POËME PHILOSOPHIQUE
Le soleil, se levant aux sommets de l'Hymette,
Du temple de Thésée illuminait le faîte,
Et, frappant de ses feux les murs du Parthénon,
Comme un furtif adieu glissait dans la prison.
On voyait sur les mers une poupe dorée,
Au bruit des hymnes saints, voguer vers le Pirée,
Et c'était ce vaisseau dont le fatal retour
Devait aux condamnés marquer leur dernier jour. Mais la loi défendait qu'on leur ôtât la vie Tant que le doux soleil éclairait l'Ionie, De peur que ses rayons, aux vivants destinés, Par des yeux sans regards ne fussent profanés, Ou que le malheureux, en fermant sa paupière, N'eût à pleurer deux fois la vie et la lumière. Ainsi l'homme, exilé du champ de ses aïeux, Part avant que l'aurore ait éclairé les cieux.
Attendant le réveil du fils de Sophronique, Quelques amis en deuil erraient sous le portique ; Et sa femme, portant son fils sur ses genoux, Tendre enfant dont la main joue avec les verrous, Accusant la lenteur des geôliers insensibles, Frappait du front l'airain des portes inflexibles. La foule inattentive au cri de ses douleurs Demandait en passant le sujet de ses pleurs, Et reprenant bientôt sa course suspendue, Et dans les longs parvis par groupes répandue,
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Recueillait ces vains bruits dans le peuple semés, Parlait d'autels détruits et des dieux blasphémés, Et d'un culte nouveau corrompant la jeunesse, Et de ce Dieu sans nom, étranger dans la Grèce. C'était quelque insensé, quelque monstre odieux, Quelque nouvel Oreste aveuglé par les dieux, Qu'atteignait à la fin la tardive justice Et que la terre au ciel devait en sacrifice. Socrate ! et c'était toi qui, dans les fers jeté, Mourais pour la justice et pour la vérité !
Enfin de la prison les gonds bruyants roulèrent. A pas lents, l'œil baissé, les amis s'écoulèrent. Mais Socrate, jetant un regard sur les flots Et leur montrant du doigt la voile vers Délos : « Regardez sur les mers cette poupe fleurie; C'est le vaisseau sacré, l'heureuse Théorie ! Saluons-la, dit-il : cette voile est la mort ! Mon âme, aussitôt qu'elle, entrera dans le port. Et cependant parlez ; et que ce jour suprême,
Dans nos doux entretiens, s'écoule encor de même ! \e jetons point aux vents les restes du festin : Des dons sacrés des dieux usons jusqu'à la fin. L'heureux vaisseau qui touche au terme du voyage Ne suspend pas sa course à l'aspect du rivage ; Mais, couronné de fleurs, et les voiles aux vents, Dans le port qui l'appelle il entre avec des chants.
» Les poètes ont dit qu'avant sa dernière heure En sons harmonieux le doux cygne se pleure : Amis, n'en croyez rien ! l'oiseau mélodieux D'un plus sublime instinct fut doué par les dieux. Du riant Eurotas près de quitter la rive, L'âme, de ce beau corps à demi fugitive, s'avançant pas à pas vers un monde enchanté, Voit poindre le jour pur de l'immortalité, Et, dans la douce extase où ce regard la noie, Sur la terre en mourant elle exhale sa joie. Vous qui près du tombeau venez pour m'écouter, Je suis un cygne aussi ; je meurs, je puis chanter ! »
Sous la voûte, à ces mots, des sanglots éclatèrent. D'un cercle plus étroit ses amis l'entourèrent : « Puisque tu vas mourir, ami trop tôt quitté, Parle-nous d'espérance et d'immortalité ! — Je le veux bien, dit-il ; mais éloignons les femmes, Leurs soupirs étouffés amolliraient nos âmes. Or il faut, dédaignant les terreurs du tambeau, Entrer d'un pas hardi dans un monde nouveau !
» Vous le savez, amis : souvent, dès ma jeunesse.
Un génie inconnu m'inspira la sagesse
Et du monde futur me découvrit les lois.
Était-ce quelque dieu caché dans une voix ?
Une ombre m'embrassant d'une amitié secrète ?
L'écho de l'avenir ? la muse du poète ?
Je ne sais ; mais l'esprit qui me parlait tout bas,
Depuis que de ma fin je m'approche à grands pas,
En accents mieux compris me parle, me console ;
Je reconnais plus tôt sa divine parole,
Soit qu'un cœur affranchi du tumulte des sens
SOGRATE 17
Avec plus de silence écoute ses accents ; Soit que, comme l'oiseau, l'invisible génie Redouble vers le soir sa touchante harmonie ; Soit plutôt qu'oubliant le jour qui va finir, Mon âme, suspendue aux bords de l'avenir, Distingue mieux le son qui part d'un autre monde, Gomme le nautonnier, le soir, errant sur l'onde, A mesure qu'il vogue et s'approche du bord, Distingue mieux la voix qui s'élève du port Cet invisible ami jamais ne m'abandonne, Toujours de son accent mon oreille résonne, Et sa voix dans ma voix parle seule aujourd'hui. Amis, écoutez donc! ce n'est plus moi, c'est lui!... »
Le front calme et serein, l'œil rayonnant d'espoir,
Socrate à ses amis fit signe de s'asseoir.
