‹ Homère: poëmeChapitre 8 sur 29 · FRAGMENTS · texte numérisé non relu

FRAGMENTS

£t l'Esprit m'emporta sur le déclin des âges : Quel est cet astre obscur qui, du sein des nuages, Laissant glisser un jour plus morne que la nuit, Écarte à peine Tombre où sa main me conduit?

— C'est le soleil, mon fils, ce roi brillant des sphères !

— Quoi ! c'est là le soleil qu'ont adoré nos pères ? C'est là ce dieu du jour qui, du sommet des cieux,

- D'un seul de ses rayons éblouissait nos yeux ;

Qui, le front rayonnant de jeunesse et d'audace,

Et des portes du jour s'élançant dans Tespace,

De son premier regard éclipsait dans les airs

Ses rÎTaux pâlissant du feu de ses éclairs.

De la terre éblouie illuminait les cimes,

Gomme un torrent de flanune inondait ses abinics, •

Faisait monter l'encens, faisait naître les fleurs,

Jetait sur TOcéan ses flottantes lueurs.

Et, mêlant sa lumière aux vagues de ses plages,

D'une brillante écume éclairait les rivages?

Se peut-il qu'à ce point cet astre ait défailli ?

Depuis quand? Par quel sort? — Mon fils, il a vieilli.

Tout vieillit dans le ciel ainsi que sur la terre ;

Ce grand foyer des jours depuis longtemps s'altère.

Faible et d'un pas tardif se traînant dans son cours,

11 ne dispense plus les saisons ni les jours

Comme aux temps fortunés où le regard du sage

Par les signes du ciel prédisait son passage,

Et, soumettant sa marche à son hardi compas,

Marquait l'heure aux humains par l'ombre de ses pas I

11 ne mesure plus ni les mois ni les heures ;

Mais, parmi les débris de ses douze demeureS)

Égarant au hasard son cours capricieux,

D'un pas irrégulier serpentant dans les cieux, Tantôt (lardant ses feux pendant des jours sans nombre, Il refuse aux vallons le doux abri de Tombre, Brûle une terre aride, et dévorant les eaux Dans ses flancs altérés fait tarir les ruisseaux; Tantôt, se dérobant sous des ombres funèbres. Il livre la nature à de longues ténèbres ; Et rhomme épouvanté, d'un regard incertain Attend en vain Faurore aux portes du matin !

— Et la terre? lui dis- je en voilant mon visage. —Viens et vois ! dit TEsprit. Soudain comme un orage. De la cime des monts fondant sur les guérets, Emporte en tournoyant la feuille des forêts, La promène en son vol du coucbant à Taurore, La quitte, la reprend et la rejette encore ; Ainsi, planant de loin sur la terre et les mers. Son souffle impétueux m'emporte dans les airs. Et mon œil, du soleil suivant la route oblique, Traverse à Téquateur les flots de F^tlantique, Vole d'un pôle au pôle, et s'abat tour à tour Aux bords où nait l'aurore, où va mourir le jour! — Quelle est vers l'Occident cette immense contrée Par Tabime des eaux du monde séparée,

iO LES VISIONS.

Et qui, d'un pèle à Tautre étendant ses déserts,

Presse autour de ses flancs la ceinture des mers?

Sur les routes de Tonde autour d'elle semées.

Cent îles reposant sur des vagues calmées,

Ainsi que des vaisseaux qui flottent vers des ports,

Semblent avec amour s'approcher de ses bords ;

Jeune et dernier enfant qu'ait porté la nature,

Ses monts ont conservé leur verte chevelure;

Ses fleuves, ombragés du dôme de ses bois.

Élèvent jusqu'à nous leurs mugissantes voix !

Sans doute qu'en ces lieux, clioisissaot leurs asiles.

Les enfants de l'Europe ont élevé leurs villes.

Donné des noms chéris à ces nouveaux remparts,

Et transporté leurs dieux, leur empire et leurs arts .'

— Insensé ! dit l'Esprit : C'est la terre féconde

Où l'aquilon poussa les vaisseaux du vieux monde, *

Quand déjà ses enfants, rebut des nations,

Emportaient avec eux des malédictions !

En vain il abordsi dans ces champs de délices,

L*homme dégénéré n'y sema que ses vices.

La licence, l'erreur, les peuples et les rois

De ce monde naissant corrompirent les lois ;

Et) souillé sur ses bords par le sang des victimes,

L'arbre heureux de la foi n*y porta que des crimes. En vain, dans ces forêts, des peuples transplantés Y fondèrent des lois, des trônes, des cités.

Ces empires d'un jour Tun Tautre se chassèrent ; Les générations comme Tombre y passèrent.

Tel qu'un fruit corrompu qui tombe avant le tehips, La terre y secoua ses rares habitants; L'Océan engloutit ces races criminelles ; Leurs projets insensés périrent avec elles ; Et, confiant au vent la garde de ces mers, Le silence étemel rentra dans ces déserts !

Fière et libre à présent du vil poids qui l'oppresse, La nature y triomphe en sa mâle jeunesse ; Le cèdre monte en paix sur les valions flétris, L'Océan de ses ports y ronge les débris, Et la terre, du moins dans son luxe sauvage, Au Dieu qui la créa rend un plus digne hommage ! 11 dit, et sur les flots de nouveau s'élança^ Jusqu'aux sommets de l'Inde où son vol s'abaissa, Sur l'antique Immaûs, dont le front large et sombre Couvrait aux anciens jours des peuples de son ombre^ Et versait à ses pieds de ses rameaux divers Sept fleuves dont les flots allaient grossir trois mers!

De là mon œil, suivant leur onduleuse pente.

Sur les champs de TAsie avec leurs flots sei'peiitc ! Cherche Tyr ou Memphis, ou le tomheau d*Heetor, Salue avec des pleurs l'olivier du Thahor, Redemande au désert les traces de Palmyre, Ces jardins suspendus que fiabylone admire.

Revoit Jérusalem, ses cyprès, son Jourdain, El cette tombe où dort Tespoir du genre humain ! Le silence et le deuil régnaient sur ces œllines, Les fleuves serpentaient à travers des ruines, Le sable du désert, volant en tourbillons, Traçait au gré des vents ses livides sillons, Des peuples disparus effaçait les ouvrages :

Seule, élevant sa tête au-dessus des nuages, La pyramide assise au milieu de ce deuil, Des enfants de Memnon magnifique cercueil, Brise comme un écueU le sable qu*el]e arrête ! Et sur les flots mouvants qu'agite la tempête, Seul et dernier témoin d*un peuple anéanti, Flottait comme le mât d*un navire englouti!

Voilà ces monts glacés d'où descendait Taurore ; De sou pâle reflet Fastre les frappe encore ! Mais leurs Fronts, dépouillés par Taile des autans,

Semblent s'être abaissés sous le fardeau du temps ! Ici, teignant leurs pieds d'une écume azurée, Le Rhône en bouillonnant sillonne la conti^ér Où, s'ayançant vers lui par d'obliques détours, La Saône en serpentant fait douter de son cours. Se rapproche, s'éloigne et revient avec grâce S*unir en murmurant au fleuve qui l'embrasse. En remontant le cours de ces tranquilles eaux, Je vois à l'occident onduler ces coteaux, Dont les sommets, pareils- aux vagues écroulées, Semblent en se courbant fondre sur les vallées. C'est là que je naquis ; voilà l'humble séjour Où mon regard s'ouvrit à la beauté du jour.

