FIN DE HOMERE
Tout le monde connaît ce nom, synonyme de sagesse ; un petit nombre connaît sa doctrine ; nul ne connaît de sa vie que ses conversations et sa mort.
Ce n'est pas un prophète, ce n'est pas un
révélateur, ce n'est pas un fondateur de religion ou de secte; il ne parle pas aux hommes au nom de Dieu, il ne leur impose aucune foi, il ne s'enveloppe pas de mystères, il ne promulgue point d'oracles, il ne fait pas de prodiges; il est homme, il subit tout de l'humanité, jusqu'à ses faiblesses et à ses doutes. Mais il vit bien, il parle bien, il meurt bien, c'est-à-dire qu'il accomplit simplement, dans toute son humilité et dans toute sa grandeur, ce rôle que la Providence impose à tout homme ici-bas : penser juste, vivre honnêtement, mourir avec espérance!
Tel est Socrate, la plus pure incarnation
du bon sens et de la philsosophie pratique que la Grèce, sa patrie, ait montrée à l'antiquité.
Nous ne dirons que peu de chose de sa vie; car vivre, pour lui, ce fut penser. Nous raconterons surtout ici sa mort, le plus bel acte de sa vie; et nous la raconterons dans la langue où l'on doit éterniser les choses éternelles, c'est-à-dire dans la langue des vers. Nos lecteurs trouveront peut-être quelque diversion imprévue, mais permise
à l'aridité de nos récits en prose, dans ce chant épique et philosophique, composé par nous à un âge où l'homme chante avant de raisonner. A vingt ans il ne sort du cœur que des hymnes : c'était notre âge quand nous écrivîmes cette mort de Socrate.
Socrate était d'Athènes, capitale politique, policée, lettrée, artistique, de cette Grèce qui était alors surtout la capitale de l'esprit humain. Il était fils d'un pauvre sculpteur et d'une sage-femme. On assure que ces deux métiers, qui nourrissaient sa famille, lui donnèrent, avec les premières impressions de son enfance, les premières
vocations de son génie : comme son père le scultpteur, adorer le beau, le rechercher, le reproduire dans l'âme comme l'artisan le reproduisait dans la pierre ; comme sa mère, aider l'homme à naître à la lumière et l'enfanter à la vérité.
Le jeune Socrate eut plus de peine et plus de mérite qu'un autre homme à dégrossir et à sculpter en lui-même ce modèle du beau intellectuel qui fut la passion et le travail de sa vie. La nature ne lui avait donné en le formant aucune de ces noblesses ou de ces grâces corporelles dont sont doués en général ces favoris de la Providence, qui portent dans leurs traits les signes extérieurs de cette beauté et de cette vertu rayonnant
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de leur àme à travers l'enveloppe des sens. Il était petit de taille, lourd de stature ; il avait les épaules hautes et larges comme celles d'un homme destiné à transporter les blocs de marbre dans l'atelier de son père, le cou gros et court, la tête ronde et non allongée en ovale, la bouche trivialement fendue pour le rire, les lèvres épaisses pour la sensualité, le nez informe et relevé de Silène, les yeux railleurs, le front rude, proéminent et mal ébauché. Tout ce visage, quoique souverainement intelligent dans son expression générale, annonçait plutôt les instincts charnels et les appétits grossiers de l'homme de peine que les divines aspirations de l'homme de pensée.
C'est de cette forme inculte , rebelle et lourde, qu'il fallait faire sortir à force de coups de ciseau la plus pure beauté morale et la plus immatérielle image de la vertu qui ait jamais ravi la Grèce antique. Ce fut l'œuvre de la vie de Socrate. Il se dit, en regardant les blocs de pierre ébauchés par le marteau de son père :
« Puisque la beauté sort de là, je la ferai sortir de moi-même. »
Il se dit en entendant raconter à sa mère les souffrances des mères qu'elle avait accouchées dans sa journée :
a Puisque l'homme physique naît avec tant de gémissements et tant d'efforts, ni
efforts ni gémissements ne me coûteront pour faire naitre l'homme intellectuel et moral à la vérité et à la vertu ! »
Socrate prit le métier de son père, il gagna sa vie dans l'atelier. Seulement le père n'était qu'artisan , le fils devint promptement artiste : le type idéal et exquis de beauté qu'il portait en lui éclata bientôt sous sa main en contours, en attitudes, en visages plus parfaits que les ébauches de son père. On montrait, dit Xénophon, son
disciple et son historien, un groupe des trois Grâces voilées sculpté avec tant de bonheur par le jeune Socrate qu'il pouvait supporter, sans trop d'infériorité, le voisinage des plus divines statues de Phidias. Les Athéniens en décorèrent le portique du Parthénon, chef-d'œuvre d'architecture, qui ne contenait lui-même que des chefs-d'œuvre.