A ce signe muet, soudain ils obéirent,
Et sur les bords du lit en silence ils s'assirent.
Symnias abaissait son manteau sur ses yeux ;
Criton d'un œil pensif interrogeait les deux;
Cébès penchait à terre un front mélancolique ; Anaxagore, armé d'un rire sardonique, Semblait, du philosophe enviant l'heureux sort. Rire de la fortune et défier la mort ; Et, le dos appuyé sur la porte de bronze, Les bras entrelacés, le serviteur des Onze, De doute et de pitié tour à tour combattu, Murmurait sourdement : « Que lui sert sa vertu ? » Mais Phédon, regrettant l'ami plus que le sage, Sous ses cheveux épars voilant son beau visage, Plus près du lit funèbre au pied du maître assis, Sur ses genoux plies se penchait somme un fils, Levait ses yeux voilés sur l'ami qu'il adore, Rougissait de pleurer, et le pleurait encore.
Du sage, cependant, la terrestre douleur N'osait point altérer les traits ni la couleur ; Son regard élevé loin de nous semblait lire; Sa bouche, où reposait son gracieux sourire, Toute prête à parler s'entr'ouvrait à demi ; Son oreille écoutait son invisible ami ;
Ses cheveux, effleurés du souffle de l'automne, Dessinaient sur sa tète une pâle couronne, Et, de l'air matinal par moments agités, Répandaient sur son front des reflets argentés. Mais, à travers ce front où son âme est tracée, On voyait rayonner sa sublime pensée, Comme à travers l'albâtre et l'airain transparents La lampe, sur l'autel jetant ses feux mourants, Par son éclat voilé se trahissant encore, D'un reflet lumineux les frapp? et les corole. Comme l'œil sur les mers suit la voile qui part, Sur ce front solennel attachant leur regard, A ses yeux suspendus, ne respirant qu'à peine, Ses amis attentifs retenaient leur haleine : Leurs yeux le contemplaient pour la dernière fois. Ils allaient pour jamais emporter cette voix ! Comme la vague s'ouvre au souffle errant d'Éole, Leur âme impatiente attendait sa parole. Enfin du ciel sur eux son regard s'abaissa, Et lui, comme autrefois, sourit, et commença :
« Quoi! vous pleurez amis îvouspleurez quand mon âme, Semblable au pur encens que la prêtresse enflamme, Affranchie à jamais du vil poids de son corps, Va s'envoler aux dieux, et, dans de saints transports. Saluant ce jour pur qu'elle entrevit peut-être, Chercher la vérité, la voir et la connaître ! Pourquoi donc vivons-nous, si ce n'est pour mourir ? Pourquoi pour la justice ai-je voulu souffrir? Pourquoi dans cette mort qu'on appelle la vie, - Contre ses vils penchants luttant, quoique asservie. Mon âme avec mes sens a-t-elle combattu ? Sans la mort, mes amis, que serait la vertu? C'est le prix du combat, la céleste couronne Qu'aux bornes de la course un saint juge nous donne, La voix même de Dieu qui nous rappelle à lui. Amis, bénissons-la ! je l'entends aujourd'hui. Je pouvais, de mes jours disputant quelque restes. Me faire répéter deux fois l'ordre céleste : Me préservent les dieux d'en prolonger le cours! En esclave attentif, ils m'appellent, j'y cours!
Et vous, si vous m'aimez, comme aux plus belles fêtes, Amis, faites couler des parfums sur vos têtes ! Suspendez une offrande aux murs de la prison ; Et. le front couronné d'un verdoyant feston, Ainsi qu'un jeune époux qu'une foule empressée, Semant de chastes fleurs le seuil du gynécée, Vers le lit nuptial conduit après le bain, Dans les bras de la mort menez-moi par la main !
[ » Qu'est-ce donc que mourir? Briser ce nœud infâme. Cet adultère hymen de la terre avec l'âme,
' D'un vil poids, à la tombe, enfin se décharger. Mourir n'est pas mourir ; mes amis, c'est changer. Tant qu'il vit, accablé sous le corps qui l'enchaîne, L'homme vers le vrai bien languissamment se traîne, Et, par ses vils besoins dans sa course arrêté, Suit d'un pas chancelant ou perd la vérité. Mais celui qui, touchant au terme qu'il implore,
| Voit du jour éternel étinceler l'aurore,
|Bomme un rayon du soir remontant dans les cieux,
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Exilé de leur sein, remonte au sein des dieux ; Et, buvant à longs traits le nectar qui l'enivre, Du jour de son trépas il commence de vivre !
