ qu'envierait~on àSchérie? Phémius sait aussi chanter, et il ne manque à Laerte aucun des arbres qui ornent ces jardins tant célébrés d'AlcinoUs. Enfin, si nous
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entr'ouvrons le nuage qui cacbe ces divins vaisseau^ / Homère ne nous permet pas d'y chercher un gouvernail^ mais il nous y montre lui-même cinquante-deux longues rames aux mains de matelots habiles.
Ainsi , toujours les couleurs les plus brillantes de la poésie nous déguisent à peine la réalité. > On peut croire que le poète de V Odyssée connut Schérie, et peut-être son héros parle-t-il un peu pour lui , lorsqu'il remercie d'une manière si touchante les hôtes qui l'ont sauvé* Mais ce fut pour lui la limite : au-delà , vers rOccident> il ne connaît que d'après des fables confuses et grossières 5 tous les rivages qu'Ulysse décrit aux Phéaciens. Il fallait tout le prestige de l'inconnu ^ toute l'autorité que donne à des mensonges absurdes la peur unie à l'ignorance , et tout le charme d« ce langage , pour que le peuple grec , au milieu d'un poème dont les peintures sont si exactes^ s'oubliât à écouter des récitsdont l'incohérence n'échappe point à des enfants. £t^ cependant encore, jusque dans ces fables naïves, on retrouve Homère fidèle à son génie; à côté des fictions et des allégories , il garde un fond de vérité, et il a été, même au-delà de Charybde et de Scylla , aussi véridique qu'il pouvait l'être. On s'attend bien que je n'irai pas chercher, de la terre des Lotophages àTIle de Gircé « le théâtre de tant d'aventures. De tels problêmes n'offrent plus qu'un intérêt médiocre , et la solution n'en sera jamais trouvée. C'est assez pour moi que Strabon ait pu la chercher^ et que, tandis que Welcker ne trouve à Schérie qu'un rêve , toute l'antiquité ait vu , même au-delà , dans celte région des chimères, de véritables peintures.
Si la région des chimères a sa place dans ce monde, t>oarqaoi n'y chercherions-nous pas la demeure des dieux ?£n effets qu'est-ce que les dieux d'Homère ? Des images de l'humanité. Jupiter est un roi comme Agamemnon. Des querelles s'élèvent entre ses convives comme entre les chefs de Ylliade et les préten* dantsde V Odyssée. Ces dieux ont nos corps, nos passions , du sang et des larmes qui coulent comme les nôtres, tous nos vices et toutes nos misères. Unis aux hommes par les liens de la famille , souvent ils les combattent, et il leur arrive d'être vaincus et blessés. Quelles que soient leur taille , leur force , la rapidité de leur course , la beauté de leur visage , rimmortalité est le seul privilège qui les élève audessus de la terre.
Cependant, l'homme tremble devant la nature dont il ignore les lois terribles; les dieux sont ces lois elles-mêmes. Ce sont les dieux qui commandent aux éléments , soulèvent les flots , ébranlent la terre , lui envoient la rosée bienfaisante, la foudre vengeresse , la douce lumière du jour, les rayons meurtriers du soleil. Ici, des attributs immuables tendent à effacer la personne vivante sous le type abstrait Bientôt les abstractions du monde moral s'assiéront à la table de Jupiter comme les forces cachées du monde visible : Mars ne sera plus que la guerre , et Vénus la volupté. Déjà, on peut compter dans Homère un certain nombre d'allégories; il suffit de se rappeler celle du Sommeil , frère de la Mort , ou des Prières boiteuses, qui marchent trop lentement pour réparer tous les maux qu'a faits l'Injure rapide. Je ne con-
testerai pas à Eastathe qae les étables de Circé et TaDtre d'Eole soient des figures , et il ne me déplaît nallement qae la ceintore de Leocothée représente l'Espérance. Dans V Odyssée enfin , Minerve , sans être encore , ni la Raison des philosophes , ni le Mentor de Fénelon ^ peut personnifier la souveraine Sagesse. Le symbolisme est en germe dans la mythologie d'Homère ; mais elle a gardé ce caractère que , parmi les Immortels , ceux même auxquels il est le plus facile de donner un nom abstrait , ne savent pas encore sacrifier à la dignité de leur rôle les passions individuelles par lesquelles ils appartiennent à la vie et à Thumanité.
Ainsi, qu'elles soient ou simplement des hommes, ou des formes vivantes empruntées à notre horizon , sous lesquelles se cache , soit une loi de la nature , soit même une vérité morale , toutes ces divinités doivent habiter notre monde. Elles en ont fait le partage : dans les grottes de la mer azurée, sur les montagnes, à la voûte du ciel , on peut chercher le royaume de chacune d'elles comme celui de Priara et celui d'Ulysse.
La demeure commune , c'était l'Olympe : les dieux y mènent , dans un palais d'airain et d'or , bien semblable à ceux d'jci-bas, une vie presque terrestre. Ce séjour éternel des dieux sera bientôt transporté audelà du ciel étoile; quelquefois, dans Homère même, c'est une cime idéale qui n'est jamais battue des vents, mouillée par la pluie, ni couverte de neige ; il y circule un air sans nuages ; une blanche lumière l'environne ; là , comme dans le ciel invisible de Lucrèce ^ on passe à se réjouir , les jours faciles d'une vie heu-
rèuse. Mais, s'il faut parler sans voiles, ce sont les cimes de FOlympe , nombreuses, élevées, vastes, brillantes, neigeuses ; des célestes hauteurs de TEmpyrée, Homère nous a ramenés en Thessalie.
