Elle nous rend nuisibles à autrui et à nous-mêmes
Quel que soit, d'ailleurs, le système de décomposition auquel on s'arrête, et soit qu'on ait plus ou moin» de bonheur dans l'invention du plan ou des division» principales, voici les règles qu'il faut observer (1) :
1' Ne coordonnez pas ce qui est subordonné, ne
(i)£n donnant ces règles, nous indiquons assez la principale difficulté ou l« prindpal écucil que présente la disposition aux jeunes orateurs, et même à dei orateurs exero^s. Les idées de Tesprit ne sont pas des individus, mais les partiel de celte ligne continue et perpétuelle qui lie tous les objets dans notre esprit, comme ils sont liés dans Funivers. Aucune idée ne se sépare spontanément des au très idées. Ceci est le fait de la logique, inslrumcnt indispensable d'ordre, d'exactitude et de netteté. C'est la logique qui individualise les idées. C'est elle qui ra* mène chacune d'elles dans certaines limites bien tranchées, qui sont artificielles an fond, mais sans lesquelles aucun raisonnement exact n'aurait lieu. Cette préca«lion ou cet art résume tout le secret de la disposition.
subordonnez pas ce qui est coordonné. J'appelle subordonné, à l'égard d'une idée, ce qui est compris dans la sphère ou dans le domaine de cette idée; j appelle coordonné ce qui, avec cette idée, fait partie d'une idée plus générale. Le défaut opposé à cette règle consiste à présenter comme distinctes et séparées deux idées qui rentrent l'une dans l'autre, ou dont l'une fait partie de l'autre (1).
Ainsi, des deux idées de charité et d'indulgence^ la seconde est subordonnée à la première ; — et les deux idées de prévenance et dHndulgence sont coordonnées l'une à l'autre.
2' Ne présentez pas comme deux idées ou deux motifs distincts deux points de vue d'une même idée ou d'un même motif, c'est-à-dire le même motif ou la même idée prise dans une relation particulière, qui ne le change pas essentiellement. Ces idées ressemblent à des vases qui ne diffèrent entre eux que par l'anse. Les mots les plus différents ne nous apportent pas toujours des idées essentiellement différentes, comme dans cette division : « La foi chrétienne est telle qu'elle exdte, guide y appuie. » Mais prouver successivement qu'une chose est contraire au bon sens ou contraire à nos intérêts, c'est se condamner à rester en présence de rien après la première partie. — Autant en dirais-je de ce plan : « L'intolérance est contraire à l'esprit de l'Évangile, et témoigne d'une grande ignorance de nousmêmes. » — On n'est sûr de son plan que lorsqu'on
(0 Voyez HÛffell, Ùher dos H'esen und den Beruf des evangeUsch-chriêilichen Geistlichcn. Troisième édition (1835), tome I, page 277.
a pénétré, rapidement peut-être, mais de part en part, les idées dont il se compose ; autrement, sur la foi d'un présage trompeur d'abondance et de clarté, on s'engage dans un sujet confus et stérile.
J'étendrais cette règle plus loin, je dirais : qu'il ne faut pas distinguer des idées trop voisines i)our n'être pas confondues, et qui, sans être identiques, s'impliquent. {Traitabley point dif/icullueuse , dans Jacques, in, 17; — ou bien : paix, sérénité. Énumérations peu systématiques dans quelques passages de la Bible.)
3° Gardez-vous de vous laisser entraîner, par l'affinité ou la contiguïté des idées, à mettre dans une partie du discours ce qui appartient à une autre partie, ou jMrécédente ou postérieure.
4* Il ne faut pas traiter une idée avant celle qui doit lui ser\ir d'éclaircissement ou de preuve. Cette r^le condamne, non-seulement les grossières pétitions de principe, mais toute distribution par l'effet de laquelle ce qui eût pu préparer à l'intelligence d'une idée arrive après coup. — Prouver d'abord qu'une chose nous conciliera Testime des hommes de bien, prouver ensuite qu'elle est juste, c'est tomber dans le défaut que je signale.
