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PARTIE MATÉRIELLE DU DISCOURS, OU LES SONS

Si nous ne sommes pas appelés à flatter Toreille, nous devons au moins la ménager, et les conseils que nous donnerons dans ce chapitre se ramènent aisément à ce dernier but.

[Sans doute on ne pourrait guère parler de l'harmonie, non plus que des autres qualités du style, si elle exigeait du prédicateur une attention trop absorbante, et qui pût le distraire de soins plus essentiels ; mais Tart n'est pas ou ne doit pas demeurer un dur et minutieux labeur, il doit devenir une seconde nature. L'habitude rend facile ce qui était compliqué à l'origine : le mouvement de la main sur le clavier de l'orgue finit par être un vrai jeu, et en lui-même il n'est peut-être pas aussi difficile que celui de l'œil sur le clavier de l'alphabet. L'art n'existerait pas s'il ne devenait nature. Il n'y a d'inspiration possible qu'à condition que toutes les facultés y concourent sans se

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gêner mutuellement dans leur action, et c'est à cet équilibre des facultés qu'il faut arriver. Tout art doit s'apprendre sans doute, et cela est vrai de l'art d'écrire comme des autres ; mais une fois l'habitude prise, et l'art devenu nature, il sera aussi' difficile d'écrire mal, qu'il le serait sans lui de bien écrire.

[L'harmonie comi)l'end trbis ctdâes : Veuphomey le nombre et Yharmonie imilative. Cette dernière est du langage poétique, et sans vouloir l'interdire à la chaire, il faut lui interdire du moins de la chercher. Mais nous devons dire quelque chose de l'euphonie et du nombre.

[V euphonie est la rencontre des sons agréables et l'exclusion des sons discordants. Ce dernier point, le fldn d'étiter là éacbphohie, est sàhBdclUtë l'éSôehtiël.] t^iéi dëis liiàuTsIié Soiiè le éèncofarà odieux.

Je fi^àjôiite pas :

Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée

iie peut plaire à l*ésprii quand Toreille est blessée (i ).

Je ne suis pas si délicat ; mais l'oreille blessée indispose l'esprit.

[Sans doute, il y a Une harmonie des paroles qui devient une sorte de musique, qui enivre l'auditeur, et il faut se garder d'éveiller ou de nourrir la frivolité par la mollesse et une sorte d'épicuréisme du style ; mais il ne faut pas non plus tomber dans l'excès contraire.] Les cacophonies ont moins de conséquence dans les langues fortement accentuées et vibrantes, où la prosodie dédommage de l'euphonie; [mais le français n'a

pas ces avantages ; il est sourd, nasal , il abondé eh e rnuets, et doit redouter plus qiié d'autres langues lé èuperhissimum anriùm judiciuniy dont parlé Cicêron. Oh aurait donc tott de ne pas donner quelque soih à reù-^ phohie ; car il ne serait apparemment pas moins fâcheux de distraire des idées fiar les mauvais sons (}ue par les beaux,

[Le nonibre est toiit aussi important.] La phtasé, qiii est une unité pour l'esprit, doit en êtte une pbut l'oreille ; mais l'unité n'est setisible que par là pliiHlité ; où l'on ne feent pas la seconde, oh né séhl pas noh plus la première. Il en est de la phrslse comihe dés vers, dont l'unité musicale ne se séht que par lé partage ou lé césure. !)ans là prdse édhime dans la poêl^ié, il y a des espaces, des intervalles, des nombres ou du hombt'e. Mais la différence entre elleé , fc'ëst tjù'eh prose tout nonlbré de syllabes est projpre soit à la phrase totale, soit à chacune de ses parties, tandis (Jue le vers choisit, uhe fois pour tbute§, et exclusivement, certaihs nombres et cet'tâihs pàrtdgés, (Jui rendent plus sensible l'intention musibale , et il les constate au moyen dé la rime. La poésie chante ; la prose ne chante pas précisément, elle parie ; mais l'oreille denlandë sôh plaisir, qui consiste dahs des intervalles bieii pîacëà, des espaces bien mesurés et des chutes heuredsëê, tantôt sonores, tantôt amorties, tantôt masculines, tantôt féminines, chutes qui correspondent à la rime dànii les vers (1);

(i) Voyez la description du Cy^n^, par BnrroN,danî la Chreitomathie française , téàé I; pafce 173, trdlslèi&ë édkbn:

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Il ne s'agit pas d'abord d'amuser l'oreille ; il s'agit, avant tout, d'épargner à l'auditeur l'impression pénible qu'on éprouve à voir un orateur essoufflé ; car involontairement on s'unit à lui, on mesure la portée de sa voix, et l'on sent où il aurait besoin de repos. <c Un a discours , a dit Gaichiès , ne se prononce pas tout « d'une haleine ; les pauses servent à la reprendre, et « facilitent à la voix cette variété qui plaît ; ainsi le né- « cessaire a introduit Tagréable. » Cicéron avait déjà dit : « C'est la nécessité de reprendre haleine qui a « établi les repos et les intervalles que nous plaçons « entre les mots et les divers membres de la phrase ; « il en résulte toujours un si grand charme, que nous « ne pourrions souffrir un orateur à qui la force de ses « poumons permettrait de parler tout d'une haleine et « sans s'arrêter; et il s'est trouvé que ce qui plaît à l'o- « reille, est en même temps possible, facile même pour € la poitrine de l'orateur (1). »

L'auditeur le moins expert sent quand cette mesure est dépassée, quand la proportion manque ; les habiles le sentent à une syllabe près.

Les soins qu'on prend à cet égard facilitent l'intelligence du discours et aident à le retenir ; dans un temple, le nombre soutient la voix, et est favorable à l'audition.

Il ne faut pas voir dans l'emploi de ce moyen un artifice indigne de la gravité de la chaire. Sans doute, on doit savoir sacrifier le nombre à la pensée ;

Le nombre est un esclave et ne doit qu*obéir (2);

(1) QcERO, De Oratore, lib. 111, cap. XLYI. (2) Boileau le dit de la rime. ^Éd,)

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mais il peut toujours obéir ; la langue offre tant de ressources, que le sacrifice de la pensée n'est jamais nécessaire; et si les bons poètes ont pu avoir sous le joug de la rime tant de liberté et tant de justesse, combien mieux l'orateur sous le joug bien moins pesant du nombre ? Il faut que le nombre semble s'être offert de luimême ; apparence qui se change en réalité après un temps d'exercice : Ut numervs non qaœsitus, sed ipse secutus essevidealur, dit Cicéron(l). Nous ne pouvons, au reste, nous permettre tout ce que se permettaient, ou plutôt se commandaient, devant un peuple artiste les orateurs grecs, et même ceux de Rome,

[Le nombre ne doit pas être confondu avec l'intercalation dans le discours de phrases qui forment des vers et sont mesurées de la même manière. Paul-Louis Courrier a souvent de telles phrases, et on les a relevées avec des éloges auxquels nous ne saurions nous associer.] C'est une espèce de dissonance ; cela donne au caractère de la prose quelque chose d'équivoque et d'indécis; on est entre le chant et la parole; [et en outre, il y a de l'affectation et de la puérilité à s'attacher à de tels soins (2).]

Le nombre n'est pas exclusivement propre au style périodique; de quelque style qu'on écrive, il faut du nombre. Cependant, c'est dans les circonvolutions de la période oratoire que le nombre se produit avec le plus d'avantage; c'est là qu'il est question d'un style

(0 CiCEKO, Orator, cap. LXV.