Sur le flanc décharné de cette humble colline, \je lierre embrasse encore une antique ruine. C'était ! . . Pardonne aux pleurs qui tombent de mes yeux, C'est un dernier débris du toit de mes aïeux ! De là, longeant les bords de la mer de Tyrrhènc, 11 s'abat comme un aigle ^\i sommet de Pyrrbène, Me montre avec horreur aux rives de deux mers L'Ihérie étalant ses monuments déserts.

L'Âlhambra, fier encor de ses splendeurs antiques, Prolongeait sous mes pieds ses élégants portiques,

Il LES VISIONS.

Où TAi^be, accouplant les gracieux arceaux,

 façonné le marbre en flexibles berceaux.

« Deux peuples ont bâti ces murs que tu contemples !

L'Arabe et le chrétien ont prié sous ces temples I

Les pierres sont debout : les peuples ont passé! »

Il dit, et franchissant Pyrrhène au front glacé.

D'un vol irrégulier serpentant dans la plaine,

Le souffle impétueux m'emportait vers la Seine!

Mais, quand du haut des airs mes regards effrayés

Reconnurent ces bords qui fuyaient sous mes pieds :

Que de ton vol ardent la course se modère,

Lui dis-je, et de plus près rasons ici la terre!

Laisse-moi rechercher dans ces vallons flétris

Des lieux où j'ai passé les vestiges chéris :

C'est ici que d'ombrage et de fleurs embellie,

La terre m'apparut, au matin de ma vie,

Comme un lieu permanent où Thomme avant le soii>

Pouvait sur de longs jours fonder un long espoir !

C'est ici que, plus tard, daft Tété de mon âge,

Trouvant un port tranquille après un long orage,

Dans le sein de l'amour entraîné par l'hymen,

Et cultivant les fruits de mon champêtre Eden,

Dans le calme des nuits recueillant mon délire,

Au Dieu qui Tinspirait je consacrais ma lyre ! Là je voyais jouer sur le gazon des prés De nos chastes amours les présents adorés !

Là je plantais pour eux le chêne au large ombrage, Dont le dôme étemel, élargi d'âge en âge, Devait, prêtant son ombre aux fêtes du vallon, Porter de fils en fils mes bienfaits et mon nom ! Là je semais Tépi ; là je creusais la rive Où mes soins enchaînaient une onde fugitive I Le temple du Seigneur s'élevait sur ces bords ; Là veillait le pasteur sur la cendre des morts ! Là dormaient ses aïeux ; là Thumble croix de pierre De son ombre immobile a couvert leur poussière ! Ses débris mutilés couvrent encore leurs os ! Mânes! goûtez en paix ce reste de repos !

Bientôt... Mais, in*arrachantdes Ueuxde ma naissance, L'Esprit hnpatiçnt me gourmande et s'élance, Et vers les champs déserts de Tantique Paris Me jette épouvanté sur d'immenses débiin.

C'était l'heure où jadis, au réveil de l'aurore. Les rayons précurseurs du jour qui vient d'éclort, Teignant les dômes saints de douteuses clartés. Un bruit immense et sourd s'élevait des cités !

(^oinme on dit qu a Taspect de la céleste flamme Le inarl)re de Memnon résonne et prend une àmc, L'airain y retentissant au sommet de ses tours, Des fidèles au temple appelait le concours ; Le prêtre, accompagné des célestes cantiques, Guidait la foule errante autour des saints portiqu4;s. Le clairon belliqueux résonnait : k sa Yoix, Les guerriers qui veillaient aux barrières des rois. Ceignant des feux du jour leur cuirasse frappée, Connue un rempai-t d'acier s'alignaient sous Tépée ; La chute du marteau, le roulement des chars, De leui^ bruits discordants ébranlaient les remparts; Les bornes des palais laissaient tomber leur chaîne. Les gonds d'airain criaient sous les portes de chêne ; Et, comme un fleuve inunense et grossi dans son cours, La foule s'écoulait pour le travail des jours.

Mesure, dit l'Esprit, les vanités du monde.

11 dit : Je ne vis plus qu'une forêt profonde,

(Jui, d*un fleuve fangeux couvrant les bords obscurs,

Cix>i8sait languissamment sur le bord de ses murs ;

Le flot, triste et dormant sous son arche écroulée.

D'un murmure plaintif remplissait la vallée,

Où la Seine, jadis reine de ces beaux lieux, Roulait avec amour dans son sein orgueilleux Les ombres des palais qui couronnaient les rives, Et, sous des ponts d'airain pressant ses eaux captives, Se hâtait d'embrasser dans ses mille replis Ces murs par qui ses flots se sentaient ennoblis ! JMais, recherchant en vain quelque ombre de sa gloire, Ces lieux avaient perdu jusques à sa mémoire. Et son cours égaré de déserts en déserts Traînait des flots sans nom vers la pente des mers. Seulement sur ses bords, de distance en distance. Monument de sa gloire et de sa décadence.

Un portique, un débris s'élevant sur les bois, Semblaient par leur aspect lui parler d^autrefois ! Et du sommet miné d'une arche triomphale.

Sous le vol des oiseaux roulant par intervalle, La pierre, d*un bruit sourd éveillant les échos. Traçait, en s*abimant, un cercle dans ses flots. Je suivais à pas lents ses détours dans la plaine, Écartant d'une main les jets pliants du chêne ; De l'autre j'arrachais des débris effacés De la ronce aux cents bras les fils entrelacés ; Je cherchais à fixer les lettres et les nombres,

Comme on cherche la vie, hélas ! parmi des omhres.

Là, le Louvre abaissant ses superbes créneaux

Cachait ses fondements parmi d'humbles roseaux ;

Sur les tronçons brisés de ses larges arcades

Le lierre encor traçait de vertes colonnades,

Et, croissant au hasard sur des chiffres chéris,

Le lis pétrifié s'ouvrait sur ces débris.

Là, d'un temple détniit couronnant les portiques,

Deux tours penchaient encor leurs ponts mélancoliques;

Mais, suspendant leurs nids aux voûtes du saint lieu ,

Les oiseaux chantaient seuls dans la maison de Dieu.

Ici croissait Tortie ; ici la giroflée

Penchait sur les débris sa corolle effeuillée ;

Là le buis éternel de ses sombres rameaux

Nouait comme un serpent le marbre des tombeaux.

Là, sous le vert cyprès dormait, couché dans Therhc,

Le buste mutilé d'un conquérant superbe.

Ou les marbres épars de tous ces dieux moilels

Dont la Grèce crédule éleva les autels.

Et qui, fuyant ici des bords de l'ionie,

Y recevaient encor le culte du génie !

