Homère: poëme
Voici un pi)tit poëmc dont Homère est le hclos ; il n a été composé que pour encadrer une traduction du sixième chant de V Odyssée, Quant ;> ridée qui m'est venue d'entreprendre cette étude et de la compléter par la tragédie d*Ulyssey je dé*sire exposer mes motif», en quoi je fais exception à mes habitudes. Je suis de cet avis que c'est a l'œuvre à parler pour l'œuvre ; Fauteur produit j la critique discute, le public juge, et tout est dans Tordre. Si je romps aujourd'hui le silence, c'est que l'œuvre n'est pas tout à fait mienne ; je suis un. peu dans le rôle d*un traducteur, et, comme tous les traducteurs, j'éprouve le besoin d'çxpli^. quer pourquoi j'ai traduit.
D'abord, j'aime infiniment Homère. Je nejm'étendrai pas sur les grandes qualités qui lui ont acquis l'admiration de tant de siècles ; on les connaît assez, quelques-uns pour les avoir senties, et le plus grand nombre pour en avoir entendu parler. Ce que j'aime encore en lui, c'est son style très-simple, très-familier, très-naïf, et qui eu même temps représente les objets comme un tableau ; on croit voir tout ce qu'il décrit. Du reste, jamais on n'a moins cherché l'effet ; Homère parle tout bonnement parce qu'il a quelque chose à dire, et comme il est plein de ses idées, il ne s'inquiète pas des expressions, qui s'arrangent d'elles-mêmes, toujours justes et pittoresques. Il ignore, on ignorait alors, cette fausse élégance qui proscrit le mot propre, et enveloppe un détail dans une périphrase; il dessinait ùettement les traits caractéristiques, au lieu de les effacer par des abstractions ; il nommait les choses par leur nom, comme la fiible, comme tous les poëmes anciens, ne se faisant aucun scrupule d'appeler un porc un porc et une broche une broche. C'est en France que la poésie a corrigé la création, et en a retranché certains animaux indignes d'exister dans les vers.
D'un autre côté, il ne lui venait pas à Tesprit
d'étonner ses auditeurs par une expression étrange, ou par raccoupleraent forcé de deux termes ordinairement incompatibles , ou par un ^contraste brusque et inattendu. Ces artifices pénibles, ces surprises, ces oppositions de couleurs tranchantes, (;es accumulations d'images désordonnées, tout ce bruit et tout ce travail stérile sur les mots appartiennent à une littérature bien postérieure.
Plus tard, Virgile a excellé dans l'art du style, qu'il a su renfermer dans de justes bornes ; il était fort, il est resté vrai. Puis les formes s'usent pai' l'imitation ; les images premières deviennent banales ; le désir d'être neuf conduit à l'affectation ; bientôt le tour de force commence ; on demande à la langue torturée des effets qui remplacent l'idée absente ; on n'est plus assez puissant pour être naturel, on se fait extravagant de parti pris; on arrive ainsi à l'extrême décadence, et alors il peut être bon de porter ses regards en arrière et de se retremper dans la poésie grecque, source de toute vérité, de toute grandeur et de toute harmonie. Les uns, enclins à la mollesse, à la timidité, au respect servile des bienséances de leur époque, re* trouvent la santé dans cette franche et vive poésie, comme ces frêles habitants des villes qui s'en vont dans Une contrée agreste où ils respi»
rent à pleine poitrine Tair vivifiant des montagnes ; les autres, en présence de ce naturel et de cette simplicité, peuvent être amenés à se dire que la vigueur est là, et non pas dans l'exagération .
Homère est de la famille des génies naï& et spontanés, comme Corneille et Shakspeare. Virgile appartient plus particulièrement, comme Racine, à la classe des grands écrivains, hommes de goût et d'art, chez qui la science du style n'a point étouiïé le génie, mais qui se plaisent surtout à l'expression châtiée, à Tomement du langage, habiles aussi à toucher ce point imperceptible entre le trop et le trop peu, où l'on a dit assez pour satisfaire le lecteur et pas assez pour le lasser; ils connaissent les bornes de sa patience et n'épuisent jamais toute son attention. La muse d'Homère ne connaît pas ces habiletés ; ses personnages parlent sans souci de l'exacte mesure, et leurs discours s'écoulent amplement et placidement. J*avoue que ce bavardage poétique me charme ; la naïveté du génie qui prend ses aises et s'abandonne avec complaisance à ses inspirations a quelque chose d'aussi intéressant que la perfection même de l'art. Aimer un grand poëte n'est pas une raison de le traduire, et, si je n'avais eu d'autres motifs, je me serais contenté de lire et de relire
PRÉFACE. Il
Homère. Si donc j'ai entrepris ce travail, c'est que j'ai compris, bien ou mal, et tâché de reproduire la manière d'Homère , autrement qu'elle n'a été comprise et reproduite par mes devanciers. A défaut d'autre mérite, mon essai aura du moins le mérite de la nouveauté.
