‹ Homère: poëmeChapitre 11 sur 29 · LA DAME · texte numérisé non relu

LA DAME

Prends mon long chapelet, où pend mon reliquaire, Baise soir et matin ces reliques des saints ; J'ai tant prié pour toi sur ce pauvre rosaire Que mes doigts fatigués on ont usé les grains ; Quand, voyageant le soir sur la terre lointaine. L'angélus sonnera dans la tour du beffroi.

Pour que ton âme au ciel se rencontre avec moi. En mémoire d^Yseult tu diras ta dizaine.

Or le page, frappant aux portes de la tour.

Disait à demi-voix : Roger, voici le jour !

Tristan allait poursuivre, un cri soudain rarrét(\

Hermine sur son luth vient de penc^her la têto.

Son visage a changé, sa défaillante main

N'a pu même achever le funèbre refrain.

Elle tombe mourante au sein de sa nourrice

Comme un lis dont le ver a piqué le calice.

On l'apporte en sa tour, sans voix et sans couleur,

Tristan rejette au loin sa harpe avec douleur, El la foulant aux pieds sur le pavé de dalle, Disj)erse avec dédain ses débris dans la salle. «< Toi qui chantas pour elle une dernière fois, « Tu ne mêleras plus tes sons à d'autres voix ! » Dit-il. En s'éloignant de la foule étonnée, Il va sur le donjon pbindre sa destinée.

Cependant Tair du ciel et des soins caressants

D'Hermine évanouie ont ranime les sens,

Et la foule, d'ivresse et de joie éperdue,

A repris à Tinstant la fête suspendue.

De la chambre élevée où ruissellent ses pleurs,

Hermine entend monter leurs joyeuses clameurs ;

Sur le bord du fauteuil où sa tendresse veille,

Sa nouiTice se penche et lui parle à Toreille :

« Pourquoi cacher ces pleurs, belle enfant? C'est en vain!

« Ma main les sent couler ; versez-les dans mon sein,

» Ce sein qui vous reçut, ce sein qui vous adore !

« Le mal dont vous mourez, faut-il que je l'ignore?

<' — Tu demandes le mal dont je me sens mourir,

« Lui répond son Hermine, et Tristan va partir !

« Que dis-je, ù cet instant il est parti peut-être.

« Nourrice, oh ! par pitié, regarde à la fenêtre I

K Les ponts sont-ils baissés ? Ne vois-tii rien là-bas ?

« De son destrier blanc reconnais-tii les pas ?

« — Je n'entends que Técho de la salle sonore.

^^ — Ah! si du moins mes yeux pouvaient le voir encore I

« Si mon cœur pouvait dire avant de se briser

« De ces mots que le temps ne pût jamais user,

« Peut-être ma douleur, de mon sein exhalée,

« Me déchirerait moins si je l'avais parlée.

(( Si ses derniers accents retenus dans mon cœur

« S'y gravaient à jamais comme un sceau de douleur,

« Peut-être je vivrais pour espérer encore !

« Ecoute un dernier vœu d'Hermine, qui t'implore !

« Descends parmi la foule, ô nourrice ! et dis -lui,

« Dis- lui , s'il en est temps, qu'avant que l'ombre ait fui ,

a Avant que du festin mon père ne se lève,

« A l'angle du préau qui domine la grève '

« Il te suive et m'attende au bord profond des eaux,

« Avant que ce croissant dépasse les créneaux*

« Va, cours; c'est un poignard que toute heure perdue.

R S'il est parti, je meurs, et c'est toi qui me tue ! »

La nourrice, à ces mots» une lampe à la main,

LES CHEVALIERS. Hl

Descend, cherche partout Tristan sur son chemin,

Le découTre à la fin, seul, assis sous la voûte,

Ne ditqu*un mot: «Hermine!» Et lui montrant la route.

Le conduit en silence à l'angle du préau ;

C'était un promontoire au-devant du château ;

Une tour dont les pieds étaient baignés par Tonde

Portait à son sommet une terrasse ronde

Dont aucun parapet ne bornait le contour.

Les pas osaient à peine en approcher le jour ;

Mais dans la nuit lliorreur du profond précipice

A des adieux furtifs rendait ce lieu propice.

La nourrice et Tristan, sans bruit et sans flambeaux,

Attendaient que la lune eût passé les créneaux.