(2) Exemples : « Vous avez un garant qui tous répond de tout. Osez, sur m pa- « rôle, ^tre sage tout seul. **

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tisfait pas à une simple convenance. L'honime chargé d'un enseignement dans notre académie n'exercera pas devant le public ses importantes fonctions; néanmoins il est responsable au public ; il lui appartient ; il est son homme; et, comme tel, il est juste qu'au moins une fois, à son entrée en charge, il comparaisse devant ce public, pour faire honneur à ses garants, je veux dire à ceux qui l'ont nommé, à ces prenoiers délégués du public, qui l'ont délégué lui-même, et l'ont imposé au public. Il est juste, au moins, qu'à leurs périls et aux siens, il se fasse connaître. Il est juste surtout, quand il s'agit d'une mission grave, que tout le monde puisse savoir dans quel esprit elle sera remplie. C'est de ce dernier point de vue que j'envisage l'obligation qui m'est imposée aujourd'hui. Même involontairement je la remplirai, cette obligation, par cela seul que je parlerai. Intéressé, avant tout, à bien établir, dès l'entrée, ce que je pense et ce que je suis, et, quand je verrais ailleurs mon intérêt, ignorant, en qualité de nouveau-venu, ce qu'il faut dire, ce qu'il faut déguiser, ce qu'il faut taire, quelque sujet que je ti'aite, je paraîtrai moi-même au travers, avec ce que je puis avoir de mauvais ou de bon ; et comme un silence affecté me trahirait encore mieux que mes paroles, j'aborderai sans détour les questions qui se rapportent directement à la tâche qui m'est confiée. Veuille seulement celui dont la bonne providence me fait aujourd'hui de la franchise une nécessité de position et de bon sens, ajouter, dans mes paroles, à la franchise la vérité, afin que, si je parle, je parle selon

DISCOURS d'installatiox. 577

les oracles de Dieu, et que mes discours communi- (iuent la grâce à ceux qui les entendront 1

Appelé désormais à diriger mes pensées sur la prédication, ce levier principal du ministère évangélique, je n'ai pu l'envisager dans un sens purement abstrait; elle n'a pu se présenter à moi comme un art seulement, dont j'aurais à rechercher les principes et à tracer la théorie, mais Comme un fait actuel à la direction duquel j'allais être appelé à concourir, comme une œuvre chrétienne à laquelle je venais m'associer; je ne pouvais m'empêcher de la placer, par la pensée, au point de vue d'un certain temps, qui est le nôtre, et d'un certain lieu, qui est notre pays ; et, dès l'entrée, une double question réclamait de mon esprit une solution précise : En quoi les circonstances du temps et celles du lieu ont-elles modifié la prédication î et que peut à son tour la prédication sur ce même état qui Ta modifiée?

Je pouvais me poser cette question avant tout exanaen des faits ; car ni l'action, ni la réaction ne m'étaient douteuses: je n'en pouvais ignorer que la nature. Chaque époque a ses caractères plus ou moins saillants; et s'il n'est pas jusqu'aux existences privées, jusqu'à la vie individuelle, et môme à la vie intérieure, qui n'en ressentent l'influence, combien moins y pourrait échapper un fait public comme celui de la prédication, surtout en un pays où la religion est une des affaires, et, en quelque sorte, une des propriétés de l'État? Il est vrai que la religion, ne relevant d'aucun fait humain, et prétendant par sa nature à les dominer tous,

o78 DISCOUKS Dl.NSÏAUATiOK.

son principe semble la soustraire à celte mystérieuse attraction qui entraîne toutes les choses d'une époque dans l'orbite d'une idée ou d'une passion ; mais la religion, dans l'homme, devient humaine; il la transporte dans sa propre sphère, se servant, pour la tirer à soi, de la chaîne qui le retient à elle ; inaltérable en elle-même, la religion voit s'altérer plus ou moins, dans l'atmosphère des passions humaines, ses institutions et ses caractères ; un peu de la poussière de ce monde s'attache à ses pieds augustes ; en un mot, tout ce qui vient de la religion, tout ce qui se rattache à la religion, et la prédication surtout, qui en est la représentation la plus vive, reçoit inévitablement l'empreinte des temps et celle des lieux.

Toute époque a ses caractères ; mais toutes n'ont pas pour sceau, pour nom propre, un fait puissant, qui frappe les yeux les moins attentifs ; un fait qui, se matérialisant dans ses conséquences, devient, par ses dehors, familier à tous, et reçoit de tous une appellation populaire ; un fait, en un mot, qui peut bien être jugé diversement, mais que nul ne songe à nier. Une telle empreinte ne manque pas à notre époque ; et le fait qui la caractérise, entre plusieurs, est celui qu'on est convenu d'appeler le mouvement religietix.

Le nom même de ce fait paraît devoir l'exclure du nombre de ceux dont j'ai parlé plus haut. Il est religieux, et son influence sur la religion peut sembler une évolution spontanée de la religion même. Il n'en est pas ainsi toutefois. Un fait religieux n'est pas la religion. Consommé par l'intermédiaire, de? hommes,

DISCOURS d'installation. oTU

c est un fait humain, un fait, au moins, d'une nature mixte, oii se font sentir à la fois la présence de l'idée divine et l'influence de la nature humaine. Mais, quoi qu'il en soit, la confusion, si elle existe, n'arrive pas jusqu'à la question que nous avons posée, et rien, selon la raison, n'est plus légitime que de se demander : Quelle a été l'action du mouvement religieux sur la prédication, et comment à son tour réagira la prédication sur le mouvement religieux?

On voit qu'il est incontestable à nos yeux qu'un mouvement a eu lieu dans la sphère des choses religieuses. Les plaintes des uns, les bénédictions des autres, l'attention de tous, attestent ce mouvement. Et comme nous sommes de ceux qui le bénissent, la question que nous avons posée se traduit naturellement en celle-ci : Qu'estrce que la prédication a reçu du mouvement religieux et que peut-elle lui donner à son tour?

Devons-nous ici rechercher la date, retracer l'histoire, déterminer l'étendue, apprécier la nature, conjecturer l'avenir, d'un fait à la fois si vaste, si sérieux et si délicat? Cette tâche peut-être ne nous appartient pas, et déborde, en tous cas, le cercle de notre sujet. Toutefois notre sujet même en réclame quelques parties. C'est par ses éléments les plus essentiels que le mouvement religieux a influé sur la prédication : ces éléments doivent être constatés et nommés.

Ce que les témoins neutres ou circonspects appellent mouvement religieux a reçu d'une autre classede personnes un nom qui renferme tout un jugement : pour elles ce nrouvenieiit est un réveil. Nous entrons

580 DISCOURS D'iNSTALLÀTKm.

pleinement dans leur sens, quand nous le déifinissons à notre tour, un effort du christianisme vers sa source, vers une compréhension plus ample du système évangélique, vers une application plus rigoureuse et plus étendue des principes chrétiens à la vie humaine. Mais qu'on ne nous prête pas d'avoir attribué à ce mouvement, pris dans son objet, un caractère absolu de nouveauté ; ce caractère, nous le lui refusons, ou, pour mieux rendre notre pensée, nous l'en déchargeons; car une nouveauté absolue nous serait une raison de nous en défier. Jésus-Christ a promis à son Église d'être avec elle jusqu'à la fin du monde ; or Jésus-Christ n'est point divisé ; la vérité qui est luimême, et par laquelle seule il reste avec nous, cette vérité est une et indissoluble ; aucun de ses éléments essentiels ne peut périr; toute vérité sans laquelle la vérité serait incomplète, persiste sans interruption ; et l'on est sûr de la retrouver, virtuellement du moins, partout où l'on rencontre la vie. Les formules peuvent faillir, les noms disparaître ; et alors sans doute on est fondé à croire que l'idée s'est obscurcie ; or, Fidée n'a pu s'obscurcir que parce que le sentiment, ou la foi, a souffert ; tel est l'ordre des faits en pareille matière. Néanmoins, partout où vous reconnaissez la vie, la vérité n'est pas loin ; partout aussi où une partie de la vérité est franchement avouée et cordialement professée, les autres, bien que recouvertes de silence et d'ombre, et peutrêtre même repoussées en apparence, résident secrètement dans l'âme à côté des autres éléments de vérité dont elles sont inséparables. Si Jésus-Christ peut

DISCOURS d'installation. 58i

être divisé dans la théorie, c'est-à-dire dans les formules et les mots, qui sont hors de l'homme, il ne peut l'être dans le sentiment, qui est l'homme même. Si donc la vie a toujours coulé dans l'Église, ou à larges flots ou en minces filets, il y a eu, dans un sens, continuité de vérité aussi bien que continuité de vie ; une tradition sans lacune lie, à travers les ténèbres, les époques les plus éloignées et les plus différentes ; celles mêmes qu'on appelle de réveil sont, à cet égard, les filles des époques antérieures; les forts sont la postérité des forts ; la vie a jailli de la vie ; et quoique, sans doute, le souverain Maître puisse à toute heure rendre le néant fécond, l'histoire témoigne qu'il a toujours employé ce qui était au profit de ce qui devait naître , qu'il a voulu que les hommes reçussent la vérité, à la fois de Dieu et de leurs pères, que toute génération fût redevable à la précédente, et qu'aucune, absolument, ne pût renier son aînée.

