‹ HomilétiqueChapitre 51 sur 98 · CHAPITRE r · texte numérisé non relu

CHAPITRE r

§ !• — Idée et importance de la disposition.

Je rappelle, en commençant cette seconde partie, que nous n'avons pas, dans la première, traité de l'invention proprement dite, c'est-à-dire de la faculté ou de l'art d'inventer, mais plutôt de la nature et du choix des matériaux qui entrent dans la composition du sermon. L'invention domine l'art tout entier, et trouva gon application à tous les moments les plus divers du travail de l'orateur. Toujours il invente; l'invention est le talent même ; ou, si l'on veut, tout le talent est invention. Nous reconnaîtrons, j'en suis sûr, que bien disposer et bien écrire, c'est encore inventer. Si nous avons dit quelque chose sur les sources et les moyens de l'invention, c'a été en passant, et d'une manière gé-

nérale, sans préjudice des détails plus nombreux et plus particuliers que nous aurons à donner dans la quatrièm ^ partie de ce cours, dont le titre : Méthode du ira vailf détermine assez clairement l'objet spécial (1).

C'est donc, proprement et exclusivement, des règles à observer dans le choix des sujets, du texte et des matériaux, que nous nous sommes occupé jusqu'ici. C'était faire, en quelque sorte, la chimie du discours oratoire, puisqu'il s'agissait d'éléments ou d'ingrédients qui se pénètrent réciproquement ; la di$po$Uiony qui va maintenant nous occuper, ressemble davantage à la physique ou à la mécanique du discours, puisqu'elle a pour objet des moments qui se succèdent ou des parties qui se juxtaposent. Je ne veux pas dire pourtant qu'elle fasse entièrement abstraction de la nature intime des matériaux : elle ne le pourrait pas.

Plus encore que dans la première' partie, nous aurons en vue le discours synthétique ou le sermon proprement dit, non pas comme si c'était, à notre avis, la seule forme normale du discours de la chaire ; nous avons fait nos réserves en faveur de l'homélie ; mais l'homélie elle-même aspire à la synthèse; l'analyse n'est pour elle qu'un chemin pour y arriver, chemin dont la longueur, dont les détours sont uniquement déterminés par la nature ou la forme du texte ; en un mot, toute homélie tend vers le sermon, toute homélie finit par être un sermon ; dans tous les cas, la synthèse est le but, le sommet, l'essence même du discours ora-

(0 Cette quatrième partie n'existe pas. (Éditeurs.)

SIO yoiu DE LA DISPOSITIOT.

loire : il était donc utile, il était même néceséaire dé partir, dans notre enseignement, de la synthèse et non de son contraire. Or c'était, en d'autres termes, traiter

du sermon, et serrer un nœud qui pourra ensuite, selon les convenances, être peu à peu relâché; cela vaut mieux sans doute que de le relâcher d'abord en recommandant de le resserrer selon le besoin. L'obéissance d'abord, la liberté ensuite, voilà l'ordre. Dans cet esprit, nous traitons du sermon comme si le sermon était la seule forme de l'éloquence évangélique.

Il s'agit de disposer les matériaux que nous nous sommes procurés par un premier travail ; en d'autre» tenues, il s'agit de construire le discours. Soit que vous annonciez ou n'annonciez pas votre dessein à l'avance, toujours est-il que vous avez une proposition à établir, une conviction à faire passer dans l'âme de vos auditeurs. J'admets que toutes les idées, tous les fait» que vous avez recueillis inclinent ou tendent vers cette conclusion; j'admets que les opinions (pour ne pas dire les convictions) qui se forment dans le monde, résultent pour chacun d'un certain nombre d'observations, d'expériences, de réflexions, qui ne se sont pas offertes à l'esprit dans un certain ordre, et qu'on ne s'est pas appliqué à arranger après coup. Telle est, si je puis parler ainsi, la rhétorique tumultuaire et spontanée de la vie. Mais vous ne montez pas en dmrd pour ne pas faire mieux. Il en est de l'orateur comme du poëte dramatique. Celui-ci ne trouve dans la vie aucun drame absolument tel que ceux qu'il prépare pour le théâtre. Pour ne citer qu'un détail, les entrées

