RGUMBHTÀTIOII DIRECTE ET INDIRECTE. SI
enfin de rexpérience et de l'autorité. Nous n'avons pas vu autre chose jusqu'à présent. — Elle est indirecte ou latérale lorsqu'on va chercher quelque fait qui ne soit ni l'objet lui-même, ni la cause, ni l'effet, mais qui, toutefois, ne puisse être admis sans qu'on admette lussi le fait qui est en question.
L'esprit humain est fait de sorte qu'il préfère souvent le reflet de la lumière à la lumière elle-même, l'écho de la voix à la voix. En nous examinant, nous verrons que, dans presque toutes les discussions, nous dérivons rapidement et sans nous en apercevoir vers la preuve indirecte. En tout genre, l'homme se soumet mieux à la contrainte indirecte ; le jugement final qui ressort d'un syllogisme est une espèce de jugement par contrainte. Je ne crois pas qu'il faille compatir sans réserve à cette inclination qui n'est pas toujours exempte de faiblesse ; je crois qu'il faut accoutumer les esprits à regarder la vérité en face, à chercher la vérité chez elle et non pas chez un tiers ; mais il importe aussi qu'on voie (et c'est le propre de l'argumenbtion indirecte ou latérale ) de combien de côtés à la fois vient la lumière, que toutes choses concourent à, prouver ce qui est vrai, que la vérité tient à tout, que « toutes choses s'entre-répondent. » (Proverbes, XVI, >*.) C'est à cela, comme à l'impression de surprise, que tient la vertu spéciale de l'argumentation indi- ?^te
Ajoutons qu'il est des sujets où l'argumentation di- ^te est presque impossible, soit à cause de l'évidence ^e l'objet, soit à cause de sa trop grande simplicité;
IfS ABGUMfiNTATION DIRECTE ET I^IREGTÉ'.
— d'autres, au contraire, où elle el^t très pfôssible et fort en place (1).
Si l'on veut voir combien, en certains sujets, la preuve indirecte l'emporte sur l'autre, on peut comparer les deux sermons de Saurin et de Mâssillon sur te Divinité de Jésus-Christ. Dans le discours de Massillon, Ta preuve du dogme est tirée de V éclat du ministère de Jésus-Christ, et de Vesprit de ce ministère, dans ce sens que tout cet éclat est un non-sens et une contradiction, et que tout cet esprit se dément lui-même, si Jésus-Christ n'est pas Dieu. — Le plan de Saurin est celui-ci : I. Jésus-Christ souverainement adorable et souverainement adoré selon l'Écriture. — II. Contradiction entre ce fait et l'idée que Jésus-Christ n'est pas Dieu, puisqu'il n'y a que Dieu à qui tout ce qui précède convienne. (Ceci ne devrait pas être une seconde partie, mais la conclusion de la première ; aussi SauriA ne l'a-t-il remplie que par une discussion incidente.)
— III. Nos idées sur ce point sont parfaitement conformes à celles des temps dont l'orthodoxie est lemoind suspecte.
Par les raisons que j'ai dites, je crois l'argumentation indirecte plus oratoire et plus populaire qn^ l'autre ; par cela même j celui qui excelle dans l'argumentation directe me paraît un génie plus fort. En certains cas, nulle autre argumentation n'est aussi facifo que l'argumentation indirecte, et cette considération relève à mes yeux le mérite des orateurs qui excdlent
(1) Comme dans le sujet de la Récompeme des saints. (Bourdalôde.)
ASSmmitATIOlf DIRIGTE BT HfDIRECTB. 349
bns rargumentation directe, qui est celle dans la- |oelle nous devons surtout nous appliquer à develir forts. Bourdaloue est remarquable dans ce genre Muf une virtuasitiy par une bravoure que rien n'intiiiide«
!• A la tête des formes d'argumentation indirecte se [>lace l'argumentation apagogique ou par àblatian. C'est la preuve d'une vérité par voie inverse ou de retranchement, l'orateur s'attachant à montrer la nature d'une chose par la nature d'une chose qui lui est oppoaée, ou par les effet» de son absence ; ainsi, l'utilité de la science par les suites de l'ignorance, la beauté de la vertu par la laideur du vice, le calme de la foi par le trouble de l'incrédulité. C'est ainsi qu'on mesurerait également la capacité d'un vase en l'emplissant et en b vidant, et qu'on prouve l'addition par la soustraotim. Cette méthode est fort naturelle à l'esprit humain * iMt au gré des auditeurs, à qui bien souvent la natore d'une chose se fait surtout connaître par les effets de son absence. Et peut-être, en particulier, est-il vrai fe dire que rien ne rend sensible à la plupart des hommes la bonté d'une conduite conforme à la règle owrane la vue d'une conduite qui y est diamétralenient opposée. ^ C'est sans doute ce qui engagea Mastf Ion, prêchant à des ecclésiastiques sur la nécessité du bon exemple, à s'en tenir principalement aux suites • 4ti mauvais exemple. Il montre dans ce discours que, sans le bon exemple, toutes les fonctions du prêtre demeurent inutiles, et sont même une occasion de <âuite.et de scandale au peuple que Dieu lui a conr
.S20 ARGUMEKTATION DIRECTE ET INDIREGIB.