Plus loin, d'un front sublime allant toucher les cieux,

D'un règne passager monument orgueilleux,

La colonne d'airain, plus forte que les âges, Autour de son sommet voit gronder les orages, Et sur ses larges flancs porte ea lettres de fer Des exploits que la rouille est prête d'étouffer. Sans doute ici d*un roi s'élançait la statue ; Mais l'autel est debout, l'idole est abattue ; Sur son faîte isolé, roi des champs d'alentour, Un aigle solitaire a choisi son séjour :

Il y plane, il s'y pose, et, sous sa large serre Embrassant ce débris des foudres de la guerre. Sur ce sanglant trophée où sou aire est assis* Semble se souvenir d'avoir régné jadis !

Quoi ! d'un peuple éternel voilà donc ce qui reste ! Voilà sa trace; à peine un débris nous l'atteste ! C'est d'ici que régnant sur l'Occident soumis, Ce peuple, qu'adoraient même ses ennemis, Vit pendant deux mille ans les arts ou la victoire Etendre tour à tour son empire ou sa gloire ! Là régnèrent ces rois redoutés ou chéris, Ces Louis ! ces François ! ces Charles ! ces Henris ! Dont la main, tour à tour imposante ou facile, Sut modérer le frein de ce peuple indocile,

Princes qui, par U guerre ouïes arts couronnés. Imposèrent leurs noms aux siècles étonnes !

Là, ces prêtres sortis des sacrés tabernacles Dont rÉglise agitée implorait les oracles, Ebranlant les palais des foudres de leurs voix, Tonnaient au nom du ciel sur les crimes des rois ! Là, ces preux appuyés sur leur vaillante épée, Partant pour conquérir une tombe usurpée.

Ne demandaient pour prix de leurs nobles combats Qu'un signe de salut qui bénit leur trépas.

Ou qui n*en rap|)ortaient, dépouille auguste et sainte. Que du sang du Sauveur un peu de ten*e empreinte l Là, ces chantres fameux dont les divins accoi-ds Attiraient les enfants des peuples vers ces bords, Et sur le inonde épris de leur mâle harmonie Faisaient parler leur langue et régner leur génie ! Là, ces tribuns, Tamour, Thon^eur des nations. Soufflant contre les lois le feu des factions, Soulevés, déchirés par des mains forcenées, Subissaient les fureurs qu'ils avaient déchaînées ! Là, ce nouveau César, dont la terrible main.

Sur son siècle indompté jetant un joug d'airain, Gomme un subit éclair sort du choc des nuages,

8*élançait triomphant du sein de ces orages, Du fer qu'elle a forgé frappait la liberté !

Puis, tombant sans empire et sans postérité, Semblable au feu du ciel qui dévore et qui passe, Ne laissait qu'un trophée et du bruit sur sa trace.

Et maintenant, couverts des ténèbres du temps,

Ces lieux sans souvenirs, sans voix, sans habitants,

Ont oublié les pas et les œuvres de Thomme

Et n'entendent pas même une voix qui les nomme !

J'allais pleurer sur eux; mais TEsprit — Que fais-tu ?

Ménage, me dit-il, ta force et ta vertu ;

Va ! dans ces jours d'épreuve, et de deuil et d'alarmes,

Pleure sur les vivants, s'il te reste des larmes !

Il dit, et vers le nord m' emportant dans les airs,

Il me montra de loin un rocher sur les mers.

Voilà cette Albion, cette reine des ondes.

Dont les vaisseaux légers, messagers des deux mondes,

Ouvrant leur aile immense aux fougueux aquilons

Se jouaient sur les eaux comme des alcyons !

Ses fils régnaient partout où régnent les tempêtes !

Ses filles, de l'Europe embellissant les fêtes.

Respiraient l'innocence, et dans leurs chastes yeux

Réfléchissaient Tazur de la mer et des cieux, Et, dénouant aux vents leurs chevelures blondes, Aimaient à soupirer au murmure des ondes !

Hélas ! elle a péri comme Tyr et Sidon, Et les flots qu'elle brise ont oublié son nom ! Il disait, et déjà sur les rives profondes Où du sang des humains le Rhin teignait ses ondes, 11 reprenait sa course, et du sommet des airs Me montrait vers le nord ces empires déserts Qui, sous des cieux glacés où languit la nature, Formaient autour du pôle une étroite ceinture. Bords affreux qu'aux rigueurs d*un étemel hiver L'homme osa conquérir et ne put conserver !

Leur faux éclat ne fut qu'un brillant météore, Pareil aux feux trompeurs de cette fausse aurore Qui, de leur longue nuit perçant l'obscurité, Teint leur sombre horizon d'un moment de clarté ! Puis, franchissant les monts de la verte flelvétic, Il rase, en serpentant, les plaines d'Italie, Traverse l'Apennin, voit l'Arno dans son cours De ses bords dépeuplés embrasser les contours, Comme un cygne des lacs que le printemps ramène Voit son aile briller dans l'eau du Trasimène,

LES VISIONS. â3

Me montre, en souriant, à Thorizon lointain Le Soracte éclairé des rayons du matin, Longe les verts coteaux de la fraîche Sabine, Vers la rive des mers d'un vol presse décline, Voit les déserts semés de superbes débris, Traverse un fleuve étroit aux flots presque taris, Et s'abattant enfm sur les remparts de Rome : Voilà, s*écriat-il, le dernier sort de Thomme ! ^

C'est ici que, fuyant la mort de toutes parts, De mille nations quelques restes épars.

Par le souffle de Dieu balayés sur ces rives. Cachent dans ces débris leurs tribus fugitives, Soit que du sang sacré ces bords encor fumants Résistent plus longtemps aux chocs des éléments, Soit que Tesprit fatal dont le monde est l'empire Ne les ait réunis que pour mieux les séduire ! Tous les enfants d'Adam rassemblés dans ce lieu Attendent dans leffroi le jour, le jour de Dieu ! Tu Tas voulu, mon fils ! tu le verras, mais pleure ! 11 dit, reprend son vol, s'éloigne, et je demeure Seul, invisible, errant comme une ombre sans corps, Qui, s'échappant la nuit de la foule des morts. Revient aux lieux chéris où Tinstinct la rappelle

Chercher B*ii est un cœur qui se souvienne d'elle, Sur celui qu'elle aimait jette un œil éperdu, Et désire de voir, et tremble d'avoir vu.

Ainsi de Romulus parcourant les collines Je cherchais les vivants cachés dans leurs ruines ; Je suivais, je comptais les rares habitants, Seuls débris échappés au naufrage du temps ; Invisible témoin de leur funèbre drame.

J'entendais leurs discours, je lisais dans leur âme, Et frissonnant comme eux de tristesse et d'effroi, Je m'écriais en vain : Esprit, emportez-moi !