Telles sont les règles fondamentales et toutes négatives auxquelles le plan est assujetti, celles sans Tobaennation desquelles un plan est décidément vicieux* D Test moins sans doute, mais il Test encore, quand le système de décomposition est conventionnel , arbitraire, et que la symétrie est préférée à Tordre naturel. Cest ce qui arrive kn^u'on anticipe par la divisioi!
sur la méditation approfondie du sujet. On peut sans doute faire artificiellement un plan qui ne contrevient pas aux lois de la logique, et qui plaît à l'œil par sa régularité ; mais cette régularité extérieure fait pourtant violence à la nature intime des choses ; elle sépare et tient à distance ce qui demandait à être uni ; les divisions de la matière sont des coupures et non pas des articulations ; le discours est réellement interrompu à tout coup ; l'artifice des transitions oratoires ne remplace pas la force de ces transitions naturelles et vives, ou plutôt de cet engendrement perpétuel d'une idée par une autre qui caractérise l'ordre véritable ; le discours n'est pas compact, n'est pas coulé en fonte ; la mémoire, qu'on a prétendu aider par la symétrie, l'eût été bien plus et bien mieux par un ordre naturel. — Les plus grands talents de la chaire ont, je le sais, accepté ces entraves , et leur succès a été le malheur de la chaire.
Tout ce que nous avons dit de la disposition générale, ou du plan du discours, s'applique sans doute à chacune des parties dont la réunion compose le plan général ; et il n'y aurait qu'à le leur transporter. Il nous paraît néanmoins utile de donner quelques conseils sur le plan des parties du discours. Nous imposons trois règles relativement aux idées dont chacune de ces parties se compose : l'unité de tendance ou d« direction, la généralisation, le dédoublement.
r Si la manière de procéder dans la décomposition du thème de chaque partie était nécessairement la
AU POmT DE VUE LOGIQUE. 337
même chez tous , si tous descendaient du général au particulier, nous n'aurions rien à ajouter à ce que nous avons dit ; mais ici, plus que dans la conception générale du discours, l'esprit prend volontiers le particulier pour point de départ, et nous ne saurions l'en blâmer. Si l'autre méthode a de grands avantages logiques, celle-ci en a de substantiels , en tant qu'elle arrive de plain-pied aux idées et non par l'escalier de l'analyse. Mais il faut avouer que, dans ce dernier cas, le point de départ ou l'idée générale n'ayant pas 'été déterminée d'avance, on court le risque de ne pas s'attacher, dans chaque idée particulière , au point de vue qui correspond à celui de l'idée générale. On a rassemblé des fractions qui n'ont peut-être pas le même dénominateur. L'idée qu'il s'agit de trouver et d'assortir au dessein, général s'y trouve bien en substance, mais fléchissant vers un autre but que le but général du discours ou de la partie du discours où elle se trouve. — La même idée peut se présenter sous l'aspect de moyen, au lieu de se présenter sous celui d'encouragement. J'en dis autant des idées d'utilité et de but, de reproche et d'exhortation, d'usages et de règles, d'obstacles et de moyens , de devoir et de beauté, de moyen et de manière, de source et de condition, d'objet et dé but, d'illusion et de prétexte, de caractéristique et de règles, de nuances et de degrés, de motifs et de conséquences, de preuves et de mo^ tifs, d'effets et de symptômes, — Ceci fait sentir le danger d'écrire d'avance des morceaux sans vue d'ensemble. On ne peut les faire entrer dans le corps du
•3K 9E Là DiSPO«mON
^sccMH*^ Bane les jnodifier^ H de r^ret de les voir fendre entre ses aakaiais^ - surtouit lorsqu'ils ont jde ia beauté 9 on fait "violeHce à la suite naturelle du tUseours et aux lois de la propCNrtion pour leur trou^ter un emploi^ et l'on y parvient par des artifices de iQgtqi:» qui ne réussissent jamais, le faux ne pouvant f jiwnplacer le vrai (4) .