Homère, je l'ai déjà dit, est très-simple, plus simple qu'aucun autre poète grec. S'il fallait, en ces choses de goût, invoquer les autorités, en voici une dont on ne contestera pas la compétence.
H. Patin, dans son beau travail sur les tragiques grecs, s'exprime ainsi ^ : < En lisant les Sept Chefs devant Thebes, on pourrait croire lire y Iliade si le langage perpétuellement figuré d'Eschyle avait plus de ressemblance avec la simpli' cité nue d'Homère' »
Cette simplicité se retrouve, chez nous, dans la Chanson de Roland. Ce sont les mêmes mœurs primitives, le même langage naïf, le même amour des détails, et la même manière de répéter une description ou un discours, sans en changer les termes. Il n'est pas besoin de supposer que l'auteur de la Chanson de Roland ait lu et imité Homère. L'analogie s'explique par l'état peu avancé
* Tome I, p. 185.
des civilisations. L'histoire alors ne se transmet que par la tradition orale; les événements, dont le récit passe de bouche en bouche, se poétisent et grandissent jusqu'au merveilleux ; c'est un trésor tout fait où le chanteur n'a qu'à puiser ; il répète les choses comme on les lui a contées, et en tout pays le peuple, ainsi que les enfhnts, conte à peu près de la même manière :
c'est vivant, détaillé et plein de circonstances. Quand il n'existe encore ni rhétorique qui enseigne des méthodes, ni modèle sur lequel on veuille se régler, quand on raconte naïvement ce qu'on a entendu dire, vu et senti par soi-même, la forme, dont on n'est pas préoccupé, est presque partout semblable. On peut remarquer en passant, au sujet de la forme, que moins on la cherche, mieux elle vient. On n'est jamais plus original que lorsqu'on est original sans le savoir.
Je reviens à Homère. A la simplicité du style répond l'ingénuité des discours. Tandis que chez les peuples très-civilisés il est de bon goût de cacher ses premières impressions, les héros d'Homère mettent la plus grande innocence à les laisser voir ; ils expriment tout de suite le sentiment qui les frappe; la rrainto du ridinile, si puissante
chez nous, est chose qu'ils ne soupçonnent pas, et leurs demandes et leurs réponses feraient sourire à chaque instant un public français. Il se mêle à cette ingénuité un ton sentencieux qui a survécu à Homère, et qu'on retrouve dans les tragiques grecs.
Lorsque Pénélope hésite à reconnaître Ulysse, son fils lui dit, peu respectueusement selon nos usages : ma mère ! vous avez toujours un cœur plus dur qu'une roche. — A quoi Pénélope répond, sans y entendre mahce : Si c'est Ulysse, je le reconnaîtrai bien, car nous avons des moyens de reconnaissance dont nul autre n'a le secret.
Les prétendants qui poursuivent Pénélope ne sont pas des amoureux bien appris, soupirant pour les beaux yeux de la princesse ; ce sont encore moins des tyrans, comme Polyphonte, couvrant leure violences d'un prétexte hypocrite ; ils ne disent pas que le peuple d'Ithaque a ])esoin d'un roi, et que Télémaque, trop jeune pour tenir les rênes de l'État, doit faire sous le nouvel époux de sa mère l'apprentissage de l'art de régner. 11 n'était point alors question de régner comme nous l'entendons. Ulysse était le premier des principaux, une espèce de chef de clan, un guerrier
plus renommé que les autres : c'est pourquoi on
le mettait à la tête des expéditious ; il siégeait
dans le conseil des chefs; il haranguait le peuple
sur la place publique; mais il ne commandait
qu'à ses serviteurs, et ne régnait que dans ses
domaines.