— Mais mourir c'est souffrir ; et souffrir est un mal.
— Amis, qu'en savons-nous? Et quand l'instant fatal, Consacré par le sang comme un grand sacrifice, Pour ce corps immolé serait un court supplice, N'est-ce pas par un mal que tout bien est produit? L'été sort de l'hiver, le jour sort de la nuit.
Dieu lui-même a noué cette éternelle chaîne ; Nous fûmes à la vie enfantés avec peine, Et cet heureux trépas, des faibles redouté, N'est qu'un enfantement à l'immortalité.
» Cependant de la mort qui peut sonder l'abîme ? Les dieux ont mis leur doigt sur sa lèvre sublime Qui sait si dans ses mains, prêtes à la saisir, L'âme, incertaine, tombe avec peine ou plaisir ? Pour moi qui vis encor, je ne sais, mais je pense
Qu'il est quelque mystère au fond de ce silence ;
Que des dieux indulgents la sévère bonté
A jusque dans la mort caché la volupté,
Comme , en blessant nos cœurs de ses divines armes ,
L'Amour cache souvent un plaisir sous des larmes. »
L'incrédule Gébès à ce discours sourit ;
« Je le saurai bientôt, dit Socrate. 11 reprit :
« Oui, le premier salut de l'homme à la lumière, Quand le rayon doré vient baiser sa paupière, L'accent de ce qu'on aime à la lyre mêlé, Le parfum fugitif de la coupe exhalé, La saveur du baiser quand de sa lèvre errante L'amant cherche, la nuit, la lèvre de l'amante, Sont moins doux à nos sens que le premier transport De l'homme vertueux affranchi par la mort ; Et pendant qu'ici-bas sa cendre est recueillie, Emporté par sa course, en fuyant il oublie De dire même au monde un éternel adieu : Ce monde évanoui disparaît devant Dieu !... »
18Zt SOCRATE
Il se tut, et Cébès rompit seul le silence :
« Me préservent les dieux d'offenser l'Espérance,
Cette divinité qui, semblable à l'Amour,
Un bandeau sur les yeux, nous conduit au vrai jour!
Mais puisque de ces bords comme elle tu t'envoles,
Hélas ! et que voilà tes suprêmes paroles,
Pour m'instruïre, ô mon maître et non pour fafïliger,
Permets-moi de répondre et de t'interroger. »
Socrate avec douceur inclina son visage,
Et Cébès en ces mots interrogea le sage :
« L'âme, dis-tu, doit vivre au delà du tombeau. Mais si l'âme est pour nous la lueur d'un flambeau, Quand la flamme a des sens consumé la matière, Quand le flambeau s'éteint, que devient la lumière La clarté, le flambeau, tout ensemble est détruit, Et tout rentre à la fois dans une même nuit. Ou si l'âme est aux sens ce qu'est à cette lyre
L'harmonieux accord que notre main en tire, Quand le temps ou les vers en ont usé le bois, Quand la corde rompue a crié sous nos doigts, Et quand les nerfs brisés de la lyre expirante Sont foulés sous les pieds de la jeune bacchante, Qu'est devenu le bruit de ces divins accords ? Meurt-il avec la lyre? et Fâme avec le corps?... » Les sages à ces mots, pour sonder ce mystère, Baissant leurs fronts pensifs et regardant la terre, Cherchaient une réponse et ne la trouvaient pas, Se parlant. l'un à l'autre, ils murmuraient tout bas : « Quand la lyre n'est plus, où donc est l'harmonie? » Et Socrate semblait attendre son génie.
Sur l'une de ses mains appuyant son menton, L'autre se promenait sur le front de Phédon, Et, sur son cou d'ivoire errant à l'aventure, Caressait, en passant, sa blonde chevelure; Puis, détachant du doigt un de ses longs rameaux Qui pendaient jusqu'à terre en flexibles anneaux,
Faisait sur ses genoux flotter leurs molles ondes, Ou dans ses doigts distraits roulait leurs tresses blondes. Il parlait en jouant comme un vieillard divin Qui mêle la sagesse aux coupes d'un festin.
« Amis, l'âme n'est pas l'incertaine lumière Dont le flambeau des sens ici-bas nous éclaire. Elle est l'œil immortel qui voit ce faible jour Naître, grandir, baisser, renaître tour à tour, Et qui sent hors de soi, sans en être affaiblie, Pâlir et s'éclipser ce flambeau de la vie : Pareille à l'œil mortel qui dans l'obscurité Conserve le regard en perdant la clarté.
