S58 DB L EMOTION
On pourrait appliquer au pathétique* oa à lapasaîois ce quia été dit du ridixnsle :
Ridiculum acri Fortias et melius magnas plerumque secat res (f ) ;
mais il ne s'agit pas de secare, de couper le nœud ; il s'agit de le dénouer. — •Raisonner autrement^ c'est imiter cette mauvaise poétique moderne^ condamnée par Aristote il y a deux mille ans^ qui veut frapper for plutôt que juste, et bouleverser les sens plutôt que toucher l'âme, et qui s'applaudit de cette grossièreté, et s'écrie que l'art est en bon point.
On dira peut-être que le zèle ne saurait garder ces mesures , que ceux que convertit la voix du prédicateur sont des tisons arrachés du feu, que sa parole est un cri d'alarme, et qu'il est aussi peu raisonnable de vouloir en étouffer l'éclat, qu'il ne l'est de prescrire un certain accent et de réduire à un certain volume de voix l'homme qui, à la vue d'une maison enflammée, se met à crier au feu . — A la bonne heure ; mais cette religion, que Dieu a faite comme il l'a voulue, est une religion de pensée et une religion de persuasion ; elle ne renonce pas à ces caractères sans changer de nature, car ils lui sont essentiels ; on n'est pas chrétien si l'on ne pense pas sa religion, si l'on n'est pas persuadé de sa religion : or l'un et l'autre est incompatible avec cette éloquence violente et perturbatrice.
On cite des prédicateurs du premier ordre (2), dont
(i) Horace, Satire X, vers 14-15.
(2)Weslex,Wtaitefi^.
DE l'bmotion. 258^.
la parole mettait hors d'eux-mêmes des milliers d'audit«irs pressés autour d'eux sous la voûte du ciel, et répaofdait dans une vaste plaine les gémissements^ et lessan^ots. Je réponds que la vérité, selon les temps et les personnes, a en soi quelque chose qui bouleverse. Je réponds- qu'il n'est pas sûr que leurs conquêtes les plus ncnsobreuses et les plus sûres aient eu lieu parmi leS' âme& les phis beruleversées. Je réponds enfin que le prédicateur n'^a pas à se soucier des symptômes pourvuqu'il poissese rendre le témoignage d'avoir prêché, non aux nerÊs de ses auditeurs, exerçant sur eux une vio« tenœ physique,, meais à leur raison , à leur conscience et à leur cœur, — Du reste, point de règles absolues ; joe c(mdamnons rien d^avance et n'essayons pas d'arbitrer te don de l'émotion. B suffit que l'exercice de lai pensée ne soit pas interrompu, que la liberté intèmare ne soit pas violée.
Comme exemples de ce que peut, sans le secours; de b raison, une image, un sourvenir^ un geste, quelque ehose, un mot, qui ébranle brusquement, inopinément If ima^natidn oui lies sens, nous citerons Maro-Antoine dé>couvrant, comptant les blessures de César, et le soldat anglais mistilé par les Espagnols, [dont Mirabeau introéoiÉ aènsi les paroles} : « Cest toujours sous le charme « des passions que les assemblées politiques ont décrété: cr la goerre. Vous le connaissez tous , le trait de ce « matelot qui fit, en 1*740, résoudre la guerre de « l'Angleterre contre l'Espagne : Quand les Espagnols, « m' ayant mutilé, me présentèrent la morty je recomman- « dai mon âme à Dieu et ma vengeance à ma patrie . C était
260 !>E L^BUOTION.
« un homme bien éloquent que ce matelot,, mais la « guerre qu'il alluma n'était ni juste ni politique ; ni le a roi d'Angleterre ni les ministres ne la voulaient (1). »
Mirabeau, sur une proposition de décréter que la religion catholique serait à jamais la religion, de l'État, [a eu lui-même recours à un moyen de ce genre] : « Je « ferai observer à celui des préopinants qui a parlé avant « moi qu'il n'y a aucun doute que, sous un règne sici gnalé par la révocation de l'édit de Nantes, on ait «t consacré toutes sortes d'intolérances. J'observerai en- « core que le souvenir de ce que les despotes ont fait « ne peut pas servir de modèle à ce que doivent faire a les représentants d'un peuple qui veut être libre. « Mais puisqu'on se permet des citations historiques « dans la matière qui nous occupe, je n'en ferai qu'une. « — Rappelez-vous, Messieurs, que d'ici, de cette « même tribune où je parle, je vois la fenêtre du palais « dans lequel des factieux, unissant des intérêts tem- « porels aux intérêts les plus sacrés de la religion, firent « partir de la main d'un roi des Français, faible, Tar- « quebuse fatale qui donna le signal du massacre de la « Saint-Barthélemi (2). »
Nous rappellerons encore l'exemple de Gerbier, faisant paraître à l'audience les orphelins pour lesquels il plaidait.
Sans condamner, ce qui serait absurde et barbare, aucun des grands effets de l'éloquence, nous croyons
(1) MiRADKAU, Discours sur le droit de la guerre.
(2) MiRABE.vr. Tome II, page 30&.
DB L EMOTION. 26l
pouvoir préférer, en général, à des effets brusques, un effet continu, et plus profond que violent, une éloquence peu accidentée, mais pénétrante.
Ajoutons une dernière règle : c'est qu'il faut faire naître de préférence l'émotion des affections les plus élevées. On peut faire pleurer d'un coup de poing. Il est de généreuses larmes; il en est qu'il est trop aisé de faire couler. [Il est sans doute superflu de dire qu'il ne faut pas] parler de son émotion.
J'ai dit quels sentiments un prédicateur doit chercher à exciter dans son auditoire. C'est dire quels sentiments il doit avoir lui-même. Toutefois il reste à dire quelque chose sur l'esprit général et caractéristique d'une prédication chrétienne. Il se résume dans Y onction et Y autorité.
§ m. — De r Onction (1).
Ce mot, pris dans son étymologie et dans son acception primitive , ne désigne aucune qualité spéciale de la prédication, mais plutôt la grâce et l'efficace qui y sont attachés par l'Esprit de Dieu, une espèce de sceau et de sanction qui se constate moins par des signes extérieurs que par l'impression que reçoivent les âmes. Mais comme, en remontant à la cause de cet effet, on
(0 Les remarques siir ronclion, annoncées dans le paragraphe précédent, ne se «ont pas trouvées dans les manuscrits de M. Vinet relatifs à VHormlétique. Pour remplir cette lacune, nous. reproduisons ici le chapitre de la Théologie pastorale (pages 259-264) sur Vonction. Nous nous y croyons d'autant plus autorisés qu'un résumé fort court de quelques-unes des idées de ce chapitre, dans l'un des cahiers de l'auteur, semble indiquer qu'appelé à s'occuper deux fois de ce sujet, il i'eft servi des mêmes notes pour les deux courg. [Éditeurs.)
dîstiague particulièrement certains «caraotèrefi, c'est .à la réunion de ces <3aractères qu'on a donné le aom d'icaotion. L'onction me semWe «être Je caractère total de TÉyangile, reconnaiasable saas dcvute dans daacune 4e ses parties, mais sensible surtout dams «on ensemble^ «c'est Ha saveur générale du christiasaisme ; c'est une gravité accompaginée de tendresse, luie sévérité trempée de douceur, la majesté unie à T intimité : vrai tem|>érAment de la dispensation chrétienne, dans laquelle, œlaa J'expression du psalmiste, «la bonté et la vérité se sont « rencontrées, la justice et la paix sesonteotr^baiséesu'» P^^aume LXXX V, id) C'est tellement une chose pr(^^ au diristianisme et aux choses chrétiennes, ip'oH ae s'avise guère de transporter ce term^ dans d'autres sphères, et que, quand nous le rencontrons a^ipliquéà d'autres choses qu'à des discours ou des actions chrétiennes, nous sommes étonnés, et n'y pouvons voir qu'une analogie on une métaphore.