Aussi les prétendants ne se disputent pas le trône; ils ne Téulent épouser Pénélope que pour remmener, parce qu'elle a une belle dot. Leur raisonnement est fort brutal, mais point hypocrite. Si elle persiste dans ses refus, disent-ils, nous consumerons tout le bien de Télémaque. Il est vrai que, par cette conduite, elle acquerra ' beaucoup de gloire; mais elle ruinera son fiU.
Nous Toilà bien loin de la courtoisie et de la galanterie, bien loin de mademoiselle Scudéry et même de Fénelon. Cette rudesse de mœurs et de langage est partout dans Homère. Le prince des poètes n'est pas délicat et élégant : il est mieux que cela, il est vrai ; mais il faut avouer que cette vérité même, présentée sans voile, est de natui^ à effaroucher beaucoup de gens qui admirent Homère de confiance.
Le spiritualisme moderne a créé un nouveau monde où le sentiment règne seul, à l'exclusion
delà partie animale
Dont l'appétit grossier aux bêtes nous ravale.
On doit être indulgent envers les Grecs, qui étaient des païens, et qui n'avaient pas eu le bonheur de passer comme nous par la chevalerie et le moyen âge. Comme ils ne rougissaient pas d'avoir un corps, ils parlaient sans façon des choses matérielles, et nous voyons qu'on mange beaucoup dans VOdyssée et dans Y Iliade. En ces temps reculés, on avait faim et soif; on était très-las et très-poudreux quand on avait longtemps marché. Aussi les bonnes gens de ce temps-là, à qui manquait le coté rêveur et mélancolique, mais qui en revanche étaient fort hospitaliers , croyaient faire plaisir aux voyageurs en leur offrant à boire et à manger; les dames elles-mêmes ordonnaient qu'on leur lavât les pieds, et ne s"* évanouissaient pas pendant l'opération. Les femmes mariées osaient parler du lit nuptial ; et, je ne sais comment, cela était plus chaste que certaines pudeurs promptes à saisir d'étranges équivoques. Enfin les héros grecs avaient grand soin de leurs habits. La princesse Nausicaa va laver au fleuve les vêtements de son père ; et, quand Télémaque veut dormir, il s'iissied sur sa couche^ quitte sa tunique et
la donne à Euryclée, qui, après Vavoir pliée soigneusement, la suspend à une cheville, près du lit
Làsimpliciiénue d'IIomèrc, suivant Texpre^sion de M. Patin, la naïTcté des discours, la rus> ticité des mœurs, voilà ce que j*ai tâché de reproduire, — comme une pâle gravure peut reproduire un magnifique tableau. Jp. trouvais qu'Homère avait été orné, arrangé, émondé, transforme par tous ses traducteurs ou imitateurs, en exceptant madame Dacicr. Selon moi, b traduction de madame Dacier est un chef-d'œuvre ; ses phrases ont l'ampleur et la facilité du style grec; ses négligences mêmes ne sont pas sans charme ; enfin Tesprit d'Homère y revit dans sa grâce ingénue. Pourtant les difficiles ont accusé cette traduction de prosaïsme et de trivialité; d'autres sont venus, qui ont voulu refaire ce qui avait été si bien fait. Mais, ô grand poëtc ! qu*es-tu devenu entre leurs mains ! Il faut lire la traduction du prince Lebrun pour savoii' comment on donne de la vivacité au bon Homère et de quelle façon on rapj)roprie au goût français. Toujours est-il que madame Dacicr a très-bien compris Homère; aussi mnn travail ne s'excuse que par les diffé« rences Je la prose et des vers»
Mais André Ghénier est un poète qui s'est inspiré delà muse antique : pourquoi donc, me dira-t-on, venir après lui ? C'est qu'André Ghénier a reculé devant la brutalité d'Homère. Il est gracieux; il est doux, poétique, sonore : il n'est pas simple. On entend dans le bruit de ses cadences un écho harmonieux de Virgile ; l'élégance latine a passé par là, et la rudesse homérique a disparu. Tant mieux, dira-t-on encore, il satisfait mieux au goût français : il a su exprimer le suc grec dans une coupe moderne ; à la fois noble et pittoresque, il s'est assimilé l'antiquité, tout en vivant de sa propre vie ; il aurait eu grand tort de s'en fiaiire l'imitateur servile... J'accorde tout cela, et même je le pense. Mais enfin je vois dans Ghénier quelque chose de Théocrite, de Virgile, d'Horace et de Ghénier : je n'y vois pas Homère.