» L'âme n'est pas aux sens ce qu'est à cette lyre L'harmonieux accord que notre main en tire : Elle est le doigt divin qui seul la fait frémir, L'oreille qui l'entend ou chanter ou gémir, L'auditeur attentif, l'invisible génie Qui juge, enchaîne, ordonne et règle l'harmonie, Et qui des sons discords que rendent tous les sens
Forme au plaisir des dieux des concerts ravissants ! En vain la lyre meurt et le son s'évapore : Sur ces débris muets l'oreille écoute encore. Es-tu content, Gébès? — Oui, j'en crois tes adieux, Socrate est immortel ! — Eh bien, parlons des dieux I »
Et déjà le soleil était sur les montagnes,
Et, rasant d'un rayon les flots et les campagnes,
Semblait, faisant au monde un magnifique adieu ,
Aller se rajeunir au sein brillant de Dieu.
Les troupeaux descendaient des sommets du Taygète;
L'ombre dormait déjà sur les flancs de l'Hymette;
Le Githéron nageait dans un océan d'or ;
Le pêcheur matinal, sur l'onde errant encor,
Modérant près du bord sa course suspendue,
Repliait, en chantant, sa voile détendue ;
La flûte dans les bois, et ces chants sur les mers,
Arrivaient jusqu'à nous sur les soupirs des airs,
Et venaient se mêler à nos sanglots funèbres,
Comme un rayon du soir se fond dans les ténèbres.
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« Hâtons-nous, mes amis ! voici l'heure du bain !
Esclaves, versez l'eau dans le vase d'airain !
Je veux offrir aux dieux une victime pure. »
Il dit ; et se plongeant dans l'urne qui murmure.
Comme fait à l'autel le sacrificateur,
Il puisa dans ses mains le flot libérateur,
Et, le versant trois fois sur son front qu'il inonde.
Trois fois sur sa poitrine en fit ruisseler l'onde ;
Puis, d'un voile de pourpre en essuyant les flots,
Parfuma ses cheveux et reprit en ces mots :
« Nous oublions le dieu pour adorer ses traces !
Me préserve Apollon de blasphémer les Grâces,
Hébé versant la vie aux célestes lambris,
Le carquois de l'Amour, ni l'écharpe d'Iris,
Ni surtout de Vénus la brillante ceinture
Qui d'un nœud sympathique enchaîne la nature,
Ni l'éternel Saturne ou le grand Jupiter,
Ni tous ces dieux du ciel, de la terre et de l'air !
Tous ces êtres peuplant l'Olympe ou l'Elysée
Sont l'image de Dieu par nous divinisée,
Des lettres de son nom sur la nature écrit, Une ombre que ce Dieu jette sur notre esprit î A ce titre divin ma raison les adore, Comme nous saluons le soleil dans l'aurore, Et peut-être qu'enfin tous ces dieux inventés, Cet enfer et ce ciel par la lyre chantés, :Ne sont pas seulement un songe du génie, Mais les brillants degrés de l'échelle infinie Qui, des êtres semés dans ce vaste univers, Sépare et réunit tous les astres divers.
» Peut-être qu'en effet, dans l'immense étendue,
Dans tout ce qui se meut une âme est répandue ;
Que ces astres brillants sur nos têtes semés
Sont des soleils brillants et des feux animés;
Que TOcéan frappant sa rive épouvantée,
Avec ses flots grondants roule une âme irritée ;
}ue notre air embaumé, volant dans un ciel pur,
Est un esprit flottant sur des ailes d'azur ;
}ue le jour est un œil qui répand le lumière ;
îi.
La nuit, une beauté qui voile sa paupière :
Et qu'enfin dans le ciel, sur la terre, en tout lieu,
Tout est intelligent, tout vit, tout est un dieu !
» Mais, croyez-en, amis, ma voix prête à s'éteindre, Par delà tous ces dieux que notre œil peut atteindre, Il est sous la nature, il est au fond des cieux Quelque chose d'obscur et de mystérieux Que la nécessité, que la raison proclame, Et que voit seulement la foi, cet œil de l'âme I Contemporain des jours et de l'éternité ! Grand comme l'infini, seul comme /'unité ! Impossible à nommer, à nos sens impalpable ! Son premier attribut, c'est d'être inconcevable ! Dans les lieux,dans les temps,hier, demain, aujourd'hui. Descendons, remontons, nous arrivons à lui ! Tout ce que vous voyez est sa toute-puissance, Tout ce que nous pensons est sa sublime essence î Force, amour, vérité, créateur de tout bien, C'est le Dieu de vos dieux! c'est le seul ! c'est le mien!...»
Il parlait ; mais un bruit retentit sous la voûte. Le sage interrompu tranquillement écoute. Et nous vers l'occident nous tournons tous les yeux : Hélas ! c'était le jour qui s'enfuyait des cieux î
En détournant les yeux, le serviteur des Onze Lui tendait le poison dans la coupe de bronze. Socrate la reçut d'un front toujours serein, Et, comme un don sacré, l'élevant dans sa main, Sans suspendre un moment la phrase commencée, Avant de la vider acheva sa pensée.