Il y a plus encore : à mesure qu'une époque a été plus embarrassée de sophismes, plus dépeuplée de croyants, ceux qui, alors, entretenant la flamme de la vie, ont par là même protesté pour la vérité, ceux-là, eussent-ils oublié une part des doctrines du salut, en eussent-ils mécoimu les relations mutuelles et indispensables, se fussent-ils même, dans leur prévention, déclarés contre l'aurore de ce nouveau jour qu'ils béniront dans l'éternité, ceux-là, pour entretenir le lumignon fumant, pour continuer la sainte tradition des siècles, pour ménager un point de départ à la génération prochaine, ont eu besoin de plus de courage,

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déclarées et plus nettement dessinées; la croyance, tombée à l'état d'affaire collective et pom* ainsi dire sociale, est redevenue personnelle, et parla même vivante. Beaucoup d'âmes, rendues sérieuses, ont saisi la bonne part qui ne leur sera point ôtée ; un plus grand nombre, atteintes d'une manière moins immédiate et plus superficielle, ont recommencé du moins à respecter ce qu'elles n'aiment point encore; et la multitude s'est si bien accoutumée à s'entendre annoncer certaines vérités, qu'aujourd'hui elle s'inquiéterait de leur absence autant peut-être que naguère elle s'offensait de leur présence. Reconnaissons que le besoin d'une sévère unité dans la vie s'est fait sentir chez plusieurs, en qui précédemment l'homme réel n'empruntait presque rien à l'homme de religion ; que le christianisme, jaloux de conséquence, a développé au dehors ses doctrines en œuvres aussi vastes qu'il est grand ; qu'il a fait sentir sa présence et sa réalité dans toutes les sphères, à toutes les hauteurs de la vie humaine; qu'il a forcé la société de compter avec lui; et enfin, qu'une foule de questions, qui toutes supposent la religion vivante et son importance sentie, et qui naguère eussent passé pour oiseuses et décrépites, sont devenues des questions actuelles et pressantes. Tel est l'aspect du fait que nous essayons de peindre, non de mémoire, mais d'après nature, car il est présent et pose devant nous. Que si nous nous approchons des idées mômes où il a puisé sa force, des doctrines dont il a fait son objet, il est impossible de méconnaître qu'il a tiré, non du sépulcre,

DISCOURS d'installation, 58?>

mais de l'ombre, quelques parties tombées en désuétude du système évangélique ; qu'à des vérités maintenues sans interruption, il a trouvé un complément nécessaire en d'autres vérités que la prescription semblait avoir atteintes ; que, relevant un côté tombé du triangle mystérieux par lequel le christianisme est l'exacte image de Dieu même, il a réhabilité la doctrine du Saint-Esprit, et par là redonné une substance à ces mots, depuis longtemps vides et morts, de régénération et de conversion ; que ces mots, devenus des idées puissantes, en ont ranimé, éclairci plusieurs autres; que, dès lors, le christianisme a formé une chaîne dans la pensée, une chaîne dans la vie, et s'est montré impérieux et pressant à l'égard de l'une et de l'autre. C'est à ces traits. Messieurs, qu'à travers une foule de variantes, le mouvement religieux du dixneuvième siècle se reconnaît lui-même d'un pays à l'autre, partout oii il s'est propagé. Admirable constance, unité frappante parce qu'elle n'a rien de forcé, parce qu'en tout pays elle a eu pour principe la réhabilitation de la Parole divine, laquelle, toutes les fois qu'elle retrouve dans les cœurs un respect digne d'elle, ramène invariablement dans l'Église les mêmes convictions, le même Christ, le même Dieu.

Si c'est au moyen de la prédication que le mouvement religieux s'est communiqué, la prédication n'en est pourtant pas le principe ; il est donc permis de chercher jusqu'à quel point et dans quel sens il l'a modifiée. Mais encore une fois, rien ici d'absolument nouveau ; rien qui n'existât déjà, du moins à l'état

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d'exception; et ce que nous avons précisément à signaler, c'est l'exception se faisant règle.

La prédication est devenue plus intimement biblique; non pas seulement en ce sens que les citations textuelles de la Bible se sont multipliées dans les sermons, et que le langage de nos ministres s'est trempe plus avant dans celui des apôtres et des prophètes (ici la chaire nouvelle aurait même quelque abus à confesser) ; tnais en ce sens bien plus important, que la Parole de Dieu y a substantiellement abondé, que l'autorité divine y a partout imprimé son sceau, que le prédicateur, s' effaçant derrière sa mission, n'a laissé voir que l'ambassadeur du Très-Haut. Si l'individualité a subi des pertes, ce qu'on ne saurait nier, c'est notre faute et non celle du principe, qui, bien loin de réclamer un tel sacrifice, ne l'accepte pas. La vérité demande à se personnaliser en chaque homme ; elle veut, pour mieux faire éclater son unité, se multiplier autant de fois qu'il y a d'âmes qui la reçoivent ; elle ne s'estime point enrichie de nos pertes; elle ne fait point de ruines autour d'elle ; chose vivante , elle ne s'associe point à la mort ; elle fait de Jacques, de Pierre et de Jean, saint Jacques, saint Pierre et saint Jean; mais en ajoutant la sainteté, elle n'enlève pas l'humanité. Dieu, d'ailleurs, en instituant la prédication, a voulu un contact de l'homme avec l'homme ; il a attaché à ce contact une mystérieuse et inimitable vertu ; or, qui ne sait qu'il n'y a d'homme réel que l'individu, et que c'est par sa personnalité qu'un homme agit sur un autre? Au reste, lorsque le prédicateur est

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animé d'un vrai zèle, rindividualilé sait bien où se reprendre ; c'est toujours avec sa propre âme qu'on aime, qu'on supplie et qu'on pleure; et, à travers une trop grande uniformité de langage et de méthode, rêtre personnel se fait jour, fût-ce malgré lui, et son sceau s'imprime sur une œuvre dont son humilité craintive n'a rien voulu se réserver.

Ce profond respect, ce culte de la Parole inspirée, l'a fait littéralement abonder dans nos chaires, d'où elle ne descendait plus que goutte à goutte. Le sermon a plus souvent fait place à l'homélie, à la paraphrase ; expliquer l'Écriture sainte, et, autant que possible, l'expliquer par elle-même, a paru, comme aux premiers jours de l'Église, la plus prochaine mission du prédicateur ; l'Évangile a coulé à pleins bords dans nos églises, rafraîchissant à la fois l'éloquence du ministre et l'attention de ses auditeurs ; le charme de son éternelle nouveauté s'est fait sentir aux plus insensibles ; la prévention même a souvent expiré devant la divine onction de la Parole; ses déclarations les plus austères se sont trouvées moins scandalisantes que nos discours les plus ménageants ; et la prédication, quand elle s'est pénétrée de cette fraîche saveur, a paru gagner en douceur aussi bien qu'en autorité.

En devenant plus biblique, l'enseignement de la chaire a dû paraître plus conséquent, mieux lié, plus complet. Chaque vérité, dans un système qui est la vérité même, appelle une autre vérité comme complément ou comme appui, tant qu'enfin la chaîne entière parcourue ait rejoint indissolublement l'infini de notre

588 piscouRS d'installation.

misère à Tinfini de la sagesse et de la bonté divines. L'esprit seul, à défaut de tout autre intérêt, demanderait cette conséquence; et nul doute que Dieu n'ait voulu donner, en même temps qu'à notre cœur, la paix à notre intelligence. Or, telle est la satisfaction que les discours de la chaire ont pu nous apporter, depuis que la doctrine a été mise en relief dans tout son ensemble. Quand on a vu chaque sujet particulier conduire irrésistiblement au commencement et à la fin du christianisme, et la religion tout entière entrer comme d'elle-même dans le cercle de chaque prédication , on s'est rendu compte alors de ce que jadis on avait obscurément éprouvé au sortir de quelques-unes des meilleures prédications; on s'est avisé, longtemps après coup, que mainte vérité avait paru comme suspendue en l'air, que telle autre ne soutenait rien, que toutes ensemble n'aboutissaient pas à la vie, prise dans toute son étendue et dans toute sa profondeur, qu'en un mot quelque chose d'incohérent et d'inachevé se laissait apercevoir jusque dans les œuvres les mieux cimentées des plus logiques talents.

Il est vrai qu'une joie qui devait pénétrer l'âme surtout, s'est trop détournée vers l'intelligence; et, à cause de l'intime liaison des différentes parties de notre être, on a pu se tromper quelquefois sur le siège de cette joie. Il se peut qu'une religion parfaitement liée, puisqu'elle est parfaitement vraie, ait enchanté quelques esprits comme un syllogisme parfait ; il se peut que, dans le contentement de pouvoir raisonner sa religion, on l'ait quelquefois un peu trop raisonnée ; il

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se peut qu'on ait trop voulu la tirer, corps et âme, des abstractions de la dialectique, et que, l'effet s'assortissant à la cause, on ait procuré un certain nombre de conversions plus intellectuelles que^ morales; il se peut même qu'on ait essayé de perfectionner la logique divine, que, pour frayer au raisonnement chrétien une route plus unie et plus directe, on ait écarté, du moins par le silence, tel passage inspiré, par conséquent telle vérité, que Dieu avait tendue en piège à l'orgueil des logiciens; il se peut, pour tout dire, qu'un peu de ce rationalisme, si vivement attaqué par l'orthodoxie, soit un des caractères de l'orthodoxie nouvelle. Mais cet abus, dont nous ne devons point dissimuler la gi'avité, est bien loin de balancer, dans la prédication, l'incontestable mérite d'un enseignement plus systématique ; mérite dont les conséquences pratiques nous feront sentir toute l'importance.

