FORCE ET BEAUTÉ
même phénomène que la nature. Il est impossible, si elle est cultivée dans le sens de la nature, qu'elle ne produise pas le beau en produisant l'utile ; mais de même qu'en morale, l'utile est produit par l'honnête, et non l'honnête par l'utile, en sorte qu'on ne peut arriver à Futile qu'à travers l'honnête, de même, dans Fart, le beau, le vrai beau, ne peut naître que de l'utile. Ici l'utile prend la première place; mais l'utile, dans ce domaine, c'est la conviction, c'est la détermination précise de la volonté, et l'utile, selon les lois de la morale, se confond avec le vrai, le juste et le bon. C'est donc du fond même du sujet que nous devons tirer nos ornements ; les seuls vrais, par conséquent, les seuls vraiment beaux sont là ; rien n'est beau absolument par soi-même, mais par la place qu'il occupe; ce serait donc un mauvais calcul que de chercher des ornements hors de notre sujet, c'est-à-dire hors de notre but. Notre sujet les tient à notre disposition ; nul besoin de nous écarter.
« Le plus souvent, dit Quintilien (et moi je dirais iou- « jours), les meilleures expressions tiennent aux choses « mêmes, et se découvrent à nous par leur propre éclat « [optima rehus cohœrent et cernuntur suo lumine) ; ce- « pendant nous les cherchons comme si elles se ca- « chaient toujours et qu'elles voulussent se dérober à a nos yeux. Persuadés qu'elles ne sont jamais auprès * des choses dont nous avons à parler, nous faisons <* beaucoup de chemin loin du sujet, et, après les avoir « découvertes, nous leur faisons violence pour les en- •t traîner. La beauté de l'éloquence veut des ornements
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« plus mâles, et lorsqu'elle est saine et vigoureuse, il « ne lui faut pas tant de frisure et de façon (1). »
A cette première règle nous en rattachons une seconde, ou plutôt de cette première règle nous en tirons une seconde, c'est de ne jamais sacrifier l'ensenir ble au détail. Cette règle est moins une règle nouvelle qu'une autre forme de la précédente. Subordonner le beau à l'utile, c'est subordonner le détail à l'ensemble, puisque l'utile, dans un discours oratoire, ne se renouvelle pas d'espace en espace, étant un et le même d'un bout à l'autre du discours. Hors de cette condition, il y a place encore pour des agréments de diction, mais non pour de véritables beautés de style : disons mieux, hors de cette condition, il n'y a réellement pas de style. Si une beauté inutile n'est pas une beauté, puisque le beau en tout genre est inséparable de l'utile, une beauté de détail qui ne se rapporte pas ou qui ne se subordonne pas à Tensemble, n est pas une beauté, puisque l'idée d'utilité et celle d'ensemble sont également inséparables du discours oratoire. La période, la phrase ne peuvent être travaillées à part et pour elles-mêmes, et le soin curieux qu'on leur donne est l'effet d'une malheureuse diligence, si elle porte préjudice à la continuité, à la proportion et à l'effet total. Si l'orateur n'est pas constamment préoccupé de son but, si à tout moment, pour ainsi dire, tout son sujet ne lui est pas présent, si chaque passage n'est pas réellement un passage (2), un pas vers le terme, son
(i) QciNTiLiEN, livre VIII, préface.
(3) Action de passer f premier sens altribué au mot par l'Académie. {Éditeur
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discours sera tout composé de pièces de rapport, c'està-dire de pièces qui ne se rapportent pas, et le détail ne souffrira pas moins que Tenscmble, puisque l'idée de beau ne peut se séparer de Tidée de convenance ef de rapport. On pourrait, sous ce point de vue, partager les écrivains en trois classes : les uns écrivent bien te discours, d'autres le paragraphe, d'autres ïa phrase. Les premiers ne sont pas les plus nombreux.