[Par le fait que le monde moderne a été plongé 1»ut entier dans le christianisme , ] bien des ouvrage» modernes , qui ne sont ni chrétiens ni même religieux, -ont un caractère qu'on ne saurait désigner "autrement que par le mot d^ onction; tandis qu'aucun ouvrage de l'antiquité n'éveille cette idée.
L'idée que Maury (1) donne de l'onction rfest autre que celle du pathétique chrétien. La définition ide Blâir est plus distinctement identiqi^ àAa n^^: « La gravité et la chaleur réunies forment, Mon cet
CO Macry, Essai sur ^éloquence de la chaire. LXXŒ. D£ l'ondkm.
BS l'onction. %3
« auteur, at caractère de prédication que les Français « appellent imor^km; manière touchante et pleine d'in- •« térét, qui prooède <l'un cœur ému ^et profondément € péaétré de rkoportanoe des vérités qu'il annonce, « uniquenaent occupé du désir de voir ces vérités faire c sur 0es andileuifs {toute l'impression qu'on ^n doit c atteadre (1). b
M. Dutoifr-Membrini a cru que pour définir l'onction, i^miàXé intime et mystérieuse, il fallait se garder de la défifiitiau en fomme et de l'analyse. G'^st par les effets •de l'onction et par des amaiogiesxfu'il dierche à la faire «CQimaîÉre, ini, peur mieux dire, à la faire goûter :
« L'onction est ime dialeur douce qui se fait sentir 4x «dans les puissances de l'âme. Elle fait dans le spiri- « tuel les mêmes effets que le soleil dans le physique : « elle édaire et elle échauffe. Elle met la lumière -dans « l'âme, elle met la chaleur dans le ^œur . ËUe fait conte /naître (elaimetr, eile intéresse. »
fe -dirais vohmiâers que c'est une lumière qui réûhaaife etime chaleur qui éclaire* £t je rappellerais à oe.gujetles paroles de saint Hean : <« L'onction que vous <x avez reçue de toi demeure en vous, et cette ondtion « vous enseignetoutes ôhoses. » (4 leaïi, H, 27.)
[M- Dutdifr-MeHLbrim continue ainsi] :
«Son ^nique'sourcc , c'est 'l'esprit de régénératimi et a de grâce. C'est un don^quis'usèet se perd, -si on ne Mc ipeiiauveUe «ce feu s»cpé, qu'il faut toiqours tenir al-
(j) Blaib, Qmrs 4e Rhétorique et de BeUe^-Zettres^ OraduU de ranjlais par P. Prévost. Leçon XXIX. Éloquence de la chaire.
S64 DB l'onction.
« lumé ; et ce qui l'entretient, c'est la croix intérieure, a les renoncements, l'oraison et la pénitence.
« L'onction est dans les sujets religieux ce qu'est « dans les poètes ce qu'ils nomment enthousiasme. Ainsi « l'onction, c'est le coeur et les puissances de l'âme, « nourris, embrasés des suavités de la grâce. C'est un « sentiment doux, délicieux, vif, intime, profond, mel- « liflue.
« L'onction sera donc cette chaleur moelleuse, douce, « nourrissante, et tout à la fois lumineuse, qui éclaire « l'esprit, pénètre le cœur, l'intéresse, le transporte, « et que celui qui l'a reçue envoie sur les âmes et sur « les cœurs destinés à la recevoir.
« L'onction se sent, s'expérimente; on ne saurait « l'analyser. Elle fait son impression sourdement, et « sans le secours de la réflexion . Elle est envoyée en « simplicité et reçue de même par le cœur en qui la « chaleur du prédicateur passe. Pour l'ordinaire, elle « produit son effet sans qu'on en ait le goût développé, « sans qu'on puisse se rendre raison à soi-même de « ce qui a fait l'impression. On sent, on éprouve, on « est ému, on ne saurait presque assigner de cause.
« On peut appliquer à celui qui l'a reçue ces paroles « du prophète Ésaïe : Voiciy je te ferai être comme une a herse pointue toute neuve. (Ésaïe, XLI, 15.) Cet honune « sillonne dans les cœurs (1). »
De tout ce qui a été dit, il ne faudrait pas conclure
(1) DuToiT-MEMBRiTa, La Philosophie chrétienne. Lausanne, 1800. Tome I, pages 92 cl suivantes. *
DK l'onction. S65
que ronction, qui a bien le même principe que la piété, se proportionne exactement à la piété. L'onction peut être fort inégale entre deux prédicateurs égaux en piété; mais elle est trop intimement unie au christianisme pour pouvoir manquer absolument à une prédication •vraiment chrétienne.
Certains obstacles, les uns naturels, les autres d'erreur ou d'habitude, peuvent nuire à l'onction et obstruer, pour ainsi dire, le passage de cette huile douce et sainte, qui devait couler partout, lubrifier toutes les articulations de la pensée, rendre tous les mouvements du discours faciles et justes , pénétrer, nourrir la parole. Il n'y a aucun moyen artificiel de se donner de Fonction ; l'huile coule d'elle-même de l'olive ; la plus violente pression n'en ferait pas sortir une goutte de la terre ou du caillou ; mais il y a des moyens, si je puis parler ainsi , de n'être pas onctueux , même avec un fonds précieux de piété, ou de dissimuler l'onction qui est en nous, et de l'empêcher de couler au dehors. Il y a des choses incompatibles avec l'onction : c'est l'esprit (1), c'est l'analyse trop rigoureuse, c'est le ton trop dogmatique, c'est la dialectique trop formelle, c'est rironie, c'est l'emploi d'un vocabulaire mondain ou -trop abstrait, c'est la forme trop littéraire, c'est enfin le style trop compact et trop serré ; car l'onction suppose l'abondance, l'épanchement, le coulant, le liant.
L'idée de l'onction est plutôt excitée par son absence que par sa présence. Ce sont ses contraires qui rendent
(I'» rCopendanl saint Bernard cl Augustin ont de rwprîl et de Ponction.]
266 fil x'oNCTicnî.
sa Dotiioii distincte, bien qu'elle fie eoit pss une qualité négative, mais au contraire la {dus positive; mais posH tîve dans le sens d'une odeur, d'une couleur, d'une saveur.
Mais ne réirécisBons pas l'idée de l'onction en la réduisant à une douceur molle, à une abondance verbeuse y à un pathétique larmoyant. Gandons-iMus de croire qu'on ne puisse être onctueux qu'à la condition de s'interdire la rigueur et la suite dans le raisonnement, et cette fierté d'accent, cette sainte véhémence, que certains sujete réclament, et sans laquelle , en les traitant, on serait dans le faux.
Massillon est onctueux, au jugement de Maury, dans un morceau qui est tout de reprodkes^l). [Nous citerons aussi, comme exemple, JBoBsuet, à la fin du B/etmon sur r/tnpém^ence/biale.]
§ IV. — /te r Autorité.
L'autorité est en général le droit d'être cru ou d'être dbéi, le droit d'exiger la croyance ou l'obéissance. Mais le mot ^autorité désigne aussi la conscience et la manifestation de ce droit ; et c'est dans ce sens que nous pouvons faire de l'autorité une des conditions de la prédication et une des qualités du prédicateur. Dire comment elle se manifeste n'est pas laçile; elle se feît bien sentir, son absence se fait sen^ encore mieux ;
(i) Maurt, Éloquence de la chaire. LXXil..De Vonction. — Voir Massillon, a fin de la première partie du sermon sur VAum&ne,
JDB ir'AUTOIin^ 367
mais ^e ne se laisse pas décomposer en éléments distôiets et ^atsissaides. On ne peut guère définir et re^ txHaMnander que le sentiment même qui peut commur niquer l'autorité à notre langage et à notre aocent; mais quand ce senliment existe, Tautorité ne manque pas de s'imprimer à tout le discours et d'en relever, pour ainsi dire, les moindres détails.