Uélas! mes yeux à peine avaient reconnu Rome ; Cet asile des dieux, ce chef-d'œuvre de l'homme. N'étalait plus alors dans ces vastes remparts Ces temples, ces palais des dieux et des Césars ; Les mortels abrités sous ces débris antiques N'élevaient plus au ciel de somptueux portiques; Attendant tous les jours le dernier de leurs jours, Ils n'embellissaient plus leurs précaires séjours; Le soc ne fendait plus leurs tristes héritages ; Qu'importaient de leurs champs les fruits ou les ombrages A ces êtres déchus, dont l'espoir incertain

Ne s'étendait, hélas ! qu'à peine au lendemain?

Ni les lois, ni les mœurs, ni la crainte des peines De la société ne gouvernaient les rênes ; La liberté sans frein et la force sans droits Remplaçaient dans ses murs peuple, tribuns et rois; Chaque jour, chaque instant voyait un nouveau maître Renaître pour périr et périr pour renaître.

Point de culte commun : sur des autels d*un jour Chacun créant son Dieu, le brisant à son tour, Mesurant à sa peur ses lâches sacrifices, Avait autant de dieux qu'il rêvait de supplices ! Seulement, quelquefois, de Tenfer ou du ciel Descendant ou montant sous les traits d*un mortel, Un ange de lumière, un esprit de ténèbres, Effrayant les esprits de prodiges funèbres, Troublant les éléments, commandant au trépas. Entraînaient un moment les peuples sur leurs pas ; Puis, s'évanouissant comme une ombre légère, Us les abandonnaient à leur propre misère.

Confondaient à leurs yeux Terreur, la vérité, Et semblaient se jouer de leur crédulité !

Ainsi sans lois, sans arts, sans culte, sans patrie. Privés des doux travaux qui fécondent la vie, Les hommes, fatigués de leur morne loisir, Traînaient des jours affreux sans espoir, sans désir ; Des nobles passions, aliment de nos âmes, Dans leurs cœurs assoupis ne sentaient plus les flammes; Une seule pensée, un morne sentiment.

De leurs esprits glacés immuable tourment, Semblable au poids affreux que, dans rhorreur d'un rêve, De son sein qu'il oppresse un malade soulève, La crainte, remplaçant liens, patrie, amour.

Régnait seule à jamais sur leur dernier séjour, Sevrait les tendres fruits des baisers de leurs mères. Arrachait la beauté des deux bras de leurs pères, Et des hommes frappés d'une muette horreur Changeait Tamour en haine et la crainte en fureur. Tantôt on les voyait dans un sombre silence Traîner de leurs longs jour& la stupide indolence. Assis sur les débris d'un temple profané, Les bras croisés, Tœil fixe et le front incliné ; Tantôt, fuyant en vain leur vague inquiétude, j

Chercher des souterrains rhorrible solitude.

Et maudissant du jour l'inutile flambeau.

S*ensevelir vivants dans la nuit du tombeau ; Puis, saisis tout à coup d'un bizarre délire, S'abandonner sans cause aux accès d*un fou rire, Se chercher, s'embrasser, pousser d'horribles ciis. Se couronner de fleurs, danser sur des débris ; Gomme pour dérober une heure à leurs supplices, Se hâter d'inventer de nouvelles délices, D'un regard impudique outrager la beauté, Mêler les ris, les pleurs, la mort, la volupté, Et puiser dans le sein de leur fatale ivresse Un bonheur plus affreux encor que lem^ tristesse.

Cependant, quand le cri de leurs pressants besoins Pour soutenir leurs jours sollicitait leurs soins, On ne les voyait pas, levés avant l'aurore.

Coucher le blond froment sur le sillon qu'il dore, Des épis desséchés dérouler les faisceaux.

Faire jaillir le grain sous les bruyants fléaux. Recueillir en chantant les doux présents des treilles, Dérober aux forêts le nectar des abeilles.

Fouler d'un pied rougi par le suc du raisin Le pressoir ruisselant des flots ambrés du vin, Ni du fanon gonflé des fécondes génisses

â8 LES VISIONS.

Faire écumer ie lait dans de brillants calices.

Tous ces dons prodigués au travail des humains

Semblaient s*être taris sous leurs coupables mains ;

Les arbres languissants, sans sève et sans culture,

N'étalant qu*à regret une rare verdure,

Aux feux d'un astre éteint ne voyaient plus mûrir

Ces fruits qu'à nos besoins leurs bras semblaient offrir!

Les animaux rendus à leur indépendance, . De rhomme dégradé dédaignant la présence,

Ne reconnaissaient plus sur son front profané Le signe du pouvoir dont Dieu Tavait orné ; Le taureau, brandissant sa corne menaçante, Ne tendait plus au joug sa tête obéissante ; L'étalon indompté ne mordait plus le frein; L'agile lévrier ne léchait plus sa main ; Le coq, abandonnant le seuil de ses demeures. Au paire vigilant ne chantait plus les heures ; La fidèle colombe avait fui dans les bois.

Et Toiseau domestique, efi&ayé de sa voix, Ne venait plus lui pondre au retour de Faurore Ces doux fruits de son nid, ravis avant d'éclore ! Mais seul, abandonné de ses sujets divers.

Ce roi des animaux, de la terre et des mers.

Ën*ant sur les confins de son stérile empire, Allait» sur les rochers où l'Océan expire, Recueillir pas à pas, pour soulager sa faim, Ci% vils rebuts des mers rejetés de son sein, Ces reptiles des eaux, ces impurs coquillages Que balayaient les flots sur le sable des plages. En fouillant les débiis des murs abandonnés, Des autels, des tombeaux par ses pas profanés, Du marbre verdoyant de ces vieilles ruines Ses négligentes mains arrachaient des racines, De ces vils aliments composaient son repas. Que le nectar de Thomme, hélas ! n'arrosait pas.

Ainsi dans les horreurs d'une longue agonie Végétaient ces enfants d'une race bannie ; Une étemelle attente empoisonnait leuiis jours ; Mille étranges rumeurs occupaient leui's discoui*s ! Tantôt, pour détourner les fléaux de leurs têtes, Le fer avait parlé par la voix des prophètes, 11 demandait du sang, des prêtres, des autels, Promettant à c» piix d'épargner les mortels ; Et la terre, à jamais de son dieu délivrée.

Aux esprits infernaux allait être sacrée !

Tantôt les ouragans avaient pris une voix,

Ou i'éclair dans le ciel avait tracé la croix î

Déjà les cléments, lui rendant leur hommage,

A la voix d'un vieillard avaient soumis leur rage.

Les astres avaient lui, Tonde avait reculé,

Les airs s'étaient calmés, la terre avait tremblé,

Ou les morts échappés de leurs bières funèbres

Avaient crié : Salut î dansThorreur des ténèbres;

Mais depuis le matin du dernier de ces jours

Un prodige plus grand occupait leurs discours.

Un homme, car ses traits du moins étaientd'un homme,

Inconnu des vivants avait paru dans Rome !

Jeune, beau, tel enfin que les hommes pieux

Jadis voyaient passer les messagers des cieux.

Son front pur et serein, ses traits ornés de grâces,

Du malheur des humains ne portaient point les traces ;

Ses yeux demi -baissés à travers leur azur

Laissaient lire la paix d'un cœur tranquille et pur,

Et son regard brillant d'amour et d'espérance

Avait des anciens jours le calme et Tinnocence !