Cependant les rumeurs qui sortent de la salle, Les chants, les sons du cor, meurent par intervalle. Les convives, lassés de sommeil et de vin.

S'endorment au hasard sur les bancs du festin ; Sous des pas chancelants les corridors gémissent. Béranger, dont les sens déjà s'appesantissent, Appuyé sur le bras de son vieil écuyer, Monte péniblement le tournant escalier.

Sur le dernier degré la foule qui l'escorte,

Eteignant les flambeaux, se disperse à sa porte. Mais à peine la main de son page Obéron A-i-elle de son pied déchaussé Téperon, Qu'un souvenir confus dans son cœur se réycille; Il veut revoir sa fille avant que tout sommeille. Et près d'avoir perdu son unique trésor, Avant de s'endormir la contempler encor.

D'un signe de sa main il défend qu'on le suive, Ouvre près de son lit une porte furtive, Et lui même portant la torche dans sa main, DU haut donjon d'Hermine il suit le long chemin : Nul soldat ne veillait dans le corridor somhre, Tout était dans ces lieui, repos, solitude, ombre. Le vieillard de la porte approche à petits pas. Nourrice, ouvrez, dit-il. On ne lui répond pas. Du lourd loquet de bronze il presse la coquille, Il entre, son regard cherche soudain sa fille. Il voit son siège vide, il voit son ht désert, Ses bijoux dispersés dans son coffre entr 'ouvert. Et' de ses blonds cheveux une boucle échappée. Auprès des ciseaux d'or dont elle fut coupée, Sur sa table d'ébène est jetée au hasard.

Tout annonce à ses yeux un mystère, un départ...

Ces bijoux oubliés, ces coffirets, cette tresse, C'est peut-être, ô mon Dieu, Tadieu qu'elle me laisse ! Mille soupçons affreux s'élèvent... Plein d'efitroi, 11 monte à pas pressés l'escalier du beffroi : « Sentinelle, as-tu vu chevaucher sur la route ? « Des pas, des Toix, ont-ils résonné sur la route ? « Â-t-il parti du bord une voile, un esquif?

i< — Je n'ai rien entendu,, que Feau sur le récif. « Seulement, sur le pré qui domine la plage, « A l'heure de minuit j'ai vu descendre un page, « Et peu d'instants après, au jour de ce ciel pur, ff Une ombre à pas muets glisser contre le mur ! « -^Où sont-ils? réponds-moi. — Seigneur, de cette place, « L'angle du bastion dérobe la terrasse, « Mais l'œil peut y plonger du sommet du beffroi. « — J*y cours. Baisse ton front, sentinelle, et suis-moi! »

Henni ne, s'attachant aux pas de la nourrice. Avait rejoint Tristan aux bords du précipice, Et dans son cœur brisé retenant ses sanglots, Voulait parler, pleurait, ne trouvait plus de mots, De ses deux pâles mains se couvrait le visage, Regardait tour à tour la nourrice et le page,

Et le ciel et le lac, et pensait : mon Dieu ! Que sa vague était douce auprès d'un tel adieu ! Puis enfin, s'efForçant d'une voix qui chancelle, Elle voulait parler : « Tristan ! Tristan 1 » dit^elle. Un long silence encor suivit ce fiiible effort ; Mais ce seul mot était plus triste que la mort. « Te souviens-tu d'un raotqu'au sein de la mort même « Ma bouche a murmuré dans un aveu suprême?

« Ah ! la mort de mon cœur pourra seul TefËicer I « Mais mon nom découvert me défend d'y penser ; « Il restera plongé dans Tombre de mon âme « Comme un obscur fourreau cache une riche lame» « il dormira bientôt sous le sceau du trépas. « Je vous le rends ici. — Je ne le reprends pas, « Plus basse est ta fortune, et plus un amour tendre. « Pour être à toi, Tristan, s'honore de descendre. « Descendre ! ah ! qu'ai-je dit ! S'élever, s'enuoblir I i< Honorer ce qu'on aime, est-ce donc s'avilir? « Est-il un rang si bas que ta vertu n'honore ? « Illustre, je t'aimais ; malheureux, je t'adore I « Et mon cœur à ton cœur attaché sans retour, « Ce que ravit le sort le rend par plus d'amour ! « Mais toi dont la tendresse, aux risques de ta vie.