IDÉE DE LA DISPOSITlOIf* 3%i:

et les sorties ne sont pas motivées dans la vie comme elles doivent l'être sur la scène. Le poète se soumet à cette règle; il en observe bien d'autres. De même To^ rateur : il ne jette pas au hasard les miatériaux de k preuve, alors même qu'ils semblent jetés au hasard dans la vie. Son hasard d'ailleurs imiterait l'autsre fort mal. Lorsque, en dehors de l'action directe de l'éloquence une conviction vient à se former chez un in*, dividu ou chCK plusieurs à la fois, il n'est pas dit que l'ordre dans lequel se sont présentés, groupés, coor* donnés, les éléments de la preuve, ait été indiflféren quant au résultat obtenu ; leur désordre apparent étai probablement un ordre dans le cas donné : ce hasard y correspondait. Mais le hasard, dans la composition que rV)Us avons supposée, ne correspond à rien ; ce désordre est un pur désordre. D'ailleurs, l'élément du temps^ celui de la répétition à de longs intervalles, doit être compté pour quelque chose ; ce sont des avantages qui peuvent compenser le manque d'ordre : le discoui^ «ratoire, enfermé dans les limites d'une heure ou deux^ ea est tout à fait privé. Il faut donc qu'il rachète ces in* convénients qui lui sont inhérents par des avantages qui lui soient propres : il n'y a que l'ordre qui les lui puisse assurer. L'ordre est le caractère d'un vrai difr- €aurs; il n'est discours que par là : jusqu'al(»*s^ on ne sait quel nom lui donner. C'est la disposition, c'est l^ordrCy qui constitue le discours.

La différence entre un orateur médiocre et un homme éloquent est souvent là tout entière. La disposition toute seule peut être éloquente , et si l'on y

Bi^ lUPORTAnCE DE LA DISPOSITION.

regarde de près, on voit souvent que l'invention, prise en elle-même, et vue, autant qu'il est possible, à part de la disposition , est d'une valeur intellectuelle comparativement faible. <c Les bonnes pensées abondent, » comme dit Pascal (1). L'art de les organiser est peutêtre plus rare. Trouver les rapports et la place respective de ces molécules organiques , -suppose quelquefois une plus grande capacité. Un rapport n'est-il pas aussi [une] idée, et une idée très importante? Il y a donc de l'invention là dedans, et La Bruyère, qui a dit que « le « choix des pensées est invention (2), » eût pu dire la même chose de l'ordre des pensées.

Je ne veux pas aller jusqu'à dire qu'un discours sans ordre soit incapable de produire aucun effet ; car je ne dirais pas qu'une force indisciplinée est absolument nulle. On a pu voir des discours très défectueux sous ce rapport produire de très grands effets. Mais nous pouvons affirmer en général que la force d'un discours, toutes choses égales d'ailleurs , est proportionnée à l'ordre qui y règne, et qu'un discours sans erdre (bien entendu que l'ordre est de plus d'une espèce) , est comparativement faible. Un discours n'a toute la force dont il est susceptible que lorsque les parties, procédant d'un même dessein, sont intimement unies, exactement ajustées , lorsqu'elles s'entr'aident et se soutiennent comme les pierres d'une voûte. Tantum séries juncturaque pollet (3). Cela est si

(1) [ Voir, pour le développement de cette idée, Pascal, Pensées, Partie I» Art. III : ce Rien n'est phis commun que les bonnes choses, etc. » ]

(2) La Bruyère, Les Caractères. Chap. 1. Des ouvrages de VespriL

(3) Horace, Art Poétique, vers 242.

vrai, cela est si senti , qu'un désordre complet est presque impossible à l'esprit même le plus négligent. Plus le but qu'on veut atteindre est important ou difficile à atteindre, plus la nécessité de l'ordre est sentie. Croire qu'un discours absolument dénué d'ordre est également propre à persuader et surtout à instruire, n'est pas plus commun, je pense, que de s'imaginer qu'une multitude est un peuple, qu'une foule d'hommes bardés de fer est une armée , et que les masses confuses que Darius traînait à sa suite auraient pu tenir tête à la phalange macédonienne.

On n'irait peut-être pas trop loin en disant que la disposition n'est pas d'un intérêt plus secondaire dans le discours, que ne l'est, dans une substance physique, le mode d'agrégation des molécules ; ce mode constitue, en grande partie, la nature du corps.

Le discours oratoire , et spécialement celui de la chaire, a un double but : instruire et persuader. A ne considérer que le premier de ces deux objets, on conçoit toute l'importance de l'ordre ; nous n'avons été instruits qu'autant que nous avons compris et que nous avons retenu ; or, on ne comprend et l'on ne retient facilement , sûrement , qu'à proportion que les matières sur lesquelles doivent s'exercer notre intelligence et notre mémoire, sont suivies et liées. Un enseignement où l'ordre manque mérite à peine le nom d'enseignement; tout ce qu'il peut faire, c'est de fournir des informations plus ou moins utiles. Et l'inconvénient du désordre, sous ce rapport, n'est pas même purement négatif; s'il est fâcheux de ne pas com-

314 mPORTANCB DE Lk DISPOSITION.

prendre, il l'est bien plus de comprendre mal; ot c'est là le danger où une disposition négligente expose notre auditeur; tantôt nous ne lui apprenons rien, tantôt, ce qui est pis, nous lui apprenons l'erreur ; car la vérité qui n'est pas vue dans son jour, dans son lieu, se traduit en erreur, et souvent en erreur pernicieuse, dans la plupart des esprits.