fié (1). Le bon exemple a sans doute des avantages positifs et appréciables, que Massillon pouvait énumérer; mais il a jugé, avec raison selon nous, que son auditoire serait bien plus frappé des suites fâcheuses du mauvais exemple, qui sont plus évidentes et, pour ainsi dire, plus palpables. Il est certain que le hon ou la conformité à la règle, et le bonheur ou la conformité avec l'intérêt, n'étant précisément que ce que les choses doivent être et ce que l'ordre réclame, ils offrent moins de saillie que leurs contraires, et ne sont fort souvent à nos yeux que la simple absence du mal et du malheur, de telle sorte q«e ce qui est essentiellement positif, le &îcn, nous paraît négatif, et que ce qui est essentiellement négatif, le mal, nous paraît positif.
2** A la suite de l'argument apagogique ou par ablation, on peut nommer la réfutaliony que nous avons envisagée d'abord sous un autre point de vue. C'est bien aussi une forme de l'argumentation indirecte, — soit parce que, enlevant toutes les objections, elle conr traint l'esprit, conmae en désespoir de cause, à embrasser la vérité, même sans la connaître (2) ; — soit parce que la réfutation, quand elle est tout ce qu'elle peut être, devient une preuve, ce qui doit peut-être toujours avoir lieu quand le principe qu'on allègue est vrai. Combattre le scandale de la croix ne peut se faire sans relever la gloire de la croix. Là où il n'y a pas de
(0 Massillon, Conférences. Édition Méquignon, tome XllI, page 2. (2) Gomme exemples nous citerons le plan du sermon de Massillon sur le Pardon 4€$offente$ (Éditioïi LefëTre, I, I46.) etson sermon snr 2a Prière. (i&. I, IM.)
àrguésiitàtion directe et indirecte. 221
milieu possible entre deux propositions opposées, l'exclusion de Tune établit l'autre, et même la produit aux regards (1). -''
3" Nous nommons ici l'argument ex adverso, qui consiste à opposer un fait à un autre fait contraire, arrivé dans des circonstances exactement pareilles. Ceci tfest pas tant un argument que le moyen de rendre un argument plus poignant. Quœdam argumenta, dit Quintilien, ponere satis non est, adjuvanda sunt (2). Ce moyen est un des plus énergiques, lorsque les circonstances sont bien pareilles, et que par conséquent le rapprochement est légitime. La belle opposition que fait Pascal des maximes des jésuites sur l'homicide avec les règles que suit la justice légale (3), suppose la démonstration antérieure d'une vérité : cette opposition, à elle seule, ne prouve rien.
Il en est de même de ce passage du sermon de Bourdaloue sur le Scandale de la croix : « ... Voyez les «fruits merveilleux de grâce que cette pensée a pro- « doits dans les saints, les miracles de vertu, les con- « versions héroïques, les renoncements au monde, les « ferveurs de pénitence, les dispositions généreuses au «martyre. Qui faisait tout cela? La vue d'un Dieu- « homme et d'un Dieu sacrifié pour le salut de «l'homme. Voilà ce qui gagnait leurs cœurs, ce qui « les ravissait, ce qui les transportait : et il se trouve,
(0 Voyez Rticms, H, 1I9, sur le Support du prochain; — Boubdaloue, I, 560, ^'ilkm Lefèvre, «tir le Scandale de la croix; — Manuel, Sermons, I, Paul de- *>ii< Festua;— Savrin, tome I, 39, et tome I, 107, même sujet.
(2)QDiirnLiBN, lib. V, cap. XII.
(S) Pascal, QmUorzUme Provinciale,
2^ ARGOIEirCjLTION DIRECCK Kl VmBMCa .
c< chrétiens, que c'est ce qui cause notre scandale^ «f c( que notre scandale nous entretient dans une vie «lâche, impure, déréglée, c'est-à-dire dans une vie a où nous ne faisons rien pour Dieu, et oii nous nous « tenons constanunent éloignés de Dieu (1)... »
Écoutons encore Voltaire, faisant dire au président Potier, dans la Htnriade :
Infidèles pasteurs, indignes citoyens^ Que vous ressemblez mal à ces premiers ^iirétiens Qui, bravant tous ces dieux de métal ou de plâtre. Marchaient sans murmurer sous un maître idolâtre, Expiraient sans se plaindre, et sur les échafauds. Sanglants, percés de coups, bénissaient leurs bourreaul Eux seuls étaient chrétiens, je n'en connais point d'autres. Ils mouraient pour leurs rois, vous massacrez les vôtres. Et Dieu, que vous peignez implacable et jaloux, S'il aime à se venger, barbares,» c'est de vous (S) !
Le contraste est un argument complet lorsque, des deux faits que l'on oppose, l'un fait autorité, et que le citer, c'est citer la règle.