Mais Socrate aspirait secrètement à sculpter des âmes et non des pierres. Il ne donnait à sa profession que ce qui était strictement nécessaire à la vie de sa famille ; il employait tout le superflu de son temps à la réflexion, à la lecture, à l'étude, à la fréquentation des écoles de philosophie et
d'éloquence, qu'une innombrable nuée de rhéteurs et de philosophes, les uns sages, les autres chimériques ou pervers, élevaient alors de toutes parts dans Athènes. Génie éminemment sincère et critique , Socrate discernait promptement le vrai du faux dans ces doctrines. Il s'incorporait le bien, il raillait le mal. Il était la terreur et le fléau des sophistes, ces charlatans de sagesse; il n'admettait aucune de leurs affirmations sur parole ; il leur demandait raison de tout, et, d'interrogation en interrogation les embarrassant dans leurs réponses et les forçant promptement à se contredire, il les livrait à la risée de leurs auditeurs, et se retirait heureux d'avoir prémuni l'esprit de leurs dis-
ciples contre leurs rêveries et leurs subtilités. Plein de déférence, au contraire, pour les vrais sages, il s'asseyait comme un petit enfant parmi les sectateurs d'Anaxagore. Il écoutait avec ravissement parler des dieux, de la justice, des lois, de l'immortalité, cette certitude de l'espérance. Socrate sortait de leurs leçons pénétré de mépris pour les choses passagères, qui ne sont que la route des choses éternelles. Il se considérait comme un voyageur qui fait une halte dans l'hôtellerie delà terre, mais qui ne s'attache à aucun des meubles de la maison, sachant bien qu'ils ne lui appartiennent pas et qu'il ne les emportera pas le lendemain avec lui. Il s'y reposait et s'y purifiait seulement de
toutes les souillures de la matière, pour paraître bientôt plus respectueusement devant les dieux.
Mais, non content de se perfectionner luimême, Socrate était possédé de la passion plus désintéressée et plus divine encore de perfectionner les autres. Il employait à instruire, à corriger, à édifier ses concitoyens de toutes les classes, tout le temps qu'il pouvait raisonnablement distraire de ses occupations domestiques. Souvent même, et
sa femme en gémissait avec raison, il oubliait les nécessités de son propre foyer pour les méditations spéculatives dans lesquelles il restait comme anéanti, la tête entre les mains, pendant des journées entières, et pour les commerces philosophiques avec les premiers venus qui lui demandaient la sagesse.
Insensiblement la justesse profonde de ses reparties, la nouveauté de ses idées, la simplicité toujours pénétrante, inattendue, de ses démonstrations, la vulgarité des images ou des paraboles qu'il empruntait aux métiers les plus usuels de la vie pour élever l'âme de ses interlocuteurs aux plus sublimes conceptions de l'esprit, comme un or-
fèvre se sert de la plus vile poussière pour polir le diamant, attirèrent autour de Socrate un cercle de disciples.