2** Il ne faut pas seulement que les idées partît lières aient une uxiité d'intention et >de dirootiûKi^ il en* faut faire des groupes particuliers dans le groupe inûncipaU donner uji centre x^rnssum k celles qui isc^t ^susceptibles d'^tiie réunies sous un même ch^, tendiie à généraliser. €ela ne signifie point qu'il Saille se îMirner à des idées générales et SK^pprioaer les détaâs^ jcnais [qu'il faut] forliiiier les idées particalièi^es en leur donnant un centre et en les agg^iofuérant. En se bor^ nant aux idées générales, on ferait de chaque discoixrs le résumé de plusieurs discours ^ un consoinixié trcq» iiort pour les estomacs faibles ; on se priverait de <}ette oultitude d'aspects et d'applications qui sont la pairtie la plus sensible de l'éloquence.; on n'instruirait guère, on toucherait peu. Ces discours où la substance d^un discours entier est camprinaée dans un paragraphe^ rappellent, dazis un certain .sens, ee vers de Boileau :
Souvent Mp d*âboiicUriice appauvrit ht matière (^).
La règle donc, q«e nous donnons, est purement »de disposition.
(CU^u'CeffK qtfiitail^rat de perâre fles^eUsécsWsol^es, et qui écrivent endifli^; « tf «nte tcH^is -des «MwcefliiK^déiaoliés, Bettes rénnifnnt jamaiB sans transUionf iNg
«c cëes. >» (BuFFON.)
Au fait, ces sermons tout d'idées générales, qui dévorent d'une fois ce qui devait faire la matière d'une série de discours , ne sont-ils pas , en général , une marque de pauvreté plutôt que de richesse, et si l'orateur n'a vu qu'un sujet où d'autres en eussent vu plusieurs, n'estrce pas faute d'avoir médité et approfondi?
3° La restriction ou l'explication de cette seconde règle nous conduit à une troisième règle : il faut savoir dédoubler ou subdiviser, c'est-à-dire décomposer les idées principales en autant de parties ou de points de vue qu'on peut le faire sans arriver à cette ténuité ou à cette subtilité dans lesquelles l'attention se lasse et l'intérêt se perd. Il faut savoir faire dans le discours aratoire ce que Corneille a fait dans la tragédie d'iTomc^, dont le sujet, tel que le donnait l'histoire, ne suffisait pas à une tragédie, si le poète n'eût su espacer. Divide et imper a. — Il peut sembler inutile et puéril de décomposer certaines idées ; mais, si quelquefois il est bon de franchir les intermédiaires, il est quelquefois bon aussi de les marquer un à un, et de n'arriver que pas À pas au dénoûment. Considérez qu'en cette affiure le chemin, la marche en elle-même importe, et ^'il n'en est pas du discours comme d'un escalier, dont on peut descendre ou monter les degrés trois à trois : il importe, dans cet escalier du discours, que /chaque marche ait été touchée. — Comme je ne parle ici de la disposition que sous le point de vue logkpie, c'est-à-dire dans l'intérêt de la connaissance et du jugement, je ne m'arrêterai pas à montrer que
Fimpression qu'on reçoit de la vérité se proportionne non-seulement à la conscience du terme où Ton est arrivé, mais au sentiment du chemin qu'on a fait pour f arriver. Tout le monde a pu éprouver quelle est la force oratoire de cette lenteur, bien différente de la lenteur qui résulte des haltes et des détours ; car ici la marche est sans relâche ; le pas est petit, mais ferme et pressé. Me bornant au point de vue logique, je dirai que, si l'esprit se plaît quelquefois à marcher à grands pas et à franchir en peu de temps beaucoup d'espace, comme Bossuet nous le fait faire dans se» Oraisons funèbres, le dédoublement a deux avantages : '—a)l\ multiplie le sentiment de l'évidence; il multiplie, pour ainsi dire, la vérité, (non les mots, car certes nous ne voulons pas enseigner l'art d'allonger.) — b) Il facilite l'intelligence aux plus faibles, en divisant la division, et ne portant à chaque fois leur attention que sur un espace borné (1).