On ne peut pas dire que l'autorité soit exclusivement propre au discours de la chaire. On la cherche, 4m la i^encontre avec satisfaction dans tous les discours publics. La confiance de l'orateur dans sa propre parole insère de la confiance à l'auditoire. On aime qu'un homme sente xse que méritent, de la part des autres, la force de sa conviction «t le sérieux de son but. La vérité a des droits qui passent à son représentant, à son organe. L'homme le plus modeste doit savoir sacrifier sa modestie à la dignité de la vérité, et la fierté lui sôeâ quand il parle pour elle. Mais l'autorité est bien plus essentielle à la prédication cfaipétienne, qui parle de la part de Dieu même, et qui annonce les <Dracles •de Dieu. Ce serait blesser les âmes simples que de ne pas donner ce sceazu à nos discours ; ce serait même ékusnear cenx qui jae ^croient pas à notre Évangile. Us ne sont pas à notre poinl de vue, mais ils savait bien quel il doit ètne; s'ils nous permettent d'èti^ oojavainens, ils nous pennettend; par là même de parler avec auteité ; et en fkeBanl en leur présence ma autre ton que cehii de l'autorité, noos ne réusanons qu'à les scaxidaliser et à les éloigner davantage.
Nous parlons de la vraie aartorité, celle qui repose
268 DB L'AUTORiri.
-tout entière sur la conviction et le zèle, et à travers laquelle, comme à travers un milieu pur et transparent,^ reluisent l'humilité et la charité. Chacun la distingue aisément de cette morgue magistrale, de cette importance étudiée, à laquelle une position officiellement garantie et l'habitude de parler sans être contredit ni interrompu exposent nécessairement les ministres qui ont plutôt l'esprit de leur ordre que l'esprit de l'Évangile. Si le prince de Vendôme n'avait entendu que des ministres de cette espèce, on peut l'excuser d'avoir répondu à Louis XIV, qui le pressait d'aller à l'église : a Sire, je ne puis aller entendre un homme qui dit « tout ce qu''il lui plaît sans que personne ait la lift berté de lui répondre. » Car cette circonstance de parler seul, et de parler sans avoir à craindre une réplique, ne blesse que quand on la rend blessante. En elle-même, elle est fort bien acceptée; mais il faut avouer que l'arrogance est doublement choquante dans l'homme qui sait trop bien qu'on ne lui répondra pas. L'accent de la vraie autorité est, au contraire, bien venu de presque tous les hommes. Il y a d'avance feveur assurée aux hommes qui , dans ce monde d'inconstance et de perplexité, s'expriment sur un sujet grave avec conviction et avec empire. C'est même la première chose qui frappe chez un orateur et qui lui concilie l'attention , lorsqu'on voit d'ailleurs qu'il tire toute son autorité de son message et non de lui-même, et qu'il est aussi modeste qu'il est convaincu. Qu'est-ce qui étonna le peuple juif dans la doctrine de Jésus- Christ? Était-ce cette doctrine elle-même? Ce fut sur-
DE l'àutoritb. 269
tout Fautorité avec laquelle Jésus-Christ la professait. « Car il les enseignait , .dit saint Mathieu (VII, 28-29), «. comme ayant autorité, et non pas comme les scribes. »
Sans doute l'autorité convenait à Jésus-Christ;, mais elle convient aussi à la vérité ; l'autorité est inhérente à la vérité ; et ceux qui viennent dire au monde, de la part de Jésus-Christ, cette vérité qui régénère et qui sauve, ont le droit où plutôt sont dans Tobligation de la dire avec le même accent que lui. Si les serviteurs ne sont pas plus que leur maître, dans un certain sens ils ne sont pas moins que leur maître ; la vérité qu'ils apportent au monde n'est pas moins vérité dans leurbouche que dans la sienne. Il ne leur convient pas de parler comme les scribes ; car ce ne sont pas leurs propres inventions qu'ils cherchent à faire pénétrer dans les esprits par mille détours subtils, c'est un message souverain qu'ils délivrent; c'est comme ambassadeurs d'un roi qu'ils se présentent. Leur personne n'est rien, leur message est tout ; aussi n'est-ce pas pour leur personne, mais pour leur message qu'ils réclament le reipect ; mais ils seraient aussi coupables de ne pas prétendre ce respect pour la pensée divine dont ils sont dépositaires, qu'ils seraient insensés et ridicules de le réclamer pour leurs propres pensées.
Aussi saint Paul ne craint-il pas de recommander à Tite, et sans doute à tous les ministres de l'Évangile, « d'exhorter et de reprendre avec une pleine autorité; » (Tite, II, 15.) injonction remarquable, quand on songe qu'elle vient de celui de tous les hommes peut-être qui a le plus respecté la liberté de la conscience hu-
S7V DE L'AUTORiri.
mainey qui s'est le plus sévèrement interdit de dominer sur la foi de s^ <lisciples y qui s'est le plus soigneusement abstenu d'ériger ses coipeys en ordres^ et qui a le plus insisté pour qiae r(d)éi86anee des fidèies fût une obéissance raisonnable ou raisonnée. Il n y a point là de contradiction : c'est le devoir des uns d^examiner avant de croire ^ c'est le devoir des autrea d^a£* firmer avec énei^e l'objet de leur foL Cette énei^ev cette insistance, cette gravité^ cette autorité en ma mot, ne portent pas à la liberté la plus l^re aitteisite; elles ne font qu'avertir la conscience et lui dodiuieF l'éveil: et la> prédicatioiik n'a des torts envers la libeartéqœ lorsqu'elle trouble l'âme et la bouleverse ps^ des prestiges^ et qu'à la faveur du bruit et du tumulte qu'elle a excités, elle nous arrache un assentiment que notre âme, attentive, touchée,, mats rassise, ne lui aurait jabmais donné.
On est obligé d'avouer que l'accent de l'autorité se laisse un peu désirer dans la prédication de nâ&)!(D(UT8.> et qu'à mettre ensemble en parallèle des prédicateurs d'un même temps, les catholiques semblent, soosije rapport qui nous occupe, avoir l'avantage. Nouis arrêtant d'abord au second point, nous conviendrons- que l'autorité, dans un sens particulier, étant l'idée mère et le caractère fondamental de l'institution catholique, il n'est pas étonnant qu'elle se rej^oduise partout, et que le ministre, n'ayant pa» seulement foi individuelle à la religion qu'il prêche, mais faisant partie d'un corps qui interprète la Révélation, et, pour tout dire,, qui la coBh tinue, parle, en un sens, de plus haut à son auditoire
DK LàUTORITK. 27i
que ne peut te faire un prédicateur protestant. Il est mrai qu'il prédie^ et que^ par ]à mècat y il raisonne^ S discute^ il examine ^ comme le ministre protestant ; mais à trayers tous ces actes qui avouent implicitement une position s^oibiable , on Toit percer le sentiment d'une souveraineté en matière de foi qui n'appartient à nul autre système* Lessujets mêmes^ la forme, le ton de la discussion annoncent le prêtre catholique; et quand le prêtre et le ministre soutiennent la méaaie cause^ l'un la jiaiàe en avocat et l'autre en procureur général.