Si la logique peut se définir une nécessité de l'homme intérieur, chaque élément de notre être a sa logique, puisque chacun recèle le germe d'une nécessité. Le cœur a sa logique, la conscience a la sienne, aussi bien que l'intelligence ; car chacune de ces parties de notre homme intérieur, une fois qu'un principe est reconnu ou senti, en réclame immédiatement la conclusion comme une dette sacrée. Or, quand, sur un même point, ces trois nécessités concourent, quand, ajoutées l'une à l'autre, elles pèsent sur la volonté du poids de l'homme tout entier, comment la volonté résisteraitelle à tout l'homme, ou plutôt n'est-elle pas d'avance absorbée dans c€ qui absorbe l'homme tout entier?

ô\)0 DISGOLKS DLNSIALLAÏIOX.

C'est dire, Messieurs , ce que devient, armé de cette triple logique, le prédicateur chrétien; c'est dire quelle sera la vivacité de sa parole, l'instance de ses sommations ; c'est dirQ avec quelle force doit enlacer les âmes une doctrine où tous les nœuds sont tellement rapprochés ; c'est dire ce qu'aura d'importance une prédication dont chaque discours, par une heureuse nécessité, renferme tout le conseil de Dieu.

Mais voulez-vous toucher au vif le principe de cette instance et de cette véhémence de raison (je puis bien la nommer ainsi, car elle gît dans les choses, non dans le discours, et l'éloquence la plus tempérée lui laisse tout son essor) ; regardez aux doctrines caractéristiques du réveil ; à cette couleur vive qui a chassé toutes les demi-teintes ; à cette pensée qui, résumant tout l'Évangile dans le plus pressant et le plus impérieux des dilemmes, partage toute l'humanité en amis et en adversaires de la vérité, et toute la vie en deux ères profondément distinctes, celle de l'homme naturel et celle de l'homme nouveau, le règne de la chair et le règne de l'esprit. Regardez au nouveau sens donné à ce mot de conversion^ qui ne signifie plus une progressive et partielle réforme des mœurs, mais une résurrection de tout riiomme, arraché à la plus radicale des erreurs et rendu à la plus fondamentale des vérités. Regardez à l'abolition de cette supposition bénévole et funeste qui, prenant au sérieux la profession extérieure la plus superficielle, érigeait en fidèles tous ceux que le baptême avait voués à la fidélité, et, ne les distinguant entre cii\ que par des degrés dillérents de zMc cl de pureté,

])ISiX)tRS u'iNSlALLATlOî^. 591

réduisait le prédicateur à ne prêcher réellement que la sanctification, c'est-à-dire à réclamer la conséquence avant d'avoir obtenu le principe. Il le faut bien avouer : dans une prédication ainsi conçue, Jésus-Christ était devenu, non d'intention, mais logiquement, un véritable hors-d'œuvre ; il n'était plus le point de départ de la morale que par son exemple et par ses enseignements ; et encore fallait-il, de ces enseignements mêmes , arracher avec soin tout ce qui suspendait la destinée morale de l'homme et son éternité à quelque autre chose qu'à l'homme lui-même ; l'unique moyen d'atteindre la vie morale dans ses racines, de la transplanter dans un nouveau sol, de changer l'olivier sauvage en olivier franc, de greffer une vie divine sur une nature humaine, d'enlever l'homme à lui-même et de le rendre à Dieu, ce moyen, rationnellement, n'existait plus ; et les plus solennelles paroles du Christ , et son sang même était perdu, et son nom était un pléonasme dans nos discours ; et il s'élevait contre l'Évangile ainsi compris la plus redoutable des préventions, la plus propice aux espérances de l'incrédulité, c'est que Dieu, toujours fidèle à proportionner la fin aux moyens, Dieu, dont l'économie, en toutes ses créations, est rigide, et l'exactitude absolument mathématique, aurait fait moins qu'il n'aurait entrepris, et remué vainement, c'est-àdire sans sagesse, les cieux et la terre; qu'en un mot Dieu, qui calcule toujours juste, et agit toujours à coup sûr, se serait trompé !

Une plus saine intelligence de l'Évangile a donc sauvé, aux yeux delà raison, Thonueur du gouverne-

592 DISCOURS d'installation.

ment de Dieu ; et quant au prédicateur, elle l'a pourvu d'un levier plus long, si l'on peut dire ainsi, et capable de s'enfoncer jusque sous les racines mêmes de notre vie. La parole du prédicateur est devenue plus énergique, plus vive, plus incisive ; elle a pu s'armer à chaque fois de tout l'Évangile , charger du poids de toute la vérité chaque vérité de détail ou d'application. De là , dans nos temples , cette surprise vive et cette frayeur, comme si un nouvel Évangile était annoncé ; de là ces émotions jusqu'alors inconnues, ces salutaires blessures, qui ne se ferment plus, jusqu'à ce que celui qui a fait la plaie vienne |la bander ; de là cette rumeur dans la société , ce trouble dans des rapports naguère tranquilles, disons tout, ces déchirements dans les familles, résultat qui se compose quelquefois, il faut le dire, des frayeurs de l'indifférence éveillée en sursaut, et des brusqueries d'un zèle trop impatient. En un motj la prédication, au milieu de ces mêmes temples, de ces mêmes formes consacrées, sous ce même costume officiel, remontait par l'Évangile jusqu'à des âges oubliés, dont elle reproduisait la hardiesse, la véhémence et parfois la rudesse. Sous la robe de ministre du dix-neuvième siècle se révélait souvent un réformateur du seizième ; le pasteur, au sein de sa paroisse, apparaissait comme un missionnaire ; il semblait venir de plus loin que le chef-lieu voisin, et en effet c'est de plus loin qu'il venait ; il semblait tout à coup un étranger parmi ses ouailles, et en effet, c'était un étranger ; il l'était sur la terre, combien plus dans son village et dans sa ville ! et on pouvait dire de lui sans exagé-

DISCOURS) O^SSTÀLLAIIOK. 59^

ration et presque sans figure, que « son lieu même ne « le reconnaissait plus. » (Psaume CIII, 16.)

La forme des compositions de la chaire devait se ressentir d'un aussi grave changement dans la substance de l'enseignement. Le zèle du messager, stimulé par la nature même de son message, le portait à se multiplier, à abonder, pour ainsi dire, avec les lieux, les personnes et les occasions. Des discours où la conséquence de doctrine tenait lieu de la liaison des idées et de la régularité de la marche didactique, des discours où se pressent les analogies familières, les allusions poignantes, ces vives apostrophes qui semblent décomposer l'auditoire pour établir une conférence entre chaque individu et le prédicateur, ces pressantes alternatives qui, forçant l'auditeur, séance tenante, à se déclarer pour ou contre la vérité , font des heures du culte de véritables heures d'épreuve et d'initiation, naturalisèrent au sein de nos églises l'éloquence populaire des places publiques ou du désert. De la multiplicité des actions oratoires, en temps et hors de temps, naquit l'improvisation, à peu près inconnue parmi nous. Elle était d'ailleurs devenue un besoin pour ceux de nos ministres qui voulaient qu'autour d'eux, comme en eux, la religion prît tous les caractères d'une réalité, et qui ne consentaient pas à voir une parole vivante dans une parole récitée. Même les discours composés et appris devinrent quelquefois, par la précipitation du travail, une seconde espèce d'improvisation. Ce qu'on appelle méditation^ c est-à-dire de toutes

les prédications la mmi^ méditée, se multiplia. L'usage,

596 si^ouas d'installation.