Quelques citations prises dans le Mendiant feront comprendre ce que je veux dire.
Puis, si nulle raison ne te force au mystère. Tu nous diras ton nom, ta patrie et ton père.
Les Grecs n'avaient pas de ces délicatesses ; on voit dans VOdyssée qu'ils interrogent curieusement leurs hôtes sans y mettre aucune discrétion.
Le toit 8'égaye et rU de mille odeurs diYines.
Recherche de langage ( mauvaise d'ailleurs) très-étrangère à Homère.
Tu peux ici rester.
Sans craindre qu'un affront ne trouble ton asile.
— L'indigent se méfie. — Il n'est plus de danger.
— L'homme est né pour souffrir.— Il est né pour changer.
— Il change d'infortune.
Ce dialogue coupé, et arrangé pour le besoin des répliques, est antihomérique.
Voici maintenant de Tllorace tout pur : « Non semper imbres, » etc.
Ami, reprends courage :
Toujours un vent glacé ne souffle point l'orage. Le ciel d'un jour à l'autre est humide ou serein.
Je ne reproche point à Chénier d*avoir imité Horace ; mais cette imitation eii tout à fait opposée à la manière d'Homère. D'abord Homère réservait en général les comparaisons pour la narration, et n'en chargeait pas le discours, à moins que ce fût une harangue ; il était trop naturel pour embellir ainsi la conversation. Puis, dans la narration
même, il ne procédait jamais par ces comparaisons rapides et elliptiques; il se plaisait à les dé» velopper, et il aurait dit, par exemple (en meilleur style) : La fortune des hommes dépend de la volonté des dieux, et Jupiter nous rend heureux ou malheureux comme il lui plaît. Souvent le destin nous comble de richesses au moment où nous paraissions plongés dans la plus grande misère. Ainsi, quand le vent du midi amasse les nuages, le pâtre se hâte de faire rentrer ses troupeaux, et le laboureur craint de voir périr en une journée la moîSson qu'il a préparée avec tant ^'amour... Mais, si un vent favorable chasse la tempête et ramène le jour éclatant, alors l'espérance rentre au cœur du laboureur joyeux, et il remercie Jupiter, qui peut, à son gré, obscurcir le ciel ou lui rendre la sérénité...
J'en ai dit assez pour expliquer mon intention. A tort ou à raison, j'ai cru qu'Homère était plus simple et plus franc qu'on ne le suppose généralement ; je n'ai pas reconnu sa simplicité et sa franchise dans ses imitateurs, et j'ai essayé du le montrer tel que je le comprenais. Sans doute je ne suis qu'un barbare gaulois traduisant un grec mélodieux; l'harmonie des vers d'Uomère, leur force et leur grâce, l'esprit de la muse, le par-
ao PRÉFACE,
fum de la fleur, tout s*est évanoui ; de ce butin cueilli au penchant du vieux Parnasse, il ne reste qu'un herbier desséché. Tel qu'il est, il a sa raison d'être, c'est pourquoi je l'offre aux quelques amis de l'antiquité qui vont encore herborisant au sonunet des grandes collines.
Ah ! ce pays grec est un pays divin. Les arts s'y sont épanouis dans l'idéal sans quitter le naturel, aspirant à la fois le beau et le vrai, comme une fleur qui par ses racines puise les sucs nourriciers de la terre, et par sa corolle s'enivre de lumière et d'air. Les statues de Phidias étalent à nos yeux leurs merveilleux débris, désespoir éternel des sculpteurs ; et, non moins désespérante que la statuaire, l'architecture a couvert le sol attique de monuments où tout est beau et tout est nécessaire, si bien que le plaisir des yeux s'explique par la science, et que les ornements appartiennent essentiellement aux convenances et à la destination de l'édifice. Il en est de même de la poésie : son coloris reste en poussière entre les doigts du traducteur maladroit. Gomment lutter contre cette langue musicale et imitative? Au chant sonore des spondées alternant avec les dactyles, qui voudrait comparer le retour de nos rimes monotones? Où est la musique des douze syl-
labes, longues à demi, brèves à demi, dont se compose arithmétiquement notre vers alexandrin? Puis, quelle infériorité de langage! Celui des Grecs, né au sein des harmonies de la nature, les fait encore entendre à notre oreille charmée ; le nôtre, mélange confus de deux ou trois idiomes, ne représente que des ruines.
