CHANT
Une blanche clarté toujours les environne, Et la sérénité sans voile les couronne.
Là, toujours de plaisirs les plaisirs sont suivis ; Là s'envole Minerve, après ses bons avis.
Or, sitôt que l'Aurore, aux doigts roses, se lève,
Nausicaa s'éveille en admirant son rêve ;
Elle s'en va conter à ses parents chéris
Le songe dont Minerve agite ses esprits.
La reine était assise au milieu des servantes,
Et les fuseaux tournaient entre ses mains savantes,
Et le roi se rendait, escorté des anciens.
Au conseil, composé des chefs Phcaciens.
Nausicaa l'aborde et lui tient ce langage :
Cher père, prêtez-moi votre char de bagage ; Je veux porter au fleuve et, dans les eaux plongt's, Blanchir vos beaux habits trop longtemps négligés ; Pour siéger au conseil, selon votre coutume, il faut que rien ne manque à l'éclat du costume. En outre, vous avez cinq fils dans vos maisons, Deux déjà mariés, mais trois encor garçons ; Ceux-ci veulent toujours, pour aller à la danf e Des habits bien lavés, et j'en ai Tintcndance.
Elle parlait ainsi, dans son cl\astc enibirrtf,
60 HOMÊRF.
Songeant au doux liymen et ne le nommant pas. Son père lui répond, comprenant ses scrupules : Vous aurez, chère fille, et le char et les mules. Allez. Mes serviteurs attelleront dehors Un char couvert, muni d'essieux brillants et forts.
11 dit, et donne l'ordre aux serviteurs dociles D'apprêter la voiture et les mules agiles.
La princesse, apportant les habits précieux.
Les place dans le char muni de bons essieux, Et monte sur le siège ; et cependant la reine Prépare pour sa fille une outre de vin pleine, Puis remplit un panier de vivres, puis cncor Lui donne des parfums dans une fiole d'or.
Afin qu'après le bain, la vierge et ses esclaves Répandent sur leur corps les essences suaves.
Alors Nausicaa prend les rênes en main.
Et fouette les mulets qui vont par le chemin. Et, trottant avec bruit, emportent aux campagnes La vierge en diariot que suivent ses compagnes. Quand elles sont aux bords du fleuve aux flots d'azur. Où l'on trouve toujours un lavoir clair et pur. Si pqr, qu'en y lavant l'habit le plus sordide On l'en tire plus blanc que la neige splendide, Elles ôtent le frein aux mulets fatigues.
CHANT m. 61
Qui s'écartent, paissant l'herbe le long des gués. Puis on prend les habits, on les lave, on s'excite, On se défie à qui les lavera plus vite.
Après que les habits furent bien nettoyés, Au bord de l'Océan ils sont tous déployés Par-dessus des cailloux, à la surface ronde, Que la mer tous les jours lavait avec son onde. Cela fait, chaque vierge entre dans le courant, F' se baigne et s'enduit du parfum odorant.
Tandis qa'au grand soleil la laine devient sèdic, Le chœur joyeux s'en va diner sur Therbe fraidie ; Puis, la paume à la main, les cheveux dénoués, Nausicaa préside aux combats enjoués.
— TeUe que des forêts l'infatigable amante Parcourt le haut Taygète ou le vert Érymantc ; Filles de Jupiter, les Dryades des bois Accompagnent Diane, au sonore carquois ;
Elle poursuit le cerf dans ses sombres retraites. Et tatone en son cœur sent des fiertés secrètes ; Car les nymphes étant belles comme elles sont. Sa fille les dépasse encor de tout le front.
Si bien qu'on reconnaît aisément la déesse ;
— Telle, dans son cortège, apparaît lu princesse.
Quand l'instant est venu de rentrer au palai»
De plier les habits» d'atteler les mulets, Minerve éveille Ulysse, endormi sous la feuille, Pour que Nausicaa l'aperçoive et l'accueille.
Il advint que la paume, étant lancée en l'air, Dépassa la joueuse, et tomba dans la mer.
La troupe alors s'écrie ; au féminin tumulte, Ulysse réveillé se lève et se consulte. *
Hélas ! dans quel pays suis-je arrivé? Les gens Y sont'ils inhumains, injustes, outrageants?