Voilà pour ce qui concerne l'instruction, ou l'action sur l'intelligence : il est impossible qu'il n'en soit pas de même de la persuasion, ou de l'action sur la volonté. Un discours mal ordonné est obscur, et ce qui est obscur est faible. Ce qui porte l'empreinte tremblante de l'indécision ne saurait porter la décision dans l'âme de qui que ce soit. Représentez-vous un discours oii les lois principales de l'ordre soient violées, où Ton quitte une idée avant de l'avoir entièrement exposée, sauf à y revenir plus tard en coupant peut-être le fil d'une autre idée ; où l'accessoire prend autant ou plus de place que le principal ; où l'on passe du plus fort au plus faible, au lieu de procéder du plus faible au plus fort ; où rien ne se groupe, où rien ne fait masse; où tout est dis* perséy égaré, incohérent : un tel discours est contraire à la nature de l'esprit humain, à son attente la plus légitime, à ses besoins ; dans l'âme de l'auditeur comme dans le discours qui lui est adressé, tout commence et rien ne s'achève ; les éléments qui, en se réunissant, auraient composé une masse soUde (j'entends les pen* sées analogues, les sentiments homogènes), sont tenus séparés et à distance; au lieu d'une flamme qui éclaire et qui réchauffe, vous avez un tourbillon d'étincelles;

il y a eu peut-être des atteintes vives, mais passagère» et bientôt effacées ; et quoique peut-être aucun des matériaux dont pouvait se composer un excellent discours n'ait manqué, il n'y aura point de comparaison à faire, sous le double rapport de la conviction et de la persuasion, entre l'ouvrage dont nous parlons et un autre où il n'y a pas plus, où il y a peut-être moins d'idées, mais où l'ordre a tout mis en valeur. Nous avons eu, dans l'ordre intellectuel, le spectacle d'une grande fortune mal administrée, d'une consommation improductive, d'une dissipation.

Notre objet peut paraître trop sérieux pour qu'il nous soit permis d'invoquer ici l'idée du beau ; mais il n'est peut-être pas sans intérêt d'observer que nulle part le beau et l'utile ne sont si étroitement unis et si près de se confondre. La même chose est tout à la fois force et grâce :

Ordinis haec virtus erit et venus, aut ego fallor, Ut jam nuDc dicat, jam nunc debentia dici (1).

Uordre en lui-même est beau, et toute chose belle en soi est plus belle vue en son lieu. Le désordre, au contraire, diminue, décolore et dégrade tout. Quintilien a donc raison d'attacher à l'ordre les deux attributs de la beauté et de la force, lorsqu'il représente avec une poétique éloquence les inconvénients du désordre dans le discours. Écoutons cet excellent maître : « Ce n^est « pas sans raison qu'aux règles de l'invention nous « faisons succéder celles de la disposition , puisque ,

(I) Horace, Art Poétique, vers 42-43.

«c sans la seconde de ces parties, la première n'est rien. « Transportez d'un lieu à l'autre une partie quelconque « du corps humain ou de celui d'un animal, encore que <c pas une ne manque, vous avez produit un monstre. « Si peu que vous déplaciez un membre, vous lui ôtez « sa force avec son usage ; une armée en désordre se fait « obstacle à elle-même. Ceux-là ne me semblent point « se tromper, qui prétendent que la disposition des « parties d'un objet constitue la nature môme de cet ob- « jet : cette disposition altérée, tout va périr. Un discours « privé de cette vertu s'agite tumultueusement, bouil- « lonne sans s'écouler, n'a aucune consistance. Comme « un homme qui erre pendant la nuit dans des lieux « inconnus, il répète beaucoup de choses, il en omet « beaucoup d'autres ; et n'ayant déterminé ni le point « de départ, ni le but, il n'obéit pas à un dessein, mais « au hasard (1). »

J^'œuvre de la disposition est d'une bien grande importance, puisqu'elle complète et perfectionne, on peut bien le dire, l'œuvre de l'invention. Nous avons fait de l'invention une partie sui generis et indépendante : elle ne l'est pas. On ne connaît bien ses matériaux, on ne les mesure, on ne les apprécie qu'à la suite et au moyen de ce second travail, qui fort souvent est simultané au premier. Il a, en effet, les trois résultats suivants :