Au contraste joignons la différence. Lorsque Çauditeur serait tenté d'appliquer à un cas les règles d'un autre; lorsqu'une ressemblance accidentelle ou accessoire l'empêcherait de voir une différence essentielle ou principale, et de se déterminer d'après cette différence, il est utile, dans l'intérêt de la preuve, de bien faire ressortir la différence.
«... L'éclat de son ministère, dit Massillon dans le
(i) BocRDALOuE. Édition LefèYre,tome I, ptac;e $63, col. ;l.^ Yi^ez «Mai KAftf^ LOM, Jtvent, sermon sur la Divinité dis Jisus-Chmi^ premiëfe partie : « M « ici, mes frères, etc. » (Édition Lefèyre, tome I, p90p 89.^
(2) YoLTAiRB, La Henriadey cliant YI.
ARGUHEKTATION DIRECTE ET INDIRECTÇ. 223
« sermon j^ur la Divinité de Jésus- Chrtst, est le fonde- « Daent le plus inébranlable de notre foi ; l'esprit de son « ministère, la règle unique de nos mœurs. Or, s'il < n'était qu'un homme envoyé de Dieu, l'éclat de son « ministère deviendrait l'occasion inévitable de notre R superstition et de notre idolâtrie, l'esprit de son mice pistère serait le piège funeste de notre innocence. « Ainsi, soit que nous considérions l'éclat ou l'esprit « de son ministère, la gloire de sa divinité demeure « également et invinciblement établie (1). »
De même en est-il de la ressemblance, là où on ne veut voir que la différence. Ainsi Bourdaloue :
«Âh! chrétiens, permettez-moi défaire ici une ré- « flexion bien douloureuse et pour vous et pour moi, «mais qui vous paraîtra bien touchante et bien édi- « fiante. Nous déplorons le sort des Juifs, qui, malgré « l'avantage d'avoir vu naître Jésus-Christ au miheu « d'eux et pour eux, ont eu néanmoins le malheur de « perdre tout le fruit de ce bienfait inestimable, et
• fêtre ceux mêmes qui, de tous les peuples de la « teffe, ont moins profité de cette heureuse naissance. « Nous les plaignons, et en les plaignant nous les con- « damnons ; mais nous ne prenons pas garde qu'en
• pela même leur condition, ou plutôt leur misère et
• la nôtre, sont à peu près égales. Car, en quoi a con- •sisté la réprobation des Juifs? En ce qu'au lieu du ? vrai Messie, que Dieu leur avait destiné, et qui Içur
(0 Édition J^jTëyrey tome J, page 88, col. i. — Ypjey awsi le senno» sur ^ ùmmmnûnu indignes, édition Méquignon, tome YI, p«ge 255, et Saoiuh» ^Q, pages 384-385, nouvelle éditiop.
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« était si nécessaire, ils s'en sont figuré un autre selo « leurs grossières idées, et selon les désirs de Ici « cœur ; en ce qu'ils n'ont compté pour rien celui qi « devait être le libérateur de leurs âmes, et qu'i « n'ont pensé qu'à celui dont ils se promettaient 1 « rétablissement imaginaire de leurs biens et de leui « fortunes ; en ce que, ayant confondu ces deux gei « res de salut, ou, pour parler plus juste, en ce qui « ayant rejeté l'un et s' étant inutilement flattés de « vaine espérance de l'autre, ils ont tout à la fois éi « frustrés et de l'un et de l'autre, et qu'il n'y a e « pour eux nulle rédemption. Voilà, dit saint Augus « tin, quelle fut la source de leur perte : Temparalk « amittere metuerunt, et œterna non cogitaverunt, ae sic « utrumque amiserunl. Or cela même, mes chers audi- « teurs, n'est-ce pas ce qui nous perd encore tous les « jours? Car, quoique nous n'attendions plus comme « les Juifs un autre Messie ; quoique nous nous en tec< nions à celui que le Ciel nous a envoyé, n'est-il pas « vrai (confessons-le et rougissons-en) qu'à en juger « par notre conduite, nous sommes, à l'égard de ce « Sauveur envoyé de Dieu, dans le même aveuglece ment où furent les Juifs, et où nous les voyons en- « core à l'égard du Messie qu'ils attendent, et en qui <( ils espèrent (1)? etc. »
Remarquons en général, pour conclure, que la plupart des gens ne jugent que par comparaison, ou pai
CO BouRDALODE. ÉditioD Lefëyre, tome I, page 122, col. 3, sur to NaHviii i* Jésus-Christ, — Voyez aussi le sermon sur la Résurrection de Jésus-Chrisi.ià^ tion Lefévre, tome I, page 453 : « Car, pour développer... >»
ARCUimitATiON DIRECTE ET INDIRECTE. S25
le moyen de la comparaison. Jusqu'à quel point pouyons-nous [nous accommoder:] à cette disposition?
4* A cet ordre d'arguments se rattache celui qu'on appelle à fortiori ou à. majore ad minus (l'argument progressif). Il consiste à établir qu'une chose étant vtaie dans certaines conditions, elle l'est à plus forte raison dans d'autres, qui agissent dans le même sens que les premières, et en augmentent le poids. C'est renforcer la conclusion en renforçant les prémisses :