Éviter une argumentation trop formelle
(i) « Qu'un homme sensible à Téloquence, et accoutumé au génie de Démos- « thène, relise la quatorzième Provinciale, la fameuse lettre sur l'homicide. Pas— « cal enferme d'abord ses adversaires entre la religion corrompue et l'humanité ou— « tragée : alors il ^avance contre eux par une progression lente et inévitable, « descendant toujours des plus hauts principes, s' appuyant sur toutes les autorités «- sacrées, et portant le scrupule de la plus rigoureuse logique dans la démonstra- « tion des plus manifestes vérités. Il emploie, pour ainsi dire, à la défaite de setf « ennemis une surabondance de force, et l'on voit qu'il les retient si longtemps M SOUS le glaive de son éloquence moins pour les réfuter que pour les punir. Gba- « que fois qu'il achève un argument, la cause est gagnée; mais il recommence, «c pour traîner ses adversaires vaincus à travers toutes les humiliations de leur er- « reur . » (V UiLEHAiN. )
(2) <t Quel est le vrai terrain de l'éloquence, si ce n'est le lieu commun? Quand « l'éloquence se combine avec de hautes considérations philosophiques, ainsi qoo
ABGUMBIITATIOR APPIBMATiyB BT wUktïfl^ 205
L'argumentation peut être affirmative ou négative, simple ou combinée, directe ou indirecte.
I. Argumentation affirmative et négative. — - L'argumentation affirmative prouve la vérité, l'argumentation négative réfute l'erreur.
La réfutation, en général , ne suffit pas sans la preuve, et ne vaut pas la preuve. [Nous sommes plus pwtés à réfuter qu'à prouver, à détruire qu'à édifier. Cela est plus facile; cela flatte davantage l'amourpropre ; cela est plus en rapport avec nos passions naturelles. Tout le monde est éloquent dans la colère ; peu de gens le sont dans l'amour et dans la paix. Pour la chaire, l'argumentation affirmative est d'une valeur incomparable. En morale et en religion, la certitude de la vérité est beaucoup plus importante que la réfutation de l'erreur. D'où naît la haine du mal dans l'âme chrétienne ? de l'affirmation du bien ; quiconque a fait la divine expérience de la grâce le sait. Cela doit se réaliser dans la prédication ; il ne suffit pas de faire vider le terrain à l'erreur, car la vie chrétienne n'est pas un vide, c'est un plein.] — Ce que dit Quintilien de la difficulté plus grande de la réfutation, Difficilius est defendere quam aamsare (1), est vrai du plaidoyer, non du sermon. [Néanmoins il faut abonder dans la
« rage moderne nous en fournit des exemples, on est tenté d'abord d'attribuer à la n philosophie rimpression qu'on vient de receToir ; mais Téloquence est quelque •«.chose de plus populaire ;... c'est à la puissance de faire vibrer en nous les cordes «« primitives de l'àme, ce qu'elle a de plus simplement humain, c'est à cela et à *( nulle autre chose, que nous reconnaissons l'orateur. (Vinet, ChrestomathU française, tome III. Réflexions à propos du Discours de Royer'Collard sur le prqfet de loi relatif au sacrilège.) (i) QcmTiLiEN, lib. y, cap. XIII.
S06 jKMamTJBnoM «nmMAiivs n nàuiwm.
preuve ; quaad on a prouyé^ la réfutatkm est défà bien avancée. La preuve doit absorber Terreur. Même dans les conversations chrétiennes^ il faut plus chercher à absorber l'erreur qu'à la réfuter, tâcher de vaincre sans être obligé de poursuivre les fugitifs. Rigoureusement, celui qui a prouvé a fini ; il n'est pas obligé de réfuter ks objections. Il peut alléguer ce droit, summum pu, nais non s'en prévaloir. I^a lumière seule peut dévorer les ténèbres ; nous devons « surmonter le mal par « le bien. » (Romains, XX, 21.) — Oui; mais dchis devons condescendre aux faiblesses, aux nécessités d nos frères, qui sont aussi nos faiblesses et nos nécessi tés. Dieu, pour nous ramener à la vérité, a dû renver ser en nous bien des idoles de notre cœiEr, de
intelligence ; il a beaucoup détruit , beaucoup réfut^^ avant de prouver; il nous a désabusés avant de nou^s montrer sa gloire ; beaucoup d'âmes sont arrivées as^Ji goût de la vérité par le dégoût des choses terrestre^' * Ce que Dieu a fait, nous devons le faire.] — La preuve a souvent besoin de la réfutation comme supplément^ et même comme complément. [ Il arrive souvent qu'une simple réfutation devient preuve dans Fâme de l'auditeur.] Il y a même des cas ou la réfutation suffit sans la preuve, quand le sujet permet de la sous-entendre. On a très convenablement fait des discours tout en réfutation (1).
