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ELEGANCE

entre des mains peu exercées; elle ne rend qu'à d'autres tout ce qu'elle peut rendre.

Il faut enfin, après tout cela, se surveiller constamment, car chacun a ses expressions et ses formes favorites où il retombe aisément. C'est le défaut des écrivains de second ordre. On ne le rencontre pas chez les maîtres.

La variété des expressions, des tournures et des mouvements a une importance particulière dans les ouvrages didactiques et surtout dans la chaire.

Élégance. — La variété, dont nous venons de parler, est un des éléments ou du moins une des conditions de l'élégance ; mais nous avons cru devoir l'envisager à part, comme un mérite qui peut exister plus ou moins hors de l'élégance, et qui peut être l'objet d'une attention particulière.

Le sens du mot élégance^ dans la langue du dixseptième siècle, semble révélé par l'usage qu'en a fait Boileau dans deux passages connus de VArt poétique :

une élégante idylle (1).

... de Marot Félégant badinage (2).

C'est la fuite du commun et du plat, comme de recueil le plus naturel de la pastorale et du badinage. Partout ailleurs, comme dans Tidylle, c'est un choix de formes (3) qui s'éloignent de la trivialité sans tomber dans la recherche et sans trahir le moindre effort. Elle est au style ce que la distinction est aux manières.

(i) Chant II. (3) Chant I. (3) Élégance rient à'eUgere.

BLRGAKCC. 565

Mais ce vulgaire et ce trivial qu'il s'agit d'éviter, ce n'est point seulement ce qui blesse quelque convenance morale ou sociale, c'est encote ce qui blesse les bienséances de l'esprit, puisque l'esprit a ses bienséances. L'esprit répugne à ce qui, étant clair et juste, est grossier de forme, lourd, maladroit, trop chargé ou trop nu. Il rejette les répétitions, l'uniformité, les tours embarrassés ou traînants, l'exactitude pesante et la logique trop formelle. Il veut de la liberté, de l'agilité dans les mouvements ; il se plaît à une concision nette et facile ; il aime les expressions d'une propriété délicate ; il sourit aux tours ingénieux qui ne semblent qu'une heureuse rencontre; un style qui lui donne ces diiBFérents plaisirs est un style élégant.

Souvent les éléments de l'élégance nous échappent, et l'on dirait qu'elle est toute négative ; mais il y a du positif dans les moyens. L'élégance suppose l'aptitude à multiplier les rapports des idées, à combiner, à résumer; elle ne polit pas seulement; elle taille le diamant. Elle va au delà des rapports les plus grands et les plus nécessaires ; elle saisit les rapports accessoires, • les côtés moins aperçus ; elle suppose donc de l'imagination, ou tout au moins de l'esprit ; il y a toujours de l'esprit dans un style élégant, quand il n'y en aurait pas dans la pensée ; car l'élégance se compose des mêmes idées avec lesquelles on a de l'esprit (1). On en pourra juger par quelques exemples :

« Dans chaque genre , les espèces premières ont

(t) Cependant Montesquieu a beaucoup (Tcsprit et n'est pas élégant.

k empoHé tous nos éloges, et h*ont laissé aux esphes

« Secondes ^e le mépris tiré de leur exMBtpàtti^

& iMm (1). »

« Uoiivràgè obtint dans toute l^urope un siiocis qtf k là nûdigiiité rendait injurieiix pour louis XlV (S). »

« L'évèclùe d^Ântiodié se pressa d*att&chëi^ î b âOK i biéfé ckrëtiëhiie l'éspérancé d'un si beau ^tiiè (^ »

Ce ti'est pas setdeihënt daiis la phirasé isolée, c*ési dahs là stiilè des phrasés, dans le tissu de la «lictioni iidë l'ét^nce éé rérèle ; des phirases fort simples peu- VBiii, pët là tiiànièrë doiii elles se succèdent ëi se lient, iorinëi' Un bût él^nt. [Nous àinôions à ëitèr id Mas- Stllon] :

« C'est peu, ines frères, que la corhiptioil de ^ k siècles soit presque le seul ouvragé dés gfàfids et S des puiséâiits ; les Siècles à venir vous devtoiit peUtk ètïé ëftcofe iiiié partie de lëiir licéiicé et de létifil il désordres. Ces pôé^ës profanes qui ri'onl vu le jour « qu'à votre occasion corrompront encore des cceilh « dans les âges qui VbUs suivront ; ces aiiteùrs dâtigô^ '<ï rëtix que vous honorez de votte protection pateêtoSl éL dans les mains de tos neveux, et vos brimes se toiîl- « tiplieront avec le Veiiin dàrigereux qu'ils portent * avec eux, et (jUi bé commutiiquëi-a d'âge ëh âge; u vos pasôibriâ mêmes, immortalisées dans les hisc( toires, après avoir été tin scandale pour votre siècle, « le deviendront ëncdre aiix siècles suivatits : la leo- « tare de vos égaremëhts, conservés à la postérité, se

^1) BuppoN. (a) H. ViLLCÉAiiï. (8) Le i&êtilè.

ÉLiftANCI. S67

« fera etiièore des imitateurs après votre mort ; on ira i ëiicèfè cherchée des leçons de crime dans le récit de « vos aventures ; et vos désordres ne moutront point a avec vous... Telle est la destinée des vices et des « passions des grands et des puissants : ils ne vivent « pas pour leur siècle seul ; ils vivent pour les siècles a à venir j et la durée de leur scandale h'a pBS d'autres « bdmes que celle dé leur nom (!).*<

L'élégance n'est pas la beauté; mais elle en tient lieu dflhs le stylcj Comme dans la taille la toumtiréj le pOrt et la toilette d une femme du grand monde. Le ihédàniëme dés vers relève l'élégance, détenue plus éehsiblë par la double exactitude du thythine et de la pensée i Ainsi ^ chez Raciiie.

L'élégance est facilement froide, parce tju^elle est moins l'œuvre de l'imagination qui peint et qui colore, que de l'esprit qui dessine et qui grave ( sans cela, la géométrie eût-elle jamais pu se vanter d'avoir des démonstrations cfe'gfan^es?), et parce qu'elle ne s'accorde que jusqu'à un certain point avec une vive émotion du cœur. Car une trop grande élégance, en de tels moments, ne serait pas le supplément, mais le contraire de la beauté. Aime-t-on à voir une personne, dans le transport de la douleur, veiller à ce que ses gestes ne dérangent pas sa toilette, ou à ce que ses larmes ne lavent pas son fard ?

Elle ne s'accorde aussi que jusqu'à un certain point avec la gravité. L'élégance est sociale, elle est mon-

(0 Massillon, Petit Carême. Sermon iur Ut vicei et Un vertus det grands.

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daine. Elle est née des raffinements de la société, et toutes ses grâces respirent le loisir et les complications infinies d'un monde poli.

Il y a pourtant un degré d'élégance à laquelle, même dans les sujets graves et dans le pathétique, il faut accoutumer son style ; c'est une élégance chaste, qui se fait à peine remarquer, et qu'on distingue à peine du naturel, de la justesse et de la concision; ces qualités seules paraissent et se nomment, et ce n'est qu'après coup que l'élégance est reconnue. Il faut au prédicateur de l'exercice déjà pour être élégant, et un autre effort, bien plus grand, pour ne le point paraître : l'élégance qui s'annonce, l'élégance qui se montre, est malhabile et malheureuse; mais l'élégance chaste est convenable à la chaire.

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