Le duvet de sa joue à peine se montrant,

Le sourire ingénu sur ses lèvres errant,

La candeur de son front et les tresses bouclées

LES VISIONS. :n

De l*or de ses cheveux sur son cou déroulées, Marquaient cet âge heureui, ce matin de nos jours, Où Tastre de la vie, en commençant son cours, Sur les traits indécis de Thomme enfant encore Mêle aux feux du midi les teintes de Taurore ! Cependant le bâton qiii pliait sous sa main, Ses pieds qu'avait blessés la longueur du chemin, Ses vêtements couverts de fange et de poussière, La fatigue du jour pesant sur sa paupière, Et de son front pâli la brûlante sueur, Tout donnait à ses traits l'aspect d'un voyageur Qui, marchant nuit et jour vers des plages lointaines, Arrive avec effort au terme de ses peines !

Mais sur la terre encor qui pouvait voyager?

D^'où venait, où tendait ce divin étranger? Etait-il donc encor sur quelque heureuse plage Un peuple, une Êimille échappés du naufrage.

Qui, dans un doux asile, à Tombre du Seigneur, Des enfants de la terre ignorât le malheur ?

Cet enfant inconnu de ces heureuses terres Venait-il en montrer le chemin à ses frères ? Au monde racheté d'un déluge nouveau Apportaitr-il au moins le céleste rameau?

Était-ce un homme, un ange, ou Fun de ces Êintômes

Qui sortaient quelquefois des funèbres royaumes

Pour se faire adorer des crédules humains?

Nul ne pouvait fixer leurs pensers incertains,

Car à peine avait-il sur ce séjour d*alarmes

Promené quelque temps ses yeux mouillés de larmes.

Et par des mots épars, sur sa bouche expirants.

Interrogé de loin les tristes habitants,

Qu'éclatant en sanglots, se frappant la poitrine.

Et traçant sur son front une image divine,

Saisi d'étonnement, de doute ou de terreur.

Il s*en était enfui poussant un cri d'horreur,

Et, frappés de ses traits pâlis par ses menaces,

Les hommes effrayés avaient perdu ses traces !

Maintenant enflammé d'un désir curieux.

Le peuple en grossissant le cherchait en tous lieux,

Et fouillant les rochers, les antres, les ruines.

De ses longs hurlements frappait les sept collines !

Mais la nuit tout à coup, en descendant des airs,

Plongea dans le silence et Thomme et l'univers !

Ce n'étaient plus ces nuits, sœurs du jour, dont les ombres Voilant sans les cacher les horizons plus sombres,

Descendaient pas à pas du dôme obscur des cieux, Et d*uu jour plus égal charmaient eucor nos yeux, Alors que, rayonnant sur l'azur de ses voiles, Les paisibles lueurs des tremblantes étoiles Voyaient les doux reflets de leurs pâles flambeaux Dormir sur les gazons ou flotter sur les eaux ! Le disque irrégulier de T astre aux deux visages Ne guidait plus leur foule à travers les nuages ; Il ne consolait plus de ses tendres regards Les débris dispersés des grandeurs des Césars. Frappant du Vatican les longues colonnades, Ses rayons prolongés sous Tombre des arcades Ne montraient plus de loin au regard attristé - Les fantômes épars de l'antique cité, Et, passant par degrés sur les saintes collines. N'y faisaient plus grandir l'ombre de leurs ruines ! Ces soleils de la nuit du pilote connus, Saturne, Jupiter, Mars, la chaste Vénus, Et ceux que les pasteurs, levés avant T aurore, Comme des fleurs du ciel voyaient jadis éclore, Ayant déjà rempli leur précoce destin, N'éclairaient déjà plus le soir ni le matin ; Mais une nuit glacée, universelle, obscure

Gomme un voile de deuil tombant sur la nature, Enveloppait soudain de son obscurité Et le ciel, et la terre, et Thomme épouvanté. Ses yeux, en vain levés vers les voûtes funèbres. Retombaient accablés du poids de ces ténèbres ; Et le monde muet, sans ciel et sans flambeau. Restait comme endormi dans la nuit du tombeau !

Qu'ètes-vous devenus, voluptueux rivages, GoUines de Tibur, antres frais, verts bocages. Où TAnio, tombant en liquides cristaux, Répandait dans les airs la fraîcheur de ses eaux? Beaux arbres dont l'hiver respectait la verdure, Cascades dont Mécène adorait le murmure, Jardins où les Gésai^, lassés de leur splendeur, Fuyaient et retrouvaient leur fatale grandeur,

Ruisseaux, vallons obscurs, grottes, humbles retraites,

Qui prêtiez du silence et de Tombre aux poètes,

Où Tibulle, où Virgile, amoureux de vos bords,

Exhalaient leur belle âme en immortels accords,

Où leur ami voyait avec un doux sourire,

La sagesse et Tamour se disputer sa lyre.

Et, dans leurs douces mains la livrant tour à tour,

D'un bonheur nonchalant jouissait jour à jour ?

Hélas ! j'ai vu moi-même, après deux mille années,

Par rhommc et par le temps ces rives profanées

N'offrir dans leur tristesse et dans leur nudité

Qu'un triste monument de leur caducité.

L'antiquaire y fouillait sous h ronce et l'épine

La poudre des tombeaux, la pierre des ruines.

Et, foulant sous ses pieds la cendre des héros,

De leurs noms oubliés laissait d'ingrats échos !

Des générations rapides, ignorées.

Avaient passé, sans trace, en ces mêmes contrées,

Et vers l'éternité précipité leur cours.

Semblables à leurs flots qui débordent toujours !

Lcshommesn'étaientplus;lesdieux, les dieux eux-mêmes

Etaient avec le temps tombés du rang suprême ;

D'autres dieux les avaient chassés de leurs autels ; Les vils lézards rampaient sur leurs noms immortels; Du beau temple où Tibur évoquait sa sibylle, La croix couvrait le dôme et consacrait Vasile; La chasteté veillait au parvis de Vénus, Et dans ces bois souillés du nom d'Ântinoûs, Sur les débris épars de ces mêmes demeures Où la lyre d'Horace avait charmé les heures, Le solitaire errant chantait à demi-voix L'immortel testament d'un Dieu mort sur la croix, Et la cloche du soir, dans le ciel balancée, D'un pieux souvenir éveillant la pensée, Tintait de Vangelus l'harmonieux soupir, Comme un adieu plaintif du jour qui va mourir! Mais alors, TAnio sous ces voûtes profondes De rochers en rochers jetait encor ses ondes* Au pin pyramidal les pâles peupliers S'entrelaçaient encor sur de riants sentiers; D'un radieux couchant les vapeurs empourprées Baignaient de Tusculum les cimes azurées, L'Océan sans rivage en bornait Thorizon ; Mille débris sacrés y jonchaient le gazon, Et les yeux enivrés de ces sublimes scènes,

Retrouvaient quelques pleurs pour les grandeurs humaines.