Or, ces principes étant posés, en quoi la chaire peut-elle servir le mouvement religieux? On répondra: C'est, d'une part^ en le perfectionnant, et, de l'autre, en l'accréditant. Mais cette distinction est superflue : le second de ces effets est contenu dans le premier ; tout ce qui perfectionnera le mouvement le propagera. Il ne faut pas, en effet, mal entendre ce que déclare l'Évangile sur l'opposition naturelle de l'homme à la vérité du salut. Cette opposition est bien prouvée; mais ce qui ne l'est pas moins, c'est l'harmonie de l'Évangile avec les besoins les plus profonds de notre nature, et, pour tout renfermer en un mot, la parfaite humanité du christianisme. Quand un coeur est gagné à l'Évangile, il est gagné par l'Évangile, par quelque chose qui est dans l'Évangile; et, de peur que vous n'imputiez ce changement à je ne sais quel pouvoir occulte, et, comme s'exprime Saurin, à je ne sais quel « fabuleux enchantement, » ce cœur prendra soin de vous dire ce qui l'a gagné, et il vous le dira si bien que vous ne serez plus étonné que d'une chose : pourquoi tous les cœurs, sollicités de même, ne sontils pas gagnés de même ? C'est là qu'est le mystère , mais il n'est que la. L'Évangile est la raison même, c'est pour cela qu'il nous gagne ; l'Évangile est la raison môme, c'est pour cela qu'il nous repousse. Quoi qu'il en soit, sa force est de se montrer tel qu'il est, et tout ce qui le manifestera plus pleinement le rendra plus puissant ; et plus il se montrera divin, plus il sera humain ; il n'a cessé d'être humain, c'est-à-dire propre et harmonique à l'humanité, que quand l'homme^ le

DISCOURS D*INSTALlATIO?r. 597

dépouillant de sa couronne de miracles et de son voile de mystères, a prétendu le faire descendre jusqu'à lui. Quand Jésus-Christ a cessé d'être parfaitement Dieu, il a cessé d'être parfaitement homme.

Donc, pour s'étendre, il faut que le mouvement religieux s'épure. S'il a rencontré des limites plus étroites que nos espérances, c'est, d'un côté, je m'empresse de l'avouer, parce qu'il était chrétien ; mais c*est, de l'autre, parce qu'il ne l'était pas assez. La période où la répulsion devait dominer, tend à s'épuiser; hâtons celle où dominera sa puissance d'attraction. Que faire pour cela? imiter Jésus-Christ.

Jésus-Christ, de fait comme de nature, a été parfaitement homme. Consentons à l'être. Jésus-Christ accommoda sa parole et son action aux circonstances au milieu desquelles il agit et parla ; ses apôtres suivirent son exemple. Suivons leur exemple et le sien. Ayons toujours devant les yeux l'humanité et notre temps. Descendons (si toutefois c'est descendre) de la région pure de l'idée dans le domaine de la réalité et de l'actuel. C'est nous rapprocher toujours plus du christianisme et de l'Évangile.

Ainsi la prédication, fidèle à sa mission, fidèle à ses propres vestiges, continuera à publier ces doctrines qui abaissent toute hauteur humaine devant le conseil de Dieu ; elle annoncera ce Dieu en terre , ce Dieu en croix, éternelle folie aux Grecs de tous les lieux, scandale étemel aux Juifs de tous les âges ; elle proclamera, comme condition unique du salut, cette nouvelle naissance dont la nécessité soulève tout ce qu'il y a d'or-

996 UflOOUiS ft'RfSTAUATMI.

gueil au fond de rftme bamaioe, périUeufle prédication qui^ dana le monde, irrita lea plus débonnairea et fut rire de pitié lea plus ignorants* Cette vrae, toute aemée d'épines, est la bonne ; que la prédication y mardie toujours ! Biais, fidèle, dans tous les ams^ à Fezempie du Maître, qu'elle ae rattache toujours {dus aux oaniO' tèreB de l'humanité et aux oaraotèfea du temps*

Notre imagination ne travaille point ici sans seooun; la chaire actuelle, voua le savez. Messieurs, nous pré» aente de beaux modèles dana le aens même de nos voeux, d'évangéliques orateurs, attentib aux signes des temps et aux caractères de l'humanité.

Nous n'avons pcnnt non plus à ranger distinctement sous deux diefo, savoir l'humanité et le temps présent, le petit nombre d*idées qu'il nous reste à vous progo* ser ; elles correspondent à tous les deux à la fois, et cela doit être ; chaque temps, pris dans sa réalité, recèle rhomme réel tout entier ; et ce qui accomplit les voeux légitimes d'une époque accomplit les exigences de la nature humaine.

Ainsi répoque présente veut ce que veut l'huma^ nité« lorsqu'elle demande que le cdté rationnel du diristianisme* sa philoso^dûe^ soit mis en relief, et qu'il devienne, ainsi que d'une renaissance mwale, l'instrument d*une renaissance intellectuelle. Ce besoin ou ce droite par conséquent ce devoir, est de tous les temps ; il n*y a pas eu, certes, une époque où l'Évangile ait pu se passer d*ètre raisonnable. On peut mfeme^ en un sens subtime,appeler raiiofi ce qui, dans Ions les temps, a déterminé les esprits à se soum^tie

DnCOUM D'HtSTALLATIOir. 8M

à rÉvangile (1). Mais l'équilibre qu'on réclame aujourd'huiy on ne Ta pas toujours si distinctement réclamé, La conscience et le cœur, dont les procédés sont essen* tiellement sommaires et synthétiques , ont souvent laissé peu d'espace aux analyses de la raison. On peut même dire plus : la conscience et le cœur se sont souvent chargés alors d'être raisonnables, à la place de la raison qui ne l'était pas ; et tout était clair et logique dans l'âme, quand tout, dans l'esprit, était embarrassé et subtil. L'époque où nous vivons semble avoir pris pour devise le précepte apostolique : « Que votre obéiscsance soit raisonnable. » Elle ne demande peut-être pas tant l'exposition des preuves externes de la religion, que la démonstration de sa cohérence interne , et de la convenance de tout son ensemble avec l'ensemble des choses du cœur et des affaires humaines. Elle demande compte au christianisme de sa philosophie. Ce n'est pas, Messieurs , une philosophie qu'elle veuille obtenir en échange du christianisme, mais une philo-

(1) Fond as we are, and juaUy frad of fiiith, Reason, we grant, demands our first regard ; TlieiiioUier hoiiout'd, as the daughter dear. ReasoD the root, fair Faith is bnt the flowr . The rading flowr shaU die, but Reason lives Imnortal, as her tàthet in ihe skies... Wrong not the Christian ; think not reason jours : *Tis reason our great Master holds so dear ; • Tis reason's ii^ur'd rights his wrath resents; *Tis reason's voice ol)eyd, his glories crown : To give losi reason iife, he pour'd his own. Believe, and shew the reason of a man ; Believe, and taste ihe pleasure of a god ; BeHèré, and look with triumph on the tomb. Thl^* reason'f wounds alone the faith can die.

:YomG, liiffkt TT.)

600 DISCOURS d'installation*

Sophie qu'elle veut recevoir des mains du christianisme (1). Ce n'est pas non plus un spectacle intellectuel qu'elle sollicite pour quelques esprits superbes ; c'est une satisfaction qu'elle veut faire partager à la raison populaire. Ce qu'elle réclame comme but, elle le demande aussi comme moyen; elle estime que le christianisme ainsi enseigné deviendrait pour lin peuple le plus vif stimulant à la réflexion, le plus énergique moyen d'ennoblissement intellectuel, et la source de toutes les idées sûres et saines sur lesquelles il aurait à ordonner sa vie. Je m'empresse de le dire, la prédication, par cela même qu'elle a été chrétienne, est venue au devant de ces besoins et de ces vœux ; mais qui sait si l'observation attentive de l'homme et du temps ne lui est pas nécessaire pour y répondre mieux encore, et, chose admirable, pour devenir sous ce rapport plus chrétienne ? car il y a une telle correspondance entre la religion chrétienne et l'humanité, que chacune, bien saisie, doit ramener à l'autre, et ainsi la foi vers la nature, et la nature vers la foi.