Nous recemimandons, avant tout, dans la réfutation
(t) [Ceslle eas eu. semoB de IfosûttoB lar le Mène et do la eoDféramgnr U Zèle pour le salut des âmes. On trouverait «nsn de lieam daloue et dans Saurin.]
▲BaOïmitATION AOTIRMATiyX ET ^miMTIVB* S07
une loyauté parfaite. [C'est une règle de morale, de prudence et d'art. La surprise et l'espèce d'effroi qu'on aura éprouvé en entendant l'objection se tournera en joie après la réfutation. La confiance en l'wateur en sera augmentée. Sous ce rapport, Saurin est un modèle. Il y a chez lui une bravoure dans l'exposé des objectioïis, qui devait produire un très grand effet (1).]
Après cela, il importe de bien déterminer le sens et l'étendue de l'objection. [Nous ne sommes pas aussi rigoureux envers nou&-mêmes dans la chaire que nous devrions l'être. Nous sonunes exposés à prendre au rabaôs certaines règles que les autres genres d'éloquence ne se permettent pas de transgresser. La chaire jouit d'un privilège aussi nuisible qu'avantageux : c'est qu'il n'y a pas de débats, pas de réplique possible ou admise, et, tels que nous sommes, nous en avons besoin. N'ayant pas de contradicteurs dans le temple, nous devons nous prescrire une rigueur d'autant plus grande dans notre argumentation. Sau- Tïn est un excellent modèle à cet égard . On pourrait même penser quelquefois qu'il pousse la rigueur jusqu'à l'excès.]
Dans tous les cas où cela paraît nécessaire, il faut diviser la difficulté. A l'ordinaire, la réfutation gagiie à la division de l'objection. [Il est rare qu'une réponse unique puisse écraser d'un coup et directement toutes les parties de l'erreur. Des orateurs tels queBourda-
(i) Voyez la première partie de son second Sermon sur le Renvoi de ta em- «fTwon, tome I, nounrefie édition.
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loue et Massillon (i) sont peut-être allés bien loin en cela ; mais lorsque ce procédé est employé avec mesure, la. réfutation y gagne beaucoup. L'auditeur vous voit vainqueur plusieurs fois de suite ; il sent qu'il y avait plusieurs erreurs de l'autre côté et plusieurs vérités. du vôtre. Si Ton fait abstraction du contradicteur qui existe dans les âmes, on sera toujours faible: il faut dans un sermon une discussion.]
Enfin, il faut savoir prendre l'offensive, et tournerj^ s'il se peut, l'objection en preuve. [La défensive pro- — longée nous affaiblit, et pour se défendre utilement, L -. faut attaquer. Les grands prédicateurs n'ont jamaL « manqué à cette règle. Dans l'erreur qu'on décompQi^« pu attaque, on doit trouver les germes mêmes de E ^ vérité(2 ).
n. Argumentation simphet combinée {ou graduée).
Nous ne distinguons pas ici entre les formes puremeni extérieures du raisonnement, ou les figures de logique^ telles que le syllogisme, l'enthymème et le dilemme : le syllogisme, forme idéale, qui se reproduit bien rarement; l'enthymème, qui est la plus fréquente; te dilemme, forme vraiment oratoire. Les formes que nous avons en vue sont moins extérieures, et affectent davantage le fond même de la pensée. Cela posé, nous distinguons :
1° La preuve à priori ou descendante, qui, du principe donné, descend à la conséquence, qui prouve le
(1) BocRDALOUE, Deuxième partie du sermon sur VAum&ne (édition Lefèvre, tome II, page 80), et Massillon, sermon sur la Férité d'un avenir, (édition Lef&yre, tome I, page 167).
(2) Voyez le sermon de Sacrin sur V Aumône et les Conférences de Massillon.