1* Il précise et ramène à une rigoureuse unité le sens de la proposition. Car disposer, c'est décomposer;

(0 QuiNTiLiEN, Liv. VII, Préface.

mpoBTAifCE DE LÀ Disposmoir.. 317

ces deux mots sont presque synonymes ; ou du moins, . pour disposer , il faut d'abord décomposer. En y procédant selon les lois d'une logique saine , il est impossible qu'on n'envisage pas de plus près l'objet même dont on veut traiter, qu'on ne discerne pas mieux ce qui lui est propre et ce qui lui est étranger, qu'on ne le réduise pas plus sûrement dans ses justes limites. Combien d'orateurs ou d'écrivains n'ont connu la vraie nature de leur sujet qu'en procédant à la disposition de ses parties !

V Non-seulement ce qui sort de l'unité du sujet se trouve exclu et jeté à l'écart, mais le travail de la disposition reposant sur une analyse méthodique, aide à trouver tout ce que le sujet renferme. Bien des choses qu'on n'avait pas vues se découvrent alors ; bien des lignes s'achèvent, bien des intervalles se remplissent. Il en est de l'ordre dans l'administration d'un sujet comme de l'économie dans celle d'une fortune : il enrichit.

3** Enfin, la disposition donne ou rend à chacun des éléments dont le sujet se compose, son importance réelle. Tantôt en séparant des idées confondues ensemble au premier coup d'œil , tantôt en groupant ce qui paraissait séparé, en ménageant des contrastes, des rapports, des sujets de comparaison, des reflets lumineux d'une idée sur l'autre, on donne à chacune de ces idées une valeur nouvelle et imprévue.

Le peu d'effet d'un discours où la grande loi de Tordre a été négligée, s'explique encore, ce neuf semble, d'une autre manière. Il faut, on en convient, que l'orateur ait lui-même éprouvé l'effet qu'il veut

SIS Miro&TANCB DE LA DISPOSITION.

produire : c'est ce qu'on appelle l'inspiration (1). Or, sans un plan, et sans un plan fortement conçu ^ soit qu'il ait été lentement médité, ou trouvé presque aussitôt que cherché, on ne saurait écrire avec une véritable inspiration. Veuillez vous représenter vous-mêmes dans la situation que je suppose. Vous marchez au hasard et à tâtons, avançant, reculant tour à tour ; le fil que vous tenez à la main se rompt à chaque instant et demande sans cesse à être renoué. Au lieu d'en finir d'un premier coup avec une idée, après l'avoir présentée une fois imparfaitement , vous la présentez une seconde fois imparfaitement encore ; ce sont plusieurs à peu près, plusieurs fractions dont il reste à feâre la somme. Vous avez escarmouche successivement sur tous les côtés de la place : fausses attaques qui ne terminent rien. Une idée ne pousse pas vers une autre ; une idée n'en engendre pas une autre ; dans ce que vous tenez, vous n'avez point de gage pour la suite ; les passages ( bien mal nommés, en vérité ! ) se succèdent et ne se lient pas; tel que les dissipateurs qui vivent à la journée , vous écrivez à la phrase, pas plus sûr de la seconde après la première, qu'ils ne sont sûrs du lendemain. Tantôt vous avez accumulé dans un paragraphe la matière d'un discours • tantôt le sentiment d'avoir manqué votre coup une première fois vous ramène à une idée envers laquelle

' (I) Nous trouvons icî cnlrc parculhAscs, dans le manuscrit original, les mots « définir, distinguer, » qui paraissent avoir été simplomont destinés par M. Yinet à loi rappeler A lui-même queUpie explication plus parliculiire qu'il jugeait utile le donner. {Éditeurs.)

IMPORTANCE DE LÀ BUPOglTlON. 319

¥0U8 deviez être quitte ; et vous cherchez à dissimuler ces répétitions, ces retours, ces doubles emplois, ces digressions, par des artifices de logique , par des distinctions subtiles, des tours de langage, des jeux de mots. Cette marche incertaine, hésitante, haletante, est la plus contraire à l'inspiration, à ce mouvement

continu, qui doit être comme une même et unique expiration d'une poitrine puissante. Le regret d'avoir si naal exploité, si peu mis en évidence les richesses de son sujet et de sa pensée, garrotte le talent, si c'est un vrai talent que celui à qui manque la puissance d'organisation ; le discours , essoufflé, saccadé , trahit dès le début la fatigue et la perplexité. L'orateur est comme oppressé par le pénible sentiment de n'avoir jamais qu'à moitié atteint son but et dit sa pensée , de n'avoir feit que des demi-impressions, qu'il cherche vai-

. Diement à compléter par d'autres demi-impressions. Ce discours perdu, ce combat terminé par une déroute, pèsent d'avance sur son esprit; il se sent vaincu avant la fin du combat.