Quand on parle de la philosophie du christianisme, on a l'air de parler d'une chose extraordinaire, lointaine, accessible à peu d'esprits ; et pourtant, dire que le christianisme est philosophique, c'est dire en d'autres termes qu'il est d'accord avec lui-même et avec notre nature, qu'il est humain, simple, conséquent, pratique. Aussi ne peut-on faire mieux ressortir laphi-

(i) M AUerdings ist Dogmatik eioe Philosophie und muss als tolche sludirt werden; « nur eine Philosophie ans der Bihel geschoepA, und dièse muss immer ibre « Quelle bleiben. » (Herder's Briefe dos Studium der Théologie betreffend.}

DlSrOm» D'iNSTALtATIOlf • 601

losôphie de TÉvangile, ni mieux entrer dans l'esprit des temps, ni mieux servir la cause du mouvement religieux, qu'en faisant abonder dans les prédications la morale qui abonde dans l'Évangile même. Sous ce rapport la chaire chrétienne a une position à reconquérir; et jusque-là le prédicateur ne saura pas quelles peuvent être, dans une époque telle que la nôtre, son autorité et sa puissance. Qu'il examine donc, sous un aspect nouveau, le livre de Dieu : il y verra de partout sortir la morale, tantôt complétant la doctrine, et tantôt complétée par elle ; il y verra ces deux parts de la vérité, non-seulement d'accord, mais se continuant l'une l'autre. Qu'il admire cette continuité, qu'il la rende admirable à ses auditeurs. Tous les jours il entend le monde demander qu'on lui prêche la morale : qu'il ne repousse pas cette réclamation en dédain des motifs qui peuvent l'avoir inspirée ; elle est fondée en droit, elle mérite à la fois d'être rectifiée et satisfaite ; que le prédicateur fasse l'un et l'autre ; que, dans ses discours, la morale se mette au large sur sa base consolidée ; qu'il nous montre avec un soin égal que la morale est tout dogme et que le dogme est tout morale; que l'une fasse abonder l'autre ; que cette belle science de la vie et des mœurs, apanage naturel du prédica* teur, remonte par une étude approfondie au rang d'où elle est tombée ; que, tour à tour descriptive, spéculative, pratique, unie à tous les sujets aussi intimement que le sang est uni à la chair, la morale remplisse tous nos discours de sa solide richesse ; qu'en un mot le ministre de l'Évangile se remette en possession de son

(M WÊCQUM »'i1fÉrUlAtl9ll.

aaoMnhe prérogative^ d'être le confident le plus intime du cœur humain^ le plus instructif et le plus pratique des moralistes.

C'est encore entendre les conseils de l'époque et servir le mouvement religieux, que de perfectionner les formes du discours sacrée Le temps n'est plus, s'il a jamais existé, où la chaire pouvait impunément demeurer, pour la précision et la pureté du langage, au*dessou8 des autres branches de l'art d'éorire. Au* jourd'hui, pour écarter du seuil de la conscience ces préventions qui peuvent longtemps arrêter certains esprits délicats, il faut que la parole évangélique ne soit pas inculte et rude; il fout que, comparée aux autres œuvres de l'intelligence, elle ne se laisse oon* vaincre d*aucun genre d'infériorité, et que nul ne puisse dire avec une apparence de raison, qu'elle n'a d'empire que sur des oreilles vulgaires. C'est se rapprocher de la société, c'est acquérir sur elle un véri'^ table droit, que de tendre avec elle vers tous les progrès, en lui signalant le seul progrès dont elle n'edt pas assez jalouse. C'est fortifier l'impression de la vérité, c'est lui rendre sa beauté native, que de l'exprimer avec netteté, avec énergie. Et qu'on ne s'ima^ gine pas que le mérite d'une composition soignée, pour n'être pas apprécié partout avec la même réflexion, puisse être perdu nulle part. Le vrai bon et le vrai beau trouvent un point sensible dans tous les esprits. Leur convenance intime avec tous les besoins primitifs de notre âme, les y fait pénétrer à la longue; le discernement des expressions justes et des formes

BISC01IK9 &'|lfftTÀt.UtlMf. 603

cbûiâîes devient peu à peu un indtinct ches lA multitude ; |et le prédiciiteur^ en loignam la logique d6 M compodition et le tissu de son langage, acquiert tine autorité nouvelle sur le peuple, dont il n'est plus seulement le guide spirituel, mais, à plusieurs égMéêy l'instituteur.

Le pasteur, qui a toujours été le premier pédagogue de chaque commune, le deviendrait ainsi d'une façon plus spéciale ; l'Église serait la grande école des adultes et des petits enfants; la religion enfin, d'une manièfe évidente, le centre de toutes les idées civilisatrices. Car, en s'attachant plus qu' elle ne l'a fait encore à cultiver l'homme tout entier, à donner un aliment puf à chacune de ses facultés, et surtout à établir entre elles Tordre et l'unité dont elle seule a le secret, la religion ferait descendre du haut des chaires dans les sillons de la société, les semences de la civilisation, qui n'est autre chose que la perfection relative de la condition humaine. Gardons^nous de l'engager dans aucune des questions que l'Évangile n'a voulu ni agiter ni résoudre; ce n'est pas à elle à se transporter en la cité, c'est au contraire à celle-ci à se transport ter au point de vue de la reUgion ; mais il appartient à la prédication de lui en ouvrir les Voies, en lui faisant pressentir, en lui rendant visibles la sympathie de la religion pour l'honmie et l'intelligence* qu'elle a de tous nos vrais intérêts. La prédication, pour cela, n'a pas besoin d'abandonner sa bonne part, et de se préoccuper, nouvelle Marthe, de beaucoup de choses diverses ; il lui faut seulement bien connaître tout ce

604 DIfCOCRS I>'l!fSTALLATIO!l.

qu'enferme « la seule chose nécessaire ; » il lui fiiut compatir davantage à tous les caractères de l'humanité, n'ignorer pas à dessein de quoi l'homme est fait, ne pas lui donner lieu de croire, par l'uniformité de son accent, par une dignité arrangée, par un ascétisme factice de langage, par la fuite affectée de certains détails et de certaines allusions, en un mot par je ne sais quelle excentricité, qu'elle habite fort l<Hn de lui dans le vide, et que commencer d'être chrétien, c'est cesser d'être homme. Il me semble que la religion paraîtrait bien plus une chose réelle, prochaine et nécessaire, quand on la verrait, comme un sang pur et divin, palpiter partout dans la vie, et si la prédication, après nous l'avcnr montrée rationnelle, nous la faisait sentir vivante, c'est-à-dire humaine (1).

Si de longue date, la structure un peu roide et les formes un peu arbitraires de la prédication lui ont enlevé ce caractère de parole tout à fait réelle, et à son objet celui d'une affaire positive, caractères que la tribune et le barreau n'ont jamais perdus, ce désavantage serait bien plus considérable à l'époque où nous vivons. Si quelque chose distingue notre âge, c'est cet esprit positif qui ramène à leur sens propre toutes les métaphores de la vie, qui demande compte à chaque signe de sa valeur, à chaque forme de sa raison, qui veut que toute parole soit un fait, tout discours une action, qui bannit du style comme de la société tout cérémonial arbitraire ou inintelligible, et

<t) Voir la IS^oU à la suite du discouri.

MâCOURS o'iNSTAIXATIOV. M5

qui veut que l'éloquence, en particulier, rende compte de ses procédés, non plus à je ne sais quel art, à je ne sais quelles convenances, mais à la vie. Sans rechercher si cette tendance ne va point jusqu'à l'excès, convenons que la forme traditionnelle des discours de la chaire, forme que leur but n'a jamais entièrement justifiée, est aujourd'hui unvéritable anachronisme ; et qu'au milieu d'un mouvement qui va jusqu'à transformer ridée en affaire, il y a grand inconvénient à donner à l'affaire la plus positive comme la plus haute, l'apparence menteuse d'une idée. Autrefois, du moins, quand la formalité enveloppait tout, il n'y avait pas Ueu à de fâcheuses comparaisons : mais de quoi, dans nos jours, le mouvement religieux aurait-il plus à souffrir que d'un parallèle qui nous le ferait voir, seul entre tous les intérêts humains, dissimulant sa réalité, et seul en cela fidèle aux traditions du passé, qui le font ainsi, malgré lui, chose du passé, chose morte?

On n'invoquera pas, en faveur de ces formes d'exception, rintérèt de la dignité de la chaire. Il serait trop singulier qu'une forme fût plus digne à mesure qu'elle répond moins à son but présumé! Il serait malheureux que la dignité dût exclure la naïveté, l'intimité, et jusqu'au bon sens (car il souffre plus que tout le reste d'un costume qui défigure chaque sujet) ! Ah ! certes, nous ne voulons pas que la Parole évangélique, pour être familière, cesse d'être auguste (1) !

Cl) Je ne puis m*empècher de jeter ici une remarque. On conmli Id Ueu, le! nn-; ment, où h prédication est devenue (peu t'en faut du moins) un colloque itrWus

6Q6 DMoouBfl d'installâtiom*

Que le christianisme ne perde rien de sa niajesté ; qu'à une époque où le respect s'en va, il demeure l'objet d'un dernier respect, et qu'il ramène tous les autres, le respect de la conscience, de la loi, de l'ftge, de la faiblesse et du malheur! mais que, dans un siècle positif, il se montre plus positif encore et plus réel que tout le reste ; qu'on s'en fie à son incomparable dignité, pour contrebalancer la familiarité des formes; et, bien loin de craindre que le ridicule s'attache aux naïves expressions de la nature et aux vives couleurs da la réalité^ qu'on sache bien qu'il n'est permis qu'à la chaire d'être impunément familière, et que jamais le ridicule ne lui viendra plus sûrement que d'une oérémonieuse politesse, si opposée à la firanchise des prophètes, et d'un apprêt de formes si différent du pathétique abandon et de la logique impétueuse des apôtres. Toutes les précautions destinées à dissimuler la vraie forme des choses peuvent convenir à d'autres éloquences, qui ont à cacher dans leur objet je ne sais quel intime néant ; mais le christianisme, tout vie et tout substance, seul objet absolument sérieux et solide parmi ceux qui nous préoccupent, le christianisme gagne tout à se produire sans voile.