Maintenant^ saoïs sortir de l'Église réformée^ si l'on cberdie quelie différence il peut y avoir , sous le raph port de l'autorité , entre nos temps et des temps plus anciens^ elle ne s'explique pas; par un. affaiblissement de la conviction chez les ministres, mais par une circonstance d'une autre nature ; et peut-être, en y regardant de près, tro«verait-on que l'autorité ne paraît avoir baissé qœ parce cpi'elle était exagérée , ou que les eordes, si Y an peut parler ainsi, ne paraissent lâches à présent que pour avoir été autrefois trop tendues. A Fanaitcwité de la conviction et de la vocation intérieures, qui est tout^ se mêlait, sans qu'on s'en aperçût, Fauto^rité de ta position ou de la vocation extérieure; et peut-être celle-ci avait ime trop grande part dans F assurance et k hauteur du ton de la prédication. Il n'y avait pas sAcfts pèus de foi véritaUe et moins d'incréàubté rédie qu'il n'y en a de nos jour»; mais Finerédntité se prononçait moins et même se connaissaèt moins; Fincrédulité n'avait pas encore été poussée par
272 DB l'autorité.
les circonstanœs à la nécessité de se déclarer, ni même de s'examiner ; parmi ceux qui , sur ce point , étaient au clair avec eux-mêmes et ne se faisaient plus d'illusion, la plupart, soit prudence soit ménagement, se taisaient : ceux qui s'affichaient étaient en petit nombre, et blâmés même par les complices de leurs opinions. La fiction légale ou, pour mieux dire, le préjugé commun, c'était que tout le monde croyait. Les troupeaux paraissaient encore entiers et compacts , l'Église très incorporée à l'institution politique, la foi toujours et à bon droit présumée, le clergé tranquille possesseur d'une position forte et de privilèges pour la défense desquels les uns eussent fait, je le crois, peu de sacrifices, mais contre lesquels aussi les autres eussent fait peu d'efforts. Je crois bien sérieusement que le changement qui est survenu, et que bien des gens déplorent, est une bénédiction de Dieu ; et que si l'incrédulité qui s'ignorait autrefois se connaît aujourd'hui, si l'opposition qui se cachait se découvre et se déclare, il n'y a là que progrès. La première apparence nous dénonce un accroissement de l'incrédulité : un examen plus attentif ne voit dans ce qui se passe qu'une augmentation de clarté et de franchise ; ceux qui se tenaient et qui passaient pour croyants à l'aide d'un vague soigneusement entretenu et de discussions soigneusement évitées, ont été forcés de se rendre compte d'eux-mêmes et d'en rendre compte aux autres. Et d'un autre côté, ceux qui ont continué de croire et de professer la foi , croient à bon escient et ne professent pas sans conséquence. Il y a, quoi u'on fasse
DB L'AUTOaiTfi. 273
et quoi qu'on dise, une sorte de licenciement de cette majorité compacte qu'on appelait l'Église ; toutes sortes de causes ont concouru à produire cet état de choses, qui, de jour en jour, deviendra plus clair et plus flagrant. Il y a déjà longtemps que les ministres peuvent voir que leur tâche se rapproche de plus en plus de celle des missionnaires, et que, nominalement à la tête d'une Église , ils n'en ont guère que le noyau, et sont appelés réellement à convoquer et à constituer une Église. Cet état de choses est essentiellement le même que celui sous lequel ils ont vécu longtemps sans le bien connaître ; leur tâche réelle était jadis ce qu'elle paraît aujourd'hui être devenue : la différence, c'est la clarté toujours croissante des positions et des rapports. Mais qu'est-ce qui doit en résulter sous le rapport de l'autorité? Si l'on parle de l'autorité véritable, rien, ou plutôt un véritable avantage. L'autorité de convention s'en va ; il faut se rejeter sur l'autre, celle que peut déployer tout interprète de la vérité, convaincu de la vérité. Il est vrai qu'il n'a plus à compter sur l'assentiment implicite et muet d'un troupeau, c'est-à-dire qu'il a une illusion de moins; mais il a toujours à compter sur la force de la vérité et sur les promesses de Dieu. Il est vrai que ce ne sont plus les brebis qui viennent à lui , mais lui qui va aux brebis, et même qui court après elles : mais les apôtres, qui convenaient que leur ministère était de supplier les hommes d'être réconciliés avec Dieu, (2 Corinthiens, V, 20.) les apôtres en exhortaient-ils moins avec une pleine autorité? (Tite, II, 15.) Le pasteur est-il moins pasteur
374 PK l'autoaitk.
lorsqu'il court après la brebis, que kMPSqu'il la nourrit de sa main dans le bercail d'où elle ne âonge pas à sortir ? Cette poursuite des brebis garées, qui a dû toujours être l'essentiel de notre ministère, l'est plus évidemment aujourd'hui que jamais; et si, dans cette poursuite, dont la direction, les détours, la longueur semblent déterminés par la brebis elle-même, nous paraissons dépendre d'elle, si par monts et par vaux, broussailles et ravins, c'est-è-dire par tous les chemins où la passion et le préjugé, le savoir et l'ignorance, Tétourdissement ou les sophismes peuvent faire vagabonder une âme qui fuit devant la vérité , nous aammes (dîligés de haleter après elle et de régler docilement notre course sur sa course désordonnée, si cJiaque époque, en renouvelant les formes de l'erreur, nous contraint à renouveler les formes de la vérité, qu'est-ce que peut enlever cette charitable condescendance au caractère d'autorité dont la prédication doit être toujours empreinte? Quoi! la charité ôterait-elle quelque chose à l'autorité? l'autorité consisterait-elle et se montrerait-elle dans l'obstination à parler toujours la même langue et à maintenir les mêmes formules? et les infinies condescendances de la charité divine ont-elles jamais avili , n'ont-elles pas plutôt embelli et adouci la sainte majesté du Dieu que la Bible nous fedt connaîtreî Il faut bien convenir toutefois que la prédication, en devenant plus distinctement une supplication ou une lutte, a perdu chez quelques-uns une partie de ce can ractère de majesté calme et sereine qui, chez les apôtres, et d'abord chez leur Maître, s'unit si admirable»
DE l'autorité. 275
nient à la sainte véhémence de la charité. Peutrêtre aussi que le dogmatisme et le soin trop minutieux des nuances doctrinales nuisent à la simplicité et à la grandeur, qui sont les traits sous lesquels l'autorité aime à se produire. Il faut écarter ces obstacles, et, sans affectation, sans recherche, mais par le seul sentiment de nofare vocation, retrouver ce ton qui rassure en imposant, et que tous nos auditeurs , sans exception , ont besoin de trouver dans notre prédication.
Je crois qu'en général nous restons, sous le rapport de l'autorité, en dessous de ce qui est légitime, possi- We et nécessaire. La hardiesse et la liberté des prophètes ne se font pas assez sentir dans nos discours. En un mot, nous ne reprenons pas assez. Nous combattons à armes courtoises, comme dans un tournoi ; nous oublions qu'un combat sérieux demande le fer émoulu, et qu'un semblant de combat ne donne qu'un semblant de victoire. Une compassion plus vive pour nos peuples, un sentiment plus grave de notre responsabilité, enfin un idéal plus élevé et plus solennel de notre état, devraient nous mettre au-dessus des vaines considérations, et de certaines bienséances qui, à vrai dire , ne nous regardent pas. Ce n'est peutrêtre paa l'idée qu'on se fait aujourd'hui du ministère, j'en conviens ; mais est-ce à nous à nous conformer à cette idée, ou est-ce à nous à la réformer? Si les maximes du monde sur ce sujet sont la mesure de notre liberté, il n'y a pas de raison pour que nous ne descendions toujours plus bas dans la complaisance ; si, au contraire , nous nous adjugeons toute la liberté que chré-
276 DE l'autorité.
tiénnement nous pouvons nous adjuger; si, bien loin de laisser entamer notre ministère, nous revendiquons pour lui toute l'autorité qui lui appartient, il y a toutes sortes de raisons de croire que le monde, avec étonnement d'abord, y consentira et s'y accoutumera. Il aime le courage et l'indépendance ; il n'est fort que contre les faibles ; et c'est notre timidité qui fait sa hardiesse. Partout et en tout temps , pourvu que nous suivions la vérité avec la charité, notre ministère sera ce que nous voudrons qu'il soit. Accepté d'ailleurs ou non accepté, l'essentiel est qu'il soit ce qu'il doit être.