La tragédie d' Ulysse h\i suite aupoëme; elle a été écrite dans le même esprit; tout ce que j'ai dit du poëme s'applique à la tragédie. Il est clair dès lors que je n'ai pas choisi l'action de ï Odyssée comme action très-dramatique, mais comme un moyen de montrer Homère aux spectateurs. Par conséquent, j'ai dû m'attacher avant tout à reproduire les mœurs de l'époque et le langage de mon modèle ; j'aurais manqué mon but si j'avais adouci ou arrangé certaines choses, par égard pour les habitudes de notre public. Je n'ai pas non plus cherché des complications à l'intrigue; je l'ai prise telle qu'elle est dans le poëme; elle suffisait à mon dessein. Ensuite je me suis efforcé de ramener les vers du drame à une simplicité extrême, et je me suis donné, pour arriver à ce résultat, autant de peine que d'autres pour entasser les images éclatantes et les idées ambitieuses. Enfin j'ai relégué le lyrisme dans les chœurs,
•2a PRÉFACE.
où je parlais en mon nom et non plus au nom
d'flomcrc.
Que me reproche-t-on ? de n'avoir pas développé des caractères? Est-ce qu'Ulysse, tour à tour rusé comme un paysan de nos joui's , tendre auprès de son fils et de sa femme, terrible contre les prétendants, et enfin grave et religieux comme la Justice, n'est pas un caractère? Est-ce que, même dans les moments d'épanchement, il oublie jamais sa prudence accoutumée ? Est-ce que le grossier Antinoiis n*est pas un caractère? Qu'est-ce donc que Pénélope, chaste et ferme, se défendant, comme peut se défendre une femme seule, tantôt par sa dignité, tantôt par une prudence un peu. habile? Qu'est-ce que Télémaque, ardent comme un jeune homme, respectueux néanmoins et silencieux devant son père, qu'il admire, et dont il a déjà la valeur et la ruse ? — avec cette différence que le père sait parfaitement dissimuler, et que le fils, impatient de montrer qu'il n'est plus enfant, laisse trop éclater ses instincts belliqueux, ou exagère la finesse.
M'accuse-t-on de pastiche? Je doute que ce mot puisse s'appliquer à l'étude d'une littérature étrangère, surtout quand on remonte à la vérité. Se rapprocher d'Homère, c'est se rappro-
cher de la nature, et le pastiche s'attaque exclusivement à la manière et au procédé.
Dira-t-on qu'il est bien facile de découper un drame dans un poëme, et que je n*ai eu d*autre peine que de raccourcir les dialogues? Je m'en rapporte à ceux qui essayeront.
Enfin me reproche-t-on de n'avoir pas inventé ? Eh! mon Dieu! je ne suis pas entré à jamais dans r Elysée, et je ne prétends pas renoncer au commerce des vivants pour le plaisir de converser éternellement avec l'ombre d'Homère. Je tâcherai d'inventer une autre fois , bien qu'il soit écrit qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
Je n'ignore pas (on me l'a démontré si souvent!) qu'on trouve trop peu d'invention dans mes intrigues et trop de simplicité dans l'action de mes drames. Je conviens même qu'il n'y a pas beaucoup de complication, et qu'on n'y tombe pas de surprise en surprise et de péripétie en péripétie. Mais quoi ! deux systèmes sont en présence, et je les crois inconciliables. Ou Ton ne se propose que d'amuser le spectateur et de tenir sa curiosité en éveil par des coups de théâtre multipliés et des intrigues bien embrouillées : alors il faut renoncer au développement des sentiments et des caractères, à la peinture des mœurs et des idées d'une
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époque, car toute la place est prise par la préparation des incidents, les transitions, les explications et les combinaisons. Dans ce système, la atuation naît toujours d'un éTénement extérieur qui peut arriver ou ne pas arriver, qui dépend du hasard et non de la volonté des persomiages, et dont toutes les circoustances sont tellement essentielles à la marche du drame, que, si on en changeait une seule, le drame n'existerait pas.