Prédicateurs 1 votre affaire est une affaire; plus en*

tl fiuiiiUer, la chaire un fauteuil, l'église un conventicule; à quelques égards, c'est bien; nuis n'alkn» pu tjrop lom, ai iirdPi» 4 la pré<ttQ|liQi| cetlQ mlfst^ wâ tieni «D partie à ridée d'une grande communauté, d'une confédération de con- Mi«nefa,et dHne tclioR sur les masses. QaaTétr&nger qui entre dans on lerapli lie preme pas pour un entretien confidentiel uii discours dans lequel il attendait vm f9finlMfh9 des Àp«lreff» dea féres ei de? frtndi orateurs dt la êliaire

sisGOURi d'uistalution. 607

core que les tribuns et les avocats, vous êtes avocats et tribuns; soyez Fun et Tautre; que votre chaire vous soit, tour à tour, une tribune et un barreau ; que votre parole soit une action, dirigée vers un but prochain; que vos auditeurs ne viennent pas tant écouter un discours que recevoir un message ; saisissez^vous, saisissez-les de tous les avantages attachés aux sujete de la chaire ; votre éloquence a plus de côtés naïfs et plus de teintes vives que celle du tribun et de Tavocat; rien ne la condamne à Tabstraction, tout la pousse vers les faits sensibles. Votre religion a été une histoire avant de devenir une idée ; et aujourd'hui, après une trop longue stagnation, le lac redevient fleuve, l'idée redevient histoire. Qui vous empêche, aux miracles du passé, d'ajouter en chaire les merveilles du présent, et de raconter, jour par jour, l'histoire de Dieu? Pourquoi ne mêleriez-vous pas à vos instructions les grandes nouvelles du royaume, et ne fericz-vous pas retentir dans nos temples et les cris de détresse et les chants de triomphe et jusqu'aux mur* mures, s'il le faut, de l'Église militante? Pourquoi ne pas montrer dans le christianisme plus qu*une doc^ trinOj mais ce qu'il est avant tout, un fait vivantj perpétuellement jaillissant, et aujourd'hui^ grâce à Dieù^ à flots larges et rapides? L'histoire que vous racontez est-^Ue ciose? Dieu s'est-il endormi? ou bien ses œuvres passées entoiles à rougir de ses œuvres nouvelles? ou bien tout ce qui se fait pour Ift gloire de Dieu par d^autres mains qiie des mains salariées et avec d'autres ressources que le trésor de l'État, n'a-t-il pas

608 DlàC0liR5 D'iXëTALLATlON.

droit d'être mentionné dans vos chaires officielles et devant le troupeau qui vous fut assigné ? En sommesnous encore à regarder comme affaire de luxe religieux et de Mlettanliime chrétien, des travaux qui sont au premier rang de nos devoirs? Et réserverons-nous à des conférences d'initiés les récits d'une œuvre qui continue celle des Pierre et des Apollos, des Paul et des Timothéeî

Ou je me trompe fort, Messieurs, ou l'époque actuelle demande au christianisme des faits et à la chaire des récits. Mêlés avec mesure à l'instruction formelle et directe, ces récits intéresseraient toutes les classes d'auditeurs. Plus que tous les raisonnements, ils convaincraient la multitude que le christianisme est vivant, que la religion est une chose humaine. Je ne voudrais point rassasier les imaginations, ni même les amuser. Je n'irais pas, de préférence, chercher audelà des mers et sous des cieux inconnus des scènes extraordinaires. Je prendrais souvent, ce me semble, au plus près de moi, dans l'enceinte de notre pays et de nos mœurs, des faits sérieux et simples ; je les choisirais modestes, obscurs, intérieurs; je citerais, si je le pouvais, des vies plutôt que des actes ; je n'étendrais qu'à propos et par intenâlles l'horizon de mon auditoire ; je ferais tout pour que la religion que je lui annonce prît peu à peu à ses yeux l'aspect d'une affaire et d'une affaire pressante ; je ne craindrais pas d'eu faire au besoin l'affaire du pays, de la commune, du lieu ; mais je ne toucherais que discrètement à ces côtés, de peur de faire oublier l'intérêt de l'individu

BnCOUIS B'niSTALLATIOir. 609

dans celui de la société^ et la question éternelle dans 1 question locale et transitoire.

Voilà, Messieurs, peu d^idées et de bien longs détails. Le sujet eût pu se traiter plus largement et plus brièvement. Excusez à la fois mes lacunes et mes longueurs. Il me tarde de donner du relâche à votre attention lassée; mais le puisse avant d'avoir soulagé par quelques paroles un cœur trop plein, qui a dû se contenir jusqu'à présent, qui veut bien se réprimer encore, mais non se commander un silence impossible?

Une pensée, depuis longtemps, remplit mon cœur, l'oppresse, et facilement déborderait dans mes entretiens ; c'est celle qui naît en moi de la comparaison de ce que je suis avec la chaire qui m'est confiée. Mais cette chaire, enfin, je l'ai acceptée, et quelles que puissent être la situation de mon esprit et mes idées sur mon avenir, je sais que désormais ce n'est plus aux hommes que j'en dois parler; un instinct, qui sera compris , met dès ce moment un sceau sur mes lèvres.

Mais voici ce que je puis, voici ce que je dois dire.

J'entre dans ma nouvelle carrière avec deux senti* ments qui doivent, si Dieu me les conserve, donner à mes travaux une seule direction , à ma vie une teneur unique.

Le premier de ces sentiments est celui de la gravite de ma vocation. Il s'agit de remplacer un homme à qui SCS vertus chrétienn€S, sa grande expérience, ses précieux et longs serA ices, l'a lœirabl 3 droiture de son

esprit^ Fadmirable sagesse de son caractère^ donnaieBt une autorité à laquelle je ue prétendrai jamais. Il 1^9^ de travailier après lui ^ de concert avec me» honorables eoUègues^ à donner de dignes ministres à l'Église et Jésus -Christ* Si la responsabilité du ministre est grande, quelle est donc la nôtre? quelle est, enparlicalier, celle du professeur appelé à conseiller plus directement sur l'exercice de leurs fonctions les camiir dats du ministère, et à déterminer dans ses leçons t^ut le caractère et toute la forme de leur vie? Cette idée, qui m'a saisi, je l'ai retenue avec une sorte tfamour; je n'ai point voulu la laisser échapper ; j'ai k peine permis à quelque autre de s'y joindre pour la tempérer et Fadoucrr ; j'ai voulu en savourer sans distraction l'austérité, et, si j'ose m'exprimer ainsi, la sainte amertume, et j'ai, dans une juste défiance de moi-même , repoussé ou du moins ajourné les consolations sensibles qui m'étaient et me sont encore offertes, que j'envisage de loin avec gratitude, mais que j'accepterai seulement quand Dieu le permettra.

Ne croyez pas pour cela , Messieurs les étudiants, que mon cœur se refuse d'avance aux douces communications auxquelles, sans doute , le tentera votre amitié. Ce cœur, je puis vous le dire ^ se laisse facilement ouvrir. Il demande, à la vérité, peu de chose ; et même il n'accepterait pas des sentiments trop au-dessus de ceux qu'il mérite ; mais la confiance et l'estime est l'atmosphère tempérée dans laquelle j'ai besoin de vivre, et hors de laquelle le peu que j'ai de facultés se trouble et s'évainôuit. Je ne vous parle posnt de$

•dii^[)ositions avec lesquelles je viens à voas ; Je craindrais de vous en dire trop dans un moment où une «évère préoccupation retient captifs dans mon cœur \e& sentiments les phis naturels ; et je craindrais aussi ^ sous le poids de cette préoccupation , de vous en dife trop peu. Laissons donc^ Messieurs, arriver le temps et parler les faits ; et contentez-vous d'être persuadés que , dans Facoeptation de ma charge, j'ai regardé à vous , que ma pensée dominante se rapporte à vous , et que l'objet de vos propres vœux, de vos plus sérieuses prières, est dès ce moment le preimer souci de ma vie.