Ou la crainte des Dieux est-elle dans leur âme ? Sont-ils hospitaliers? — ^J'entends des voix de fonraïc; Qui pousse ces clameurs? Les nymphes des forêts. Ou la nymphe du fleuve, ou celle des ijaarais ? Seraient ce pas plutôt quelques simples mortcUevS ? — Il faut m*en assurer on me rapprochant d'elles.
Il dit, et sort du bois, et de rameaux touffus Couvre sa nudité, dont il était confus.
—Comme Ton voit sortir d'un bois inabordable. Confiant dans sa force, un lion formidable ; Il a longtemps souffert de la pluie et du vent ; Un feu luit dans ses yeux ; il s'élance en avant ; Il fond sur les troupeaux, car sa faim est extrême, Au point qu'il les poursuit dans leur étable même.
— Vers les femmes ainsi le héros s'avançait, Quoique nu ; le besoin extrême l'y poussait.
Dès qu'il paraît, horrible et souillé d'eau salée, Chacune çà et là s'enfuit dans la vallée.
Seule, Nausicaa l'attend ; car dans son cœur Minerve a mis l'audace et dissipe la peur.
Elle attend, immobile. Or Ulysse est en peine : Ira-t-il embrasser les genoux de lu reine?
Ou, lui parlant de loin, prîra-i-il liuniblenicnt Qu'on lui montre la ville et prête un vêtement ? Après réflexion, il croit qu'il est plus sage De lui parler de loin avec un doux langage, De peur de l'irriter s'il touchait ses genoux ; Et, choisissant des mots insinuants etdoux ;
Je vous supplie, ô reine, ou déesse, ou mortelle 1 Si vous êtes déesse, alors on vous appelle Diane des forêts, fille de Jupiter; Car vous avez son portj et sa taille et son air. Si Vous êtes mortelle, ainsi que nous le sommes. Heureux sont vos parents, entre les autres hommes ; . Vos frères sont heureux; la joie enfle leur cœur. Quand ils vous voient danser, si belle, dans un chœur. Mais plus heureux celui qui doit, ô jeune épouse, Vous emmener, suivi de la foule jalouse !
Noh, je n'ai jamais vu rien qui soit si parfait.
Et l'admiration me laisse stupéfait.
Tel est le beau palmier, qui, jeune et plein de sctc.
Dans l'ilc de Délos, près du temple s'élève.
Jadis, pour mon malheur, je traversai les flots;
Avec mille guerriers, je passai par Délos,
Et je fus stuiiéfait devant cette merveille,
Car jamais on ne vit une tige pareille.
Ainsi je reste, ô vierge, étonné devant vous.
Et n'ose, par respect, embrasser vos genoux.
Je suis un malheureux ; de l'ile d'Ogygie
Jeté sur cette plage où je me réfugie.
Vingt jours durant, jouet des vents et de la mer,
Je ne fus qu'hier soir sauvé du gouffre amer.
Une divinité m'^ poussé vers cette île,
Pour m'y livrer encore à la fortune hostile ;
Car je n'espère pas la fin de mes malheurs;
Les Dieux m*ont réservé de nouvelles douleurs.
Mais secourez-moî, reine. Après tant de souffrance,
C'est en vous que je mets ma première espérance.
Je n'ai vu jusqu'ici personne, et ne sais pas
Quel peuple hospitalier habite ces climats.
Indiquez-moi la ville ; et, pour m'en faire un voile,
Prêtez-moi, s'il se peut, quelque méchante toile.
Ainsi les justes Dieux vous puissent envoyer
Un mari, des enfants, et la paix du foyer!
Il n'est rien, en effet, de plus heureux au monde
CHANT m. 63
Qu'un bon ménage où règne une amitié profonde ; C'est, un chagrin cuisant pour tous les envieux, Et pour les vrais amis un spectacle joyeux.
Étranger, dit la vierge aux bras blancs comme neige. Vous ne me paraissez ni fou ni sacrilège.
Jupiter est le maître, et, selon ses penchants, Il dispense les biens aux bons comme aux méchants ; 11 faut souffrir le mal, lorsque le mal arrive ; Mais, puisque vous avez abordé cette rive, Vous n'y manquerez pas d*habit ni de secours : Ils sont dus au malheur, qu'il faut aider toujours. Je vous enseignerai le chemin de la ville.
Et vous dirai quel peuple habite dans cette île ' Tous êtes, étranger, chez les Phéaciens ; Mon père Âlcinoûs est le chef des anciens.
