‹ HomilétiqueChapitre 38 sur 98 · LA PREUVE PAR EXPERIENCE · texte numérisé non relu

LA PREUVE PAR EXPERIENCE

faits), ce qui a lieu lorsque, par une action, un être personnel, revêtu d'autorité à nos yeux, a consacré le principe (ceci revient au témoignage), — ou lorsque les faits, sans être des actions, révèlent une idée ; mais ceci suppose la conviction, préalablement établie , de l'unité de la vérité, ou de l'unité de la pensée qui a créé l'univers.

La preuve par expérience est la plus accessible, la plus populaire, mais celle dont l'abus est le plus fréquent et le plus redoutable. Quand on a dit : « C'est un fait, » on pense avoir tout dit ; cela coupe court ; que répondre à un fait? — Deux choses : Il n'est pas vrai ; — il ne conclut pas.

La prévention pour la preuve par expérience peut finir par avilir le témoignage de la raison et de la conscience. On ne croit plus à la vérité quand on ne croit plus qu'aux faits extérieurs.

Ici s'émeut le différend perpétuel entre les hommes de théorie et les hommes de pratique, [différend dans lequel, à le prendre à ses termes extrêmes, il y a] abus des deux parts. Il serait également injuste de ne pas voulmr descendre aux faits et de ne pas vouloir remonter aux principes. Qu'est-ce qu'un principe, sinon un fait primordial, élémentaire, ou peut-être une vé^ rite de conscience ? — Je me défierais autant des faits que des idées.

Nous avons parlé des principaux usages de l'expérience dans la preuve. Il nous reste à faire quelques citations pour montrer sous quelles formes principales se présente la preuve par Texpérience.

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Massillon, voulant prouver que la vie commune ne saurait être une vie chrétienne, dit que les saints ont été dans tous les siècles des hommes singuliers (1). Ici Texpérience prouve un principe.

Saurin veut prouver à ses auditeurs qu'ils donnent très peu. — Il leur rappelle ce que faisaient les Juifs et les premiers chrétiens (2). C'est immédiatement prouver un fait général, et par ce fait général un principe.

La preuve par expérience peut tour à tour être prise ou loin ou près de l'auditeur, dans des faits qui lui sont étrangers ou dans des faits qui lui sont personnels (3), dans l'histoire biblique ou dans l'histoire profane, dans ce qui lui est connu et dans ce qui lui est inconnu. Enfin, tantôt il vaut mieux multiplier les exemples, susciter une « nuée de témoins, » (c'est ce que font volontiers Massillon et Saurin); tantôt il vaut mieux se borner à un seul qu'on développe et qu'on approfondit»

[Quant au premier point, il semble, à première vue, qu'il n*y a pas à hésiter, et qu'il faut toujours prendre ses exemples près de l'auditeur plutôt que de les aller chercher au loin. Ce principe n'est pourtant pas absolument vrai, et l'un ou l'autre procédé importe selon les cas, selon l'auditoire, selon le but qu'on se

(i) Massillon, Carême, Sermon sur le petit nombre des élus. (Tome I, page 306, édition Lerèvre.)

(2) Saurin, Sermon sur V Aumône. (Tome H, page 27, édition nouvelle.)

(3) [Saurin, dans le sermon sur V Accord de la religion avec la politique (tome YIU, page 24, nouvelle édition), prend un exemple dans des Taits rapprochés de ses auditeurs. Dans le troisième sermon sur le Renvoi de la conversion (tome I, page 109, nouvelle édition), il commence par des exemples scripturaires pour arrirer ainsi aux exemples personnels.]

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propose. Si les faits qui se sont passés près de l'auditeur le touchent particulièrement, des faits éloignés peuvent cependant le frapper davantage, en lui faisant voir qu'une vérité reste la même dans tous les temps, dans tous les lieux et peut-être dans toutes les conditions. D'ailleurs, si la religion n'a pas pour but d'étendre nos idées, elle y tend néanmoins, et c'est une tendance qu'il ne faut pas négliger. L'étroitesse ou la fausseté des opinions d'un bon nombre vient du manque de termes de comparaison, surtout dans la classe peu cultivée. Ajoutons que les faits pris trop près de l'auditeur sont rarement bien vus : la faculté contemplative a besoin d'un calme qui est souvent troublé quand elle s'attache à des objets trop rapprochés. La littérature contemporaine est encore de la vie réelle, non de la pure littérature ; elle le deviendra dans la suite. En attendant, celui qui veut se donner une culture littéraire doit remonter à ce qui est ancien. De même l'histoire ancienne, précisément parce qu'elle est ancienne, instruit plus que l'histoire contemporaine. — Les mêmes observations peuvent s'appliquer aux exemples tirés de faits plus ou moins personnels aux auditeurs. Ici le danger consiste à occuper l'auditeur de lui-même, de sa personnalité, ou de quelque autre qui est mise en scène. Ce danger ne doit pas faire renoncer à des avantages évidents ; mais le prédicateur a besoin d'une grande circonspection en pareil cas, et de traiter avec beaucoup de tact et de gravité des matières aussi délicates. — Quant aux exemples tirés de l'histoire profane, on ne voit pas pourquoi ils s6-

