CHANT PREMIER
Sar les bords de la mer à la bruyante écume, Non loin du mont Sardène, est la ville de Gume ; La plaine d'alentour se charge de moissons, . Ou nourrit des brebis dont 'on vend les toisons, Et dans l'eau qui descend des monts de l'Kolide D'habiles forgerons trempent l'airain solide. Apollon s'y plaisait, et les peuples lointains T venaient consulter ses oracles certains; Mais depuis quelque temps, plus riche et plus avare, Gume n'offrait aux Dieux qu'un sacrifice rare.
36 IBOMÈBF.
C'est là que travaillait Tychius Tarraurier,
Qui forgeait niie.ux Tairain que nul autre ouvrier.
Sous le vent des soufflets, tandis qu'un feu s'allume,
Son lourd marteau, qui tombe et bondit sur Tenclume,
Enfonce de grands clous dans un bouclier neuf,
Enfermant sous l'airain sept doubles peaux de bœuf.
A ses côtés veillait, près de la lampe pleine,
Sa femme, aux doigts légers, qui mélangeait la laine,
Et par l'assortiment d'éclatantes couleurs
Imitait sur sa tâche un pré couvert de fleurs.
Lorsque le forgeron eut achevé l'armure
A l'épreuve du trait, tant la matière est dure.
Las de battre le fer du matin jusqu'au soir
11 laissa retomber ses bras, et vint s'asseoir
— C'est alors qu'un vieillard, caché dans le coin sombre
Où l'angle du foyer avait jeté son ombre,
Tira de son manteau sa lyre en bois grossier.
Traversée, au sommet, d'une barre d'acier.
Le nom de ce vieillard était Mélésigène ;
Il était étranger^ et n'y voyait qu'à peine :
Comme il marchait la veille, un bâton à la main,
Tfttant d'un pied douteux les traces du chemin.
Des chiens avaient fait peur au vieillard solitaire,
Qui, jetant son bâton et se couchant par terre,
Entouré d'aboiments, et ne respirant pas.
CHANT i. S7
Dans ce cercle hurlant attendait le trépas.
Tycbius le sauva de la meute vorace ; Il était allé vendre une belle cuirasse, Et, joyeux d'avoir pu richement l'échanger, Il rentrait, quand il vit le vieUlard en danger. Après avoir chassé les chiens à coups de pierre, Il guida l'étranger jusques à sa chaumière, Puis il lui présenta sa coupe, qu'il remplit, L'admit à son foyer et lui donna son lit.
Or le vieillard chanta sur sa lyre savante
Les prudents orateurs, les guerriers que l'on vantu ;
Ensuite, pour flatter son hôte l'armurier,
Il célébra Yulcain, l'immortel ouvrier ;
Du bouclier d'Âcliille il chanta les merveilles :
L'argent des échalas y soutient l'or des treilles ;
Le soc y fend la terre ; ailleurs sont des moissons ;
Plus loin, la danse emporte et iillcs et garçons ;
Le chœur rapide et sûr s'y noue et s'y dénoue ;
Il tourne, et d'un potier on croirait voir la roue :
Il s'ouvre, et les danseurs, défilant toui* à tour,
D'un fleuve sinueux imitent le contour.
Aux bords du bouclier est l'Océan sans borne.
Il chantait.— Gomme on voit un cheval, à l'œil morne.
Qu'un actif laboureur hâte de l'aiguillon, Traîner péniblement le soc dans le sillon :
Insouciant des coups, las du terrain rebelle ^ 11 s'arrête au milieu d'un effort ; il appelle Et la litière molle, et l'heure du repos Dont l'étoile du soir arertit les troupeaux ; Mais, si l'écbo lointain apporte à son oreille Un bruit guerrier, soudain il s'étonne, il s'éveille ; 11 se souvient du choc des bataillons armés ; Il ouvre largement ses naseaux enflammés ; Il frémit ; son poitrail, qu'un collier déshonore, Se redresse, orgueilleux, vers le cuivre sonore. — Ainsi le forgeron, de travail harassé.
Oubliait sa fatigue et le soir avancé Et, suspendant son âme à ce chant qui l'amuse, Écoutait l'étranger, favori de la Muse.
Quand le dernier accord eut laissé dans les airs Le souvenir mourant d'harmonieux concerts, YieiUard, dit Tycbius, c'est Apollon lui-même Qui t'enseigna ces chants ; ce dieu t'inspire et t'aime ; Car je n'ouïs jamais de lyre aux plus doux sons. Ni de chantre qui sût de plus belles chansons. Heureuse la chaumière où la Muse est entrée I On entend des récits qui charment la soirée, ne peux pas t'offrir le filet gras des porcs.