« A l^injure, à la mort, dans tes bras m*a ravie. « Toi qui semblas m'aimer tant que je fus ta sœur, M Tristan ! ton cœur est-il si docile au malheur ? « Se peut-il qu'un seul jour efface tant d'années ! « Tant de doux souvenirs, tant d'heures fortunées, « De tes yeux pour jamais sont- ils donc disparus ? a Et quand ce cœur perd tout, ah! ne m'aimes-tu plus? »

Les mains jointes, le front baissé sur sa poitrine, Tristan restait muet, debout devant Hermine, Comme un homme accusé, parmi ses ennemis, D'un crime imaginaire et qu'il n'a pas commis, Mais coupable d'un autre et prêt à se confondre, Refuse de parler et tremble de répondre.

Hermine interprétant ce silence incertain :

« Âhl s'il est vrai! cruel! pourquoi, pourquoi ta main « Ne m'a-t-elle à la honte, aux flots abandonnée ? « Je mourrais moins coupable et moins infortunée ! « Va,^ pars, arrache-moi tout dans le même instant, « Et pour suprême adieu ne me laisse en partant « Que l'éternel chagrin dont je meurs consumée, « Que la honte et l'affront d'aimer sans être aimée ! »

f6 LES CHEVALIERS.

Le page, à ces accents dont son coeur est frappé^

Retient en vain un cri de son âme échappé.

« Aimer sans être aimée ! Âh ! je devais peut-être

« Mourir avant ce cri qui vous l*a fait connaître,

« Et cachant, même à moi, mes s^timents secrets,

« Ne révéler cpi*à Dieu le nom que j'adorais !

K Mais ce reprodie, Hermine, a vaincu ma constance,

if Mon cœur en se brisant a trahi mon silence.

« Car si jamais, ô ciel P vous me le reprochez,

« iv ne vous Tai pas dit, c'est vous qui Tarrachcz !

« Oui ! seule vous étiez ma pensée et ma vie.

« Dans le fond de mon cœur, c'est vous que j 'ai servie.

« Dans la lice, au tournoi, c'est vous que je pensais I

« J'y portais votre nom et je le prononçais !

a Quand on me demandait quelle serait ma dame,

t< Je murmurais tout bas ce seul nom dans mon âme ;

« Et vainqueur et vaincu dans ces brillants hasards,

« Je ne voyais jamais mon prix qu'en vos regards !

« Ne me demandez pas depuis quand je vous aime !

« Mon cœur pour l'avouer ne le sait pas lui-même.

« De cet amour si doux dès l'enfance animé,

« Je ne me souviens pas de n'avoir pas aimé.

« Et ne trouvant en moi d'image que la vôtre,

« Je n'ai jamais pensé qu'on pût aimer une antre ? « Longtemps ces noms si doux et de frère et de sœur « Gomme ils charmaient ma vie ont pu tromper mon cœur, a Et je ne cherchais point à démêler la trame « Des doubles sentiments qui régnaient dans mon âme. a Qu'importait à mon cœur de le savoir jamais ? K n*amour et d'amitié j'étais heureux, j'aimais ! * a Mais au moment fatal où dans les bras d'un traître « Je vous vis, ce moment m'apprit à me connaître ; tf J'ai su combien j'aimais par combien j'ai souffert, « Et le ciel m'a puni de l'avoir découveH !

« Mais qu'au fond de mon cœur ce secret vi?e et meure, a L'amour quifutmagloireestmoncrime àcetteheure ; « Trop éloigné d'un rang qu'un regard peut ternir, t< Ce serait l'offenser que de m'en souvenir ! « Reprenez à jamais celui qui fit ma gloibe ! « Qu'il s'efface en votre âme ainsi que ma mémoire ! « Plaignez-moi quelquefois ; mais, fidèle à l'honneur, « Aimez-en un plus digne I — Ai*je donc plus d' un cœur? a Et crois*tu qu'à ton gré je puisse à l'instant même « Aimer ce que je hais et haïr ce que j'aime? « Non, l'amour que mon cœur reçut avec le jour « Qu'on me fit respirer dans le même séjour,

