‹ HomilétiqueChapitre 69 sur 98 · DB L ELOCUTION EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DB L ELOCUTION EN GÉNÉRAL

Les SUCS réparateurs dont la coupe est remplie A Tenfant qui se meurt sont en vain présentés ; Mais que d'un peu de miel les bords soient humectés, Uenfant saisit la coupe, et, trompé, boit la vie (1).

Nous ne voulons ni tromper ni séduire ; le mensonge et Terreur ont souvent fait mourir et jamais n'ont fait vivre.

On dit enfin : Combien de temps nous enlève ce travail du style ! Il faut savoir si ce temps est perdu, si ce qu'on obtient ne vaut pas ce que Ton sacrifie, et si Ton gagne autant, eu égard au but final du discours, à faire vite et médiocrement qu'à faire lentement et bien. Je ne sais d'ailleurs pas si, à négliger le style, on épargne beaucoup de temps; je crois qu'on apprend par le même exercice à faire vite et à faire bien, et qu'en cette affaire comme en bien d'autres, pour gagner du temps, il faut savoir en perdre ; car le bon style devient un instinct et finit par couler de source. Mais j'ai hâte de prendre l'objection dans toute sa force. « Le temps presse, dit-on ; chaque instant qui nous échappe nous accuse ; il faut que la prédication abonde et que le prédicateur se multiplie ; que les discours, s'il est possible, se suivent sans intervalle, et que chaque discours déclare tout le conseil de Dieu. »

La prédication ne serait-elle donc qu'un cri d'alarme? Pourquoi, dans ce cas, faut-il que la religion nous présente une si longue série de faits, une si longue chaîne de déductions, un si vaste système d'idées? C'est Dieu qui Ta voulu : il ne nous appartient probablement pas

(l)L Tasse, Jérusalem délivrée. Chantl, n : « Cosî air egro fanciul... i

434 DB l'élocutiqsi en ciRÙua.

de vouloir autre chose ; et en fece de sa patience, Timpatience nouj» siérait mal. Soit que la prédication soit d'ajppefy comme on dit, ou de canfirmalion, elle est autre chose qu^un cri ; elle est une parole, une instruction, un discours. C'est lentement que les uns sont appelés, c'est lentement que les autres sont confirmés ; le trouble a son prix et peut avoir son heure ; mais, à prendre l'œuvre dans son ensemble, on peut dire, dans tous les sens, que <k le fruit de la justice se a sème dans la paix; » (Jacques III, 18.) et nous ne devons pas craindre d'appliquer aux pasteurs ce qu'on a dit aux poètes :

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse.

Mettre à profit chaque instant et travailler à la hâte, ce sont deux choses fort différentes ; la seconde n'est pas impliquée dans la première, et c'est précisément pour ne rien faire à la hâte qu'on doit être avare du temps.

La situation, sans doute, n'est pas toujours la même; il y a des missionnaires comme il y a des pasteurs, et le pasteur, dans nos jours, est à moitié missionnaire. Voulons-nous, pour qu'il fasse mieux, que le pasteur fasse moins? A Dieu ne plaise! Mais si, quand il en avait le loisir, il a étudié Fart, il l'a pratiqué, il dira bien tout naturellement ; il ne cherchera pas longtemps les meilleurs termes, les meilleurs tours : ils viendront d'eux-mêmes au-devant de lui. Il aura lentement acquis le secret de méditer vite, il se sera laborieusement rendu capable de trouver facilement des plans justes et neufs, des combinaisons heureuses, des points de vue intéressants. On croira, tant il est naturel, qu'il doit

DE L'iLOGUnON BT GillÊBAL. 435

tout au talent et à Fémotion; lui-même le croira peut-être ; mais s'il fait avec soin son examen de conscience, il saura bientôt à quoi s'en tenir, et reconnaîtra avec surprise qu'il n'a jamais tant déféré à l'art qu'au moment où il croit n'obéir qu'à l'instinct. C'est qu'en effet, chez lui, l'art est devenu de l'instinct.

Qu'avons-nous prétendu d'ailleurs? Quoi? une certaine mesure de perfection? Qui pourrait la déterminer? Nous n^avons prétendu qu'une chose : c'est qun chacun fasse aussi bien qu'il peut. Nous n'avons pas tant demandé la pratique de l'art que l'estime de l'art et la reconnaissance de ses droits. En obtenant cela, nous croirions avoir tout obtenu. Il s'agit d'un principe ; et les circonstances étant pareilles, les difficultés ^les, il y aura, dans la pratique, une différence du tout au tout entre celui qui confesse le principe et celui qui le renie. Il est impossible de reconnaître l'art et de le négliger tout à fait ; car, dans une certaine mesure, il est toujours possible de le pratiquer. L'artiste est toujours artiste. Toujours, autant qu'il peut, il fait droit aux exigences de l'art ; et lorsque le loisir lui mttique pour se préparer, il improvise pour ainsi dire sa préparation, et médite en exécutant. Il y a eu, n'en doutons pas, de véritables artistes parmi les orateurs populaires et les prédicateurs des rues ; et leur théorie, dont ils nous confieraient le secret s'ils le possédaient eux-mêmes, est une théorie savante.