§ III. — De la disposition sous le point de vue oratoire.
Nous avons distingué la disposition logique ou didactique, qui ne s'inquiète que de la connaissance et du jugement, de la disposition oratoire, qui se soucie de l'effet à produire sur l'âme, et par l'âme sur la volonté.
(i) Reprenant la comparaison dont il s'est plusieurs fois senri dans ce diapilre» M. Vinct ajoute : « Escalier dont les marches sont d'autant moins hautes qu^dl» «t sont plus nombreuses. » (Éditeurs.) — Voyez Bourdaloue, sur la Pensée de im mort, deuxième partie, tome I, page 135, édition Lefèvre; — Massillon, sur, Ir Salut y prcmiùre partie, tome I, page 473, édition Lerèvre; et sur la Pastion de Jésus-Christ, troisième partie, tome I, page 531, même édition.
AU FOINT DK VUE ORATOIRE. 341
Mais ces choses ne sont pas distinctes à tel point qu'une disposition qui ne serait pas logique puisse être oratoire. Loin de là, la disposition logique est la base de la disposition oratoire, comme la raison est la base de l'éloquence. Il y a même plus : un discours logiquement disposé est par cela même oratoire à un certain degré. Il est clair qu'un vice dans la disposition logique, en affaiblissant la preuve, affaiblirait d'autant l'impression, attendu que l'âme est frappée ou pénétrée d'une vérité à mesure que cette vérité est plus certaine et plus claire, et par là même il est évident que tout progrès de la preuve est un progrès dans la persuasion, et même un progrès instantané, puisque, eti des matières comme celle du discours sacré, il n'est guère possible que ce qui parle à l'esprit ne parle pas au cœur. L'effet de l'argumentation, dans un discours de religion et de morale, est toujours un effet mixte (i). Car, quand nous parlons de disposition oratoire, nous supposons que les matériaux qu'il s'agit de disposer sont eux-mêmes oratoires ; et la disposition ne peut faire autre chose que leur confirmer ce caractère ou le fortifier.
Mais s'il y a déjà quelque chose d'oratoire dans une disposition logique d'un tel discours, il y a des moyens de la rendre oratoire, qui, fondés sur la logique ou conformes à la logique, ne sont pas suggérés par elle,
(I) Redibarb (cité par Huffell, iJber dos Wesen und den Beruf des Geisi lichen, tome 1, page 266, au bas), ijher die fTichtigheit des Sinnes fur Hœuê- « lichkeit; » dit: « l. Die Natur bereitet ihn vor; — 2. Die Klugheil rof/* « ihn an ; ^ 3. Die Pnicht geUetet ihn ; - 4. Die Religion heiligt ihn. »
et hors de remploi descjuels le discorurs ne Idi^aerait pas d'être parfaitement logique. Ils correspondent à une logique qu'on pourrait appeler la logique de Fàme^ et on pourrait en conséquence les appeler jwycbologiques.
Le propre de l'âme, son premier besoin, à défaut de l'action ou en attendant l'action, c'est le mouvement. Et parce que l'éloquence est le langage que l'âme veai entendre, le caractère de l'éloquence ou du discours oratoire, c est le mouvement. Eloquentia nihil est nid motus animœ continuus (1).
Us' agit donc, pour l'orateur, de communiquer à l'âme le mouvement qu elle demande, un mouvement vers un certain but.
Mais en quoi consiste ce mouvement î II consiste^ pour celui qui écoute, à marcher de Vindéeision, de l'indifférence ou de r engourdissement de la volonté, jusqu'à sa pleine détermination^ ce qui a lieu à mesure que l'âme s'unit plus étroitement à la vérité qui lui est proposée.
Le mouvement dont il s agit est^ suivant l'exprès^ sion de Cicéron [que nous avons citée], un mouvement perpétuel ou continu.