Sur les flancs arrondis du vase au large bord, Qui jamais de son sein ne versait que la mort, L'artiste avait fondu sous un souffle de flamme L'histoire de Psyché, ce symhole de l'âme ; Et, symbole plus doux de l'immortalité, Un léger papillon en ivoire sculpté,
Plongeant sa trompe avide en ces ondes mortelles, Formait l'anse du vase en déployant ses ailes. Psyché, par ses parents dévouée à l'Amour, Quittant avant l'aurore un superbe séjour, D'une pompe funèbre allait environnée Tenter comme la mort ce divin hyménée ; Puis seule, assise, en pleurs, le front sur ses genoux, Dans un désert affreux attendait son époux. Mais, sensible à ses maux, le volage Zéphire, Comme un désir divin que le ciel nous inspire, Essuyant d'un soupir les larmes de ses yeux, Dormante, sur son sein l'enlevait dans les deux. On voyait son beau front penché sur son épaule Livrer ses longs cheveux aux doux baisers d'Éole, Et Zéphir, succombant sous son charmant fardeau, Lui former de ses bras un amoureux ber:eau, Effleurer ses longs cils de sa brûlante haleine Et, jaloux de l'Amour, la lui rendre avec peine.
Ici, le tendre Amour, sur des roses couché, Pressait entre ses bras la tremblante Psyché, Qui, d'un secret effroi ne pouvant se défendre, Recevait ses baisers sans oser les lui rendre; Car le céleste époux, trompant son tendre amour, Toujours du lit sacré fuyait avec le jour.
Plus loin, par le désir en secret éveillée, Et du voile nocturne à demi dépouillée, Sa lampe d'une main et de l'autre un poignard, Psyché, risquant l'amour, hélas ! contre un regard, De son époux qui dort tremblant d'être entendue, Se penchait vers le lit, sur un pied suspendue, Reconnaissait l'Amour, jetait un cri soudain, Et l'on voyait trembler la lampe dans sa main.
Mais de l'huile brûlante une goutte épanchée, S'échappant par malheur de la lampe penchée, Tombait sur le sein nu de l'amant endormi. L'Amour impatient, s'éveillant à demi,
19Zt SOGRATE
Contemplait tour à tour ce poignard, cette goutte, Et fuyait indigné vers la céleste voûte : Emblème menaçant des désirs indiscrets Qui profanent les dieux, pour les voir de trop près !
La vierge cette fois errante sur la terre Pleurait son jeune amant, et non plus sa misère. Mais l'Amour à la fin, de ses larmes touché, Pardonnait à sa faute, et l'heureuse Psyché Par son céleste époux dans l'Olympe ravie, Sur les lèvres du dieu buvant des flots de vie, S'avançait dans le ciel avec timidité ; Et l'on voyait Vénus sourire à sa beauté. Ainsi par la vertu l'âme divinisée Revient, égale aux dieux, régner dans l'Elysée !
Mais Socrate élevant sa coupe dans ses mains : « Offrons, offrons d'abord aux maîtres des humains De l'immortalité cette heureuse prémice l » Tl dit ; et vers la terre inclinant le calice,
Comme pour épargner un nectar précieux,
En versa seulement deux gouttes pour les dieux,
Et, de sa lèvre avide approchant le breuvage,
Le vida lentement sans changer de visage,
Comme un convive avant de sortir d'un festin,
Qui de sa coupe d'or verse un reste de vin,
Et, pour mieux savourer le dernier jus qu'il goûte,
L'incline lentement et le bois goutte à goutte.
Puis, sur son lit de mort doucement étendu,
Il reprit aussitôt son discours suspendu :
« Espérons dans les dieux, et croyons-en notre âme ! De l'amour dans nos cœurs alimentons la flamme I L'amour est le lien des dieux et des mortels ; La crainte ou la douleur profane leurs autels. Quand vient l'heureux signal de notre délivrance, Amis, prenons vers eux le vol de l'espérance l Point de funèbre adieu ! point de cris ! point de pleurs ! On couronne ici-bas la victime de fleurs : ue de joie et d'amour notre âme couronnée
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S'avance au-devant d'eux, comme à son hyménée! Ce sont là les festons, les parfums précieux, Les voix, les instruments, les chants mélodieux, Dont l'âme, convoquée à ce banquet suprême, Avant d'aller aux dieux, doit s'enchanter soi-même !
» Relevez donc ces fronts que l'effroi fait pâlir !
Ne me demandez plus s'il faut m'ensevelir ;
Sur ce corps, qui fut moi, quelle huile on doit répandre;
Dans quellieu,dans quelle urne il fautgarder ma cendre,
Qu'importe à vous, à moi, que ce vil vêtement
De la flamme ou des vers devienne l'aliment ?
Qu'une froide poussière à moi jadis unie
Soit balayée aux flots ou bien pux gémonies ?