« Ce lait qu*au même sein ensemble nous poisâmes, « L'amour qu'un nom si doux a nourri dans nos âmes « N'est pas un sentiment fragile et passager « Qu* un jour peut faire éclore et qu'un mot peut changer; (c Tristan, il est nous -même, il est notre pensée « Dans le cœur l'un de l'autre en naissant retracé<' ; « Il est notre mémoire et notre souvenir, « Nos peines, nos soucis, le passé, l'avenir, « Et le sang qui s'anime, et l'air que je respire ! « Sur un tel sentiment nulle voix n'a d'empire : « Il brave et l'injustice et l'outrage du sort, « Et, pour l'anéantir, il n'est rien que la mort ! « Va, n'essaye donc pas d'en étouffer la flamme; « Il est à toi, Tristan, par tous les droits de l'âme, « Par tous les noms sacrés les plus cbers à mon cœur « D'ami, d'amant, de frère ou de libérateur ! « Mon amour te les garde, et ce cœur qui t'adore « S'il en est un plus doux te le consacre encore ! « Oui ! je le jure ici, par tous ces noms chéris, « Par ce lait paternel dont nous fûmes nourris, « Par l'âme de ma mère et ces larmes dernières « Que versèrent sur nous ses mourantes paupières, « Par ce même berceau qui nous reçut tous deux ,

« Par ces premiers amours nés de nos premiers jeux,

« Par ce ciel qui m'entend, par ce lac tutélaire

H Dont ton berceau flottant endormit la colère,

M Par cette nuit suprême où, ravie au trépas,

« L*amour qui t'inspirait me sauva dans tes bras ;

« Par ma part dans le ciel, par mon nom de cbrétienne,

a Jamais ma main n*aura d'autre appui que la tienne,

« Jamais mon cœur n'aura d'autre maître que toi !

(( Reçois devant le ciel ce gage de ma foi !

« C'est de hna mère, bélas ! le plus cher héritage,

« Le gage de sa foi, l'anneau de mariage

« Que l'heure de la mort à son doigt a trouvé,

« Et qu'en secret pour toi mon cœur a réservé !

« Approche, que ma main à la tienne s'imisse,

« Et que Dieu qui m'entend nous juge clnousbénisst^ !

« Et toi jure qu'au mien jusqu'au jour do la mort

« Ce nœud mystérieux enchaînera ton sort !

« — Je jure, dit Tristan, d'obéir à mon maître.

A De respecter le rang où le ciel vous fit naître,

« De refuser toujours le nom de votre époux

« Pour vivre et pour mourir moins indigne de vous ! »

Hermine, à cet arrêt, d'une perte étemelle^

Sent défaillir son cœur ; elle pâlit,, chancelle,

Murmure un cri confus qu^elle n'achèye pas, Et Tristan, à genoux, la soutient dans ses bras. Mais du haut des créneaux d'où son regard domine Le vieillard les découvre, il voit, il voit Hermine An moment où, tombant sous Texcés du malheur. Le page» avec respect, la reçoit sur son cœur. Tristan! sa fille ! ensemble! en ces lieux! à cette heure ! . . « J*en ai trop vu, dit-il; ah! que le traître meure ! « Dût se mêler au sien mon sang déshonoré ! » Il s'écrie, et, d'un bras de fureur égaré, Arrachant l'arbalète aux mains de l'homme d'armi^s, Sur le bord du rempart, il la supporte, il l'arme, Et, trop lent à son gré, mais plus prompt que l'éclair. Le trait qu'il a lancé, siffle, vole et fend l'air. Mais, ô fureur aveugle ! ô trop malheureux père ! Le trait mal assuré qu'a lancé la colère Le venge et le punit dans le même moment ; Il frappe d*un seul coup et l'amante et l'amant. Et, traversant l'épaule où s'appuyait Hermine, Sur le corps de Tristan lui perce la poitrine, Réunissant ainsi dans les nœuds de la mort Ces deux enfants en vain séparés par le sort ! Percé du même dard dont lo fer les rassemble

Le couple infortuné chancelle et roule ensemble, Et, du haut de la tour dont ils touchent les bords, Sur Tabime profond tombant comme un seul corps, Le lac qui les reçoit ouvre sa vague obscure, Et le flot les recouvre avec un sourd murmure. Tels pendant qu'au printemps un couple de ramiers Soupire ses amours sur les hauts peupliers, Le perfide oiseleur qui voit battre leurs ailes Perce d'un même trait les deux oiseaux fidèles, Les gouttes de leur sang teignent leurs flancs ternis, Leurs cols entrelacés se penchent réunis.

Et, conuneun doux faisceau qu'untrait mortel enchaîne, La même flèche encor les unit sm- Tarène.

Page 1