Boffon a parfaitement décrit les deux situations op-

. posées de l'homme qui travaille sans plan et de rhomme qui s'en est fait un.

« C'est faute de plan, c'est pour n'avoir pas assez « réfléchi sur son objet , qu'un homme d'esprit se «Q trouve embarrassé , et ne sait par où commencer à <K écrire ; il aperçoit à la fois un grand nombre d'idées; c( et comme il ne les a ni comparées, ni subordonnées,

^ « rien ne le détermine à préférer les unes aux autres. « Il demeure donc dans la perplexité ; mais lorsqu'il

a se sera fait un plan^ lorsqu'une fois il aura rassemr « blé et mis en ordre toutes les pensées essentielles à <c son sujet, il s'apercevra aisément de l'instant auquel «c il doit prendre la plume, il sentira le point de ma- « turité de la production de l'esprit, il sera pressé de « la faire éclore , il n'aura même que du plaisir à « écrire ; les idées se succéderont aisément, et le style « sera naturel et facile ; la chaleur naîtra de ce plaisir^ « se répandra partout, et donnera de la vie à diaqm « expression ; tout s'animera de plus en plus, le toa « s'élèvera, les objets prendront de la couleur, et le « sentiment, se joignant à la lumière, l'augmenteni, « la portera plus loin, la fera passer de ce que l'on dit « à ce que l'on va dire, et le style deviendra intéres- « sant et lumineux (1). »

Le cardinal Maury est aussi très bon à entendre sur le même sujet : « Pourquoi , dit cet écrivain , ne dé- « couvre-t-on rien dans certains moments? Parce . « qu'on ne sait réellement ni où l'on veut aller, ni ce « qu'on cherche. C'est ici une poétique d'expérience « qu'on apprend tous les jours dans l'art et l'habitude « d'écrire. On se croit dans une léthargie de stérilité : ce on est seulement au milieu d'un désert et d'un « nuage (2). »

Disons donc, pour résumer ce qui précède : que Tordre est essentiel à l'idée même du discours ; qu'il est nécessaire pour l'instruction et la conviction ; qu'il

(0 BcFFOR, Discours sur le style. Voir Chreslrmathie française^ toiM IP, |tge 143, troisième édition.

(2) Maurt, Eêsai sur l'éloquence de la chaire^ XXXVI.

est la condition de Tinvention même ; enfin, qu'il est la condition de l'inspiration.

Tout ce que nous venons de voir nous a préparés à

entendre sans étonnement Herder nous dire : « Je

lonne aisément toutes les fautes, excepté celles

qu^Mcernent la disposition. » Herder ne met pas Bans doiM au nombre des fautes qu'il pardonne les idées fausWs et les doctrines mauvaises ; mais nous ^pouvons comprendre que tout le reste, au point de vue ^aratoire, lui paraisse plus véniel que les fautes de disposition, puiÉpe c'est la disposition qui constitue ^ jMroprementJ^Rscours, et que c'est là surtout que rorateujj^^èle .

A^^mi est le principe de cet ordre que nous rec|^nandonsî Ne pourrait-il pas être aussi bien dans Brpassion que dans la raison? Je sais que rien n'est, à sa manière , aussi logique que la passion , et qu'on peut a'en reposer sur elle de l'ordonnance d'un discours dont elle est la principale inspiration. On peut s'assurer qu'elle commencera bien, et que ce commencement amènera tout le reste. Elle se répétera, elle reviendra sur ses pas, elle s'écartera, mais tout cela avec la grâce et le bonheur qui ne lui manquent jamais; et elle serait moins vraie, et par conséquent moins éloquente, si elle était plus logique au sens ordinaire du mot. Elle trouve naturellement l'ordre qui lui convient, et le trouve précisément à condition de ne le pas chercher. La propagation rapide des idées , leur enchaînement au moyen de transitions pleines de vie,

qui constituent elles-mêmes le mouvement du discours,

9S2 IDÉB DELA DlSrOSlTIOll.

cela suffit à l'éloquence de la passion (!)• — Lorsque^ dans Andromaquey Racine fait parler Hermione (2), il est clair que le désordre de ce discours est une partie de sa v?rité> un véritable ordre , et que cette parfaite lexique de la passion est une merveille dans un discours imité. S'il y avait plus d'ordre logique, le discours serait moins parfait.