EUe dit, et parlant aux femmes de sa suite :
Arrêtez; pourquoi donc avez-vous pris la fuite? Pônsez^vous que cet homme ait de mauvais desseii* , Ou que ce soit quelqu'un des ennemis voisins? Mais, sachant que les Dieux protègent cette lerru, Quel ennemi jamais y portera la gucire ?
Et d'ailleurs nous vivons environnés des mers, Et loin du continent et de tout l'univers.
Cet homme a fait naufrage et sa misère est grande ;
11 faut le secourir, Jupiter le ooimiiaiide ;
Au nom de Jupiter viennent les malheureux,
Kl le peu qu'on leur donne est d'un grand prix pour eux.
— ^Vilc, à l'abri du vent, baignez-le dans le fleuve,
Et donnez-lui des mets pour qu'il mange et s'abreuve.
Les femmes, à ces mots, s encourageant tout bas, S'arrêtent, puis enfin reviennent sur leurs pas, Elles mènent Ulysse en un lieu du rivage Où l'on peut se baigner à Tabri de l'orage.
Posent auprès de lui des habits sur le bord.
Lui donnent des parfums dans une fiole d'or, Et le pressent d'entrer au lit de la rivière.
Mais lui : Retirez-vous un peu plus en arrière, Jeunes filles, pendant que je me baignerai.
Et nettoîrai l'écume, et me parfumerai.
L'huile délassera mon corps battu des lames ; Mais je n*ose, tout nu, me montrer à des femmes.
Les femmes, à ces mots, s'en vont d'un pied léger
Dire à Nausicaa ce qu'a dit l'étranger.
Or Ulysse lavait la souillure marine
Qui couvrait son épaule et sa large poitrine,
Et trempait ses cheveux dans le Uot pur et clair,
Pour exprimer le sel déposé par la mer:
11 verse sur son corps les huiles onctueuses, Et se revêt enfin de robes somptueuses.
Alors Minerve accroît la beauté de son port; Elle le iait paraître et plus grand et plus fort, Et de ses blonds cheveux enrichissant la teinte, Les déroule, pareils à la Heur d'hyacinthe.
Comme un bon artisan, par Vulcaîn conseillé, Entoure d'or brillant l'argent bien travaillé ; Ainsi d'un vif éclat la déesse environne La face du héros et toute sa personne.
11 va, resplendissant, s'asseoir près de la mer. — Cependant la princesse admire son bel air, Et par les mots suivants témoignant sa surprise :
Or donc, écoutez-moi, femmes, que je vous dise : Ce n'est point à Tinsu des Dieux olympiens Que ce prince aborda chez les Phéaciens.
11 me semblait d'abord vulgaire et misérable. Et maintenant il brille, aux Dieux mêmes semblable. Plût aux Dieux immortels que tel fût mon époux. Et que cet étranger voulût rester chez nous ! Mais apportez les mets afm qu'il se nourrisse.
Les iemmes aussitôt placent devant Ulysse L'outre et les mets ; il mange et boit avidement.
N'ayant depuis deux jours pris aucun aliment.
Pourtant Nausicaa songe à rentrer chez elle ; . Elle met les habits dans le char qu'elle attelle» Monte, et prenant en main les rênes des mulets :
Levez-Tous, étranger, et venez au palais ; Je TOUS mène à mon père, un prince charitable, Et Yous verrez les chefs, qui mangent à sa table. Mais TOUS n*aTez pasVair d^être inconsidéré; Voici donc comme il faut agir, selon mon gré : Tant que nous marcherons à travers les campagnes, Suivez le chariot, derrière mes compagnes; Moi, je vous montrerai le chemin, sur mon char, Et nous irons ainsi jusqu'au pied du rempart. Car la ville est puissante : un rempart la couronne ; Un double port reçoit la mer qui l'environne; Ii*accès en est étroit ; mais, une fois entré, *
Chaque navire y trouve un asile assuré.
On voit aussi chez nous, au milieu d'un portique. Le temple de Neptune et la place publique ; C'est là qu'est le marché ; c'est là que le marin Apprête le cordage et les ancres d*airain.