Athènes était une république libre, riche, oisive, amoureuse de doctrines, de controverses, de sectes, de vérités, de sophismes, de mensonges même; son gouvernement, qui se tenait sur la place publique, n'était qu'un perpétuel entretien des citoyens entre eux sur la politique, les lois, la religion, la nature, les dieux. Dans ce beau climat où l'homme vit au soleil, les portiques aérés des temples, les jardins publics, les ateliers des artistes, les boutiques ouvertes des artisans, les rues, les places, les marchés, étaient autant d'académies et d'écoles où
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chacun discourait avec tous, et où le plus éloquent, le plus corrupteur ou le plus sage enlevait des groupes d'auditeurs à ses rivaux. La conversation perpétuelle était en réalité la première institution d'Athènes. Elle suppléait à ce qu'est chez nous la presse périodique depuis la découverte de l'imprimerie, avec cette différence, cependant, que la presse parle un à un à des lecteurs isolés et ne comporte ni le dialogue ni la réplique, tandis que la conversation en plein air d'Athènes se changeait en dialogues animés, et attroupait en secte ou en école les oisifs et les disciples autour du discoureur le plus écouté. C'est ce qui fit que Socrate, quoique parlant sans cesse et
de tout, n'écrivit rien ; que ses leçons furent toutes des dialogues avec ses auditeurs, et qu'après sa mort ses disciples Platon et Xénophon écrivirent de mémoire, et sous cette forme obligée de dialogues, les doctrines qu'ils avaient entendues et notées pendant la vie de leur maître.
Cependant Socrate, qui était avant tout un homme de devoir et de bon sens, ne négligea aucune des fonctions de la vie civile, du soldat, du citoyen, du magistrat, de l'homme d'État, sous prétexte de dédain pour les choses du monde et de contemplation exclusive des choses d'en haut. Il comprit et il voulut montrer par son exemple
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que servir les hommes, c'est le meilleur moyen de servir les dieux, et que la défense et le gouvernement de sa patrie sont des devoirs obligatoires du citoyen libre dans la république. Sa conscience, son principal sens, parce qu'elle est le sens du devoir, était si juste, si forte et si infaillible en lui, qu'elle lui paraissait physiquement une parole intérieure qui parlait dans sa poitrine et qu'il appelait de bonne foi son oracle ou son génie. Cette conscience lui commanda d'être un héros dans l'occasion pendant les guerres de sa patrie, et il le fut.
Au siège de Potidée, le jeune Alcibiade ayant été fait prisonnier par les ennemis, Socrate se jeta avec une poignée d'Athéniens dans la mêlée, dispersa les vainqueurs qui entraînaient leur proie, et ramena Alcibiade délivré au prix de son sang.
A son retour, Athènes lui ayant décerné le prix de la valeur, il proclama Alcibiade
plus brave que lui, puisqu'il était plus jeune et plus beau, et qu'en exposant sa vie il exposait davantage. A la bataile de Délium dans la Béotie, les Athéniens vaincus allaient périr tous par la faute ou par la lâcheté de leurs généraux, capricieusement nommés par les démagogues, lorsque Socrate, se précipitant à l' arrière-garde, groupant autour de lui les vétérans et faisant reculer l'ennemi, releva un autre de ses disciples, Xénophon, du champ de bataille, et le rapporta sur ses épaules au camp.
La paix le rendit à ses études et à ses disciples. L'héroïsme qu'il avait montré à l'armée, le désintéressement d'ambition, même de gloire, qu'il montra en reprenant sa pro-
fession, le désignèrent aux suffrages de la république pour les grandes magistratures auxquelles nommait le peuple. Il y montra les vertus de la politique, plus rares et plus difficiles que celles de la guerre :1a justesse de vues, l'impartialité, la modération, la résistance inflexible aux entraînements, aux passions, aux fureurs populaires. Les amiraux d'Athènes n'ayant pu, après une défaite navale, donner la sépulture aux citoyens morts, furent condamnés à un injuste supplice par le peuple. Leur vie ou leur mort dépendait du vote de Socrate, qui ce jour-là présidait le sénat. Ses collègues, intimidés par les cris et par les armes de la multitude, avaient cédé le sang des généraux pour
sauver leur propre vie, Socrate offrit la sienne pour sauver les innocents. Il triompha de la colère d'Athènes , qui n'osa pas violer en lui la loi vivante. Mais de ce jour la multitude cessa de l'aimer, et les démagogues ne lui pardonnèrent jamais, depuis, de les avoir empêchés de commettre un crime. Sa mort date de ce refus dans le cœur de ses ennemis.