On peut , par un mot ou par un acte isolé, communiquer un mouvement à l'âme, l'incliner instantanément vers un certain objet, lui faire faire un acte de volonté ; mais ce mouvement n'est qu'une secousse. On peut, par les mêmes moyens, répéter, multiplier ces
(0 « Quid aliud est doqneatia nisi molus anim» conUnuus? » (Cicsmo.)
secousses. Ce sont des fractions d'éloquence, des mor ments éloquents; ce n'est pas Téïoquence ; ce n'est nî rarrt nî le génie oratoire. L'éloquence consiste à entretenir le mouvement dans le développement d'une pensée ou d'une preuve, à le perpétuer, selon l'expression de Cicéron.
Perpétuer ce mouvement, n'est pas un artifice indigne de la candeur de la vérité, comme s'il s'agissait d*empêcher l'auditeur de reprendre haleine, de s'arrêter, de se reconnaître. La première infraction à la loi de la candeur serait dans le choix des éléments; s'it n'est pas permis de les disposer oratoirement, c'était mal fait, avant tout, d'en choisir qui sont oratoires en eux-mêmes. Le premier tort serait de ne pas s'adresser uniquement à la raison : nous avons examiné cette question, et nous n'y revenons pas. Si, à mesure que vous remuez l'âme, vous éclairez la raison, si la lumière va croissant avec fa chaleur, si, à quelque endroit que l'auditeur s'arrête, il peut se rendre compte du chemin qu'il a fait et justifier à sa raison Fémotion de son âme, qu'y a-t-il à reprendre, sous le rapport de la droiture, au procédé de l'orateur? La vérité est faite pour émouvoir l'âme, l'âme est faite pour être émue par la vérité : peut-on dire que la vérité a été reçue lorsqu'elle n'est pas aimée, elle qui est souverainement aimable? C'est âans son sein que s'accorde et se confond la faculté contemplative de l'âme avec la faculté affective oa sensible.
La première règle du mouvement oratoire, c'est, nous l'avons vu, la continuité. Cette r^e est négative. H ne
344 DE LA BISPOSITIOK
s'agit que de ne pas interrompre le mouvement; et pourquoi, en effet, l'interrompre?
Il faut que le mouvement soit continu, parce que tout ce qui l'interrompt ne l'interrompt pas seulement, mais réagit destructivement sur l'effet déjà produit.
Pour qu'il soit continu, il faut que ce qui suit un argument ou une idée, tout en étant différent de l'argument ou de l'idée précédente, soit propre à maintenir l'auditeur dans la disposition où l'a mis ce qui précède, et ne l'en détourne pas pour donner à son âme une tout autre direction. Ainsi, après avoir intéressé l'âme, s'adresser à la raison, pour revenir ensuite à l'âme, c'est rompre la continuité. C'est ce que fait aussi toute digression, tout écart loin du sujet, qui fait oublier le dessein de l'orateur. Et dans ce cas, l'intérêt de ce qu'on ^ntercale est si loin de pouvoir servir d'exciiseà l'orateur, que le défaut, au contraire, en est plus sensible.
[Quand même aucun de ces défauts ne se trouverait dans le discours, une chose encore pourrait nuire à la continuité du mouvement, savoir : les subdivisions multipliées. C'est le cas de ces plans symétriques qui n'ont que trop envahi la chaire. Je ne sais si la forme traditionnelle des sermons, ce schématisme raide et froid, a autant profité à l'instruction qu'il a nui à l'éloquence. Aussi devons-nous, au nom de celle-ci,, des remerciements à ceux qui ont remis en honneur l'homélie, dans laquelle il y a toujours une espèce de continuité, donnée, selon la nature du texte, par l'enchaînement
des idées ou par la suite des faits. Fénelon, dans son second Dialogue sur l'éloquence (1), s'élève absolument contre les divisions, qui ne mettent qu'un ordre appajrent, qui dessèchent et gênent le discours, qui le divi* sent en trois ou quatre discours. Les grands orateurs de l'antiquité et les Pères de TÉglise ne divisaient pas leurs discours, où cependant ils distinguaient ce qui devait l'être, et où l'on observait aussi une loi de progression.