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râlent bannie de la prédication. Les hommes seuls sont profanes^ les faits ne le sont point, et i -exemple de Régulas pourrait certainement être utileun^at cité dans l'enseignement chrétien.]

Raisonnement. — La preuve par autorité, ou par expérience, constate un fait et s'y tient. Ce fait n'est, à l'égard de la preuve par raisonnement, qu'un point de départ. Par la raison, nous découvrons un autre fait impliqué dans ce premier fait. La connaissance obtenue par le raisonnement n'est pas sans rappcwrt avec la foi; elle repose du moins sur la foi aux principes de la raison.

Le raisonnement pur manie des idées et ncwi des faits. C'est une sorte de géométrie de l'espace intellectuel. Cette géométrie est pourtant moins sûre que l'autre, la valeur des signes y étant moins inaltérable. C'est pourquoi il est nécessaire de ne pas faire toute la route à travers le vide, et de descendre souvent à terre pour toucher du pied les faits. Autrement on risque de prouver trop, et, à la longue, de perdre le sentiment de la réalité. Au terme des raisonnements les plus rigoureux, lorsque la raison de l'auditeur parait vaincue, quelque chose de plus intime que la logique s'élève en lui et proteste contre vos conclusions.

[ Il y a des intelligences que la logique rend féroces ; ce ne sont plus des âmes, ce sont des appareils dialectiques. La pensée aussi peut abrutir, séparée du sentiment, de la conscience et du témoignage. C'est l'impression que fait éprouver quelquefois la contem*

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j^ation de œa paissants logiciens, que l'on admire avec éSrxÀ. Ne croyons ni aux sens, ni à l'intelligence, o^ons à l'âme.

[ Pour en revenir au prédicateur, il court, lui aussi, des dangers à cet endroit : il peut arriver par la dialectique à des résultats impossibles, même absurdes. Boardaloue, dans son admirable sermon sur V Impureté, est allé trop loin, quand il a voulu établir que le voluptueux est plus couvert de ténèbres que les démons : il aurait dû dire simplement qu'éclairé dans l'enfer, le pécheur souffrira davantage. De même, un prédicateur moderne, très distingué d'ailleurs, a passé la mesure quand, après avoir montré que tous les péchés sont ^ux, il cherche à prouver en outre que les petits péchés sont même plus grands que les grands. — Il y a une très grande diflFérence entre la dextérité logique et le sentiment de la réalité. On peut être rigoureusement dialectique et manquer de bon sens, et Pascal a raison de distinguer, comme il le fait en deux endroits, entre la méthode des géomètres et le sens commun.]

Quand même on ne risquerait pas de se tromper, toujours esiril que le but entier ne serait pas atteint D'un côté, on aurait obtenu la soumission plutôt que l'adhésion de l'auditeur : on n'aurait pas fait du vaincu un allié, ce qui est la vraie victoire ; — de l'autre, la vérité, qui doit s'unir à l'homme par sa substance même, lui devenir consubstantielle, resterait hors de lui .

Le raisonnement d'ailleurs, s'il est trop prolongé, trop dialectique, fatigue l'attention et dépasse les borneB de celle qu'on peut communément obtenir.

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Cependant le domaine du raisonnement est très étendu^ d'abord parce qu'il est beaucoup de choses à la connaissance desquelles on n'arrive que par cette voie ; ensuite, parce qu'il faut prouver ce qui est connu et cru, non pas précisément afin de le faire connaître et croire, mais afin de rendre plus présentes les preuves de la vérité. Même dans les cas où l'argumentation semble superflue, elle peut avoir une grande utilité, puisqu'elle n'a pas tant pour objet de prouver une chose qu'on ne croit point encore, que de rassasier l'esprit de son évidence, et d'en multiplier pour ainsi dire la clarté (1).

Il faut donc raisonner, et même beaucoup raisonner. Mais ceci, tout vrai qu'il est, ne détruit pas les règles suivantes :

1 . Préférer le plus court chemin dans chacun des arguments qu'on emploie ;

2. Employer de préférence les arguments les plus populaires (2) ;

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