‹ Homilétique ou théorie de la prédicationChapitre 41 sur 110 · LA PREUVE · texte numérisé non relu

LA PREUVE

tendre la preuve. Mais nous n'avons rien à dire ici sur ces jugements que la preuve explicite ne précède pas. Il suffit, sous le rapport de la forme, de leur appliquer ce que nous avons dit des formes de la définition.

C'est donc moins du jugement que de la preuve qu^ nous avons à parler.

La preuve est l'acte intellectuel par lequel s'accomplit en nous le fait de la certitude.

La définition fait cesser l'ignorance relative, l preuve met fin au doute. Par la première nous con — naissons, par la seconde nous croyons.

Il faut distinguer deux ordres de vérités : les sficv^-latives et les pratiques. Mais ce qui établit les unes el les autres est également preuve.

La preuve, à ces deux égards, produit la conviction, qui est l'état oii l'on ne peut plus nier ni le fait ni le droit sans se nier en quelque sorte soi-même. Car la preuve consiste à opposer en quelque sorte à l'auditeur sa signature, c'est-à-dire l'aveu de quelque vérité plus générale, ou antérieurement prouvée, où se trouve renfermée la vérité qu'il s'agit de prouver, ou dont elle découle irrésistiblement.

S'il s'agit du fait, les arguments (moyens, instrurùentsde preuve) s'appellent des raisons; si du droit ou devoir, ce sont des motifs. Reconnaître le fait ou le droit, c'est avouer que l'un et Tautre sont conformes à Vidée du vrai qui est en nous, ou qu'ils sont impliqués dans une vérité que nous tenons déjà pour certaine et incontestable. — C'est là ce que le prédicateur veut d'abord obtenir, non-seulement à l'égard du fait, mais

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l'égard du droit. C'est ce résultat qui, dans les deux afi, s'appelle conviction.

La persuasiony qui vient ensuite, ou l'inclinaison de a volonté vers tel ou tel acte, est nécessaire, mais li plus ni moins que la conviction ; et si le prédicateur \e pense point avoir atteint son but, à moins que la x>nviction ne soit persuasion, il n'estime pas non plus f avoir atteint s'il a persuadé sans convaincre.

Ne voyons d'abord que les moyens de produire la xîonviction, mais remarquons bien'que ce que nous séparons ici, l'orateur ne le sépare point à l'ordinaire, et

qu'il s'efforce d'opérer d'un même temps la conviction

€tla persuasion.

§ I. — Preuve proprement dite ou raisons.

Soit qu'il s'agisse de prouver qu'une chose est, ou de prouver qu'une chose doit être, il y a trois voies pour Sffriver à la certitude : Y expérience immédiate ; le té- ^gnage, qui est l'expérience d'autrui, et qui s'appelle autorité dès que la crédibilité du témoin est hors de doute ; enfin le raisonnement, qui est le témoignage de la raison (de notre raison), non des sens, et qui lie entre elles, et féconde les unes par les autres, les vérités acquises par voie d'expérience ou d'autorité (1).

Le premier rang, dans la prédication, semble appartenir à Vautoritéy ou au témoignage digne d'être cru, quoique ces mots : « digne d'être cru, » supposent l'emploi de l'expérience et même du raisonnement. — •

(t) Voyez BouRDALOUE, tome I, page 149, ancienne édition.

i9& i^ pmuln PAS xifiRisNCE*

Ce qui fait donner à V autorité le premier rang^ c'est que la doctrine qu'enseigne le prédicateur est une éôctriné révélée.

Toutefois, si l'autorité, en matière de prédication, était tout ou à peu près tout, la prédication se réduirait à rien ou à peu près à rien.

L'expérience et le raisonnement se joignent à Tautorité, dans la chaire, non pas pour prouver Tauâien ticité du document, qui est hors de question, ni pou y suppléer, puisque la certitude qui natt de ce témoi gn^e n'est pas une demircertitude ; mais parce que subjectivement, et eu ^ard au dernier but qu'on a propose, aucune preuve ne suffit dans cette sphère, i le témoignage intérieur ne s'y jointj et [parce] que le déclarations de la Bible ne sont souvent que des point de départ pour la raison.

n faut que nos vaincus deviennent nos alliés ; jusque-là nous n'avons rien gagné.

L'expérience et le raisonnement ont donc beaucoiç à faire ici.

La chaire ne fait pas les expériences j mais elle te renouvelle en les rappelant.