Le voyageur assis sur un cippe effacé

Cherchait à Thorizon la ville du passé,

£t de cette grande ombre à ses yeux transformée

Voyait monter encor Tétemelle fumée !

Maintenant le sol même avait péri : les yeux Ne reconnaissaient plus la nature et les cieux. La terre avait tremblé ; dans le sein des vallées, Les monts avaient baisse leure têtes écroulées ; Sur ce lit où le fleuve avait perdu ses eaux, Les bois n'étendaient plus leurs ombrageux rameaux. Un silence étemel, effroi de la nature, Régnait seul où régnait son étemel murmure.

L'Océan semblait mort, le ciel vide, et pour l'œil L'horizon n'était plus que solitude et deuil. De rochers entassés une ceinture énorme, De monts déracinés débris sombre et difforme. Semblait avoir fermé d'un invincible mur Ce fortuné vallon qui fut un jour Tibur :

Formidable rempart, vaste amas de ruines.

Qu'en leurs convulsions les monts et les collines Avaient confusément Fun sur l'autre entassé

Et de rochers hideux sur ses flancs hérissé ;

Nul arbre n'y plantait ses racines rampantes,

Nul gazon n'étendait ses tapis sur ses pentes;

Mais, pareil aux amas par les volcans vomis,

Un chaos inégal de rocs mal affermis,

En rapides degrés s'clevant jusqu'aux nues,

De ces bords interdits dérobait les issues,

Et jamais des mortels les pas audacieux

N'auraient osé tenter d'escalader ces lieux.

Cependant Eloïm, TEsprit ainsi me nomme

Le jeune pèlerin qui s'est montré dans Rome,

Éloïm vers ces lieux poussé par la terreur,

Fuyait, le cœur glacé d'épouvante et d'horreur ;

Il entendait de loin retentir dans l'espace

Les cris des insensés qui couraient sur sa trace.

Et, tremblant de tomber dans leurs barbares mains,

Se frayait sur ses rocs de périlleux chemins.

Tel qu'aux flancs escarpés des pics de l'Érymanthe,

Le son lointain du cor suspend la biche errante ;

Tel aux cris des mortels qu'il entend approcher,

Éloïm s'élançait de rocher en rocher,

Et, gravissant les pics, franchissant les abimos,

De ces remparts altiers escaladait le» cimes,

kO LES VISIONS.

Quand son œil tout à coup découvre un antre obscur,

Contre les pas de Thomme asile affreux, mais sûr!

Il y plonge ; il en suit les téné))reuses routes.

La caverne tantôt ouvre ses larges voûtes,

Où le bruit de ses pas, par Fécho reproduit,

Redoublant son effroi, roule au loin dans la nuit,

Et tantôt resserrant ses parois sur sa trace,

Semble, pour TétoufTer, lui refuser Tespace,

Et le force à ramper dans de sombres chemins

Dont le sol déchirait ses genoux et ses mains ;

Mais, le corps insensible aux douleurs qu'il endure,

11 fuirait les humams au bout de la nature,

Et, suivant à tâtons ces immenses détours,

Dans leur muette horreur il s'enfonce toujours ;

Trois fois de la clepsydre où l'homme en vain le pleure.

Le sable aurait versé la mesure d'une heure,

Depuis qu'enseveli dans cet antre profond,

Eloïm avançait sans en trouver le fond.

Déjà, depuis longtemps, le jour livide, oblique,

Qui glissait en rampant par son étroit portique,

De détour en détour, par degrés affaibli,

Sur les flancs de la grotte avait encor pâli,

Puis, s'éteignant enfin dans des vapeurs plus sombres,

Rappelé ses rayons du sein glacé des ombres; Dans une nui* sans teinte il perdait son regard. Il marchait, il tombait, il rampait au hasard ; Enfin, d'un jour lointain, la débile lumière Semble d'un doux reflet consoler sa paupière; Il doute, il croit longtemps que son oeil ébloui Lui prolonge Terreur dont ses sens ont joui.

Mais, semblable aux lueurs d'une tardive aurore De chacun de ses pas la clarté semble éclore ; Et du fond rayonnant de cet obscur séjour 11 voit enfin jaillir un pur filet du jour; Et la fraîcheur de Tair que son haleine aspire, Tout annonce une issue ; il s'écrie, il respire ! Il s'élance, il accourt, il accourt, mais, hélas ! A ses regards surpris, ce jour n'augmente pas, Ce n'est qu'un seul rayon, que dans l'ombre incertaine Les fentes du rocher laissent filtrer à peine ! Il veut, du moins, coller sur ce rocher jaloux Son regard altéré de cet éclat si doux!

Il y touche : ô surprise ! une porte de pierre, De l'antre ténébreux gigantesque barrière Que supportent des gonds et des verroux d'airain, t Ferme d'un mur glacé le sombre souterrain,

Et par rétroit canal d'un léger interstice,

Laisse à peine un passage où le regard se glisse !

Éloïm, emporté d*un désir curieux,

Aux fentes du rocher colle en tremblant ses yeux.

n voit... ivre du trouble où cet aspect le plonge,

11 voit ce que jamais il n'avait vu qu'en songe,

Un vallon ombragé par des bois encor verts.

Une île de délice, au milieu des déserts,

Des jardins, des gazons, des arbres, des fontaines,

Roulant à flots plaintifs leurs ondes incertaines ;

Des sillons où les vents, sur ces bords assoupis,

Balançaient mollement les vagues des épis ;

Des fruits prêts à tomber des rameaux qui fléchissent.

Les uns encore en fleur, les autres qui jaunissent.

11 voit bondir plus loin, sur le penchant des prés,

Ces animaux jadis à Thomme consacrés.

Deux taureaux aiguisant contre un vieux sycomore

Leur corne recourbée où le joug pend encore,

Un sauvage coursier dont les longs crins épars

Ne voilent qu'à demi l'éclair de ses regards;

De paisibles brebis aux toisons ondoyantes.

Des chevreaux suspendus aux roches verdoyantes,

La poule dont le chant dès l'aurore entendu

LES VISIONS. kZ

x\vertit riiomme à jeun du fruit qu'elle a pondu ; L'oiseau du laboureur, le pigeon, l'hirondeUe Fidèle après cent ans au toit qui la rappelle. Et Tâne domestique, et lonagre, et le chien De rhomnie autant que Thomme ami, frère, gardien, Qui, d'un maître indigent dédaignant les largesses, N'aime en lui que lui-même et vit de ses caresses. 11 entend gazouiller sur la cime des bois Ces oiseaux dont jamais il n'entendit la voix, Ces fihantres de la nuit, du soir ou de l'aurore. Que chaque heure du jour et d^s nuits fait éclore, Et qui, pour assoupir ou réveiller nos sens.

Exhalent leurs amours en suaves accents.

C'était l'heure où du jour toutes les voix s'apaisent, Où des oiseaux lassés les vifs accords se taisent, Où Philomèle seule, attendrissant les airs, Au malheureux qui veille adresse ses concerts ; Sur un rameau voisin où son nid se balance, Elle enchantait du soir l'harmonieux silence Éloïm écoutait ses doux sons s'exhaler ; D'autres sens à son cœur semblaient se révéler ! Jamais semblable aspect et jamais voix pareilles N'avaient charme ses yeux ou ravi ses oreilles.