[Expliquons-nous, cependant.] Il ne faut pas confondre deux choses différentes : la division en elle-même et les énoncés qui la rendent sensible. Il est clair que nous ne parlons ici que de la première de ces deux choses : la division en elle-même. Or, la division interrompt-elle la continuité du mouvement? Cela ne peut pas s'entendre de toute espèce de division ; car alors il faudrait renoncer au mouvement, tout discours étant nécessairement divisé en parties plus ou moins distinctes, et toute disposition impliquant une décomposition. Â quoi Fénelon s'oppose-tril? Ce ne peut être à la division dans ce sens général ; mais, d'un côté, à la division formelle, annoncée d'avance, et de l'autre, à une dé-composition trop artificielle et poussée trop loin. Je crois qu'il s'oppose en particulier à une subdivision fondée sur des distinctions peu importantes, à cette refente perpétuelle des idées, qui suspend à tout moment la marche du discours, et commande à tout moment des haltes intempestives; [méthode dont il faut se défier, parce
(i) Dialogue JJ, yen la fin : « N^en doutez pas. Puisque nous sommes en «train... m
346 DE LA DISPOSITIOÎT
qu'elle est trop commode. Dans une certaine mesure^ eBe peut être nécessaire; mais, poussée à Fexcès, devient un oreiller de paresse, une dispense de méditer. C'est bien alors que Ton a, au lieu d'un discours suivi, une suite de petits discours. Cen'estpasunbeau marbre bien veiné, mais une dure mosaïque. — Fénelon parlait de cela d'autant plus à propos que cette méthode était fort accréditée. Dans les plus beaux sermons de Massillon , la chair du discours enlevée , on verrait audessous peu de frais d'invention : tout est dans cette découpure superficielle.]
De même que nous avons dit que la disposition en tant que logique est déjà oratoire , nous disons que le mouvement en tant qu'il est continu est déjà progressif. Il en est comme de la chute des corps graves, avec cette différence que ce n'est pas de l'accélération du mouvement, mais de son intensité que nous parlons (1). Le mouvement qui n est pas interrompu est toujours plus fort. Mais le progrès dans le mouvement a aussi quelque chose de propre et de spécial, comme qui dirait d'un corps qui, indépendamment de l'impulsion première et de la pente qui l'entretient et pour ainsi dire la renouvelle, recevrait incessamment quelque impulsion additionnelle.
(1) « Tout mouremest réel a fa quantité. Ce n'est pas retendue ni la TÎIciM u toute seule ; c'est le degré même de sa réalité, dont la vitesse et Tamplitude ne « sont qoe le résultat et le signe : c'est Pintensité. Or, Fintensité, le degré de la « réalité n*a sa mesure direele que dans lénergie de la cause, dans la foret. lyan w autre côté, si ta force est à elle-même sa mesure, elle se mesure aussi, elle mesure «t du moins son énergie actuelle à la résistance qu'elle doit vaincre. Le mouvement « est la résultante Je Texc's de la puissance s:ir Ta rcsTstance. »
(RavaisSox, De rifahifude, pages 18-19.)
AU PODfr SB TUS OftATOlRB. 3fiF
De même que le pn^ès dans le mouvement jAiys^pie c'est de dé^dacer de plus grandes masses, de vaincre de phis grandes résistances, c'est d^augmenter d'inten^té, * — le progrès aratoire, c'est que l'âme soit toujours plus fortement atteinte, plus jNX)fondément pénétrée.
La loi du discours oratoire est, à cet égard, la même que celle du drame. Ayez toujours devant les yeux le drame , avec son nœud toujours plus serré , ses péripéties et sa catastrophe. Oiriimi fatineni ad etenium (f
1 . Mais de l'idée générale du progrès oratoire passons à ses différentes formes, et reconnaissons d'abord qu'il y a progrès quand on passe de ce qui ne touche eseentiellement que l'intelligence à ce qui agit sur la volonté. Non pas cpie chacune de ces facultés ne soit dans sa sphère aussi parfaite que Fautre : mais dans la vie ce n'est pas rintellig^oce qui comjdète la volonté, c'est la volonté qui complète l'intelligence; la pensée en général, sinon chaque pensée en particulier , veut se résoudre en action ; Thoncune tend de toutes ses facnkés vers l'action. [FaeuUas vient de facerty c'est la puissance de faire.]