L'objet de la preuve par Y expérience^ ou par les faits est, 1 ° de prouver des faits contingents, ce qui a lieu ou par des faits antérieurs [à priori), ou par de faits postérieurs (à posteriori)'^ — S^*" de prouver de faits généraux ou génériques , ce qui a lieu par de faits individuels, plus ou moins nombreux, apparU nant au genre ou à Fespèce en question ; — 3* d prouver un principe ou une idée (l'idée est la k» de

Là preuve par EXPÉfOlKCB. 199 .

faits), ce qui a lieu lorsque, par mie action, un être personnel, revêtu d'autorité à nos yeux, a consacré le principe (ceci revieat au témoignage), — ^ou lorsque les faits, sans être des actions, révèlent une idée ; mais ceci suppose la conviction, préalablement établie, 4e Tianité de^la, vérité, ou de l'unité de la pensée qui a créé l'univers.

. La preuve par expérience e^t la plus accessible, la plus populaire, mais celle dont l'abus est le plus fréquent et le plus redoutable. Quand on a dit : « C'est un fait, » on pense avoir tout dit; cela coupe court; que répondre à un fait? — Deux choses : Il n'est pas vrai ; -— il ne conclut pas.

La prévention pour la preuve par expérience peut ^ tnir par avilir le témoignage de la raison et de la consdence. On ne croit plus à la vérité quand on ne croit ; iï phs qu'aux faits extérieurs.

Ici s'émeut le différend perpétuel entre les hommes

im de théorie et les hommes de pratique, [différend dans

leçid, à le jrendre à ses termes extrêmes', il y a] abus:

JciJ desdeux parts. Il serait également injuste de ne pas

voubir descendre aux faits et de ne pas- vouloir re-

fc ïûODter aux principes. Qu'est-ce qu'un principe, sinon

iiî un fait primordial, élémentaire, ou peut-être une vé-

5? rite de conscience ? — Je me défierais autant des faits

i que des idées.

* Nois avons parié des principaux usages de l'expéaifr rience dans la preuve. Il nous reste à faire quelques citatiois pour montrer sous quelles formes principales se présente la preuve par l'expérience.

300 LA FRlOfX FAR EXP^RIKNCB.

Massillon, voulant prouver, que la vie commune ne saurait être une vie chrétienne, dit que les saints ont été dans tous les siècles des hommes singuliers (1). Ici rexpérience prouve un principe.

Saurin veut prouver à ses auditeurs qu'ils donnent très peu. — Il leur rappelle ce que faisaient les Juifs et les premiers chrétiens (2). C'est immédiatement prouver un fait général, et par ce fait général un principe.

La preuve par expérience peut tour à tour être prise ou loin ou près de l'auditeur, dans des faits qui lui sont étrangers ou dans des faits qui lui sont personnels (3), dans l'histoire biblique ou dans l'histoire pro

fane, dans ce qui lui est connu et dans ce qui lui es inconnu. Enfin, tantôt il vaut mieux multiplier le extemples, susciter une « nuée de témoins, » (c'est que font volontiers Massillon et Saurin); tantôt il va mieux se borner à un seul qu'on développe et qu'o :■ approfondit.

[Quant au premier point, il semble, à première vue, qu'il n'y a pas à hésiter, et qu'il faut toujou'^ prendre ses exemples près de l'auditeur plutôt quede les aller chercher au loin. Ce principe n'est pourtant pas absolument vrai, et l'un ou l'autre procédé importe selon les cas, selon l'auditoire, selon le but qu'oi se L

(t) Massillon, Carême, Sermon sur le petit nombre des élus. (Tome , pagp 306, édition Lefèvre.) (2) Saurin, Sermon sur V Aumône. (Tome II, page 27, édition nouvelle. ||g

(8) [Saurin, dans le sermon sur Y Accord de la religion avec lapoUtiqif [ioiof Vni, page 24, nouvelle édition), prend uu exemple dans des faits rapproch< de ses auditeurs. Dans le troisième sermon sur le Renvoi de la conversion (toml, V*$^ | ]] 109, nouvelle édition), il commence par des exemples scripturaires poi' arriver ainsi aux exemples personnels.]

el

Là PABUVB PAia BIFKEIBNGI. 201

propose. Si les faits qui se sont passés près de Vaudit;eur le touchent particulièrement, des faits éloignés peuvent cependant le frapper davantage, en lui faisant ^oir qu'une vérité reste la même dans tous les temps, dans tous les lieux et peut-être dans toutes les conditions. D'ailleurs, si la religion n'a pas pour but d'étendre nos idées, elle y tend néanmoins, et c'est une tendance qu'il ne faut pas négliger. L'étroitesse ou la fausseté des opinions d'un bon nombre vient du manque de termes de comparaison, surtout dans la classe peu cultivée. Ajoutons que les faits pris trop près de l'auditeur sont rarement bien vus : la faculté contemplative a besoin d'un calme qui est souvent troublé quand elle s'attache à des objets trop rapprochés. La littérature contemporaine est encore de la vie réelle, non de la pure littérature ; elle le deviendra dans la suite. En attendant, celui qui veut se donner une culture littéraire doit remonter à ce qui est ancien. De même l'histoire ancienne, précisément parce qu'elle est ancienne, instruit plus que l'histoire contemporaine. — Les mêmes observations peuvent s'appliquer aux exemples tirés de faits plus ou moins personnels aux auditeurs. Ici le danger consiste à occuper l'auditeur de lui-même, de sa personnalité, ou de quelque autre qui est mise en scène. Ce danger ne doit pas faire renoncer à des avantages évidents ; mais le prédicateur a besoin d'une grande circonspection en pareil cas, et de traiter avec beaucoup de tact et de gravité des matières aussi délicates. — Quant aux exemples tirés de l'histoire profane, on ne voit pas pourquoi ils se-