Mais cela ne suffit pas au discours d'enseignement, où le désordre ne serait pas un ordre sui generisy parce qu'il ne serait pas vrai, où il n'aurait point de grâce n'ayant point de vérité, où il serait purement du désordre et de l'embarras.

En prenant la logique, et non plus la passion, pour principe d'ordre, nous voyons les difficultés augmenter.

La logique, à ce qu'il semble, a sa pente comme la passion. Mais il s'en faut bien qu'elle constitue un instinct aussi sûr et aussi infaillible que la passion quant à la suite et à l'enchaînement des idées. Le sentiment logique , si cette expression est permise , n'a pas, à beaucoup près, la vivacité des sentiments proprement dits. Les idées sont des objets, la logique est donc objective ; la pensée ne peut, comme la passion, se servir à elle-même de règle et de mesure. Elle a sa règle dans les lois de la pensée, qui sont constantes, immuables et indépendantes de l'état momentané de l'âme; et quoique ces lois, prises abstractivement, soient les formes nécessaires de l'esprit humain et pour ainsi dire

(1) Voyez le Paysan du Danube de La Foin' aine, la prière de Philoctète à Pyrrhus dans Sophocle, Pauline à Pohjeucte dans Corneille.

(2) Acte V, scène V : «c Je ne l'ai point aimé, cruel ! etc. »

les instincts de l'intelligence^ elles ne conservent pas leur caractère d'instinct dans l'application , et leurs opérations peuvent bien être sûres, mais ne sont jamais irréflédiies. L'exercice et la culture régulière sont pour beaucoup dans leur bon usage, et quoique tous les esprits reconnaissent les mêmes lois primitives et présentent les mêmes formes, tous les esprits ne sont pas, il s'en faut, également bien faits, également logiques. Le prédicateur, sans doute, s'intéresse de cœur à son sujet; mais il n'est pas passionné, il ne doit pas l'être ; l'affection qu'il éprouve est profonde et sérieuse, mais elle le laisse calme ; il ne parle pas non plus sous l'excitation d'une situation immédiatement périlleuse; il n'est pas personnellement compromis ; enfin, il est essentiellement appelée instruire. Il peut donc, il doit commander à son émotion, ne pas commencer par où elle commencerait, ni suivre la marche qu'elle lui ferait suivre si elle était la maîtresse.

Sans doute qu'il n'attend pas, pour être ému de son sujet, qu'il gn ait expliqué la nature, exposé les preuves, développé les conséquences à son auditoire ; il est touché avant de commencer tout ce travail, et c'est même parce qu'il est touché qu'il le commence ; mais il n'y a rien de contraire à la sincérité à retarder l'expression de son émotion jusqu'au m(Mnent où l'on peut l'exprimer otilement et la communiquer à d'autres parce qu'on a bien fait connaître et apprécier l'objet dont il s'agit. Ce que nous disons ici du discours d'enseignement a une application plus étendue que ce mot peutrêtre ne Findique. Toutes les fois qu'on a voulu instruire et

persuader, non-seulement en chaire ou à la tribune, mais dans la conversation, on a dû soigner Téconomie xie son discours, se faire un plan et le suivre, parce qu'il ne suffisait pas de laisser dans l'esprit une impression générale (1), mais une conclusion distincte, fondée sur des motifs également distincts. Sous ce rapport, certains discours de Racine dans ses tragédies sont essentiellement aussi conformes aux règles de la disposition oratoire que peuvent l'être les discours des plus habiles orateurs (2) . Lisez aussi le discours de Phénix à Achille, dans le neuvième livre de l'Iliade, et celui de Pacuvius , dans Tite-Live . (Livre XXIII, chapitre IX.) Il est utile d'étudier l'éloquence aussi dans ces modèles , afin de ne pas prencTre l'espèce pour le genre.

Le discours de la chaire est didactique et oratoire. La disposition doit répondre à ces deux caractères. Ceci divise en deux parties l'étude que nous allons faire. Nous traiterons de la disposition au point de vue logique d'abord, et puis au point de vue oratoire.

§ If. — De la disposition sous le point de vue logique» (DécomposUion, — Groupement ou coordination. — Progrès.)

Nous sommes obligé de supposer que, dans la confection d'un discours, les choses se passent toujours de la même manière. Cette supposition, qui simplifie notre

Ci) M. Vinet ajoute ici le mol allemand Gesammteindruck, sans doute commt rtadant mieux son idée que les mots français dont il le rapproche. (Éditeurs.)