N'ayez donc aujourd'hui, par rapport à moi, que des ex^Kices généreuses. Je pourrais vous parler de mon affection pour vous ; et tout le monde m'en croirait. Aimez mieux pourtant que je vous parle de l'objet de notre commune affection, et du point de vue d'où j'envisage iH)tre vocation commune. Contentez-vous que je vmiBtiise que je viens, au nom et sous l'invocation de iMeu, étudier avec tous un art humain divinisé par son emploi, divinisé par ses moyens. Soyez bien aises, on particulier, de savoir que l'homme qui s'offre à servir de centre à vos méditations et à vos études sur la i*édîcation , bien décidé à vous proposer toutes les res* «ouroes naturelles qui donnent aux oravres de Fart leur perfection relative, est encore plus pénétré de k pensée que Dieu seul connaît l'art, que son esprit seifl ^st éloquent dans nos discours, et que selon une ^egsr pression de mon vénérable prédécesseur , pour pemdre utilement les grandes cnoses dtt royaume étemel /

612 PliOOUAS I>'jHfiTÀLLA,TIOll.

. « c'est dans Tazur du ciel qu'il faut tremper nos pin- •i ceaux. »

L'autre sentiment que j'ai besoin d'exprimer est celui de la reconnaissance. Quel emploi, quel exercice n'ai-je pas eu à faire de ce sentiment, le plus pur et le . plus utile de l'âme humaine I Objet des bontés les plus touchantes au sein de l'honorable et illustre cité où j'ai passé dans la paix la moitié de ma vie , j'ai vu , si j'ose parler ainsi, mon cher pays me tendre les bras, j'ai vu . mon lieu natal, après vingt ans, me reconnaître et me redemander, et trois corps à la fois, au-dessus desquels il n'y en a point parmi nous de plus considérables ni de plus considérés , s'entendre pour me rattacher à mon pays par les liens les plus honorables. J'ose offrir auCon- 3eil d'État, par votre organe , Monsieur le conseiller, l'hommage de ma respectueuse gratitude, pour la confiance qu'il m'a témoignée, et pourtoutes les circonstances précieuses dont il a bien voulu entourer ma vocation. Veuillez encore, comme président du Conseil de l'Instruction publique , assurer cette autorité , qui fait et qui prépare tant de bien au milieu de nous, de mon profond désir que la nomination à laquelle elle a essentiellement concouru, puisse, avec le secours de Dieu, .être comptée un jour parmi le bien qu'elle a fait. Et vous, Monsieur le recteur et Messieurs les membres de l'Académie , vous à qui je dois le même sentiment , puisque vous avez donné la première impulsion à la .série d'actes qui a eu pour fin de m' associer à vos tra- .vaux, accueillez avec une générosité digne de vous , traitez avec indulgence, un novice qui le sera peut-

DISCOURS d'installation. 613

être longtemps ; supportez son inexpérience , et pardonnez-lui si une santé depuis longtemps altérée ne lui permet pas de concourir avec toute l'énergie désirable aux travaux divers qu'il doit partager avec vous. Si la bonne volonté est comptée pour quelque chose , si elle peut même, aux yeux de la bienveillance, tenir lieu d'avantages positifs, c'est un bon collègue que vous venez d'acquérir. Que Dieu , ce Dieu de paix et de sainteté, d'équité et d'amour, soit sans cesse entre vous et ce nouveau collègue , et qu'il me donne de ne pas décevoir trop péniblement votre juste attente, celle de notre honorable gouvernement, celle de la patrie! — J'ai dit.

Note relative à la page C04.

Serait-ii vrai que le zèle eût pour condition une certaine étFoitesse de vues, une certaine pauvreté d*idées? Quelques personnes paraissent le croire, et quelques faits ont Tair de leur donner raison. Plusieurs des hommes zélés pour la religion se montrent peu jaloux de faire droit à toutes les facultés de rame, à toutes ses tendances, à toute la nature ha* maine. On dirait qu'il faut leur appliquer ces vers, faits pour un tout autre usage :

De la limite rigoureuse Où le cour semble resserré, n reçoit cette force heureuse Qui rélève au plus haut degré.

Telle, dans des canaux pressée, Avec plus de force élancée, L'onde s'élève dans les airs.

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Clontradiction embarrassante, si elle existe réellement ; car le zèle n'est pas une irr^ularité, une erreur; le zèle est aussi une vérité ; comment se trouverait-il en contradiction avec d'autres vérités 7 à moins toutefois qu'il ne fût attaché à quelque mensonge; car tout mensonge est contradictoire , noti' seulement à telle vérité particulière, mais à toutes les vérités ensemble. -*- Mais la contradiction n'existe pas. Il est impossible de prouver, par la qature des choses, qu'on ne peut aimer et servir une vérité qu'à la charge de mépri$er et de desservir les autres ; et, d'une autre part, des hommes d'un esprit intelligent et vaste ayant été en même temps des hommes zélés dans une direction donnée, le scandale tombe de lui-même. Tout ce qu'on peut avouer (et sans doute il faut l'avouer) , c'est que , dans notre nature désorganisée, toujours la force sera moins rare que l'équilibre dans la force; que cet équilibre est plus commun dans la médiocrité ou dans l'indifférence, comme il existe naturellement entre les deux plateaux d'une balance qui ne porte rien; qu'une conviction forte le rompt facilement, l'homme n'ayant pas trop, pas même assez, de toute sa volonté pour le vrai, lorscpi'il l'a découvert, pour le bien lorsqu'il l'a reconnu. Elle se jette alors avec impétuosité vers le côté important, ou négligé jusqu'alors, ou présentement menacé. Ne soyez point trop sévère envers l'homme étroit; il ne l'est que par sévérité envers lui-méme« Respectez les motifs en blâmant les effets; préférez tout à l'indifférence , et imputez à l'hommç étroit, mais consciencieux, toutes les affections qu'il n'a pas^ mw qu'il aurait si sa conscience les lui avait permises, et qu'il aura dès qu'il les connaîtra justes et nécessaires. Ce moment, pour lui, n'est pas encore venu. Sans doute que la vérité est une, et que se décider pour une vérité, c'est se déclarer pour toutes à la fois. Oui, en principe, en sens abstrait ; et il est cet* tain que l'ami d'une vérité n'est intentionnellement l'ennemi d'aucune. Mais cet accord, cette unité des vérités, encore fautil l'avoir reconnu ; encore faul-il avoir aperçu comment des

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fSiits distants et en apparence isolés ise rejoignent par d'invi-^ sibles liens y comment surtout des institutions . des œuvres toutes recouvertes de nos vices^ sont néanmoins d'origine divine, de droit divin, aussi bien que cette vérité suprême, à la lumière de laquelle nous les reconnaîtrons un jour. Convenons-en, le monde actuel est fait de manière à jeter dans quelque embarras le chrétien positif; et prétendre que, du premier coup d'œil, il le'^&sse entrer dans le cadre de sa foi, c'est, la plupart du temps, prétendre l'impossible. Si vous lui dites que sa religion, au cas qu'elle soit vraie ^ doit faire place dans son enceinte à un monde tout entier ; que le chrétien doit renfermer, au besoin, l'artiste, le savant, l'industriel, le politique, le philosophe ; que toute religion moins grande que la nature humaine n'est pas vraie ; et qu'il fout ou s'inscrire en faux contre cette nature , ou l'accepter tout entière et avec toutes ses conséquences , il ne le niera pas peut-être, mais il sera perplexe dans l'application; peutêtre aussi retranchera-t-il de la vie humaine ce qu'il ne sait pas faire entrer dans les dimensions de son système; et ainsi la vérité sera^en apparence, un nouveau lit de locuste. Bien loin pourtant de rien exclure, c'est elte qui accueille toiil, qui fait place à tout, et c'est elle seule. L'Évangile seul est aussi large que la vie, parce qu'il est infinimrat plus large; parce que, dans tous les sens , a Dieu est plus grand que notre cœur; d la religion est à la vie ce que l'horizon rationnel est à l'horizon visuel; et ce n'est que dans son vaste sein que toutes choses vraies se reconnaissent et s'embrassent. Dans un monde selon TÉvangile, il y a place pour tout, mais dans nul autre. Un monde complet, où rien ne se heurte, où tout s'accorde , n'est possible que par l'Évangile ; et si la chose ne paraît point ainsi, c'est que la plupart des hommes évangéliques (je ne dis pas l'Évangile) ne peuvent pas, d'emblée, se faire une représentation du monde complet que l'Évangile porte dans son sein , et n'ont préalablement sous les yeux, pour type du monde social, que cet informe

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