La calomnie commença à s'attacher à son nom, et le poëte Aristophane, le Beaumarchais d'Athènes, amusa le peuple à ses dépens dans une comédie personnelle intitulée les Nuées. Socrate, dans cette comédie, est représenté aux yeux de la multitude comme un rêveur éveillé, suspendu entre ciel et terre, et demandant des oracles aux Nuées,
divinités flottantes et insaisissables, qui lui répondent au milieu des brouillards. C'est la vengeance de la routine contre la pensée et du préjugé contre la sagesse. Aristophane, vil adulateur des sottises et des superstitions chères à l'ignorance du vulgaire, soulevait à la fois le rire et la colère du peuple contre le plus sage des Athéniens : le rire en accusant Socrate de s'élever plus haut que les têtes de la foule, la colère en l'accusant de chercher dans le ciel un dieu plus immatériel que les dieux de chair qu'elle s'était forgés avec ses plus abjectes crédulités. Aristophane fut ainsi le premier meurtrier de Socrate. Ce Camille Desmoulins d'Athènes, en livrant le sage au ridicule, le
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livrait d'avance au bourreau. Quand on veut tuer la victime, on commence par la dépouiller de son respect, La rage du peuple commence toujours par la risée des démagogues.
Toutefois la philosophie ne fut pas le vrai crime de Socrate, ce fut la politique. On ne l'accusa d'impiété envers les dieux du pays que pour masquer sous un prétexte sacré la haine qu'on lui portait à un autre titre.
Deux partis divisaient perpétuellement la république d'Athènes. Les amis d'une sage
liberté ayant pour limite et pour garantie des lois justes, et pour magistrats les citoyens les plus éclairés et les plus vertueux de la république, composaient le premier de ces partis ; les anarchistes, les radicaux, les démagogues, les adulateurs de la multitude, composaient le second. C'est le parti qui bouleversait sans cesse Athènes. Socrate l'abhorrait; il ne déguisait ni son mépris pour une démagogie ignorante et turbulente, ni son indignation contre les corrupteurs de la république. Il disait hautement que la tête devait gouverner les membres dans l'État comme dans le corps humain, que l'instruction , la moralité , la vertu , étaient des conditions indispensables à l'ad-
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mission des citoyens dans les assemblées publiques et dans les magistratures de la république ; que tirer les magistrats au sort, tétait livrer la république au hasard ; qu'il fallait les élire avec discernement et après des épreuves, gages de leur probité civique et de leur capacité. En un mot, il était partisan du suffrage populaire à plusieurs degrés dans la nomination des hommes investis de fonctions publiques. Il voulait, non Taristocratie aveugle et souvent inique du rang ou de la richesse, mais l'aristocratie divine et personnelle de l'intelligence et de la vertu.
Ces opinions, quoique si sages, étaient en ce moment d'autant plus suspectes à
Athènes, que la république venait à peine de briser le joug des trente tyrans, et que demander des conditions de supériorité et d'ordre à un peuple ivre de la liberté reconquise, c'était presque, aux yeux des démagogues, paraître regretter la tyrannie. Socrate l'avait bravée cependant en face pendant qu'elle était debout; et maintenant qu'elle était renversée, il était devenu aussi odieux aux agitateurs de la populace d'Athènes qu'il avait été redoutable aux tyrans. Il subissait le sort de tous les hommes justes dans tous les siècles, proscrits par les deux excès, parce que sa conscience lui défendait de participer aux injustices d'en bas comme aux injustices d'en haut. On
cherchait un moyen de perdre cet homme dont la modération offusquait la popularité des démagogues, comme elle avait offensé quelque jours auparavant, la toute-puissance des trente tyrans.
Un certain Anytus, riche citoyen d'Athènes, qui avait concouru au renversement de la tyrannie et qui avait conquis par là la faveur du peuple s'efforçait lâchement de conserver cette faveur par les plus viles condescendances à tous les caprices et à tous les préjugés de la multitude. Les multitudes aiment les superstitions, parce qu'elles
sont les servilités de l'esprit et les saintetés de l'ignorance. Anytus et ses amis résolurent d'accuser Socrate de blasphème contre les idoles, ces divinités de la foule. Un poëte infâme, nommé Mélitus, autrefois disciple de Socrate, maintenant devenu son ennemi par cette basse envie qui ne laisse pas pardonner la gloire à ceux qui ne peuvent l'atteindre, se chargea de l'accusation d'impiété contre son ancien maître.