(i) Voyez le discours d'Agrippinc dans JBritaunicus, et celui de Pyirbui dam jtnûrmnaqyte.

tâche, ne nuit en rien à la vérité. Ce qui peut; dans certains cas, se trouver antérieur dans Tordre du temps, peut bien être postérieur dans Tordre de la pensée.

Quoique nous ayons parlé d'abord de Tinvention, et puis de la disposition, nous savons bien que la disposition se fait quelquefois du môme coup que Tinvention, et que quelquefois même la proposition (1), vient après tout le reste.

Ainsi, j'ai vu l'Évangile grand dans ce qu'il demande, et puis je le vois grand dans ce quil donne ; ces deux idées, qui m'ont successivement frappé, se réunissent et se concentrent dans l'idée générale : L'Évangile est grande qui • va former mon thème. — Il en est de même de ces deux idées : L'Evangile a pour hut la liberté ; — ï Evangile a pour moyen la liberléy — qui se réunissent dans cette proposition : V Evangile est une loi de liberté. — Seulement il faut bien s'assurer que le mot de liberté a le même sens dans les deux propositions particulières.

Mais ordinairement, et trop ordinairement peut-être, la chose ne se passe pas ainsi. Une proposition, ou suggérée par un texte, ou fournie par notre système de théologie, ou enfin antérieurement adoptée par notre esprit, se présente à nous toute formée, avant que nous ayons actuellement dans la pensée toutes les idées dont elle se compose, ni toutes les preuves qui l'établissent. Nous supposons, dans notre étude, qu'il en est toujours ainsi.

(i) En allemand, Der Hmtptsatz. ^

Que se passe-Wl ensuite ?

Le thème est trouvé. Son idée, nous voulons le supposer ainsi, est arrêtée et bien circonscrite dans Tesprit de l'orateur. Or, soit qu'il s'agisse de le développer ou de le prouver, il faut le décomposer, le démonter pour ainsi dire, comme on fait d'un meuble ou d'une machine au seuil d'une porte peu large.

C'est le moment de la méditation. La méditation est une lente et assidue incubation du sujet, qui, fécondé en qhelque sorte par la chaleur naturelle de l'orateur, par l'intérêt avec lequel il s'unit personnellement à son objet, éclôt enfin, et met au jour successivement une foule d'idées particulières, une espèce de pêlemêle ou de cohue, molécules qui tourbillonnent dans l'air, mais qui se cherchent pour former des groupes, des masses, et ne se reposent que lorsqu'elles ont trouvé leur place et leurs rapports.

Car s'il ne s'agit que de diviser, il est certain que le sujet se divise ou se morcelle de lui-même en un nombre de parties qui n'a de limites que l'impossibilité de diviser davantage. Mais cette pulvérisation du sujet n'en est pas la vraie division. En supposant, ce que je ne crois point, que la simple méditation retrouvât toutes ces molécules, elle n'aurait accompli qu'une partie de la tâche imposée à l'orateur. Ce total d'idées forme une concrétion massive et non un organisme. Il faut qu'on arrive à toutes ces idées ; mais le chemin ne peut être tracé parle hasard : c'est un chemin naturel, un chemin physiologique, comme celui de la sève aux branches mères, puis aux rameaux, puis aux feuilles.

Ainsi, de même que tout à l'heure nous faisions abstraction des cas assez nombreux où l'invention du sujet lui-même, de la proposition, vient après coup et peut-être la dernière, de môme ici nous faisons abstraction de ce travail de méditation , de cette fermentation de l'esprit : ce sont des secrets d'intérieur ; ce fait, quant à présent, ne nous regarde pas; et cjuoique l'orateur ait pu bien souvent aller des branches au tronc, ou du haut en bas, nous irons, nous, du tronc aux branches, ou du bas vers le haut.

Il nous faut donc aller du tronc, qui est la proposition, aux branches mères; il faut les distinguer et les saisir, c'est-à-dire faire une division générale du sujet. 11 se trouvera quelquefois que le sujet (la proposition) a une division nécessaire et n'en souffre aucune autre. Cette première décomposition peut n'être pas un grand mystère; la division d'une proposition entre l'explication du précepte et ses motifs, entre l'exposition d'une vérité et ses conséquences pratiques, est facile à l'homme ordinaire comme à l'homme habile ; et c'est audessous de cette première distribution que commence, on peut le dire, la difficulté et l'œuvre du talent, la véritable décomposition.

Nous faisons abstraction de ces divisions presque inévitables, et où l'invention n'est à peu près pour rien; et portant notre pensée sur les autres, nous croyons pouvoir dire que de cette première décomposition du sujet dépend, en grande partie, la force et l'effet du discours.