Faut-il répéter encore que l'art est pour nous le moyen, non le but, et que nous ne demandons compte que du résultat? Faites-nous, sans préparation, sans

^36 DR l'ÉLOCUTION BN GfiNÉRAL.

méditation, avec les seules forces de Tinstinct, un discours logique, lié, solide, pur de langage, naturel d'expression, nous ne vous demanderons pas, heureux de vous voir arrivé, par où vous êtes venu. Que nous importe? A vrai dire, d'ailleurs, nous le savons. Quoi que vous disiez, vous êtes artiste, et votre instinct n'a rien d'aveugle. Mais quant à ceux, et leur nombre est fort grand, qui font négligemment et mal, rien ne nous empêchera de leur dire qu'ils font mal parce qu'ils font négligemment, et qu'il leur faut, pour faire mieux, ou plus d'instinct (qu'ils ne se donneront pas) ou plus d'art (qu'ils peuvent acquérir). S'il y a tant de ministres qu'on ne peut entendre, si les discours oiseux sont si fréquents dans la chaire, si les plus faibles avocats peuvent à peine descendre aussi bas que les plus faibles prédicateurs, c'est que l'art, encore plus nécessaire dans la chaire qu'au barreau, est nié par la paresse ou repoussé par le préjugé. La doctrine opposée élèverait certainement le niveau de l'éloquence ecclésiastique. Que les plus jeunes parmi les plus zélés en fassent Fessai ; ils ne tarderont pas à se désabuser de l'idée que Tart est quelque chose d'essentiellement volumineux, qui demande, pour se déployer, un grand espace, c'est-à-dire beaucoup de temps ; ils comprendront bientôt et sauront plus tard par expérience^ que beaucoup d'art peut tenir dans une heure : l'intensité du travail en vaut bien la durée. Quand on a fait cette découverte, on est déjà fort avancé. Ce qui, dans quelques esprits, a décrédité l'art, ce n'est pas l'art luimême, ce n'en est pas même l'abus, c'en est bien plu-

DR l'ÉLOGUTION en GÉNÉRAL. 437

tôt l'absence. Un discours dont la marche est compassée, le plan péniblement symétrique, le slyle pompeux ou brillante, la phrase constamment arrondie et sonore, nous attriste ou nous impatiente par sa froide élégance. Condamnons hautement un genre aussi faux. Osons même blâmer, dans des ouvrages beaucoup plus simples et plus graves, une certaine roideur de formes et un certain apprêt de langage, derniers et trop persistants vestiges d'une époque oii l'éloquence était un spectacle. Bannissons, si Ton veut, la rhétorique des rhéteurs, pour faire place à la rhétorique des philosophes. Réclamons les droits de l'individualité, qui est à l'art ce que la liberté est à la loi. Mais n'accusons ni ne bannissons l'art, qui n'est pour rien dans les travers qui nous ont choqués. L'art est nécessaire; l'art est immortel ; les réformes mêmes que nous recommandons relèvent de lui et seront son œuvre ; et quand nous les aurons obtenues , nous pourrons dire avec un droit égal, avec une égale vérité : A la fin, la nature a repris ses droits ; à la fin, l'art a triomphé ! L'art, en efiet, consiste essentiellement à observer et peut-être à retrouver la nature. Il n'y a qu'une opposition vraie : ce n'est pas celle entre la nature et l'art, mais celle entre le faux art et l'art véritable. Si nous tenons à cette formule, c'est que cette formule est un principe.

On doit nous avoir compris : nous ne demandons à la chaire que d'avoir le style de sa pensée, mais nous le lui demandons. Nous le demandons à la chaire du village conune à celle de la ville : un style populaire

438 DE l'élocution en génAial.

n'est pas un degré, mais un genre de style. Nous ne prétendons pas non plus que l'ensemble des prédicateurs surpasse, sous ce rapport, l'ensemble des écrivains; mais que le mauvais style, trivial, terne, décousu, traînant, ne semble pas l'apanage de ladiaire; que le bon langage n'y fasse pas exception ; que le prédicateur, appelé à raisonner et à parler, ne raisonne ni ne parle plus mal que les autres écrivains et les autres orateurs.

n serait étrange et malheureux qu'à une époque oij le monde est plus exigeant ou plus difficile, la chaire fût plus indulgente envers elle-même qu'à l'époque oii l'on exigeait moins (1). Ce serait, en vérité, une bizarre manière de montrer que les choses faibles confondent les fortes ; à notre avis, le moyen n'est pas sûr.

(i) D n'y a pas plus, il y a peut-être moins d'hommes de génie qu'autrefois ; mais le bien dire est devenu commun, et beaucoup plus de personnes sont en état de juger.

IHAPITRE II

Page 1