Le caractère et la position y peuvent faire quelque chose. Tel orateur a plus naturellement de l'autorité que tel autre. Telle Église encourage plus que telle autre le ton d'autorité. Mais avant tout cet accent est essentiel à la prédication de l'Évangile. Il ne faut pas confondre, dans leur principe, l'autorité apostolique avec une certaine hardiesse naturelle, qui, du reste, n'y nuit pas, et s'y ajoute fort à propos. Une grande humilité, et même une grande humiliation intérieure, une grande tristesse de cœur, n'empêchent pas de parler avec autorité, et cette autorité de se faire sentir. Celui qui tremble devant Dieu n'en est pas moins hardi devant les hommes ; et sa confusion même rend gloire à Dieu. Je crois qu'avec tout caractère naturel et dans toute position extérieure, je crois aussi qu'avec peu ou beaucoup de talent, peu ou beaucoup d'esprit, un ministre peut prêcher avec beaucoup d'autorité, [à certaines conditions que nous allons énumérer] :
l'S'il parle au nom de Dieu, et ne veut rien sa-
DE l'autoritv. 277
voir, sur les choses de Dieu, que ce qu*il a appris de Dieu même. Le principe de notre autorité est dans notre soumission, et notre autorité sur les autres est d'autant plus grande que l'autorité de la Parole divine est plus grande sur nous-mêmes; nous pesons sur eux, si j'ose dire ainsi, de tout le poids dont la vérité pèse sur nous. Ici se montrent à la fois le désavantage apparent et l'avantage réel de la position du prédicateur, si on la compare à celle de tout autre orateur.
L'orateur profane est maître de sa pensée ; il ne la modifie que par elle-même ; mettons-le, pour mieux faire saillir le contraste, sur le même terrain que le prédicateur évangélique, sur le terrain de la morale et de la religion : il tire ses principes de son propre fonds, c'est-à-dire de sa raison et de son sens moral ; il y rattache, convenablement aux lois de la logique, des conséquences et des applications; aucune force étrangère n'a brisé sous ses pieds le premier échelon, ni enlevé le dernier ; il parcourt librement l'échelle tout entière, également maître de son point de départ et de ses conclusions. La raison et la conscience peuvent bien, il est vrai, passer pour des autorités; mais ce sont des autorités qu'on aime à reconnaître ; qui, nées et développées avec nous, sont une partie de nous, sont nous-mêmes; auxquelles nous adhérons d'emblée , par cela seul que nous en avons reconnu l'existence ; et qui, parleur nature même, sont parfaitement exemptes du caractère d'arbitraire plus ou moins inhérent à toute autre autorité. Identiques, du moins nous le croyons, chez tous les individus pensants, elles
S78 DE l'autorité.
doivent ous les concilier ou nous les soumettre ; et comme tous les moyens puisés à cette source ont Tair d'être à nous, en même temps qu'ils sont à tout le monde, nous avons, en cas de victoire, la satisfaction de nous sentir personnellement vainqueurs, sans que, pour cela, ceux que nous avons persuadés se sentent personnellement vaincus. Position agréable pour les deux parties, et bien différente de celle où l'éloquence évangélique place respectivement le prédicateur et son auditoire. Sans doute que le ministre chrétien a beaucoup affaire de la raison et de la conscience ; aidé par dles, il ferme toutes les issues par où les âmes vou* draient s'écarter du cercle où il prétend les faire entrer ; puis, quand il les y a enfermées, c'est avec la conscience et la raison qu'il les y retient, qu'il les y fixe, qu'il les y établit, qu'il leur fait dire enfin : « Il « est bon que nous demeurions ici, plantons-y nos ten- « tes; » (Matthieu, XVII, 4.) en sorte qu'il ne fait rien absolument sans la conscience et la raison. Mais ces facultés acceptent la vérité et ne la créent pas ; la vérité est donnée : donnée comme un fait souverain, comme une pensée divine, non comme une déduction de notre intelligence ; donnée comme un fait que nos facultés doivent élaborer, exploiter, mais qu'elles n'eussent jamais trouvé . En un mot, la raison et la conscience sont les pierres de touche de la vérité, et non, comme dans d'autres sphères, la source même de la vérité.
N'est-ce pas une chose gênante pour le prédicateur, que d'être obligé de reconnaître toujours une autorité extérieure, une autorité qui n'est pas en lui, qui n'est
DE l'autorité, 279
pas lui? Oui, très gênante, aussi longtemps qu'il voudra marchander avec cette autorité, la courber, elle l'inflexible! la corrompre, elle l'incorruptible! Très gênante, tant qu'il se travaille à ne lui faire dire que ce que tout le monde voudrait bien entendre, à naturaliser le surnaturel, à traduire l'intraduisible. Mais du moment qu'il s'est rendu, qu'il a pris le parti de croire à la faillibilité de la raison humaine et à l'infaillibilit é de la raison divine, alors, ne marchant plus un pied dans le sable et un pied sur le roc, se plaçant des deux pieds sur la vraie base, ce qui lui paraissait un désavantage devient un avantage et une force. Alors, imitateur de JésuMîhrist, il enseigne d'autorité, et non plus comme les scribes; (Matthieu, VII, 29.) il n'en appelle plus à lui-même, mais à Dieu; il n'oppose plus l'homme à l'homme, mais la majesté de la sagesse divine aux vacillations infinies de la sagesse humaine; dépouillé de toute autorité personnelle, il revêt une autorité plus haute, et plus il s'a» baisse comn^ homme, plus il s'élève conmae ministre. Mais ce qui est important à observer, il parle avec foi. Qu'on veuille bien y faire attention : l'avocat, le panégyriste, le tribun peuvent parler avec foi; une certitude ferme, une conviction vive n'est pas naturellement hors de leur portée ; mais, pour qui paa-le de morale ei de religion, la foi n'est guère possible dans les circonstances ordinaires et naturelles ; il n'y a, dans cet ordre d'idées, que peu de choses qu'on puisse soutenir avec une certaine fermeté et enseigner avec une aulOTilé suffisante; l'esprit d'analyse du siè-
280 Di L'AUToarn.
cle a pulvérisé tant d'opinions, a laissé debout si peu de croyances 1 II y a si peu de parti à tirer du pur raisonnement pour réédifier le monde moral et la religion naturelle î Heureux donc qui a reçu des mains de Dieu la solution que la terre est impuissante à donner ! solution arbitraire, mais qui doit être arbitraire, puisqu'il est prouvé par le fait que la raison n'en peut pas trouver une naturelle. Heureux qui l'a trouvée! il a quelque chose à donner aux âmes ; et, dans son humble dépendance de la vérité révélée, il est en réalité bien plus indépendant, il a plus d'ascendant que le prédicateur qui ne veut croire qu'à soi-même, et qui se surprend, à tous les moments, à ne pas croire à soi-même. »
On ne peut se dispenser d'ajouter que le privilège exclusivement assuré au prédicateur d'occuper seul l'auditoire, de n'avoir à combattre que des adversaires muets, serait un privilège exorbitant et absurde, si le prédicateur n'était pas censé parler au nom de Dieu, et répéter, en les développant et les appliquant, les oracles de la sagesse inspirée.
2" [Le prédicateur peut prêcher avec beaucoup d'autorité,] s'il joint à l'autorité qui résulte du témoignage de Dieu celle qui naît de l'expérience, puisque, dans le plan du christianisme, la vérité extérieure est destinée à devenir une vérité intérieure, la révélation une expérience, et que, dans un certain sens, tout homme qui annonce l'Évangile doit pouvoir dire comme les apôtres : « Ce que nous avons entendu, ce que nous « avons vu de nos yeux, ce que nous avons contem-
DB l'autorité. 281
< plé, et ce que nos mains ont touché, concernant la a parole de vie,... c'est ce que nous vous annonçons.i^ (1 Jean, I, 1, 3.)
3* [Troisième condition pour prêcher avec autorité] : si la vie extérieure du prédicateur est assez conforme à sa prédication pour que ses paroles n'aient pas à rougir de ses actions, et que personne n'ait le droit de l'opposera lui-même. [Alors] son caractère jure pour lui.
4' [Quatrième condition] : si, à mesure qu'il sent la hauteur de sa mission, il sent davantage sa propre bassesse ; si on le voit le premier plier sous le fardeau qu'il impose à d'autres ; s'il s'efface derrière sa mission, s'il ne se met en scène que lorsque cela devient indispensable, et s'il ne se montre que pour se réunir distinctement à l'humiliation de ses auditeurs ; s'il ne se sépare point d'eux, ni de pensées ni de paroles, et si la persuasion d'être le premier des pécheurs retentit à travers ses discours; en un mot, si l'autorité qu'il déploie est dépouillée de tout caractère personnel, si elle est toute relative à l'objet de sa mission, toute pénétrée et toute empreinte du sentiment qui faisait dire à saint Paul : « Malheur à moi si je n'é- « vangélise! » (1 Corinthiens, IX, 16.)