Ni plusieurs fois remplir ta coupe jusqu'aux bords, Divin chantre. L'airain est d'un tel prix à Cume, Que j'ai peu de pQrofit à le mettre à l'enclume ; Mais j'ai de quoi nourrir l'hôte, envoyé des Dieux ; S'il veut finir ses jours sous mon chaume pieux, 11 pourra d'un vin pur mouiller parfois ses lèvres. Et dormir dans un lit couvert de peaux de chèvres. — Cependant l'heure fuit, et d'un prochain sommeil La lampe, qui s'éteint, nous donne le conseil.
Que Jupiter ami de l'homme charitable.
Lui répond le vibillard, prenne soin de ta table ; Qu'il repousse toujours, pour prix de ton accueil, La misère importune au dehors de ton seuil.
Et que, pleines d'airain, tes forges renommées Procurent une dot à tes filles aimées I Je suis reçu chez toi comme un voisin connu.
Qui d'un très-long voyage est enfin revenu ; Je m'a^eois à la table où mange ta famille, Et pour moi ton vin coule et ton foyer pétille. Non, je n'ai pas souvent fait de pareils repas, Et, si je m'en croyais, je ne m'en irais pas. Que n'ai-je de bons yeux et la mam vigoureuse, Comme quand j'entrepris ma vie aventureuse I Je pourrais te servir; j'ai moi-même forgé; On sait un peu de tout quand on a voyagé;
J'avais appris comment les armuriers de Thrace Sèment d'écaillés d'or le fer d'une cuirasse. Mais je ne suis plus bon qu'à-la lyre, et les ans Me rendraient aujourd'hui les marteaux trop pesants. D'ailleurs mon œil éteint m'interdit celte tâche ; Or le lot du vaillant n'appartient pas au lâche ; Et je mériterais tous les noms outrageants, Qu'on m'appelât glouton, et que les jeunes cens Me montrassent au doigt en se disant ensemble : Qu'à ce vieillard jamais nul de nous ne ressemble ! Si, comme un fainéant, assis au coin du feu, Je consommais la part de ceux qui gagnent peu.
Mais voici le projet où mon esprit s'arrête : Sur ton lit, cette nuit^ je poserai ma tête, Et m'en irai demain, au lever du soleil.
Sur la place publique où siège le conseil.
Là, je demanderai qu'on m'accorde la somme Qui suffit, chaque année, à l'entretien d'un honime, Promettant, si Ton daigne exaucer mon souhait, Qu'on n'aura pas perdu le prix de ce bienfait. Car je chanterai Gume et ses plaines fertiles. Et la rendrai fameuse entre toutes les villes.
Tel est mon plan, qu'un Dieu vient de me conseiller; Aussi j'ai mis à part ce vin de ton cellier.
Pour le boire en l'honneur de la troupe céleste, De Jupiter surtout, que l'étranger atteste ; Par lui les suppliants obtiennent des égards; Par lui je toucherai le cœur de vos vieillards.
Tychius l'armurier lui répondit : Mon bote, Jupiter tient nos biens el les donne ou les 6te ; Maisy tant qu'il permettra que je lève un marteau, Tant que j'aurai du pain, des mets, des lits de peau, Celui qui franchira le seuil de ma demeure Y trouvera sa part, toujours prête, à toute heure, Et plus il sera pauvre, infirme, ayant besoin. Plus à le contenter j'appliquerai mon soin, Sachant bien que les dieux bénissent la fatigue De quiconque au malheur ouvre une main prodigue Reste donc avec nous, je t'en saurai bon gré. Sinon, au point du jour, je te réveillerai ; Je guiderai tes pas, puisque tu le préfères, Vers les vieillards sacrés qui jugent les affaires, Et tu ne peux manquer d'avoir un bon succès, Tant l'esprit est charmé des choses que tu sais.
11 dit, et l'étranger, touché de son langage,
Lui rend grâce en son cceur pour cet heureux présage,
Et, saisissant la coupe, en épanche le vin
En l'honneur de l'Olympe et du peuple divin.
De Jupiter turtoat, par qui la foudre gronde. Ces soins remplis, il boit dans la coupe profonde.
Alors le forgeron approche du foyer Les peaux qu'il tire à lui pour les mieux déployer ; Puis, y faisant coucher le vieillard, il arrange Autour de celui-ci son manteau de rechange.