Ou bien il s'agit de représenter les mœurs d'un siècle en les résumant dans les honunes célèbres qui en sont comme la personnification ; il s'agit de développef un caractère, une passion ou un sentiment; eu ce cas, on n'a pas le loisir d'amasser des incidents et des complications : on va droit au cœur, droit à l'idée. D'ailleurs, un plan plus élevé demande une exécution plus large ; la porte secrète, le mélodrame, la surprise, nuiraient à la sincérité de l'œuvre, et l'habileté qu'on déploierait dans les petits moyens contrasterait avec les grands noms dont on évoque le souvenir.
Dans ce système, l'action naît du choc des intérêts ou des passions ; elle se déroule par la seule logique des choses et l'opposition des caractères. A ce travail du génie qui se suffît à lui-même
PnÉFACE. 25
nous devons Cinna, Àndromaque et le Misanthrope.
Il est Traî que le premier système est plus amusant; il n'exige pas du public une attention sérieuse et éclairée ; le spectateur n*a pas besoin d'exercer son goût : il vient chercher des émotions et non de la vraisemblance ; que lui importe une étude historique? on n'est pas au théâtre pour s'instruire, mais pour passer une soirée agréable. CVst fort bien ; cependant la question est de savoir si le but de Tart est de divertir les gens oisifs, ou de développer en nous le sentiment du beau. Un ballet est amusant, un beau tableau et une belle statue s'adressent à un autre ordre d'idées ; je ne pense pas qu'il 3oit arrivé à personne, en sortant du Louvre, de s'écrier : « Dieu ! comme j'ai pleiVré ! » ou : « Dieu ! commo je me suis diverti! »
Faut-il donc, pour être dans les conditions de l'art, glacer et endormir le spectateur? Non, assurément. Le pire des genres est le genre ennuyeux ; il ne faut jamais être froid ; mai.s cliiendons-nous sur ce qu'on appelle fioid ; c'est Urt point suf lequel on lie doit pas accepter le jUgemeiit de tout le monde. Il y a spectateurs et spectateillii. Ia fbule sera itis^'n^ible au MUanthrôpe,
qui remuera profondément certains esprits , et ces certains esprits s'ennuieront fort à la représentation d*un mélodrame qui passionnera la foule ; une scène entre Oreste et Hermione me paraît beaucoup plus diaude que le coup de théâtre le plus imprévu, entremêlé des plus violentes eiclamations. Il m*est fort indifférent de savoir comment se dénouera un imbroglio ; il est très-intéressant, au contraire, de remarquer avec quelle pénétration Molière et Racine ont étudié le cœur humain, quelle vérité il y a dans leurs observations, quelle justesse dans le langage, quelle force et quelle franchise dans la facture des vers. C'est là un très-vif plaisir, et Ton doit plaindre ceux qui en sont privés. Ce qui est froid, c'est ce qui est faux.
J'entends d'ici les objections accoutumées :
vous vous révoltez contre le public, faute d'avoir su lui plaire ; la foule a un instinct sûr qui est le seul critérium du bon et du mauvais. — Oui, la foule a son instinct , tout le monde est doué, en naissant, de la faculté du goût; mais c'est un germe qui veut être cultivé. L'habitude du mélodrame fausse le goût ; la bonne éducation seule produit des connaissew^. Il est certain que le peuple d'Athènes, nourri des vei^s d'Eschyle, de
Sophocle et d'Euripide, avait reçu une autre éducation littéraire, et, par suite, jugeait autrement que les bourgeois de Paris. On ne peut pas plus juger une œuvre littéraire sans cette culture préalable qu'on ne peut apprécier une peinture quand on n'a jamais vu de tableau.
Pour moi, c'est au second système que je me rattache, mais seulement dans la mesure de mes forces. Est-il besoin de dire que Tambition passe de beaucoup la puissance? il n'est pas défendu d'aspirer où l'on ne peut atteindre. Si je suis froid, j'ai tort ; c'est ma faute, et non celle du système. Qu'y faire? On fait ce qu'on peut. Je m'absous par l'intention, et je puis du moins rendre ce témoignage, qu'avant de choisir une action j'ai toujours choisi une époque, et me suis déterminé à traiter un sujet plutôt pour tracer la physionomie d'un siècle que pour combiner une intrigue.
Gela dit, j'aurai bientôt exposé ma poétique. Elle est contenue en entier dans ces quatre vers :
Ce style figuré dont on fait vanité Sort du bon caractère et de la vérité ; . Ce n*est que jeu de mots, qu'affectation pure, Et ce n*est pas ainsi que parle la nature.