Il est des plans vigoureux et riches qui, appliquant

328 DB LA DISPOSmON

le levier le plus profondément possible, enlèvent la masse entière du sujet; il en est d'autres auxquels les divisions les plus profondes de la matière échappent, et qui n'enlèvent, pour ainsi dire, qu'une couche du sujet.

C'est ici surtout, c'est dans la conception des plans, qu'on peut reconnaître les orateurs capables du bien, et ceux qui sont capables du mieux, de ce mieux qui est, à vrai dire, le sceau du talent ou du travail. On pourrait appliquer ici ces vers bien connus :

Savoir la marche est chose très unie ; Savoir le jeu, c'est le fruit du génie ;

et ces autres vers, qui le sont moins :

Le Mieux, dit-on, est Tennemi du Bien : Jamais le goût n'admit ce faux proverbe ; C'était le Mieux qu'osa tenter Malherbe ; Maynard fit bien et Maynard ne fit rien. Gloire à ce Mieux, noble but du génie ! Il enflammait Fauteur d'Iphigénie, Boileau, Poussin, Phidias, Raphaël.

Le Bien, timide, est le Mieux du vulgaire. A feu La Harpe il ne profila guère; Il en est mort; le Mieux est immortel.

Il faut du moins que chacun, selon ses forces, tende vers ce mieux, et ne se contente pas du premier plan qui se présente à sa pensée, à moins qu'après l'avoir approfondi, il ne le trouve suffisant à son dessein, propre à épuiser le sujet, à en faire ressortir la force, à moins, en un mot, qu'il ne voie rien au delà.

Plusieurs plans peuvent se présenter sur le même

sujet. Si j'avais à prouver que la pensée de la mort est utile, je pourrais établir successivement :

Qu'elle gouverne l'imagination, règle les affections, tient la conscience éveillée ;

Qu'elle retient et qu'elle excite;

Qu'elle est la meilleure introduction à la connaissance de l'homme et à celle de Dieu ;

Qu'elle nous fait à la fois mépriser et estimer la vie ;

Qu'elle réprime notre ambition, notre sensualité, nos haines ;

Qu'elle nous place au point de vue de la vérité : sur la vie, sur nous-mêmes, sur nos semblables et sur Dieu ;

Qu'elle nous rend timides envers le mal, courageux envers tout le reste.

Au fait, sous des formes et des noms différents, la même matière se trouvera dans des sermons construits sur ces divers plans. Mais lequel de ces plans présentera cette vérité sous l'aspect le plus frappant, avec la plus grande richesse de détails, et les détails les plus heureux, c'est ce qu'il s'agira d'examiner. Il est fort probable qu'à tous ces plans on préférera celui de Bourdaloue sur le même sujet :

« J'avance trois propositions que je vous prie

« de bien comprendre, parce qu'elles vont faire le par- « tage de ce discours. Je dis que la pensée de la mort « est le remède le plus souverain pour amortir le feu « de nos passions; c'est la première partie. Je dis que « la pensée de la mort est la règle la plus infaillible « pour conclure sûrement dans nos délibérations; c'est « la seconde. Enfin, je dis que la pensée de la mort

« est le moyen le plus efficace pour nous inspirer « une sainte ferveur dans nos actions; c'est la der- « nière(l). »

Il est important de remarquer que choisir un plan, c'est bien souvent trouver un sujet dans le sujet même. C'est choisir, entre les différents points de vue, que la proposition réunit, celle sur laquelle on veut appeler l'attention . Dans l'exemple que j'ai donné tout à l'heure, tous les plans proposés se rapportent à un même point de vue ; mais de même qu'ici la proposition se divisait en ses preuves, elle peut se décomposer en ses parties, en ses espèces, en ses rapports. Je prends ce passage : « La parfaite charité bannit la crainte. » (1 Jean, IV, 18.) Selon que je m'attache à un mot ou à un autre, j'aurai trois plans, qui seront trois sujets :

Charité ; Elle bannit la crainte , parce qu'elle est pleine de dévouement, d'espérance^ de bonheur.

Bannit : La charité bannit la crainte ; car on ne peut craindre quand on aime, on n'a rien à craindre quand on aime.

Crainte : La charité bannit celle de la colère de Dieu, du mauvais succès, des jugements humains, de l'ingratitude.

De même cette proposition : « La justice élève une « nation, » (Proverbes, XIV, 34.) est susceptible de divisions différentes, selon qu'on veut développer l'idée par les modes du fait, par ses parties, par une comparaison, affirmativement ou négativement :

(1) BocaoALOUE, Premier sermon du carùmc. Tome 1, page I3i, édition Le-

fèTTC.

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