5* [Cinquième condition] : si, dans la chaire. Dieu lui fait la grâce de s'oublier soi-même et l'affranchit des misérables inquiétudes de la vanité. Car si, de serviteur du Très-Haut, il devenait, par la vanité, le serviteur des hommes ; si le besoin de leurs suffrages le préoccupait au moment même qu'il leur annonce le conseil de Dieu ; s'il avait cherché la solidité, le pa-
2I8S DE Lk RéPRÉBSHSiON.
thétique, Tonction, l'autorité môme, dans le secret désir de faire dire qu'il prêche d'une manière solide, pathétique, onctueuse, et avec autorité, alors, descendant du tribunal à la sellette, et tout à fait étranger à cette noble indépendance qui faisait dire à saint Paul : a II « m'importe fort peu d'être jugé par vous,» (1 Corinthiens, IV, 3,) il affecterait en vain le ton de l'autorité, il ne le trouverait pas. L'hommeà qui les hommes imposent n'est pas fait pour leur imposer; celui qui tremble devant eux ne les fera jamais trembler; et si Pierre, en prononçant son premier sermon, son sermon d'épreuve si l'on veut, avait été préoccupé de son rôle et du jugement de son auditoire, il n'eût pas entendu la multitude, touchée de componction, lui dire à la fin de son discours : a Hommes frères, que ferons- « nous? » (Actes, II, 37.)
6* Enfin, [pour prêcher avec autorité, le prédicateur doit] faire sentir qu'il aime ceux à qui sa parole commande*
Réprihmsion. — Saint Paul veut que Timothée nonseulement exhorte, mais aussi reprenne avec une pleine autorité. Nous ne parlons point ici de la répréhension individuelle, ou faite en particulier, mais de celle qui s'exerce dans la prédication publique. Plus facile, à certains égards, que la première, à d'autres égards elle l'est moins. Si la répréhension de la diaire est plus facile, parce que, s'adressant à tous ensemble, et laissant à chacun le soin de se faire sa part, elle n'irrite trop vivement aucune susceptibilité individuelle, d'un
DB UL RlSPRiHENSIOir. 383
autre côté, la publicité, la solennité, le peu d'espace dont on dispose, rendent cette partie de la tâche du prédicateur délicate et périlleuse. Il n'a pas, comme dans un entretien particulier, la ressource des interlocutions, qui lui font connaître et mesurer les impressions qu'il produit, et le mettent à même de modifier, d'expliquer, de nuancer sa pensée à mesure que le besoin s'en fait sentir, en un mot d'ajuster son discours, non-seulement au caractère individuel de la personne à qui il s'adresse, mais à tous les mouvements successifs de son âme. La répréhension collective, s'appliquant toujours à une certaine moyenne qui , n'est vraie qu'à condition de ne représenter l'état pei^ sonnel d'aucun des membres de l'assemblée, risque toujours d'être ou faible ou exagérée, et n'échappe qu'assez difficilement au vague et à l'arbitraire. Et cependant, on ne sainrait en dispenser le prédicateur, et il ne saurait lui être permis de se soustraire à l'épineux de cette tâche en reprenant les mêmes vices ou les mêmes défauts qui se trouvent dans toutes les aur très paroisses, et qui sont à la charge de toute l'humaiiité^ Un vrai pasteur connaît son troupeau, et ne peut garder le silence sur les maux particuliers à ce troupeau. On ne voit pas pourquoi l'homme autorisé à monter dans la chaire d'une certaine localité, qui s'appelle encore paroisse, l'homme préposé à la garde morale d'un peuple, ne pourrait pas faire ce que ferait de plein droit un particulier, ce que font tous les jours des écrivains et des orateurs à qui leur zèle tient lieu de mandat Je crois seulement qu'indépendamment de
184 DE LA RâPRBHBNSIOIf.
ce que le christianisme conseille et suggère de prudence et de ménagement, la solennité des temples, l'autorité même dont le pasteur est revêtu, sa position officielle, son privilège enfin de parler sans être contredit ni interrompu, lui commandent la surveillance la plus sévère de ses paroles. Qu'est-ce que la prédication publique, si ce n'est le pis-aller de la prédication individuelle, la seule tout à fait directe et pénétrante? A quoi servirait la prédication publique, si elle ne pouvait pas s'individualiser jusqu'à un certain point pour chacun de ceux qui l'entendent? Et comment ne pas se prévaloir de tous les moyens qu'on peut avoir de la rendre directe, en s'attaquant à des faits moins généraux que ceux que présente l'observation de l'humanité générale?
Tout en admettant qu'un bon discours chrétien doit pouvoir être utile et applicable hors de la paroisse pour laquelle il a été fait, puisque le principal de toute prédication se rapporte aux traits fondamentaux de la nature humaine, je crois qu'on pourrait exiger que la prédication de chaque pasteur portât l'empreinte irrécusable du lieu et des circonstances dans lesquelles il exerce son ministère. Il est vrai que ce caractère local et cette espèce d'individualité de la prédication ne résident pas uniquement dans la partie de nos discours consacrée à la répréhension, et que la paroisse se réfléchit dans toutes les parties de la prédication d'un ministre attentif et observateur ; mais s'il a compris et accepté toute sa position, si sa paroisse est à ses yeux une famille dont il est le père spirituel, s'il connaît
DELA RliPBBBEKSION. 285
ce qu'on peut appeler le droit divin du ministère, il reprochera avec une généreuse liberté à cette paroisselà le mal particulier qu'elle entretient, qu'elle favorise ou qu'elle tolère. La question n'est pas de savoir si cette liberté sera vue de bon œil, si elle étonnera, si elle semblera exorbitante. L'estrelle? voilà la question. Le ministère n est peut-être pas compris dans ce sens par le public; mais c'est peut-être notre faute, et, comptons-y bien, ce qui est juste, ce qui est" dans la nature des choses, finit toujours par être accepté. On ne nous refuse guère que ce que nous nous refusons à nous-mêmes ; on donne à celui qui a ; et le plus souvent nous avons tort de nous plaindre de n'être pas libres, puisque, pour être libres, il ne faut que vouloir l'être. Les barrières que nous voyons autour de nous sont bien souvent l'effet d'une illusion d'optique. Avançons comme s'il n'y en avait pas, et nous verrons qu'il n'y en a pas. Tout dépend du point de vue d'où nous envisageons le ministère. La forme n'en est pas donnée ; l'esprit seul en est immuable, et c'est cet esprit dont il faut se faire une juste et (îomplète idée.
Il y a un fait singulier qu'il faut relever : le peujle trouve bon, parce que c'est l'usage, qu'une fois l'an du moins, on lui fasse le compte détaillé de ses voies et qu'on lui dise le nom propre de son péché (1). Ce jourlà, les ministres ont leur franc-parler, et ils en profitent : mais franchement, ce qui est bon à dire n'cst-il
(1) Allusion au caracUVe que rcvôt la prédicatioDile jour du jei^e annuel q';' se célôbro dans les églises de la Suisse. {Éditeurs.)
286 DE LA BÉPRBHENSH»^.
pas bon à répéter î et s'il importe à chaque individu, pour être vraiment amené à résipiscence, de connaître ses péchés particuliers ou la forme individuelle de sa nûsère, est-il inutile à un peuple qu'on lui dise aussi son péché, afin qu'il sache où est son mal, où sont ses dangers, et de quel côté surtout il doit tourner ses efforts?
Malgré les difficultés de la répréhension directe, nous n*avons pu prendre sur nous de l'interdire au prédicateur. Nous croyons qu'elle fait partie de son office. Mais nous ne pouvons la permettre ou la recommander que sous les conditions suivantes :
Que le prédicateur, avant de l'exercer, connaisse bien sa paroisse et qu'il en soit bien connu ;
Qu'il se sente en possession de l'estime, de l'afiGeotion et de la confiance de cette paroisse ;
Que le mal soit constaté, général, grave, et réclamant une prompte répression.