Mélitus était un des ces hommes qui sanctifient leur haine aux yeux du peuple en l'attribuant à un zèle dévorant pour la cause des dieux. Ainsi ils impriment habilement à leur passion le caractère divin de leur cause; ils placent leurs vengeances person-
»nelles au rang des choses saintes. Us calomnient, ils outragent, ils dénoncent, ils frappent leurs ennemis au nom du ciel. Les superstitieux de bonne foi les admirent et leur tiennent compte de la persécution comme d'une piété.
Tel était Mélitus à Athènes. Il avait écrit de mauvais livres, mais il s'était constitué le vengeur du vieux culte ; il avait des clients dans le ciel. Le peuple n'osait plus le mépriser, de peur de mépriser en lui les dieux.
Ce jeune homme accusa Socrate, devant les magistrats, d'introduire des croyances, des divinités, des nouveautés dans l'esprit le la jeunesse. La philosophie était suspecte au peuple parce qu'elle répandait du jour sur les mystères, et que la lumière seule est un attentat contre les ténèbres. Socrate ne voulut pas se défendre, sans doute parce
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qu'il aurait fallu mentir. II n'avait jamais commis d'autre impiété que de penser, et, bien que ses pensées s'élevassent au-dessus des misérables symboles qu'adorait alors la Grèce, il n'avait jamais insulté au culte de ses concitoyens, pensant que l'adoration de la Divinité était une chose si sainte en elle-même, qu'il ne fallait pas la contrister même quand elle se trompait de dieu. Il avait même poussé le respect et la condescendance pour le culte légal de sa patrie beaucoup trop loin pour un philosophe, en suivant (dit Xénophon) tous les rites de la religion populaire et en offrant des sacrifices aux dieux de l'Olympe dans l'intérieur de sa maison et dans les temples. Il retrouva
sa conscience plus entière et plus incorruptible devant les juges.
« Si vous me renvoyez absous, leur dit-il, à condition que je cesserai de philosopher, je vous répondrai sans hésiter : Athéniens, je vous honore et je vous aime, mais j'obéirai plutôt à Dieu qu'à vous ! »
Les juges, au nombre de cinq cent cinquante-six, se partagèrent en deux opinions. Socrate ne fut condamné qu'à la majorité de trois voix par le parti des démagogues réuni au parti des fanatiques. La loi d'Athènes, en pareil cas, autorisait le condamné à racheter sa vie par un exil ou par une amende à laquelle il était tenu de se con-
damner lui-même en se reconnaissant coupable. Socrate plaisanta jusqu'au bout avec la vie et avec la mort.
« Athéniens, dit-il avec cette ironie légère, mais amère, qui était la force, mais aussi le vice de ses discours (car l'ironie blesse en convainquant), Athéniens! pour avoir consacré ma vie entière au service et à la moralisation de ma patrie, je me condamne moi-même à être nourri le reste de mes jours dans le Prytanée, aux dépens de Ja république. »
Les juges, ainsi provoqués, portèrent la sentence de mort à une forte majorité.
« Ce n'est point un mal, dit Socrate après avoir entendu son arrêt; il n'y a aucun mal
pour l'homme religieux, ni pendant sa vie, ni après sa mort. Dieu ne l'abandonne jamais. Ma mort est leur volonté. Je n'ai aucun ressentiment contre ce peuple ni contre ces juges. Ils vont vivre et je vais mourir. Dieu sait seul lequel a le meilleur sort d'eux ou de moi. »
Sa sentence portait qu'il boirait la ciguë, breuvage empoisonné qui donnait la mort sous la forme du sommeil. La loi défendait le mettre à mort aucun condamné jusqu'au retour d'une galère que les Athéniens enraient tous les ans à l'île de Délos porter les tribus au temple d'Apollon Délien. Socrate passa ces jours à s'entretenir avec ses
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amis. Nous allons donner maintenant le dernier de ces jours et le dernier de ces entretiens , conservés par Platon dans le dialogue dont nous fîmes autrefois un poëme.