Ce corps vil, composé des éléments divers,
Ne sera pas plus moi qu'une vague des mers,
Qu'une feuille des bois que l'aquilon promène,
Qu'un atome flottant qui fut argile humaine,
Que le feu du bûcher dans les airs exhalé,
Ou le sable mouvant de vos chemins foulé !
» Mais je laisse en partant à cette terre ingrate Un plus noble débris de ce que fut Socrate : Mon génie à Platon ! à vous tous mes vertus ! Mon âme au justes dieux ! ma vie à Mélitus, Comme au chien dévorant qui sur le seuil aboie. En quittant le festin, on jette aussi sa proie !... »
Tel qu'un triste soupir de la rame et des flots Se mêle sur les mers aux chants des matelots, Pendant cet entretien une funèbre plainte Accompagnait sa voix sur le seuil de l'enceinte. Hélas ! c'était Myrtho demandant son époux, Que l'heure des adieux ramenait parmi nous ! L'égarement troublait sa démarche incertaine, Et, suspendus aux plis de sa robe qui traîne, Deux enfants, les pieds nus, marchant à ses côtés, Suivaient en chacelant ses pas précipités. Avec ses longs cheveux elle essuyait ses larmes ; Mais leur trace profonde avait flétri ses charmes, Et la mort sur ses traits répandait sa pâleur.
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On eût dit qu'en passant l'impuissante douleur, Ne pouvant de Socrate atteindre la grande âme, Avait respecté l'homme et profané la femme. De terreur et d'amour saisie à son aspect, Elle pleurait sur lui dans un tendre respect. Telle, aux fêtes du dieu pleuré par Cythérée, Sur le corps d'Adonis la bacchante épi orée, Partageant de Vénus les divines douleurs, Réchauffe tendrement le marbre de ses pleurs, De sa bouche muette avec respect l'effleure, Et paraît adorer le beau dieu qu'elle pleure. Socrate, en recevant ses enfants dans ses bras, Baisa sa joue humide et lui parla tout bas. Nous vîmes une larme, et ce fut la dernière, Sous ses cils abaissés rouler dans sa paupière. Puis, d'un bras défaillant offrant ses fils aux dieux : « Je fus leur père ici, vous l'êtes dans les deux ! Je meurs, mais vous vivez ! Veillez sur leur enfance l Je les lègue, ô dieux bons, à votre providence!... »
Mais déjà le poison dans ses veines versé Enchaînait dans son cours le flot du sang glacé. On voyait vers le cœur, comme une onde tarie, Remonter pas à pas la chaleur et la vie, Et ses membres roidis, sans force et sans couleur, Du marbre de Paros imitaient la pâleur. En vain Phédon, penché sur ses pieds qu'il embrasse, Sous sa brûlante haleine en réchauffait la glace ; Sonfront,sesmains,ses pieds se glaçaient sous nos doigts. Il ne nous restait plus que son âme et sa voix : Semblable au bloc divin d'où sortit Galatée Quand une âme immortelle à l'Olympe empruntée, Descendant dans le marbre à la voix d'un amant, Fait palpiter son cœur d'un premier sentiment, Et qu'ouvrant sa paupière au jour qui vient d'éclore, Elle n'est plus un marbre, et n'est pas femme encore.
Était-ce de la mort la pâle majesté
Ou le premier rayon de l'immortalité?
Mais son front rayonnant d'une beauté sublime
Brillait comme l'aurore aux sommets de Didyme,
Et nos yeux qui cherchaient à saisir son adieu,
Se détournaient de crainte et croyaient voir un dieu !
Quelquefois, l'œil au ciel, il rêvait en silence ;
Puis, déroulant les flots de sa sainte éloquence,
Gomme un homme enivré du doux jus du raisin
Brisant cent fois le fil de ses discours sans fin,
Ou comme Orphée errant dans les demeures sombres,
En mots entrecoupés il parlait à des ombres.
« Courbez-vous, disait-il, cyprès d'Académus! Courbez-vous, et pleurez; vous ne le verrez plus! Que la vague, en frappant le marbre du Pirée, Jette avec son écume une voix éplorée ! Les dieux l'ont rappelé ! ne le savez-vous pas ? Mais ses amis en deuil, où portent-ils leurs pas ! Voilà Platon, Cébès, ses enfants et sa femme ! Voilà son cher Phédon, cet enfant de son âme ! Ils vont d'un pas furtif, aux lueurs de Phœbé, Pleurer sur un cercueil aux regards dérobé,
Et. penchés sur mon urne, ils paraissent attendre Que la voix qu'ils aimaient sorte encore de ma cendre. Oui, je vais vous parler, amis, comme autrefois, Quand, penchés sur mon lit, vous aspiriez ma voix ! Mais que ce temps est loin ! et qu'une courte absence Entre eux et moi, grands dieux, a jeté de distance ! Vous qui cherchez si loin la trace de mes pas, Levez les yeux, voyez !... ils ne m'entendent pas ! Pourquoi ce deuil? pourquoi ces pleurs dont tu t'inondes? Épargnes au moins,Myrto,tes longues tresses blondes (i); Tournes vers moi tes yeux de larmes essuyés ! Myrto, Platon. Cébès, amis !... si vous saviez!