L'adroit Phéacien, qui navigue et qui pêche, Ne sait pas tendre l'arc et décocher la flèche ; Mais il aime les mâts, les voiles, les vaisseaux,
CHANT ni. 6»
Sur lesquels, intrépide, il fend les vastes eaux. Or, dès que nous serons au pied de la muraille. Il faudra nous quitter, de peur qu'on ne nous raille. Je crains les méchants bruits ; le peuple est indiscret, Et, si Ton nous voyait ensemble, on se dirait : Quel est cet étranger qui suit la jeune reine? Comme il est beau! Serait-ce un mari qu'elle amène? Où donc Ta-t-elle pris, vraiment? Il est certain Que c'est un voyageur venu d'un bord lointain, Ou même un dieu, tombé de la voûte étemelle.
Tout exprès pour lui plaire et pour vivre avec elle. C'est ce qui la rendait si rebelle à l'hymen, Quand nos principaux chefs se disputaient sa main ; Il faut bien qu'elle cherche un mari chez les autres, Puisqu'elle est orgueilleuse et méprise les nôtres.
Voilà ce qu'on dirait, et j'aurais à rougir.
Car je réprouve aussi cette façon d'agir, Et je trouve mauvais qu'une fille, peu sage, Soit vue avec un homme avant le mariage.
Tenez donc mes avis dans votre esprit gravés, Et je ne doute pas que, si vous les suivez.
Vous ne vous ménagiez, auprès du roi mon père, L'espoir d'un prompt départ et d'un retour prospère. — Écoutez : nous allons rencontrer, sur nos pas.
Un bois de peupliers consacrés à Pallas
Une source y jaillit et 8'cnfuit dans les herbes.
Là mon père a des champs et des jardins superbes
Tellement rapprochés des premières maisons,
Que d'un endroit à l'autre on distingue les sons.
Vous demeurerez là, quelque temps, pour attendre
Qu'aux portes du palais nous ayons pu nous rendre;
Puis achemincz-TOus, seul; aux premiers venus
Demandez le palais du grand Âlcinoûs ;
Tout le monde chez nous le connaît et l'admire.
Et les petits enfants vous y pourraient conduire. ,
Arrivé dans la cour, poursuivez hardiment ;
Allez jusqu'à ma mère en son apparteinent ;
Vous la verrez assise au milieu de ses femmes,
Et filant près de l'âtre, à la lueur des flammes ;
Adossée au pilier qui supporte le toit,
Elle tient le fuseau tournoyant sous son doigt.
Là, comme un immortel, mon père, calme et grave,
Est assis sur un trône et boit du vin suave.
Ne marchez pas à lui, mais agenouillez* vous
Vers ma mère, et portez la main à ses genoux ;
Si ma mère à vos vœux se montre favorable,
Bientôt luira le jour du retour désirable ;
Vous reverrez les champs que vous avez semés,
Et le toit paternel, et ceux que vous aimez.
Elle dit. Les mulets, fouettés par la lanière ,
S'éloignent promptement des bords de la rivière ;
De leurs pas alternés ils battent le terrain ;
Mais elle les modère en se servant du frein»
Pour qu'Ulysse et le chœur, qui marchent par la phiiiie.
Puissent la suivre à pied sans être hors d'haleine.
Le soleil se couchait à l'horizon doré.
Quand on arrive au bois à Pallas consacré ; Là le héros s'arrête, et restant en arrière : Fille de Jupiter, exaucez ma prière, Pallas! Je me vis abandonné de vous , Quand j'étais le jouet de Neptune en courroux ; Vous ne m'écouticz pas; mais aujourd'hui, meilleure, Faites qu'Alcinoûs m'accueille en sa demeure!
Voilà ce que dianta le rapsode divin.
Ulysse, ajouta-t-i1y n'espéra pas en vain ;
Le sage Âlcinoûs le reçut comme un hôte ;
Les mets et le vin pur ne lui firent pas faute,
Et, quand vint le moment de gagner d'autres bords,
Il s'embarqua, chargé d'habits et de trésors.
Dès bons Phéactens, vieillards, suivez l'exemple. Leur cœur hospitalier des Dieux était le temple ;
Jamais un voyagcar, dans leur île égaré, N'y connut le refus d'un secours imploré.
Aussi, les Dieux souvent, pendant les sacrifices , S'asseyaient à leur table et mangeaient les prémices, Et souvent, si quelqu'un se mettait en chemin, Un Dieu l'accompagnait sous un visage humain.
Il dit : un long silence accueille sa harangue. Tous, enchantés des sons qui coulaient de sa langue, Craignaient qu'il ne finit, quand il eut commencé, Et l'on écoute encore après qu'il a cessé.