D y a donc, en tout discours, un pn^rèsde rigueur : c'est de la théorie à la pratique, de l'idée à l'action. On manquerait à cette règle en donnant l'explication du devoir après en avoir présenté les motife. Ici se fait bien vwr la différence entre la disposition logique et la diq)06ition oratoire. Les deux ordres indiqués ci-des-
(i) « Semper ad eYentum resUoit. » (Hokice, Art poétique, Ters 148.)
SUS sont également logiques. Et même, dans la vie, l'explication d'un devoir, ou quelques directions sur la manière de le remplir, viennent très naturellement après les instances. Mais cela serait périlleux dans un discours public. L'optique du discours public et solennel n'est pas la même que celle d'un entretien.
2. Même dans une série d'idées toutes relatives à l'intelligence^ il y a progrès de Tabstrait au concret, de Yà priori à ïàposlerioriy parce que les idées réalisées ou les faits, sans être intrinsèquement meilleurs comme preuves, agissent plus directement sur l'homme, et que le sentiment est plus voisin de la volonté que l'intelligence.
3. Entre les arguments d'une même nature, soit qu'ils s'adressent à Tintelligence ou à la volonté, il faut aller du plus faible au plus fort. Mais qu'est-ce que le plus faible et le plus fort? S'il s'agit de preuves pour l'esprit, les plus simples, les plus évidentes sont les plus fortes , et les indices sont moins forts que les preuves (1). S'il s'agit de faits, le progrès est des moins graves aux plus importants. S'il s'agit de motifs, la question est difficile. Quels sont les plus faibles, quels sont les plus forts? Les plus élevés sont-ils les plus forts? Dans ce cas, Bourdaloue, traitant de Tim-
(i) Singulière idée de Gcéron, cpii conseille de jeter au milieu du discours les argumente sur lesquels on fait le moins de fond, comme s'ils devaient passer en fraude avec les autres . Ergo in oratione firmissimum quodque sit primum : dumillîid tamen teneatur, ut ea qua excellant serventur etiam ad pcro^ randum; si quœ erunt mediocria (nam vitiosis nusquam esse oportet locum), in mediam turbam atque in gregem conjiciantur^
(De Oratore, lib. II, cap. LXXVII.)
pureté, et la considérant d'abord comme signes puis comme principe de réprobation, aurait eu tort.
Une question se présente. Lorsqu'un motif ou un argument est incomparablement plus fort que tous les autres, lorsqu'il est capital et décisif, pourquoi passer à travers plusieurs autres pour arrivera celui-là? Estce ainsi que la chose se passe dans les discours occasionnels et accidentels ?
Peut-être pas à l'ordinaire ; mais peut-être se passerait-elle ainsi pour peu que ces discours fussent préparés et non fortuits ; et dans la plupart des cas nous ne doutons pas que cette méthode ne fût justifiée par le résultat.
n est des cas, sans doute, où le discours public luimême aura bonne grâce à ne mentionner les arguments secondaires que sous forme de prétermission ou même à ne les point mentionner du tout. Mais en général, et surtout pour ce qui concerne la chaire, le point de vue n'est pas le même que pour le discours accidentel ou occasionnel de la vie commune. La situation de l'orateur et des auditeurs est une situation tranquille ; le sujet n'est pas un intérêt du moment, une question subitement élevée, une mesure à prendre instantanément. Il n'y a pas non plus une passion excitée, à l'unisson de laquelle l'orateur doive se mettre.