L'empire des dieux souterrains a les mêmes liens avec le monde. L'enfer est aux extrémités ou dans les entrailles profondes de la terre. Mais, s'il suffit, pour trouver le ciel, de remonter à la lumière éternelle qu'on rêve à la cime des hautes montagnes , derrière les nuages qui les enveloppent , l'enfer est aussi bien près de nous , au Couchant , au Nord, là où commence la nuit obscure; en Epire, où coule le fleuve Achéron; à Ténare, où s'ouvre la porte béante; chez les Gimmériens, dans leurs habitations ténébreuses ; et jusque dans l'aimable Arcadie, aux lieux où d'un rocher élevé coule , goutte à goutte, l'eau odieuse du Styx , qui donne la mort.
On peut voir, aux simples rayons du soleil, le sombre royaume d'Adès , comme le palais de Neptune à ^gues, et celui de Jupiter sur l'Olympe ; on voit les dieux eux-mêmes parcourir leur empire. Dans cette Grèce heureuse, le ciel est voisin de la terre; une lumière limpide rapproche des hommes les dieux , qui se mêlent volontiers à leurs fêtes ; et la précision des phénomènes explique les attributs et justifie les formes que la poésie primitive leur a donnés. Il n'y a rien de plus réel, de plus exact que ces images : le trône d'or de la lumineuse Aurore, son voile jaune, ses doigts de rose appartiennent à la fiction sous notre ciel, et sont , sous le ciel de la Grèce , les premiers mots qu'on trouverait sur ses lèvres pour parler de la
Déesse; Apollon, qui voit et entend tout, lance âiï loin les traits de son carquois d'argent; Artémis a an fuseau d'or; la Nuit est rapide ; Neptune ne cesse point de soulever ces révolutions my3térieuses qui ébranlent le monde jusqu'à sa base; ni Jupiter ^ d'effrayer les bomroes en amassant les nuages et en faisant gronder la foudre.
J'ai vu de mes yeux les lieux qu'babitent les dieux d'Homère, les cboses qu'ils font, tous les déguisements qu'ils empruntent pour se rapprocber des bommes sans en être reconnus ; je les ai vus errer au sommet des montagnes qui leur sont consacrées , glisser sur la mer , traverser le monde y enveloppés de ces nuages transparents , vapeurs obscures ou lumineuses, qui prennent souvent les formes précises d'une draperie, qui semblent obéir à une volonté cachée , et qui parfois dérobent aux regards profanes l'homme que les dieux admettent à pénétrer leurs secrets , comme les dieux à demi-visib)es qui portent sur la terre, ou l'orage, ou la mort inattendue, ou les paroles maternelles qui adoucissent les inconsolables douleurs.
Cependant , la mythologie d'Homère est une sorte d'énigme dont l'histoire demande le mot aux obscurs monuments de la Phénicie et de l'Egypte, et la philosophie , aux analyses de la conscience. Tout y serait emprunt ou symbole. Les noms grecs déguisent des mythes d'origine étrangère, et surtout les images servent d'expression flgurée à des vérités morales. Que de mystères n'ont pas éclaircls les Alexandrins, Eustathe et les éruditsde la fin du moyen- âge ! Mais la palme est
ET LA GRÈCE GONT£MPORAINE kS
restée à Porphyre pour rétrange traité où il retrouve, dans la grotte des Nymphes, une théorie complète du monde. L'admiration trop naïve de iM""'. Dacier s'y laisse prendre à demi, et voit, dans cet ouvrage, en effet t très-merveilleux » , les mers, les pôles , les corps qui naissent du limon , les âmes qui descendent sur la terre et celles qui retournent au ciel. Ce résumé de tous les mystères n'était pourtant , je l'ai déj.'i dit, qu'une petite grotte d'Ithaque, décrite presque sans figures: Homère n'avait fait , comme dit M"". Dacier elle-même, «que son métier de peintre. » Il en est de l'Olympe comme de la grotte des Nymphes. Pourquoi interroger les idoles de r£gypte et les abstractions de la poésie sacerdotale ? C'est précisément la poésie homérique qui , donnant à la Grèce la conscience de son véritable génie , lui apprit à substituer aux objets inanimés et mystérieux de son culte , des dieux vivants , des dieux visibles ; elle n'eut dès-lors à les chercher qu'en ellemême; et tout ce que la mythologie épique n'a pu emprunter directement à l'homme , il faut le demander à la nature et par conséquent à la Grèce.
Cette origine toute profane explique pourquoi ces fables formaient une religion grossière , mais la plus charmante des poésies. Plus tard , on s'élèvera ù des croyances plus pures ; une mythologie idéale \ substituant le symbole à Timage, brisera ces liens trop étroits qui unissaient le ciel à la terre. Ce sera un grand progrès pour la ptiilosophie^ pour l'humanité. Mais la poésie en aura fait les frais ; Virgile en sera la première victime. Une mythologie abstraite est morte ; le pathétique des éternelles douleurs suffira encore
Mi HOMÈRE
pour intéresser à la peinture du monde souterrain ; mais le ciel des poètes sera vide et respirera le plus profond ennui. Le merveilleux tombe, bien quMl garde les noms des divinités d'Homère, dans les allégories de la Henriade , aussi froides que celles du Roman de la Rose. Sur TOlympe d'Homère , on retrouvait , avec les imperfections de la nature humaine , les émotions du drame et le charme du paysage.