Enfin un bruit s'élève, et se propage, et roule, Et grandit. La louange éclate dans la foule.
C'est un chantre divin ! un prophète inspiré I A l'égal de la Muse il doit être honoré !
Ainsi, lorsque la nuit du haut des monts s'élance,
Dans la campagne sombre il se fait un silence .
Le voyageur tardif par les sentiers n'entend
Que le bruit des cailloux sous son pied hésitant :
La Peur, hôte des nuits et de la solitude,
Dans son cœur inquiet jette l'incertitude.
Mais, si les pas de l'homme éveillent à Tentour
Le chien gardien des seuils, qui couche dans la cour,
Tout à coup retentit un aboîment immense ; Il s*éleint sur un point, ailleurs il recommence ; Au signal éclatant chaque dogue répond, Et Tair est ébranlé d'un concert furibond.
— Du peuple frémissant tel était le tumulte.
Le juge iEgyptius, que chaque âge consulte, Et dont Texpérience est d'un puissant secours, Car Taiigiiste Thémis préside à ses discours, Se lève ; il fait un signe, et tout murmure cesse A l'aspect vénéré du sceptre qu'il abaisse.
Peuples, écoulez-moi. Ce chantre, égal aux dieux, N'a-t-il pas le secret des sons mélodieux?
Sa yoix, avec douceur, enchaîne la cadence.
Et tout ce qu'il enseigne est dit avec prudence. J'ai pris un tel plaisir, que, chargé d'ans nombreux, Je ne me souviens pas d'un moment plus heureux. Sauf quand mon (ils naquit, et quand, robuste cl leste, Il remporta le prix de la course et du ceste. Certes, on ne saurait penser en l'écoutant Que c'est un imposteur, comme l'on en voit tant, Un de ces vagabonds, qui, ne voulant rien faire. Aiment mieux mendier que gagner un salaire.
On penserait plulôt, tant il a bien parlé, Entendre un immortel en suppliant voilé.
— Mois, du sort des humains cVst In triste coutume
La Muse à ses &yeurs a mêlé Tamertume.
Il est ayeugle, errant, sans pairie et sans toit.
Pâli par la fatigue, et la faim, et le froid,
Kt ce n*est point un mot envers les dieux impie,
Ni quelque fait honteux que sa misère expie ;
Mais il s'est appauvri dans les pays lointains,
En amassant partout ses glorieux butins,
L'histoire des héros, les noms de plusieurs villes.
Les prodiges qu'on voit dans les diverses îles.
Il n'est donc pas blâmable, et, si vous m'en croyez,
Ne lui refusez pas du pain et des foyers ;
Mais, comme il le demande, accordez-lui la somme
Qui suffit, chaque année, à l'entretien d'un homme.
Vous ne lui devrez pas bien longtemps vos secours.
Car le pauvre homme arrive au terme de se&jours ;
Peu de chose d'ailleurs comblera son envie,
Et lui rendra plus doux le déclin de la vie.
Le vieillard, qui n'est plus tourné vers l'avenir,
Ne veut que du repos pour se ressouvenir.
Ce peu, qu'il vous demande et qu'iltaul qu'on lui donne,
L'enrichira beaucoup sans appauvrir personne.
Et vous plairez aux dieux, qui seraient affligés
S'ils voyaient qu'on fût dur envers des gens âgés.
Peut-il être en effet un spectacle plus triste
Que celui d'un vieillard que personne n'assiste ?
Le jeune homme a souvent bien des maux à souffrir
Quand l'orage détrail ses blés préls à mûrir, Quand il perd ses parents qu'il aime avec tendresse, Ou quand il est trompé par sa belle maîtresse. Alors, dans sa douleur, il accuse le sort, Et maudit sa naissance, et désire la moi-t ; Mais il a la vigueur égale à la souffrance, Kt la source du rire, et la riche espérance ; L'avenir sans limite est semé, sous ses pas, De plaisirs qu'il devine et qu'il ne connaît pas; Nul espoir ne s'éteint sans ({u'un autre renaisse ; 11 est maître de tout, ciir il a la jeunesse; Indépendant du sort et plus heureux qu'un toi, Il porte son royaume et son bonheur en soi.