De tous ces habitants de la terre et des cieux

Qui portaient, qui servaient, qui charmaient nos aïeux,

Il ne connaissait rien que ces vaines images

Que les traditions conservent aux vieux âges,

Et pendant qu'ils passaient, ainsi qu'au premier jour,

Sa bouche avec transport les nommait tour à tour ;

Mais ses regards en vain dans ce séjour champêtre

Cherchaient des animaux le modèle et le maître :

Tout y rappelait Thomme, on ne ly voyait pas.

Était-ce un lieu divin interdit à ses pas?

Une ombre de TÉden. conservée à la terre ?

Ou d'un ange exilé le palais solitaire ?

Ëloïm interdit doutait... quand une voix,

Une voix dont son cœur a tressailli trois fois,

Semblable aux sons vibrants de la parole humaine,

S'élève et vient frapper son oreille incertaine.

Cette voix n'avait pas ces modulations

Qu'imprime aux sons humains l'accent des passions,

Cette note à la fois violente et plaintive

Qui trahit toujours l'homme à Toreille attentive ;

C'était un son égal, plein, grave, mesuré.

Par un cœur impassible avec force vibré.

Dont rien n'amollissait la vigueur solennelle ;

Mais comme on entendrait la parole étemelle ! Du côté d'où la voix s'élevait vers les cieux, Le jeune homme éperdu porte aussitôt les yeux ; Il voit, non loin de lui, sur un banc de verdure, Deux êtres dont il n*0S6 assigner la nature, Tant leur sublime aspect, à son œil enchanté, Surpasse Thomme en force, en grâce, en majesté !

L'un était un vieillard ; mais sa verte vieillesse

Ne témoignait des ans que Tantiquc sagesse ;

On ne voyait en lui que cette majesté

D*un front chargé de temps, mais du temps respecté;

L'âge n'avait pour lui ni faiblesse, ni glaces;

Ses traits montraient ses jours, mais sans porter leurs traces

Et ses membres nerveux, et d'un sang pur nourris.

N'étalaient point à l'œil leurs muscles amaigris.

Ses cheveux étaient blancs, mais leurs boucles touffues

Boulaient à gros flocons sur ses épaules nues;

Dans toute leur jeunesse, ils paraissaient blanchir;

Son front large et musclé les portait sans fléchir.

La voûte de ce front, sur ses yeux avancée,

Imprimait à ses traits la force et la pensée ;

Au sommet de ce front deux boucles de cheveux.

Par un souffle divin qui soulevait leurs nœuds,

En deux contes d'argent s'arrondissant d'eux-même,

Dessinaient sur son front ce noble diadème,

Symbole de la force et de T autorité,

Sur le front du bélier, par Dieu même jeté.

Et dont, pour imprimer son signe sur leurs tètes,

Jéliovah couronnait le front de ses prophètes :

Tel semblait ce vieillard; et ses traits souverains,

Sa taille surpassant la taille des humains,

Tout en lui rappelait un de ces premiers sages

Heureux contemporains de Tenfance des âges !

Bouclé sur son épaule, un grand manteau de lin

Laissait à découvert la moitié de son sein ;

Une large courroie en sentait la ceinture,

Puis, sur ses pieds divins roulant à Taventure,

Formait ces larges plis, où, flottant tour à tour,

Ou voyait se jouer les ombres et le jour.

Il pressait d'une main, sur sa poitrine nue,

Un livre dont sept sceaux interdisaient la vue ;

Et de l'autre il semblait, avec deux de ses doigts.

Tracer sur l'horizon l'image de la croix.

Auprès du saint vieillard, mais dans l'ombre cachée,

Une femme, une vierge à sa trace attachée, D'une timide main s'appuyant sur son bras, Sur mi pied suspendue, avançait sur ses pas. Non, jamais la beauté qu'un amant vierge encore, De ses désirs bràlants en rêve voit éclore, ' Jamais le souvenir qu'un jeune époux en deuil, Pour nourrir ses regrets, évoque du cercueil, Jamais l'image, enfin, la séduisante image Que se forme une mère, en portant son doux gage, N'égala les attraits de cet être charmant Qu'aux regards d'Éloïm offrit ce seul moment, Quand, fixant sur ses traits sa paupière ravie. Ce regard suspendit son haleine et sa vie !

Elle était dans cet âge où prête à se flétrir, Cette fleur de beauté qu'un printemps fait miirir Semble inviter l'amour à cueillir ses délices Avant qu'un jour de plus effeuille ses calices : Age heureux de la grâce et de la volupté Qui confond en saison le printemps et. l'été I La jeunesse mêlait sur ses lèvres écloses Ube tendre pâleur à Téclat de ses roses ; Ses traits divins dont l'ombre arrêtait le contour.

Ses yeux bleus, ou brillants, ou voilés tour à tour,

L'astre dont le foyer est le cœur d'une femme

Laissait en longs éclairs échapper plus de flamme ;

D'un sein plus arrondi les globes achevés,

D'un souffle plus égal sous leur voile élevés.

Et ses cheveux flottants, dont les tresses moins blondes

Jusque sur le gazon glissaient en larges ondes.

Mais dont For, brunissant de plus de feux frappés.

Ressemblait aux épis que la faux a coupés :

Tout en elle annonçait ces saisons de tempête.

Ce solstice éclatant où la beauté s'arrête.

Un voile blanc, tissu de ses blanches brebis.

Pressait son sein d'albâtre, et glissant à longs plis,

Dessinait les contours de sa taille superbe,

Et venait, sur ses pieds, se confondre avec l'herbe î

Aucun vain ornement, aucun luxe emprunté

N'altérait la candeur de sa pure beauté.

Dédaignant d'un faux art les trompeuses merveilles,

L'opale ou le corail n'ornait point ses oreilles ;

Le rubis sur son front ne dardait point ses feux ;

L'or autour de son col n'enlaçait pas ses nœuds ;

Et ces lourds bracelets, qu'un vain luxe idolâtre.

D'un bras harmonieux ne foulaient point l'albâtre ;

Mais, sur sa blanche épaule, un ramier favori Etait venu chercher un amoureux abri ; Il caressait son cou d'un doux battement d'aile ; Et, broutant le gazon qui croissait autour d'elle, Deux lions, par Tattrait près d'elle retenus, Folâtraient sur sa trace et léchaient ses pieds nus. Tels les plus doux objets qu'anima la nature Suivaient Eve en Éden et formaient sa parure.

Suivant d'un pas distrait les pas du saint vieillard^

Elle laissait errer ses beaux yeux au hasard ;

Ce regard n'avait pas ce divin caractère

D'un œil qui voit le ciel et méprise la terre ;

Je ne sais quoi d'humain, de vague et d'inquiet.

Ressemblait au désir, ou plutôt au regret.

On eût dit qu'en ces lieux par la force enchaînée»

Pour ce divin exil elle n'était pas née.