Sans vouloir prétendre que le discours oratoire est une représentation poétique du discours réel (pas plu» qu'une lettre n'est une imitation de l'allocution familière ou de la conversation), on peut dire pourtant
^80 DE LA DlSPOSpOlf
qu'il y a quelque chose d'idéal. C'est bien la léalité, mais une réalit éextraordinaire ; un point de vue om rencontré, mais donné. Cet auditcnre n'est pas un individu connu; ^'est une collection d'individualités dont il faut calculer la niioyenne, un être nouveau, un Èke sui generis. Ce n'est pas une rencontre fortuite, mais un rendez-vous solennel. Enfin il 45' agit d'un acte isolé et censé unique^ dans lequel il faut avoir tout dit pour n'y plus revenir.
On dit qu'il n'y a, en général, qu'une raison qui décide. Il est vrai que, quand un homme rend compte d'une action qu'il a faite ou d'une action qu'il va&ire^ on peut se tenir pour assuré qu'une des raisons qu'il donne est celle qui l'a déterminé ; c'est œlle qu'il s'esti-^ donnée à lui-même, les autres sont pour autrui, à qui il veut justifier la résolution qu'il a prise. Pourquoi ne^^ — pas la dire la première? ou plutôt, pourquoi, ne pas dire celle-là seulement , puisqu'il est bien certain que si l'on oommence par l'argument le plus fort, le reste ne sera ni senti ni même écouté ?
Mais l'orateur doit donner toutes les raisons : — d'abord, parce qu'il ne sait pas quelle est cdle qui estdédsive, et que, pour l'ordinaire, ce n'est pas la niême qui décide tout le monde, ni diaeun dbkaquo fois; — ensuite, parce que la vérité doit faire usage de tous ses moyens ; — et puis, parce qu'il est utile pour l'esprit devoir la lumière arriver de tous les points de l'kori- 2on ; car il n'en est pas de la vérité comme du soleil. Nous n'avons pas, [du reste,] la malheui^euse idée que la quantité, dans ce genre, peut suppléer la qualité ;
AU POINT BB TUB ORATOIIIC, â5
nous ne faisons pas de la conviction une espèce d'oppression de Tesprit, aocablé par la masse des afgujnents et par la quantité des paroles.
Ënfîn^ plus un argument est touchant €t destiné à donner à l'âme une vive secousse^ plus il a besoin d'être amené et préparé. L'âme, prise au dépourvu, est déconcertée par œs sommations véhémentes et brus- 4fues ; elle est accaUée plutôt que vaincue ; die n'a ppuB de quoi réagir, à moins que ce qui précède ne l'ait mise daoâ une disposition convenable*
4. Conformément à la r^^ du piK)gràs ou du mouvement ascendant, où placeronsHoous la soluution des doutes et la réponse aux difficultés ? Sera-ce avant ou après les arguments positifs ? On ne peut pas faire à cette question une seule et même réponse. Tenons seulement pour certain d'avance que ce que la logique conseillera, la psychologie l'approuvera, et réciproquement. Je pense qu'il y a une distinction à faire. On peut placer avant la preuve positive l'examen des préjugés, des préventions, des équivoques, des confusions, des logomachies qui obscurcissent la question* C'est, pour ainsi dire, déblayer le terrain où l'on veut bâtir. Autre chose est la réfutation des objections proprement dites. Ou bien elle constitue le discours entier, ou bien elle vient après la preuve. Mais il faut qu'elle soit claire, vive, rapide; qu'elle soit tournée en preuve; qu'elle soit une application des arguments positifs qu'on a d'abord présentés.
Dans les discours composés de parties parallèles, il peut y avoir progression, pourvu que ces parties se
352 DB LA DlSPOSITIOlf AU POINT DB TUB ORATOIRS.
suivent dans Tordre de leur importance ; mais ce pro* grès ne saurait être comparé à celui d'un discours où, au lieu de deux ou trois parties latérales, tout est successif ; où il n'y a pas, en quelque sorte, deux ou trois discours, mais un seul, une seule suite d'idées, dont la première engendre la seconde, celle-ci la troisième, et ainsi de suite jusqu'à la fin, en sorte que les dernières pages sont fortes de la force de tout ce qui précède, et que tout le discours pèse sur le dernier paragraphe. C'est la chute accélérée des corps graves ; c'est, au lieu d'une progression arithmétique, une progression géométrique.