Au lieu que le vieillard, à qui la force édiappc. Tombe sans mouvement sous le coup qui le frappe. Gomme un tronc épuisé, qui ne reverdit plus Quand la hache a coupé ses rameaux vermoulus, Il ne peut plus du sort réparer les injjires, Car sa dernière sève a fui par ses blessures. Sa force décroissante augmente ses besoins ; Plus il faut le soigner^ plus il manque de soins, Et, si nul ne l'assiste, il ira, seul et morne. S'asseoir et se laisser mourir sur une borne. — C'est pourquoi Jupiter voit d'un œil indigné Qu'on refuse une obole au vieillard dédaigné, Et que sous les affronts soit courbée et fléchie
]/augustc majesté d'une tête blanchie.
Cependant vos bienfaits ne seront pas i)ei*dus ; Mais en gloire immortelle ils vous seront rendus ; Car il chantera Cumc et ses plaines fertiles, Et la rendra fameuse entre toutes les villes. C'est le plus grand honneur que l'on puisseubtcnir Que d*aller'par la muse aux siècles à venir ; C'est par là qu'une ville éclipse ses rivales. Plus que par ses moutons, ses bœufs et ses cavales. En vain Tair retentit du bruit de vos marteaux, Et la lime stridente en vain mord les métaux; En vain de vos brebis couvrant au loin la plaine, Dans la pourpre de Tyr vous en teignez la laine ; Un jour l'herbe croîtra sur vos noms effacés, Et que restera t-il des trésors amassés ?
Combien d'autres cités, avant l'âge où nous Sommes, Florissaicnt, dont l'histoire a péri chez les hommes ! Aux amoureux de Tor un nom n'est pas promis ; Mais la muse indigente illustre ses amis.
Et, si vous accueillez le chantre qu'elle inspire. Par-delà tous les temps durera votre empire.
Quand le soc passera sur vos anciens remparts. On parlera de Cume où régnaient les beaux-arls. Et nul n'abordera les côtes d'Jonie Sans y saluer Cumc, ouverte à rharmonie.
— Moi, je crois qu*Âpollon, notre dieu protecteur, Nous a daigné lui-même envoyer ce chanteur, Parce qu'il nous sait gré des récents sacrifices, Où nous aYons brûlé la graisse des génisses : Je vous engage donc a Taccueillir chez vous, De peur que nos voisins, mieux avisés que nous, Ne l'attirent près d'eux, et n'usurpent la gloire Qu*un chantre si savant promet à notre histoire.
C'est ainsi que parla le prudent orateur.
Autour de lui s'élève un bruit approbateur :
Oui, disait-on, il faut lui donner un asile ; Traitons-le bien, afin qu'il chante notre ville ; Nous serions bien fâchés si nos voisins jaloux Nous prenaient ce chanteur qu'il faut garder pour nous. Voilà ce qu'on disait d'une voix unanime ; Mais cela ne plut point à Mastor, fils d*Âlcime. Il avait de beaux champs et de belles maisons ; Nul ne savait mieux l'art d'échanger les toisons; Car c'était un marchand haliile et plein de ruses. Ardent à s'enrichir, mais dédaigneux des muses, Qui n'aimait que le gain et n'estimait que l'or. -^ S'étant levé, voici comment parla Mastor : Cumœens, j'ai toujours oui dire à mon père Que deux choses fondaient une maison prospère : L'activité d'abord, assidue aux travaux,
8i HOMÈRE.
Qui (ait que le marchand devance ses riyaux ; Puis, gardienne des biens, l'austère économie, Sans quoi croule bientôt l'œuvre mal affermie. L'homme actif et rangé ramasse de grands biens; Il est fort estimé de ses concitoyens ; On l'envie; on le flatte; il peut, s'il a des filles, Les marier aux fils des premières familles. ' Hais l'honmie qui n'a rien n'obtient aucun égard ; Chacun le fiiit ; il n'est invité nulle part. Or, ]e ne sais à quoi la poésie est bonne»
Mais jamais les chansons n'ont enrichi personne; Témoin ce mendiant, qu'on voit, la lyre en main, Réduit sur ses vieux jours à demander du pain. Est-ce donc, en effet, un métier d'homme sage Que de chanter, au lieu d'entreprendre un ouvrage ? Et quel finiit pensez-vous tirer de ses chansons, Quand il n'a pu lui-même en tirer que des sons? Vous serez, vous dit-on, immortels dans son livre ; Avant d'être immortel il importe de vivre, Et l'immortalité semble une triste fin Quand, pour y parvenir, il faut mourir de faim. On ne peut être sûr d'une gloire lointaine ; Mais la vie actuelle est chose plus certaine, Et pour moi j'aime mieux, dans mille ans ignoré, Vivre aujourd'hui puissant, riche et considéré, Que si, laissant peut-être une gloire posthume,
CHANT lY. 85
Je vivais misérable et méprisé dans Cume.