» Oracles, taisez-vous ! tombez, voix du Portique ! Fuyez, vaines lueurs de la sagesse antique ! Nuages colorés d'une vaine clarté, Évanouissez-vous devant la vérité !
D'un ineffable hymen je la vois près d'éclore ;
[i] Socrate eut deux femmes, Xantîppe et Myrte.
Attendez... un, deux, trois..., quatre siècles encore,
Et ses rayons divins qui partent des déserts
D'un éclat immortel rempliront l'univers !
Et vous, ombres de Dieu qui nous voilez sa face,
Fantômes imposteurs qu'on adore à sa place,
Dieux de chair et de sang, dieux vivants, dieux mortels,
Vices déifiés sur d'immondes autels,
Mercure aux ailes d'or, déesse de Cythère,
Qu'adorent impunis le vol et l'adultère ;
Vous tous, grands et petits, race de Jupiter,
Qui pruplez, qui souillez les eaux, la terre et l'air,
Encore un peu de temps, et votre auguste foule,
Roulant avec Terreur de l'Olympe qui croule,
Fera place au Dieu saint, unique, universel,
Le seul Dieu que j'adore, et qui n'a point d'autel !...
« Quels secrets dévoilés ! quelle vaste harmonie !... Mais qui donc étais- tu, mystérieux génie?
Toi qui, voilant toujours ton visage à mes yeux, M'as conduit par la voix jusqu'aux portes des deux ? Toi qui, m 'accompagnant comme un oiseau fidèle, Caresse encor mon front du doux vent de ton aile, Es-tu quelque Apollon de ce divin séjour Ou quelque beau Mercure envoyé par l'Amour ? Tiens-tu l'arc, ou la lyre, ou l'heureux caducée? Ou n'es-tu? réponds-moi, qu'une simple pensée? »
Cependant dans son sein son haleine oppressée, Trop faible pour prêter des sons à sa pensée, Sur sa lèvre entr'ouverte, hélas ! venait mourir, Puis, semblait tout à coup palpiter et courir : Comme, prêt à s'abattre aux rives paternelles, D'un cygne qui se pose on voit battre les ailes, Entre les bras d'un songe il semblait endormi. L'intrépide Cébès penché sur notre ami, Rappelant dans ses yeux l'âme qui s'évapore,
Jusqu'au bord du trépas l'interrogeait encore :
« Dors-tu ? lui disait-il. La mort, est-ce un sommeil? »
Il recueillit sa force, et dit : « C'est un réveil !
— Ton œil est-il voilé par des ombres funèbres ?
— Non ; je vois un jour pur poindre dans les ténèbres !
— N'entends-tu pas des cris, des gémissements ?— Non ; J'entends des astres d'or qui murmurent un nom !
— Que sens-tu? — Ce que sent la jeune chrysalide Quand, livrant à la terre une dépouille aride, Aux rayons de l'aurore ouvrant ses faibles yeux. Le souffle du matin la roule dans les deux.
— Ne nous trompais-tu pas? réponds : L'âme était-elle...?
— Croyez-en ce sourire, elle évait immortelle!...
— De ce monde imparfait qu'attends-tu pour sortir?
— J'attends, comme la nef, un souffle pour partir.
— • D'où viendra-t-il ? — Du ciel ! — Encore une parole !
— Non; laisse en paix mon âme, afin qu'elle s'envole !» Il dit, ferma les yeux pour la dernière fois.
Il resta quelque temps sans haleine et sans voix. Un faux rayon de vie, errant par intervalle,
D'une pourpre mourante éclairait son front pâle.
Ainsi, dans un soir pur de l'arrière-saison,
Quand déjà le soleil a quitté l'horizon,
Un rayon oublié des ombres se dégage
Et colore en passant les flancs d'or d'un nuage.
Enfin plus librement il semble respirer,
Et, laissant sur ses traits son doux sourir errer,
« Aux dieux libérateurs, dit-il, qu'on sacrifie !
Ils m'ont guéri ! — Dequoi?ditCébès. —De la vie!...»
Puis un léger soupir de ses lèvres coula,
Aussi doux que le vol d'une abeille d'Hybla.
Était-ce... ? Je ne sais ; mais, pleins d'un saint dictame,
Nous sentîmes en nous tomme une seconde âme!...