J'ajouterai en général, mais non dans un sens absolu, que cet office sera plus convenablement exercé par un prédicateur qui joindra à l'autorité que lui donnent ses lumières, sa conviction, sa vie exemplaire et sa migh sion même, l'autorité de l'âge.
Voici, je pense, quelques règles que le prédicateur devra soigneusement observer dans ses censures. La première : d'éviter toute espèce et toute apparence de personnalité ; je ne dis pas d'éviter toute intention de ce genre, cela va trop sans dire ; je ne dis pas même d'éviter que ses auditeurs ne fassent de ses paroles quelque application personnelle et maligne : ce serait peine perdue ; je dis de faire en sorte qu'on ne puisse
DE LA m^PRI^HENSH)!! . 287
pas, avec une apparence de raison, Taocuger d'avoir eu quelqu'un en vue soit dans son auditoire, soit au dehors. Il faudra, en conséquence, qu'il tâche d'être incisif et pénétrant sans recourir à la forme commode et piquante du portrait. Ce moyen négatif est praticable ; mais la règle à laquelle il se rapporte n'est pas si facile à suivre qu'on pense, eûtron même la plus grande innocence d'intention. Il est difficile, impossible peutêtre, de ne pas diercher autour de soi quelque type vivant du vice qu'on veut peindre ou censurer. Les créations les plus idéales de la peinture ont eu pour point de départ ou pour point d'appui quelque modèle individuel. C'est même, chose singulière, en peignant d'après l'individu, qu'on est sûr de bien rendre l'espèce ou le genre. Il n'est peutrêtre aucun prédicateur qui, occupé de quelqu'une des misères morales de l'humanité, n'ait vu poser devant lui , pendant toute la durée de son travail, quelque figure à lui bien connue. <}uelqu'un est toujours, à l'insu de soi-même, le sujet sur lequel se fait l'autopsie de l'espèce ; quelqu'un qu'on ne nomme pas, à qui peut^tre on ne croit pas avoir pensé plus qu'à un autre, a été le bouc émissaire de la répréhension. S'il en a été ainsi, effaçons soigneusement ?des signes trop reconnaissables ; cachons le vicieux, le pécheur, et que le vice seul, le pédié seul demeure. C'est peut-être une espèce de personnalité que la censure de certaines classes ou de certains ordres de la société. Notre ministère, qui doit toujours tendre à conciUer et à réunir, doit se garder de signaler une classe à la haine ou au mépris des autres classes. Il peut
S88 DB LA RÊPRÉHBN810N.
y avoir eu des temps et des circonstances où l'on a dû s'écarter de cette règle. Ainsi saint Jacques a pu reprocher à certains chrétiens leur complaisance toute mondaine et leur obséquiosité pour les riches qui les opprimaient. Je conviens même que, certains vices naissant de certaines positions , il n'est pas possible de parler de ces vices sans parler des positions qui les engendrent; impossible de parler de l'injustice des uns sans parler des souffrances des autres. — Mais les ministres chrétiens ont su admirablement concilier la franchise et la prudence, aidés de l'exemple et des inspirations de leur adorable Maître, qui n'a pas hésité à s'adresser nominativement et publiquement aux classes, et les a toutes soulevées, non les unes contre les autres, mais toutes ensemble contre lui. L'esprit chrétien, dans son austère franchise, n'a jamais propagé les haines ni échauffé les ressentiments. La simplicité, bien souvent, lui tient lieu de prudence ; mais il n'a garde aussi de mépriser la prudence. Je pense que ce ne serait qu'à la dernière extrémité, et appuyé des plus puissants motifs, qu'un ministre chrétien se permettrait, ou plutôt se comman^ derait, de parler comme le Père Bridaine dans cet exorde célèbre et si souvent cité :
« A la vue d'un auditoire si nouveau pour moi , il « semble, mes frères, que je ne devrais ouvrir la bouche « que pour vous demander grâce en faveur d'un pauvre « missionnaire dépourvu de tous les talents que vous a exigez quand on vient vous parler de votre salut. «J'éprouve cependant aujourd'hui un sentiment bien « différent ; et si je me sens humilié, gardez-vous de
DE LA RÉPEBHEMSION. 28&
u croire que je m'abaisse aux misérables inquiétudes dç
ft la vanité, comme si j'étais accoutumé à me prêcher
«c moi-même. A Dieu ne plaise qu'un ministre du ciel
K pense jamais avoir besoin d'excuse auprès de vous!
« car, qui que vous soyez, vous n'êtes tous comme moi,
d au jugement de Dieu, que des pécheurs. C'est donc
(t uniquement devant votre Dieu et le mien que je me
« sens pressé dans ce moment de frapper ma poitrine.
a Jusqu'à présent j'ai publié les justices du Très-Haut
« dans des temples couverts de chaume. J'ai prêché
« les rigueurs de la pénitence à des infortunés dont la
« plupart manquaient de pain ! J'ai annoncé aux bons
ft habitants des campagnes les vérités les plus effrayanteé
« de ma religion ! Qu'ai-je fait? malheureux ! J'ai con-
<t triste les pauvres , les meilleurs amis de mon Dieu !
« J'ai porté l'épouvante et la douleur dans ces âmes
« simples et fidèles que j'aurais dû plaindre et con-
« soler ! C'est ici, où mes regards ne tombent que sur
a des grands, sur des riches, sur des oppresseurs de
a l'humanité souffrante ou sur des pécheurs audacieux
« et endurcis; ah! c'est ici seulement, au milieu de
« tant de scandales, qu'il fallait faire retentir la parole
fi sainte dans toute la force de son tonnerre, et placer
« avec moi dans cette chaire, d'un côté la mort qui vous
« menace, et de l'autre mon grand Dieu qui doit tous
« vous juger. Je tiens déjà dans ce moment votre sen-
a tence à la main. Tremblez donc devant moi, hommes
ic superbes et dédaigneux qui m'écoutez ! L'abus ingrat
ic de toutes les espèces de grâces, la nécessité du salut,
« la certitude de la mort, l'incertitude de cette heure
290 DE LA vépnÉBEKSKW.
« si efiroyable pour voua, l'impénitence finale, te j*^^ « ment dernier, le petit nombre des élus, fenfcr, et a par-dessus teut, rétemité! l'éftOToitél vdià les sujets « dont je viens vous entretenir, et que j'aurais dû sans a doute réserver pour vous seuls. Eh! qu'ai-je besoin « de vos suf&^es^ qui me damneraient peut-être sans « vous sauver ? Dieu va vous émouvoir, tancUs que son <c indigne ministre vous parlera ; car j'ai acquis une « longue expérience de ses miséricordes. Cest tiii- « même, c'est lui seul qui, dans quelques instants, va « remuer le fond de vos consciences. Frappés aussitôt « d'effroi, pénétrés d'horreur pour vos iniquités pasce sées, vous viendrez vous jeter entre les bras ée ma « charité, en versant des larmes de componction et de « repentance; et à force de remords, vous me trouverez a assez éloquent. »
Je voudrais, en second lieu, que la réprébension, soit en chaire soit dans le particulier, fût franche et directe, jamais sous la forme d'une allusioji détournée. Une allusian est comprise ou ne l'est pas. Dans !e second cas, le but est manqué ; dans le premier, on découvre à la fois l'intention du prédicateur et sa timidilé ; on se demande pourquoi il a eu peur d'être clair. Si l'on trouve qu'il ne valait pas la peine d'avoir peur, oa l'en respecte moins ; si la censure ainsi voilée est d'«[«e nature grave, elle parait plus grave encore, et l'on s en exagère l'intention, en voyant q^iel soin le prédicateur a cru devoir mettre à en émousser la pointe ; on lui sait également mauvais gré de ce qu'il a dit et de ce qu'il n'a pas osé dire ; on est plus vivement atteint, je
DE LA RtPREHBNSlON.
le veux, mais on arrache et l'an jette Ido de soi œ dard lancé par la peur. Vous compr^aiez d'ailleurs que je ne désap(H*(>uve nulleinent ici oi les attentions de la bienséance^ ni les précautions et les ruses de la charités Les plus grossiers dans un auditoire sauront bien distinguer la délicatesse de la timidité.