En un mot, l'un semblait un habitant des cieux,

L'autre une enfant de l'homme esclave en ces beaux lieiix .

« Jour, disait le vieillard, jour qui finis ta course, Toi que le temps fit naître, et rappelle à ta source, C'en est fait : éteins-toi ! Va dans Téternité

Rendre compte à ce Dieu par cpii tu fus compté ! Depuis ce premier jour où ma vieille paupière Dans Tenfance des temps s'ouvrit à ta lumière, De ces milliers de jours qui sous mes yeux ont lui. Je ne te vis jamais si morne qu'aujourd'hui ! Ces fik de la lumière out-ils, comme nous-même, Quelque pressentiment de leur heure suprême?

Ah ! qu'ils rappellent peu, par leurs traits effacés^ Ces premiers joui-s du monde à jamais éclipsés, Quand, sous leurs premiers pas, la terre épanouie Exhalait vers son Dieu comme un parfum de vie. Et qu'emportant les vœux des mortels innocents, Ils s'en allaient chargés de nuages d'encens ! Mais, à présent, dans l'ombre où leur cercle s'achève, Sur un désert en deuil il se couche et se lève Sans qu'un cœur innocent, sans qu'un pieux regard L'invoque à son lever, le suive à son départ ! Cependant, ô ma fille ! un œil nous les mesure ; Ils doivent leurs tributs au roi de la nature;

11 ne les a point faits, comme an vain ornement, Pour semer de leurs feux la nuit du firmament^ Mais pour lui rapporter, aux célestes demeures, La Gloire et la Vertu sur les ailes des Heures !

Accomplissons donc seuls leur sublime devoir ! Prions le jour, la nuit, le matin et le soir ! Et tandis mie la terre, à son instant suprême, Le nie ou le maudit, l'oublie ou le blasphème, Que l'hommage du soir, présenté par nos mains, Lui porte encor l'encens et la voix des humains ! » Il disait. Et le front courbé dans la poussière, Sa bouche murmurait une sourde prière.

La vierge agenouillée à ses sons répondait ; Dans un accord divin leur voix se confondait; Sa tendre voix mêlée à sa voix ferme et grave Formait de tons divers un contraste suave.

Tel au bruit d'un torrent qui gronde au fond des bois, L'oiseau du ciel se plait à marier sa voix.

Cependant Éloïm, collé contre la pierre.

N'osait, pour leur parler, suspendre leur prière ; Mais quand le saint vieillard, à demi prosterne. Eut relevé son front vers Toccident tourné, Et que, prêt à quitter cette porte fatale, Déjà son pas immense en franchit Tintervalle, Éloïm s'écria ; sa voix en sourds échos, A travers les rochers, porta vers eux ces mots :

Sfl LES VISIONS.

« Fortunés habitants de ce lieu de délices, Soit que déjà du ciel vous goûtiez les prémices, Soit qu'exempts ici-bas de travail et de mq^t, Des malheureux humains vous ignoriez le sort ; Adorez- vous le Christ?» — Au nom par qui tout tremble La vierge et le vieillard s'inclinèrent ensemble. Éloïm poursuivit : « Ah ! si vous Tadorez, Par ses jours et sa mort à tout chrétien sacrés, Par ce jour qui s'approche, où du haut des nuages Il viendra réveiller et juger tous les âges.

Ouvrez pour un moment cet asile à mes pas !

Je viens d'une autre terre et de lointains climats Chercher s'il est encor sur ces confins du monde A la voix d'un mortel un mortel qui réponde.

Aux lieux qu'avec horreur mes pieds ont traversés Je cherchais des humains..., j'ai vu des insensés Qui, dans leur désespoir se maudissant eux-mêmes. N'attestaient plus le ciel que par d'affreux blasphèmes î J'ai fui : la main de Dieu m'a sans doute conduit Dans les profonds détours de cette horrible nuit. Pour trouver, à la fin de mes longues misères, Des autels au vrai Dieu, des anges ou des frères i » 11 dit; le saint vieillard, sans paraître surpris,

LES VISIONS. ftS

Repondit simplement : a Je t'attendais, mon fils? L'homme, errant au hasard, sans dessein et sans guide, Arrive où Dieu le veut au jour que Dieu décide î Il t'amène en ces lieux : j'adore ses décrets ; Entre, et bénis son nom ! tu parleras après. » Soudain, comme un berger qui veut, sur les fougères, Laisser fuir du bercail les agneaux sans les mères, S'incline, et d'un genou, par l'efifort affermi, Soutient le lourd battant qu'il entr' ouvre à demi ; Tel, sur ses gonds massifs faisant rouler la poile, Le robuste vieillard, dont le corps la supporte, Laisse entrer Éloïm, et refermant soudain, Tourne avec un bruit sourd les lourds verrous d'airain. Éloïm, se jetant à ses pieds qu'il embrasse.

Baise en pleurant la terre où s'imprime leur (race ; « Uommo ou Dieu, lui dit-il ; et toi, toi ! dont les yeux Lancent des feux plus doux que la nuit dans les cieux, Toi qu'enfin, sans ces pleurs qui trahissent une âme, Je n'oserais nommer du nom touchant de femme ! Soyez bénis tous deux ! Ou si mes sens surpris Prennent pour des mortels de célestes esprits, Êtres surnaturels, enseignez-moi vous-même Gomment on vous adore ou comment on vous nimc ! »

La vierge, à ces accents qui vibrent dans son cœur,

Rougissait de plaisir, d'orgueil et de pudeur ;

Ses lèvres s'entr'ouvraient pour répondre elle-même ;

Mais le vieillard, d'un geste et d'un regard suprême,

Sur sa bouche tremblante arrêta son discours :

« Suivez-moi, leur dit-il ; les mœurs des anciens jours

Ne nous permettent point d'interroger oïicore

L'étranger dont les pas ont devancé Taurore,

Avant qu'à notre table, assis, il ait goûté

Le pain, le vin, les dons de l'hospitalité !

Qu'il vienne du Seigneur partager les merveilles,

Désaltérer sa soif du doux jus de mes treilles

Et du lait des brebis épaissi sous ta main.

Et des fruits de nos champs satisfaii^e à sa faim.

Demain, quand le sommeil aura, par un long rêve,

De ses membres brisés renouvelé la sève,

n nous racontera quel sort mystérieux,

A travers les déserts, le conduit en ces lieux.

Ce qu'il est, ce qu'il veut, ce qu'il vit chez les hommes ;

Etlui-même, ô ma fille ! il saura qui nous sommes I ... »

Tout en parlant ainsi, le vieillard qui marchait.

Des bords d'un lac limpide à pas lents s'approchait ;

Éloïm admirait, et suivait en silence.

Et la jeune beauté, dont le pas les devance, Échappant à leurs yeux, courait, d'un pied léger. Préparer le repas du divin étranger.

riN DES VISIOKS.

Le giaiid pocme des Yisioub Loiiipreuait uu chanl ioiisu.iv tout entier aux Chevalieis. (Voir les youvelles Confidences.

>OrE UES KlHILtr.S.

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