Ce destin vous attend, si vous êtes trop bons, Et donnez votre argent à tous les vagabonds ; Car, étant informés de votre accueil facile, D'autres viendront encor vous demander asile ; H en arrivera de cent lieux différents :
Vous serez accablés de rapsodes errants.
Et pour le seul plaisir d'écouter leurs chimères, Vous vous ruinerez à nourrir des Bomères. '
n donnait ce surnom à l'aveugle vieillard ; Car Eomère, chez eux, veut dire sans regard.
Il dit, et se rassied. — Cependant son sarcasme Dans les t:œurs refroidis sèche l'enthousiasme. Connue Ton voit fleurir, dans le mois printanier. Un pommier vigoureux, espoir du jardinier ; Sous le premier baiser des soleils encor pâles, Chaque fleur blanche et rose entr'ouvre ses pétales, Et rheureux jardinier vient visiter souvent Ces fleurs, berceaux des fruits, que balance le vent ; Il voit d'un œil d'amour pousser les plus hardies. Reproche leur paresse aux branches engourdies, Et va tous les matins compter son frais trésor. Accru d'une autre fleur, et puis d'une autre encor ; C'est que dans les boutons sont des pommes vermeilles
Dont Taulomne féconde emplira ses corbeilles, Et du prix de leur vente il aura des outils, Et de chauds Yêtements pour sa femme et ses fils. Mais parfois, dans la nuit, un vent glacé se lève Oui détruit tout d*un coup Tavenir de la sève ; Le jardinier s'afilige en voyant sous son doigt Tomber ses pauvres fleurs surprises par le firoid ; Alors, foulant du pied leurs stériles promesses. Il maudit l'aquilon jaloux de ses richesses.
De même le marchand, de ses discours moqueurs, Â flétri la pitié qui germait dans les cœurs. On compte les avis, et le sénat refuse D'accorder les secours demandés par la muse.
— Aussitôt l'étranger, honteux de cet affront, Se retire eu silence, aidé du forgeron.
Cependant le vieillard, le cœar plein d'amertume, Marchait le long des mers a la bruyante écume. — Ami, dit Tarmurier, ne sois pas soucieux ; Ces hommes sont méchants, durs, avaricieux ; Mais (pi'importe ! Il te reste une sûre demeure , Où tu vivras en paix jusqu'à ta dernière heure ; Viens chez moi ; tu pourras y chanter à loisir, Et nous écouterons tes chants avec plaisir.
Mais lui, se retournant : Ville aux chantres amère,
Cume, dit-il, reçois les adieux de VHomère :
Les immortelles Sœurs, déesses des concerts, Te voulaient à jamais illustrer dans mes vers ; Mais tes fils ignorants dédaignent le génie ; Tes fils ont repoussé les dons de l'harmonie ; Malheur à ces ingrats ! Un jour, ils connaîtront Qu'un poète a des dieux qui vengent son affront ; Puisqu'ils n'estiment pas ce qui donne la gloire, Ils vivront ignorés et mourront sans mémoire.
A la misère, moi, voué par Jupiter, Je saurai supporter mon destin d'un cœur fier. Non, jamais je ne veux rentrer dans cette ville ; Mes pieds hrûlent de fuir cette plage incivile ; Je m'en irai ; j'irai chercher un autre endroit Où je me plairai mieux, quelque petit qu'il soit.
Mais exaucez mes vœux, ô vierges immortelles',
Muses ! Si mes amours vous ont été fidèles,
Et si, reconnaissant de vos doctes leçons,
J'eus soin de vous nommer dans toutes mes chansons,
Que jamais ces pays, condamnés aux ténèbres,
N'enfantent un chanteur qui les rende célèbres I
Quant à toi, Tychius, bon parmi les méchants.
CHANT V. g9
Qui, pauvre» as mieux agi que ces ridies marcbands, Tu seras immortel, grâce au vieillard malade ; Car Homère écrira (on nom dans riliadc.