Comme un lis sur les eaux et que la rame incline, Sa tête mollement penchait sur sa poitrine; Ses longs cils que la mort n'a fermés qu'à demi, Retombant en repos sur son œil endormi,
Semblaient comme autrefois, sous leur ombre abaissée,
Recueillir le silence ou voiler la pensée ;
La parole surprise en son dernier essor
Sur sa lèvre entr'ouverte, hélas ! errait encor,
Et ses traits, où la vie a perdu son empire,
Étaient comme frappés d'un éternel sourire !
Sa main, qui conservait son geste habituel,
De son doigt étendu montrait encore le ciel ;
Et quand le doux regard de la naissante aurore,
Dissipant par degrés les ombres qu'il colore,
Comme un phare allumé sur un sommet lointain,
Vint dorer son front mort des ombres du matin,
On eût dit que Ténus, d'un deuil divin suivie,
Venait pleurer encor sur son amant sans vie ;
Que la triste Phœbé de son pâle rayon
Caressait, dans la nuit, le sein d'Endymion ;
Ou que du haut du ciel l'âme heureuse du sage
Revenait contempler le terrestre rivage,
Et, visitant de loin le corps qu'elle a quitté,
Réfléchissait sur lui l'éclat de sa beauté,
Gomme un astre bercé dans un ciel sans nuage Aime à voir dans les flots briller sa chaste image.
On n'entendait autour ni plainte ni soupir... C'est ainsi qu'il mourut, si c'était là mourir î
xAinsi, en effet, mourut Socrate.
« Tous ceux, dit Xénophon, qui ont connu Socrate le regrettent encore, parce qu'ils trouvaient en lui les plus grands secours pour la recherche de la vertu. Je l'ai bien connu, je l'ai dépeint tel que je l'ai vu : si pieux, qu'il n'osait rien entreprendre sans avoir interroger sa conscience, qu'il appelait son génie, l'avis du ciel; si juste, qu'il ne s'est jamais permis de faire le moindre tort
à personne, et qu'il faisait du bien à tous ceux qui allaient à lui ; si tempérant, qu'il préférait toujours ce qui était le'plus honnête à ce qui était le plus agréable; si infaillible en prudence qu'il ne se trompait jamais entre le bon et le mauvais parti. Tel en vérité m'a paru Socrate, c'est-à-dire le meilleur et par là même le plus heureux des mortels. »
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Quant à nous, tout en admirant avecXénophon la sagesse du philosophe de la Grèce, nous ne pouvons nous empêcher de lui préférer mille fois les sagesses plus divines de l'Inde, de la Chine, et surtout de la révélation chrétienne. La sagesse de Socrate n'est qu'intelligence, elle n'est pas assez amour. Elle pense bien, elle ne se dévoue pas assez. Le
sacrifice, ce complément de toute vertu et ce prix de toute vérité, lui manque, malgré le supplice tout politique et nullementreligieux deSocrate. Il est sage, iln'est pas martyr; il s'accommode avec les'mœurs, les croyances , les vices même décents de son époque et de son pays. Il donne des conseils très-spirituels et très-habiles de vertu à ceux qui lui en demandent, mais il] en donne de vices aussi aux jeunes gens et aux courtisanes. Il croit en un Dieu unique, intelligence et providence des mondes, et il adore en public des divinités charnelles et multiples formées à l'image de l'homme. Il meurt bien, mais il meurt pour lui-même autant que pour la vérité. Sa mort même est une
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bonne fortune de sa destinée, qu'il saisit en homme de souveraine intelligence.
« Je suis vieux, dit-il à Xénophon, je n'aurais plus qu'à déchoir dans mes sens et dans mon esprit, c'est l'heure de mourir à propos. »
Socrate témoigne peu de tendresse pour le genre humain, même pour sa femme et po u r ses enfants; toujours homme d'esprit plus qu'homme de dévouement à ses semblables. Ses entretiens quelques sublimes qu'ils soient par moments, attestent ce défaut de divine charité dans sa nature et dans sa sagesse. Il raille quelquefois, il se moque souvent, il plaisante toujours. L'ironie, qui rend la vérité même offensante, est la forme
perpétuelle de ses dialogues; il procède par interrogation captieuses, comme pour forcer son interlocuteur à se couper; il le mène de détour en détour en lui cachant avec art le but où il veut le conduire. Il prend à la fin son antagoniste par ses propres aveux, comme on prendrait une vérité au piège. Il est constamment épilogueur, presque jamais lyrique. Platon, son divin disciple, lui a mis des ailes ; sans cela il ramperait souvent terre à terre.
De tout ceci nous concluons que Socrate ne fut ni le plus sage, ni le plus vertueux, ni le plus religieux surtout des philosophes de l'antiquité mais qu'il fut le plus spirituel et le plus aimable des honnêtes gens d'A-
thènes ; qu'il sut bien penser, bien parler, bien mourir, mais qu'il sut aussi bien vivre, et qu'en un mot, il y eut selon nous, trop de prudence dans sa sagesse et trop d'habileté dans sa vertu.
La Charité n'était pas née dans le monde.