202 LA fMUVB PAR RAtsoiiiiEiRirr;

raient bannis de la prédication. Lee hommes seuls sont profanes, les faits ne le sont point, et l'exemple de Régulas pourrait certainement être utilement cité dans l'enseignement chrétien.]

Raisonnement. — La preuve par autorité, ou par expérience, constate un fait et s'y tient. Ce fait n'est, à l'égard de la preuve par raisonnement, qu'un point de départ. Par la raison, nous découvrons un autre fait impliqué dans ce premier fait. La connaissance obtenuie par le raisonnement n'est pas sans rapport avec la foi ; elle repose du moins sur la foi aux principes de la raison*

Le raisonnement pur manie des idées et noa des faits.. C'est une sorte de géométrie de l'espace intellectuel. Cette géométrie est pourtant moins sûre que l'autre, la valeur des signes y étant moins inaltérable. C'est pourquoi il est nécessaire de ne pas faire toute la route à travers le vide, et de descendre souvent à terr^ pour toucher du pied les faits. Autrement on risque de. prouver trop, et, à la longue, de perdre le sentiment de la réalité. Au terme des raisonnements les plus rigoureux, lorsque la raison de l'auditeur parait vaincue, quelque chose de plus intime que la lexique s'élève en lui et proteste contre vos conclusions.

[ Il y a des intelligences que la logique rend féroces; ce ne sont plus des âmes, ce sont des appareil dialectiques. La pensée aussi peut abrutir, séparée du sentiment, de la conscience et du témoignage. C'est l'impression que fait éprouver quelquefois la cotttem-

;pldtion de ces puissants logiciens, que Ton admire avec rfSroi. Ne croyons ni aux sens, ni à l'intelligence, eroyons à Tâme.

[Pour en revenir au prédicateur, il court, lui aussi, des dangers à cet endroit : il peut arriver par la dialectique à des résultats impossibles, même absurdes. Bourdaloue, dans son admirable sermon sur Y Impureté, est allé trop loin, quand il a voulu établir que le voluptueux est plus couvert de ténèbres que les démons : il aurait dû dire simplement qu'éclairé dans l'enfer, le pédieur souffrira davantage. De même, un prédicateur moderne, très distingué d'ailleurs, a passé la mesure quand, après avoir montré que tous les péchés sont ^ux, il cherche à prouver en outre que les petits péchés sont même plus grands que les grands. — Il y a une très grande différence entre la dextérité logique et le sentiment de la réalité. On peut être rigoureusement dialectique et manquer de bon sens, et Pascal a raison de distinguer, comme il le fait en deux endroits, entre la méthode des géomètres et le sens commun.] Quand même on ne risquerait pas de se tromper, toujours est-il que le but entier ne serait pas atteint D'un côté, on aurait obtenu la soumission plutôt que Fadhésion de l'auditeur : on n'aurait pas fait du vaincu un allié, ce qui est la vraie victoire ; — de l'autre, la vérité, qui doit s'unir à l'homme par sa substance même, lui devenir consubstantielle, resterait hors de lui. Le raisonnement d'ailleurs, s'il est trop prolongé, trop dialectique, fatigue l'attention et dépasse les bornes de celle qu'on peut communément obtenir.

SM lA minrs par RAisoinCBionn.

Cependant le domaine du raisonnement est très étendu, d'abord parce qu'il est beaucoup de choses à la connaissance desquelles on n'arrive que par cette voie ; ensuite, parce qu'il faut prouver ce qui est connu et cru, non pas précisément afin de le faire connaître et croire, mais afin de rendre plus présentes les preuves de la vérité. Même dans les cas où l'argumentation semble superflue, elle peut avoir une grande utilité, puisqu'elle n'a pas tant pour objet de prouver une chose qu'on ne croit point encore, que de rassasier l'esprit de son évidence, et d'en multiplier pour ainsi dire la clarté (1).

Il faut donc raisonner, et même beaucoup raisonner. Mais ceci, tout vrai qu'il est, ne détruit pas les règles suivantes :

1 . Préférer le plus court chemin dans chacun des. arguments qu'on emploie ;

2. Employer de préférence les arguments les plu*populaires (2) ;

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