« Vous voyez la plupart des orateurs, dit Quintilieû, ^ attachés au détail, soit qu'il s'agisse d'inventer, ou cde peser et de mesurer ce qu'ils ont inventé. Lors « même que, dans cette recherche, ils s'arrêteraient « toujours à l'excellent, il faudrait néanmoins détester « cette malheureuse préoccupation, qui ralentit le cours « de la parole, et qui éteint, dans les retards de Tin* € décision, toute la chaleur de la pensée. C'est un ora- « teur à plaindre, c'est, pour ainsi dire, un orateur € bien indigent, que celui qui ne peut prendre son 4 parti de perdre un seul mot. Celui-là n'en perdrac point qui, d'abord, aura étudié dans ses principes « l'art de la parole, qui ensuite, par des lectures nom- <« breuses et bien choisies, se sera richement approvi- « sionné de mots, et aura étudié l'art de les bien place cer ; qui, enfin, se sera tellement fortifié dans toutes a ces parties par un exercice répété que tout ce dont «c il a besoin soit toujours à sa portée et devant ses « yeux. On peut compter que les idées ne lui arrived ront pas sans les mots pour les nommer (1 ). » Quintilien nous a signalé l'écueil : c'est le désir de
(i>Qtn!tTiUBif, Knt vm, préfixe.
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ne rien perdre, c'est une avidité mal entendue qui . perd tout pour vouloir tout gagner ; c'est l'amour de l'effet, amour qui a toujours signalé les écrivains sans génie ou les époques de décadence, mais souvent aussi, à toutes les époques, de vrais talents dans l'âge de Tinexpérience. N'est-il jamais arrivé à un jeune homme d'entreprendre un discours pour avoir l'occasion de placer un tableau ou un mouvement heureux, ne lui est-il jamais arrivé de faire d'un vaste sujet le cadre et l'entourage d'un mot? Excès humiliant, mais qu'il feut se représenter, pour sentir tout le danger et toute là petitesse d'une pareille façon d'écrire; miser et pauper, dit Quintilien. « C'est parce qu'on craint, dit «Buffon, de perdre des pensées isolées, fugitives, « c'est parce qu'on désire de mettre partout des traits « saillants, qu'il y a tant d'ouvrages faits de pièces de « rapport, et si peu qui soient fondus d'un seul jet. « Rien ne s'oppose plus à la chaleur du style (1). »
Je ne voudrais pas exclure les traits frappants : ils sont utiles (2) ; mais ils viennent comme d'eux-mêmes à l'homme de talent dans la série naturelle des idées d'un discours bien ordonné. Ils ne sont peut-être jamais si frappants, si heureux, que lorsqu'ils n'ont point été cherchés, et qu'une sorte de nécessité logique les a amenés. De qui en a-t-on autant retenu que des écrivains qui n'ont jamais sacrifié l'ensemble à un des
(t) Buffon, Discours siir le style.
(2) « Ne laissez pas tout à vos héritiers; sachez hériter de Tous-mèines- » (B06lUBT.) ^ « L'insensé ferma devant lui ses lèyres impies, et, retenant sous un lileBOe « forcé ses vaines et sacrilèges pensées, se contenta de dire en son cœur : U n* j a • point de Dieu, i* (Flécbier.)
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moments de la composition? « Pour moi, je regarde a ces traits lumineux du style comme les yeux de Té- « loquence ; mais je ne veux pas que le corps soit tout « couvert d'yeux, ni que les autres membres perdent « leur emploi (1). »
Les qualités d'un style éloquent nous semblent pouvoir se ramener à deux générales: la couleur et le mouvement. Représenter les objets, de quelque espèce qu'ils soient, de manière à en remplacer la vue immédiate, ou même à nous en procurer une intuition plus vive que celle que nous pourrions recevoir des objets eux-mêmes, voilà le premier élément de l'éloquence du style. Je l'ai appelé coukur^ à défaut d'un autre mot (2); mais ce talent se .subdivise et n'est pas tout exprimé par le mot de couleur. Tel écrivain tient davantage du peintre, et tel autre davantage du sculpteur : le style de l'un est un tableau chaudement coloré, celui de l'autre un bas-relief profondément fouillé. Tous deux ont traduit heureusement par la parole les objets qu'ils voulaient faire connaître; mais l'un s'est attaché à f^jiire saillir l'idée môme de l'objet, l'autre à l'indiquer par ses effets ou ses circonstances. Exemples: « Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret. « La mort ravit tout sans pudeur. »
« Le peuple doit être le favori d'un roi. » « Celui qui a pitié du pauvre prête à TÉternel (3).» « La vraie éloquence se moque de l'éloquence (4).»
(1) QuiNTiuES, livre VllI, chap. V.
(2) L'allemand a le mot Anschaulichkeit,
(3) Proverbes XIX, 17.
(4) Pascal, Pensées. Partie I, Art. X, S XXXIV.