Enfin, je souhaiterais que le prédicateur, lorsqpi'il 6e croit appelé à censurer les mœurs de son troupeau, se rappelât bien que « la colère de l'homme n'accomplit « point la justice de Dieu, » (Jaoques, I, 20.) et que «le u fruit de la justice se sème dans la paix, n (Jacques, m, iS.) Ceci mérite toute l'attention du jeune pté^ dicateur. Sans aucun doute, le lot légitime du péché, ^ son héritage même terrestre, est la haine et la risée ; et il est impossible d'aimer ie bien sans haïr le mal; mais il est très possible et trop commun de haïr le mal sans aimer le bien. Cette haine séparée de l'amour n'a pas sans doute les caractèresde cette <( haine parfaite » qu'avait vouée le roi-prophète aux ennemisde son Dieu; il s'y mêle des éléments impurs; mais néanmoins on ne saurait dire que ce ne soit pas la haine du mal ; c«r le mal est tellement haïssable, et dans tant de sens, «I tellement contraire à notre nature, que le méchaai même le hait. Mais il faut que cette haine ait été sano* tifiée, et pour ainsi dire trempée dans l'amour, pour être digne du christianisme, pour être digne de la chaire. On peut facilement prendre pour du lèie l'impatience et le dépit que l'on éprouve à la vue du péché ; on peut prendre pour une douleur sainte la joie mauvaise que l'on trouve à blâmer et à condamner, et plus d'un pré-
392 DE l'ironie.
dicateur eût été poëte satirique, s'il n'eût pas été prédicateur. Le plaisir de censurer est grand, et la profession qui semble nous faire un devoir de ce plaisir-là, a de quoi tenter les esprits durs et atrabilaires. Que le ministre se défie de cette tentation ; qu'il craigne l'exagération et l'emphase déclamatoire dans laquelle ces sortes de sujets ont coutume de jeter les orateurs ; qu'en œnsurant avec une pleine autorité, il le fasse moins d'après ses impressions que d'après les conseils et les inspirations de la Parole de Dieu. — Par-dessus tout, qu'il prenne garde à l'ironie; l'ironie, dans la chaire comme dans les entretiens privés, mortifie le plus souvent sans fruit, et rien n'est plus opposé à l'onction. Ce n'est pas que je veuille absolument l'interdire ; elle est quelquefois inévitable ; elle châtie vigoureusement, et il faut bien , entre autres offices , que la prédication châtie. Quand notre Seigneur disait aux Juifs prêts à le lapider : « J'ai fait plusieurs bonnes œuvres au milieu « de vous; pour laquelle me lapidez-vous? » (Jean, X, 32 ) c'était une ironie ; mais combien convenable ! combien noble et digne de lui ! La fameuse ironie de Boileau, dans son imitation de la dixième Provinciale, n'est que la forme naturelle d'une réduction à l'absurde, qui, dans un tel sujet et contre de telles erreurs, était presque la seule argumentation possible :
Au sujet d'un écrit qu*on nous venait de lire, Un d'entre eux m'insulta sur ce que j'osai dire Qu'il faut, pour être absous d'un crime confessé, Avoir pour Dieu du moins un amour commencé. Ce dogme, me dit-il, est un pur calvinisme. — 0 ciel ! me voilà donc dans l'erreur, dans le scliisme,
DE l'ironib. 293
Et parlant réprouvé I —Mais, poursuivis-je alors,
Quand Dieu viendra juger les vivants et les morts,
Et des humbles agneaux, objets de sa tendresse,
Séparera des boucs la troupe pécheresse,
A tous il nous dira, sévère ou gracieux,
Ce qui nous fit impurs ou justes à ses yeux.
Selon vous donc, à moi réprouvé, bouc infâme :
Va brûler, dira-t-il, en l'éternelle flamme.
Malheureux qui soutins que l'homme dut m'aimer :
Et qui, sur ce sujet trop prompt à déclamer,
Prétendis quil fallait, pour fléchir ma justice.
Que le pécheur, touché de l'horreur de son vice,
De quelque ardeur pou^ moi sentît les mouvements,
Et gardât le premier de mes commandements I
Dieu, si je vous en crois, me tiendra ce langage ;
Mais à vous, tendre agneau, son plus cher héritage,
Orthodoxe ennemi d'un dogme si blâmé :
Venez, vous dira-t-il, venez, mon bien-aimé;
Vous qui, dans les détours de vos raisons subtiles,
Embarrassant les mots d'un des plus saints conciles,
Avez délivré l'homme, ô l'utile docteur!
De l'importun fardeau d'aimer son Créateur;
Entrez au ciel, venez, comblé de mes louanges.
Du besoin d'aimer Dieu désabuser les anges.
A de tels mots, si Dieu pouvait les prononcer.
Pour moi je répondrais, je crois, sans l'offenser ;
Oh! que pour vous mon cœur, moins dur et moins farouche.
Seigneur, n'a-t-il, hélas ! parlé comme ma bouche (1)!
Ce morceau, qui ne messiérait point à la chaire, au cas qu'elle eût à traiter la question de la dixième Provinciale, ce morceau, disr-je, et d'autres citations peut-être, que la chaire elle-même fournirait, ne nous empêchent pas de penser que l'ironie en général sort du caractère de l'éloquence évangélique ; il faut la laisser,
(1) BoiLEAV. Épttre XII, $ur Vaimour de Dieu, i la fin.
994 DE l'indi6nàtion.
jecrois^ ainsi que FiriTective, à l'éloquence, je ne dirai pas profane, mais païenne , attendu qu'un avocat ou un publiciste chrétien ne suivra pas là-deasus d'autres maximes que le prédicateur.
Mais, après tout, qu'il soit permis de le dire, une sainte véhémence prend sa place entre les fomaes les plus légitimes de l'éloquence relieuse. L'trïdigiiation, cette colère de la conscience,est aussi digne du chrétien que la colère Test peu. L'amour du bien, nous Tavons dit, implique la haine du mal} et pourquoi,, si l'amour a ses effusions et ses transports, la haine n'aurait-elle pas les siens? Comment l'exciterions-nous si nous n'osions l'exprimer? Les prophètes, les apôtres, Jésus- Christ lui-même, n'on1>-ils pas donné un libre essor à la douleur et à la pieuse colère dont leur âme était remplie? Il en est de la colère selon Dieu comme d'un tonnerre qui éclaterait dans un ciel d'azur ; cette colère n'interrompt ni ne trouble la sérénité de l'âme ; elle n'est pas opposée à la charité ; ce serait, au contraire, manquer de charité que de ne pas la ressentir et de ne pas la montrer : «Les blessures de celui qui aime sont « fidèles. » (Proverbes, XXVII, 6.) Rappelez-vous bien qu'on ne comprendra jamais votre réprobation du mal et du péché tant que vous n'en paraîtrez pas ému, et qu'on ne croira pas plus à votre haine tranquillement formulée qu'à votre amour froidement exprimé. Vous n'êtes pas, vous ng pouvez pas être avec le péché dans les termes de la politesse. Saint Paul, à ce qu'il me semble, ne l'entendait pas ainsi : telles de ses apostrophes pourraieni bien faire qualifier de téméraire et
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d'insolentj par certaines gens, celui qui les répéterait ; mais il faut, sans jamais mériter un tel reproche , ne pas craindre de l'encourir. Le Seigneur, qui gardera l'ouverture de nos lèvres, y laissera bien sans doute passer la vérité : or la vérité consiste en sentiments comme en pensées ; la vérité, c'est Tt.mour ; la vérité, c'est donc aussi la haine et même, au besoin, la colère. Mais, ô Seigneur et Sauveur! donne-nous d'aimer comme tu aimes , de haïr comme tu hais , de châtier caoame tu (Mties I