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Parler coinuiu la nature, voilà tout. Il est vrai que c'est diflicile.
Maintenant, et ces conditions posées, quelle que soit la forme du drame ou de la tragédie ; qu elle procède de Sophocle, de Racine ou de Shakspeare ; que l'action se passe dans Tintérieur d'un palais entre quatre personnages, ou sur la place publique au milieu du peuple rnélé au drame; qu'elle se renferme dans les unités ou se disperse en plusieurs pays et se prolonge pendant des années, j'accepte toutes ces formes si diverses; j'admets qu'elles varient selon les sujets, pourvu que les personnages agissent comme ils doivent agir et parlent comme ils doivent parler. En un mot, je ne suis point du tout exclusif : je rends justice au mouvement littéraire qui a redonné l'audace et la vie à notre théâtre, au moment où il se mourait de langueur, quoiqu'il y ait eu un peu de galvanisme dans cette résurrection. Je crois que le siècle de Molière restera toujours le grand siècle, parce que c'est alors seulement qu'on a réuni la force et le naturel ; mais j'estime que M. Hugo est souvent plus près de Corneille que beaucoup de ceux qui prétendaient à l'honneur de défendre et de continuer les auteui*s classiques ; enfin personne n'admire plus que moi
les beaux vers de M. de Lamartine, de M. Hugo et de M. de Musset.
Il me reste à remercier la critique de l'accueil extrêmement indulgent qu*elle a fait à Ulysse,
Sympathique au. travail, la critique a su gré ù Fauteur de sa tentative; elle en a excusé les faiblesses et les défauts : elle a pensé qu'il n*y avait aucun mal à pousser le public hors de ses habitudes, pour le faire voyager dans des pays nouveaux à force d'être anciens, où les mœurs et les coutumes ressemblent à celles de nos paysans, où Ton parle un langage depuis longtemps répudié par la politesse des cours et prohibé par les rhétoriques. Si quelque chose de l'esprit d'Homère anime de temps en temps cette imitation, ce peut être un bénéfice pour l'art de franchir T horizon français, anglais ou allemand, et de regarder vers la Grèce, sa première patrie. Combien de fois ne nous a-ton pas reproché notre égoïsme littéraire ? On nous blâme de nous renfermer dans la contemplation de nous-mêmes, et de ne pas agrandir notre point de vue par l'examen comparé des littératures étrangères. Eh bien ! voici des Grecs, des Grecs qui ne sont pas Français; pourquoi leur être inhospitaliers? Fallait'il les civiliser et les ha-
biiler à notre mode? Mais alors à quoi bon prendre des Grecs ? Il eût été bien plus simple de choisir des Français. — Si Timitation trahit l'original et n'a rien du souffle de la muse antique, au moins elle a cet effet d'appeler l'attention du public sur Homère. — On vengera Homère en le relisant. Ce sera tant pis pour l'auteur, mais tant mieux pour le public, qui ne peut que gagner à cette lecture robuste et saine.
Mon rôle en cette affaire est assez désintéressé. Que certaines choses aient du succès , il est clair que tout l'honneur en sera pour Homère ; que d'autres échouent, j'en recueillerai, moi seul, tout le blâme, et je serai traité de sacrilège. Je le savais, et néanmoins j'ai persisté. Je savais de plus qu'en cherchant la simplicité je manquais l'effet. Ce qui est naturel ne frappe pas l'esprit, il semble que chacun en aurait fait autant, tandis qu'un trait brillant et faux surprend le public : c'est un signal aux applaudissements, et le spectateur ébloui se dit en lui-même qu'il n'aurait pas eu tant d'imagination, et qu'il faut bien da génie pour trouver des choses si singulières.
Toutes ces considérations, la critique en a tenu compte. S'il est vrai que sa mission soit autant d'encourager que de condamner, jamais elle n'a
rempli son mandat d'une façon plus bienveillante : elle s'est même dépouillée de toute sévérité envers ce qui lui paraissait condamnable. Grâce à elle, le public est revenu de son premier étonnement, il a prêté à Touvrage une attention soutenue et sympathique. Ceci est une nouvelle preuve que Tart dramatique n'a pas un ennemi dans le feuiUcton, mais bien plutôt un protecteur, un guide et un camarade.