Ample et fort, composé d'une épaisse toison.
Dont il s'enveloppait dans la froide saison.
I^jà paraît le char de l'Aurore aux doigts rosea. Les vieillards respectés, qui vont juger les causes, S'assemblent, et le peuple, à l'entour répandu, Attend le jugement qui doit être rendu.
Les vieillards sont assis en cercle sur la pierre ; Chacun a son héraut qui se tient en arrière ; Chacun, lorsqu'il se lève et va donner sa voix, Des mains de son héraut prend le sceptre des lois. Dès qu'ils ont prononcé, le plaideur qui l'emporte S'en retourne, suivi d'une nombreuse escorte.
Les siens font retentir l'air de leurs cris joyeux, Et prennent place autour d'un festin copieux ; Tandis que le vaincu, seul et baissant la tête, Au fond de sa maison va cacher sa défaite.
Cependant rétranger, par Tychius conduit, S'avance dans la foule, où l'on parle à grand bruit.
— Gomme un vaisseau courbé fend la vaste amertume. Et coupe en deux le flot qui le couvre d'écume ;
Ou comme on voit le soc, armé d'un fort airain. Enfoncer le sillon dans les flancs du terrain : La glèbe soulevée hésite, et se renverse Des deux côtés du soc, qui marche et la traverse ;
— Ainsi le forgeron, de ses robustes bras, Ouvrait la multitude au devant de ses pas.
Us arrivent enfin vers l'enceinte sacrée, Et tous deux, par respect, s'arrêtent à rentrée. En voyant l'armurier et le nouveau venu.
Chacun se tait, pensant : Que veut cet inconnu ?
Or, quand nulle rumeur ne vint à son oreille : vieillards renommés, que Jupiter conseille.
Dit alors l'étranger, son sceptre est dans vos mams Pour vous donner pouvoir sur les autres humains. Je souhaite d'abord que Jupiter, très-sage.
Vous inspire toujours d'en faire un bon usage, Afin que votre peuple» étant bien gouverné, Devienne en peu de temps puissant et fortuné. Quand les chefs sont pieux et remplis de prudence, La nation prospère et vit dans l'abondance ; Le laboureur récolte une foule de fruits Qu'il échange à son gré contre d'autres produits. Et le guerrier, content de l'aiguillon du pâtre, Suspend ses javelots au-dessus de son fitre.
Tel est le sort d'un peuple aimé de Jupiter; Et quel est le moyen de lui sembler plus cher? C'est de prêter l'oreille à la voix qui demande, Puisque tout suppliant de lui se recommande.
Vieillards, amis des dieux, je suis ce suppliant ; Faible, courbé par l'âge, aveugle, mendiant, J'embrasse vos genoux et votre droite auguste ; Et pour que vous sachiez si ma demande est juste, Je dirai qui je suis, d'où je viens, et quel sort Par des pays divers m'a conduit sur ce bord.
A Smyme est la campagne où j'ai vu la lumière. Crithéis, qu'engendra Ménalippe, est ma mère. Ménalippe mourut^ après avoir remis La garde de sa fille à l'un de ses amis ; Mats cet ami trompeur, mandataire infidèle.
Séduisit sa papille et se retira d'elle.
Grithéis resta seule, et quelque temps après 11 lui naquit un fils sur les bords du Hélés ; C'est pourquoi, n'ayant point de famille certaine. Du nom de mon berceau je suis Mêlùigène.
Or, Crithéis filait la toison et le lin,
Pour gagner ses repas et ceux de l'orphelin.
Quand un homme pieux, qui tenait une école
Et formait la jeunesse à l'art de la parole,
Ayant connu ma mère, et plaignant ses malheurs.
Entreprit de la rendre à des destins meilleurs.
Phémius, c'est le nom de cet homme équitable,
Épousa Crithéis, et m'admit à sa table ;
Il m'a toujours traité comme un enfant chéri.
Se plaisant à me voir bien vêtu, bien nourri.
Et m'instruisant lui-même à chanter sur la lyre
La gloire des héros que l'univers admire ;
Enfin, quand il mourut, je fus son héritier;
Par la j'eus stm école et son bien tout entier.
Le sourire des dieux sur moi daigna descendre; Les jeunes gens en foule accouraient pour m'entendrc. Disant que de ma lèvre, ouverte aux dons du ciel. Découlait une voix plus douce que le miel ; Aussi j'avais du gain autant qu'un maître habile,